CHAPITRE I.

La Renaissance païenne.

§ 1. LES MOEURS.

I. Idée que les hommes s'étaient faite du monde depuis la

dissolution de la société antique.--Comment et pourquoi

recommence l'invention humaine.--Forme d'esprit de la

Renaissance.--Que la représentation des objets est alors

imitative, figurée et complète.

II. Pourquoi le modèle idéal change.--Amélioration de la

condition humaine en Europe.--Amélioration de la condition

humaine en Angleterre.--La paix.--L'industrie.--Le

commerce.--Le pâturage.--L'agriculture.--Accroissement de la

richesse publique.--Les bâtiments et les meubles.--Les palais,

les repas et les habits.--Les pompes de la cour.--Fêtes sous

Élisabeth.--_Masques_ sous Jacques Ier.

III. Les moeurs populaires;--Pageants.--Théâtres.--Fêtes de

village.--Expansion païenne.

IV. Les modèles.--Les anciens.--Traduction et lecture des

auteurs classiques.--Sympathie pour les moeurs et les dieux de

l'antiquité.--Les modernes.--Goût pour les idées et les écrits

des Italiens.--Que la poésie et la peinture en Italie sont

païennes.--Le modèle idéal est l'homme fort, heureux, borné à

la vie présente.

§ 2. LA POÉSIE.

I. La Renaissance en Angleterre est la renaissance du génie

saxon.

II. Les précurseurs.--Le comte de Surrey.--Sa vie féodale et

chevaleresque.--Son caractère anglais et personnel.--Ses

poëmes sérieux et mélancoliques.--Sa conception de l'amour

intime.

III. Son style.--Ses maîtres, Pétrarque et Virgile.--Ses

procédés, son habileté, sa perfection précoce.--L'art est

né.--Défaillances, imitation, recherche.--L'art n'est pas

complet.

IV. Croissance et achèvement de l'art.--L'_Euphuès_ et la

mode.--Le style et l'esprit de la Renaissance.--Surabondance

et dérèglement.--Comment les moeurs, le style et l'esprit se

correspondent.--Sir Philip Sidney.--Son éducation, sa vie, son

caractère.--Son érudition, son sérieux, sa générosité et sa

véhémence.--Son _Arcadie_.--Exagération et maniérisme des

sentiments et du style.--Sa _Défense de la poésie_.--Son

éloquence et son énergie.--Ses sonnets.--En quoi les corps et

les passions de la Renaissance diffèrent des corps et des

passions modernes.--L'amour sensuel.--L'amour mystique.

V. La poésie pastorale.--Abondance des poëtes.--Naturel et

force de la poésie.--État d'esprit qui la suscite.--Sentiment

de la campagne.--Renaissance des dieux antiques.--Enthousiasme

pour la beauté.--Peinture de l'amour ingénu et

heureux.--Shakspeare, Jonson, Flechter, Drayton, Marlowe,

Warner, Breton, Lodge, Greene.--Comment la transformation du

public a transformé l'art.

VI. La poésie idéale.--Spenser.--Sa vie.--Son caractère.--Son

platonisme.--Ses _Hymnes à l'amour et à la beauté_.--Abondance

de son imagination.--En quoi elle est épique.--En quoi elle

est féerique.--Ses tâtonnements.--Le _Calendrier du

berger_.--Ses _Petits poëmes_.--Son chef-d'oeuvre.--_La Reine

des fées_.--Son épopée est allégorique et pourtant

vivante.--Elle embrasse la chevalerie chrétienne et l'olympe

païen.--Comment elle les relie.

VII. _La Reine des fées_.--Les événements

impossibles.--Comment ils deviennent

vraisemblables.--Belphoebe et Chrysogone.--Les peintures et

les paysages féeriques et gigantesques.--Pourquoi ils doivent

être tels.--La caverne de Mammon et les jardins

d'Acrasia.--Comment Spenser compose.--En quoi l'art de la

Renaissance est complet.

§ 3. LA PROSE.

I. Fin de la poésie.--Changements dans la société et dans les

moeurs.--Comment le retour à la nature devient l'appel aux

sens.--Changements correspondants dans la poésie.--Comment

l'agrément remplace l'énergie.--Comment le joli remplace le

beau.--La mignardise.--Carew.--Suckling.--Herrick.--

L'affectation.--Quarles, Herbert, Babington, Donne, Cowley.

--Commencement du style classique et de la vie de salon.

II. Comment la poésie aboutit à la prose.--Liaison de la

science et de l'art.--En Italie.--En Angleterre.--Comment le

règne du naturalisme développe l'exercice de la raison

naturelle.--Érudits, historiens, rhétoriciens, compilateurs,

politiques, antiquaires, philosophes, théologiens.--Abondance

des talents et rareté des beaux livres.--Surabondance,

recherche, pédanterie du style.--Originalité, précision,

énergie et richesse du style.--Comment, à l'inverse des

classiques, ils se représentent non l'idée, mais l'individu.

III. Robert Burton.--Sa vie et son caractère.--Confusion et

énormité de son érudition.--Son sujet, _l'Anatomie de la

mélancolie_.--Divisions scolastiques.--Mélange des sciences

morales et médicales.

IV. Sir Thomas Browne.--Son esprit.--Son imagination est d'un

homme du Nord.--_Hydriotaphia_, _Religio medici_.--Ses idées,

ses curiosités et ses doutes sont d'un homme de la

Renaissance.--_Pseudodoxia_.--Effets de cette activité et de

cette direction de l'esprit public.

V. François Bacon.--Son esprit.--Son originalité.--Concentration

et splendeur de son style.--Ses comparaisons et ses

aphorismes.--_Les Essais_.--Son procédé n'est pas

l'argumentation, mais l'intuition.--Son bon sens

utilitaire.--Point de départ de sa philosophie.--Que l'objet

de la science est l'amélioration de la condition

humaine.--_Nouvelle Atlantide_.--Comment cette idée est

d'accord avec l'état des choses et l'esprit du temps.--Elle

achève la Renaissance.--Comment cette idée amène une nouvelle

méthode.--L'_Organum_.--À quel point Bacon s'est

arrêté.--Limites de l'esprit du siècle.--Comment la conception

du monde, qui était poétique, devient mécanique.--Comment la

Renaissance aboutit à l'établissement des sciences positives.

§ 1. LES MOEURS.

I

Il y avait dix-sept siècles qu'une grande pensée triste avait commencé à

peser sur l'esprit de l'homme pour l'accabler, puis l'exalter et

l'affaiblir, sans que jamais, dans un si long intervalle, elle eût lâché

prise. C'était l'idée de l'impuissance et de la décadence humaine. La

corruption grecque, l'oppression romaine et la dissolution du monde

antique l'avaient fait naître; à son tour elle avait fait naître la

résignation stoïque, l'insouciance épicurienne, le mysticisme alexandrin

et l'attente chrétienne du royaume de Dieu. «Le monde est mauvais et

perdu: échappons-lui par l'insensibilité, par l'étourdissement, par

l'extase.» Ainsi parlaient les philosophies, et la religion, arrivant

par-dessus elles, avait ajouté qu'il allait finir: «Tenez-vous prêts,

car le royaume de Dieu est proche.» Mille ans durant, les ruines qui se

faisaient de toutes parts vinrent incessamment enfoncer dans les coeurs

cette pensée funèbre, et quand du fond de l'imbécillité finale et de la

misère universelle l'homme féodal se releva par la force de son courage

et de son bras, il retrouva pour entraver sa pensée et son oeuvre la

conception écrasante qui, proscrivant la vie naturelle et les espérances

terrestres, érigeait en modèles l'obéissance du moine et les langueurs

de l'illuminé.

Par sa propre force, elle empira. Car le propre d'une pareille

conception, comme des misères qui l'engendrent et du découragement

qu'elle consacre, c'est de supprimer l'action personnelle et de

remplacer l'invention par la soumission. Insensiblement, dès le

quatrième siècle, on voit la règle morte se substituer à la foi vivante.

Le peuple chrétien se remet aux mains du clergé, qui se remet aux mains

du pape. Les opinions chrétiennes se soumettent aux théologiens, qui se

soumettent aux Pères. La foi chrétienne se réduit à l'accomplissement

des oeuvres, qui se réduit à l'accomplissement des rites. La religion,

fluide aux premiers siècles, se fige en un cristal roide, et le contact

grossier des barbares vient poser par-dessus une couche d'idolâtrie: on

voit paraître la théocratie et l'inquisition, le monopole du clergé et

l'interdiction des Écritures, le culte des reliques et l'achat des

indulgences. Au lieu du christianisme, l'Église; au lieu de la croyance

libre, l'orthodoxie imposée; au lieu de la ferveur morale, les pratiques

fixes; au lieu du coeur et de la pensée agissante, la discipline

extérieure et machinale: ce sont là les traits propres du moyen âge.

Sous cette contrainte, la société pensante avait cessé de penser; la

philosophie avait tourné au manuel et la poésie au radotage, et l'homme

inerte, agenouillé, remettant sa conscience et sa conduite aux mains de

son prêtre, ne semblait qu'un mannequin bon pour réciter un catéchisme

et psalmodier un chapelet[236].

[Footnote 236: Voir à Bruges les tableaux de Hemling (quinzième siècle).

Aucune peinture ne fait si bien comprendre la piété ecclésiastique du

moyen âge, toute pareille à celle des bouddhistes.]

Enfin l'invention recommence; elle recommence par l'effort de la société

laïque qui a rejeté la théocratie, maintenu l'État libre, et qui à

présent retrouve ou trouve une à une les industries, les sciences et les

arts. Tout se renouvelle; l'Amérique et les Indes sont découvertes, la

figure de la terre est connue, le système du monde est annoncé, la

philologie moderne est fondée, les sciences expérimentales commencent,

les arts et les littératures poussent comme une moisson, la religion se

transforme; il n'y a point de province dans l'intelligence et dans

l'action humaines qui ne soit défrichée et fécondée par cet universel

effort. Il est si grand, que des novateurs il passe aux retardataires,

et redresse un catholicisme en face du protestantisme qu'il a dressé. Il

semble que les hommes ouvrent tout d'un coup les yeux et voient. En

effet, ils entrent dans une forme d'esprit nouvelle et supérieure. C'est

le trait propre de cet âge, qu'ils ne saisissent plus les choses par

parcelles, isolément, ou par des classifications scolastiques et

mécaniques, mais d'ensemble, par des vues générales et complètes, avec

cet embrassement passionné d'un esprit sympathique qui, placé devant un

vaste objet, le pénètre dans toutes ses parties, le tâte dans toutes ses

attaches, se l'approprie, se l'assimile, s'en imprime l'image vivante et

puissante, si vivante et si puissante qu'il est obligé de la traduire au

dehors par une oeuvre d'art ou une action. Une chaleur d'âme

extraordinaire, une imagination surabondante et magnifique, des

demi-visions, des visions entières, des artistes, des croyants, des

fondateurs, des _créateurs_, voilà ce qu'une pareille forme d'esprit

produit au jour; car pour créer il faut avoir, comme Luther et saint

Ignace, comme Michel-Ange et Shakspeare, une idée non pas abstraite,

partielle et sèche, mais figurée, achevée et sensible, une vraie

créature qui s'agite intérieurement et fait effort pour apparaître à la

lumière. C'est ici le grand siècle de l'Europe et le plus admirable

moment de la végétation humaine. Nous vivons encore aujourd'hui de sa

séve, et nous ne faisons que continuer sa poussée et son effort.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 59 / 92 题