Quand la puissance humaine se manifeste si clairement en oeuvres si
grandes, rien d'étonnant si le modèle idéal change et si l'antique idée
païenne reparaît. Elle reparaît amenant avec soi le culte de la beauté
et de la force; en Italie d'abord; car de tous les pays d'Europe c'est
le plus païen, le plus voisin de la civilisation antique; puis de là en
France et en Espagne, en Flandre[237], même en Allemagne, pour gagner
enfin l'Angleterre. Comment se fait-il qu'elle se propage, et quelle est
la révolution advenue dans les moeurs qui de toutes parts en ce moment
réunit tous les hommes dans un sentiment qu'ils avaient oublié depuis
quinze cents ans? C'est que la condition des hommes s'améliore et qu'ils
le sentent. Toujours le modèle idéal exprime la situation réelle, et les
créatures de l'imagination, comme les conceptions de l'esprit, ne font
que manifester l'état de la société et le degré du bien-être; il y a une
correspondance fixe entre ce que l'homme admire et ce que l'homme est.
Tant que la misère est accablante, la décadence visible ou l'espérance
fermée, il est enclin à maudire la vie terrestre et à chercher des
consolations dans un autre monde. Sitôt que sa souffrance s'allége, que
sa puissance se manifeste, que ses perspectives s'élargissent, il
recommence à aimer la vie présente, à prendre confiance en lui-même, à
aimer et célébrer l'énergie, le génie, toutes les facultés efficaces qui
travaillent pour lui procurer le bonheur. Vers la vingtième année
d'Élisabeth, les nobles quittent le bouclier et l'épée à deux mains pour
la rapière[238]: petit fait presque imperceptible, énorme cependant, car
il est pareil au changement qui, il y a soixante ans, nous a fait
quitter l'épée de cour pour nous laisser les bras ballants dans notre
habit noir. En effet, c'est alors le régime féodal qui finit et la vie
de cour qui commence, comme c'est aujourd'hui la vie de cour qui vient
de finir et le régime démocratique qui vient de commencer. Avec l'épée à
deux mains, la lourde armure complète, les donjons féodaux, les guerres
privées, le désordre permanent, tous les fléaux du moyen âge reculent et
s'effacent dans le passé. L'Anglais est sorti de la guerre des deux
Roses. Il ne court plus le danger d'être demain pillé comme riche,
après-demain pendu comme traître; il n'a plus besoin de fourbir son
armure, de faire des ligues avec les gens puissants, de s'approvisionner
pour l'hiver, de ramasser des hommes d'armes, de courir la campagne pour
piller et pendre les autres[239]. La monarchie, en Angleterre comme dans
toute l'Europe, a mis la paix dans la société[240], et avec la paix
paraissent les arts utiles. Le bien-être domestique suit la sécurité
civile, et l'homme, mieux fourni dans sa maison, mieux protégé dans sa
bourgade, peut prendre goût à la vie terrestre qu'il transforme et va
transformer.
[Footnote 237: Van Orley, Michel Coxie, Franz Floris, les de Vos, les
Sadler, Crispin de Pass et les maîtres de Nuremberg.]
[Footnote 238: Le premier carrosse est de 1564. Il étonna beaucoup. Les
uns disaient que c'était «une grande coquille marine apportée de Chine,»
les autres que c'était «un temple ou les cannibales adoraient le
diable.»]
[Footnote 239: Voyez la peinture de cet état de choses dans les lettres
de la famille Paston, publiées par John Fen.]
[Footnote 240: Louis XI en France, Ferdinand et Isabelle en Espagne,
Henri VII en Angleterre. En Italie, le régime féodal a fini plus tôt,
par l'établissement des républiques et des principautés.]
Vers la fin du quinzième siècle[241], le branle est donné; le commerce
et l'industrie des laines s'accroissent soudainement, et si énormément
que les terres à blé sont changées en prairies, «que tout est pris pour
les pâturages[242],» et que dès 1553 quarante mille pièces de drap sont
exportées en un an par des vaisseaux du pays. C'est là déjà l'Angleterre
telle que nous la voyons aujourd'hui, contrée de prairies, toute verte,
coupée de haies, parsemée de bétail, navigatrice, manufacturière,
opulente, avec un peuple de travailleurs nourris de viande, qui
l'enrichissent en s'enrichissant. Ils améliorent si bien l'agriculture,
qu'au bout de cent ans[243] le produit de l'acre est doublé. Ils
multiplient si fort, qu'en deux cents ans[244] la population double. Ils
s'enrichissent tellement qu'au commencement de Charles Ier la chambre
des Communes est trois fois plus riche que la chambre des Lords. La
ruine[245] d'Anvers par le duc de Parme leur envoie «le tiers des
marchands et des manufacturiers, qui fabriquaient les soies, les damas,
les bas, les taffetas, les serges.» La défaite de l'Armada et la
décadence de l'Espagne ouvrent toutes les mers à leur marine[246]. La
ruche laborieuse, qui sait oser, essayer, explorer, agir par bandes, et
toujours fructueusement, va commencer ses profits et ses voyages et
bourdonner par tout l'univers.
[Footnote 241: 1488. Acte du Parlement sur les _inclosures_.]
[Footnote 242: _A Compendious examination_, 1581, by William Strafford.
Acte du Parlement, 1541. Whereby the inhabitants of the said town have
gotten and come into riches and wealthy livings. (Il s'agit de
Manchester.)]
[Footnote 243: _Pictorial history_, I, 902.]
[Footnote 244: _Pictorial history_, I, 903. De 1377 à 1583, de 2
millions et demi à 5 millions.]
[Footnote 245: Ludovic Guicciardini. En 1585.]
[Footnote 246: Henri VIII, au commencement de son règne, n'avait qu'un
vaisseau de guerre. Élisabeth en fit partir cent cinquante contre
l'Armada.
1553. Compagnie anglaise du commerce russe.
1578. Drake fait le tour du monde.