III

En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler

doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums

qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de

galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit

d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les

peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies

reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des

dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des

personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le

détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le

long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux,

entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes,

toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le

plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux,

l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il

en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et

Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son

histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et

Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains

Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment

Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant

Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la

faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà

encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs;

tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent

d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui

va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut

seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent

si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant

les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la

conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les

égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout

l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle

humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne

semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en

relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de

son récit.

Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs

dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les

temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et

la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à

voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas

toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant

dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une

guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de

sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans

une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux,

rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers

lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la

tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un

escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était

longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un

souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière,

sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une

tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en

long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans

le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et

sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux

rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des

contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans

Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des

combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et

Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier,

d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise,

d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie

guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné

d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles

blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants

comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux

comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche

guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé,

blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace,

«aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges,

noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant

derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête,

lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs,

derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de

colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien

braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les

nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs

tournois.

[Footnote 180:

The statue of Venus glorious for to see

Was naked fleting in the large see,

And fro the navel down all covered was

With wawes grene, and bright as any glas.

A citole in hire right hand hadde she,

And on hire hed, ful semely for to see,

A rose gerlond fresshe, and wel smelling,

Above hire hed hire doves fleckering.]

[Footnote 181:

First on the wall was peinted a forest,

In which there wonneth neyther man ne best,

With knotty knarry barrein trees old

Of stubbes sharpe and hidous to behold;

In which there ran a romble and a swough,

As though a storme shuld bresten every bough.

And downward from an hill under a bent,

Ther stood the temple of Mars armipotent,

Wrought all of burned stele, of which th' entree

Was long and streite, and gastly for to see.

And therout came a rage and swiche a vise,

That it made all the gates for to rise.

The northern light in at the dore shone,

For window off the wall ne was none,

Thurgh which men mighten any light discerne.

The dore was all of athamant eterne,

Yclenched overthwart and endelong

With yren tough, and for to make it strong.

Every piler the temple to sustene

Was tonne-gret, of yren bright and shene.]

[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]

[Footnote 183:

With him ther wenten knightes many on.

Som wol ben armed in a habergeon,

And in a brest plate, and in a gipon;

And some wol have a pair of plates large;

And some wol have a Pruce sheld or a targe,

Som wol ben armed on his legges wele

And have an axe, and som a mace of stele....

There maist thou se coming with Palamon

Licurge himself, the grete king of Trace:

Blake was his berd and manly was his face.

The cercles of his eyen in his hed

They gloweden betwixen yelwe and red,

And like a griffon loked he about,

With kemped heres on his browes stout.

His limmes gret, his braunes hard and stronge,

His shouldres brode, his armes round and longe

And as the guise was in his contree,

Ful highe upon a char of gold stood he,

With foure white bolles in the trais.

Instede of cote-armure on his harnais,

With nayles yelwe and bright as any gold,

He hadde a beres skin, cole-blake for old.

His longe here was kempt behind his bake,

As any ravenes fether it shone for blake.

A wreth of gold arm gret, of huge weight

Upon his hed sate ful of stones bright,

Of fine rubins and diamants.

About his char ther wenten whit alauns,

Twenty and mo, as gret as any stere,

To hunten at the leon or the dere.

And folwed him with mosel fast ybound,

Colered with gold and torettes filed round.

A hundred lordes had he in his route,

Armed full wel, with hertes sterne and stout.

With Arcita, in stories as man find,

The gret Emetrius the king of Inde,

Upon a stede bay, trapped in stele,

Covered with cloth of gold diapred wele,

Came riding like the God of armes Mars.

His cote-armure was of a cloth of Tars,

Couched with perles, white, round and grete.

His sadel was of brent gold new ybete;

A mantelet upon his shouldres hanging

Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.

His crispe here like ringes was yronne,

And that was yelwe and glitered as the sonne.

His nose was high, his eyen bright citrin,

His lippes round, his colour was sanguin,...

And as a leon he his loking caste.

Of five and twenty yere his age I caste.

His berd was well begonnen for to spring;

His vois was as a trompe tundering.

Upon his hed he wered of laurer grene

A gerlond fresshe and lusty for to sene.

Upon his hond he bare for his deduit

An egle tame, as any lily whit.

An hundred Lordes had he with him there,

All armed save hir hedes in all hir gere,

Ful richely in alle manere thinges....

About this king there ran on every part

Ful many a tame leon and leopart.]

Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un

assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes

couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore

mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et

plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des

gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du

temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont

commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les

livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les

chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition

qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,

un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire

chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de

chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil

léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination

féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier:

tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant

égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et

les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux

graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou

moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands

infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus,

Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est

comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants

étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que

l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois

siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en

Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par

le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine,

il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure

nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses

variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus

avides d'amusement et de nouveauté.

[Footnote 184:

For trewely comfort ne mirthe is non,

To riden by the way domb as the ston.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 52 / 92 题