En effet, c'est le sujet le plus agréable, le plus propre à faire couler
doucement les heures du soir, entre la coupe de vin épicé et les parfums
qui brûlent dans la chambre. Chaucer traduit d'abord le grand magasin de
galanterie, le roman de _la Rose_. Null passe-temps plus joli: il s'agit
d'une rose que l'amant veut cueillir, on devine bien laquelle; les
peintures du mois de mai, des bosquets, de la terre parée, des haies
reverdies, foisonnent et fleuronnent. Puis viennent les portraits des
dames riantes, Richesse, Franchise, Gaieté, et par contraste, ceux des
personnages tristes, Danger, Travail, tous abondants, minutieux, avec le
détail des traits, des vêtements, des gestes; on s'y promène, comme le
long d'une tapisserie; parmi des paysages, des danses, des châteaux,
entre des groupes d'allégories, toutes en vives couleurs chatoyantes,
toutes étalées, opposées, incessamment renouvelées et variées pour le
plaisir des yeux. Car un mal est venu, inconnu aux âges sérieux,
l'ennui; du nouveau et du brillant, encore du nouveau et du brillant, il
en faut absolument pour le combattre, et Chaucer, comme Boccace et
Froissard, s'y emploie de tout son coeur. Il emprunte à Boccace son
histoire d'Arcite et Palémon, à Lollius son histoire de Troïle et
Cressida, et les arrange. Comment les deux jeunes chevaliers thébains
Arcite et Palémon s'éprennent ensemble de la belle Émilie, et comment
Arcite, vainqueur dans le tournoi, tombe et meurt de sa chute en léguant
Émilie à son rival; comment le beau chevalier troyen Troïle gagne la
faveur de Cressida, et comment Cressida l'abandonne pour Diomède, voilà
encore des romans en vers et des romans d'amour. Ils sont un peu longs;
tous les écrits de ce temps, français ou imités du français, partent
d'esprits trop faciles; mais comme ils coulent! Un ruisseau sinueux, qui
va sans flots sur un sable uni et luit au soleil par intervalles, peut
seul en donner l'image. Les personnages parlent trop, mais ils parlent
si bien! Même quand ils se querellent, on a plaisir à les entendre, tant
les colères et les injures se fondent dans l'abondance heureuse de la
conversation continue. Rappelez-vous Froissart, et comment les
égorgements, les assassinats, les pestes, les tueries de Jacques, tout
l'entassement des misères humaines disparaît chez lui dans la belle
humeur uniforme, tellement que les figures furieuses et grimaçantes ne
semblent plus que des ornements et des broderies choisies pour mettre en
relief l'écheveau des soies nuancées, et colorées qui fait la trame de
son récit.
Mais surtout des descriptions viennent par multitudes y insérer leurs
dorures. Chaucer vous promène parmi les armures, les palais, les
temples, et s'arrête devant chaque belle pièce: ici[180] «l'oratoire et
la chapelle de Vénus,» «et la figure de Vénus elle-même» glorieuse à
voir--nue et flottant sur la large mer--depuis le nombril jusqu'au bas
toute couverte--de vagues vertes aussi brillantes que le verre,--ayant
dans sa main droite une citole--et sur sa tête gracieuse à voir--une
guirlande de roses fraîches, à la douce odeur--pendant qu'au-dessus de
sa tête voltigent ses colombes;»--[181]là-bas le temple de Mars, dans
une forêt--où n'habite ni homme ni bête,--avec de vieux arbres noueux,
rugueux, stériles,--aux souches pointues, et hideux à voir,--à travers
lesquels couraient un bruissement et un frémissement,--comme si la
tempête allait briser chaque branche.--Puis le temple lui-même sous un
escarpement--tout entier bâti d'acier bruni et dont l'entrée--était
longue, étroite, affreuse à regarder,»--tandis que du dehors «venait un
souffle si furieux--qu'il soulevait toutes les portes. «Nulle lumière,
sauf celle du nord; chaque pilier en fer luisant et gros comme une
tonne; la porte en diamant indestructible et barrée de fer solide en
long et en travers: partout sur les murs les images du meurtre, et dans
le sanctuaire «la statue de Mars sur un chariot, armé, l'air furieux et
sombre, avec un loup debout devant lui à ses pieds, qui, les yeux
rouges, mangeait la chair d'un homme.» Ne sont-ce point là des
contrastes bien faits pour réveiller l'attention? Vous rencontrerez dans
Chaucer des enfilades de peintures pareilles. Regardez le défilé des
combattants qui viennent jouter en champ clos pour Arcite et
Palémon[182]: les uns[183] avec une targe, d'autres avec un bouclier,
d'autres avec une cuirasse et un jupon d'acier; chacun armé à sa guise,
d'épées, de haches, de masses, selon la mode capricieuse de la fantaisie
guerrière. En tête «le roi de l'Inde sur un coursier bai, caparaçonné
d'acier et couvert de drap d'or brodé; son habit semé de grosses perles
blanches et rondes; son manteau constellé de rubis rouges étincelants
comme le feu, ses cheveux bouclés et blonds luisant au soleil, ses yeux
comme ceux d'un lion, sa voix comme une trompette tonnante, une fraîche
guirlande de laurier sur sa tête, et sur son poing un aigle apprivoisé,
blanc comme un lis.» Puis, d'un autre côté, Lycurgue, le roi de Thrace,
«aux grands membres, aux muscles durs et forts, aux épaules larges,
noir de barbe et viril de face, sa longue chevelure de corbeau tombant
derrière son dos, un lourd diadème d'or et de rubis sur la tête,
lui-même debout sur un char d'or traîné par quatre taureaux blancs,
derrière lui vingt lévriers grands comme de petits buffles et munis de
colliers d'or ouvragé, à l'entour cent seigneurs bien armés et bien
braves.» Un hérault d'armes ne décrirait pas mieux ni davantage. Les
nobles et les dames du temps retrouvaient ici leurs mascarades et leurs
tournois.
[Footnote 180:
The statue of Venus glorious for to see
Was naked fleting in the large see,
And fro the navel down all covered was
With wawes grene, and bright as any glas.
A citole in hire right hand hadde she,
And on hire hed, ful semely for to see,
A rose gerlond fresshe, and wel smelling,
Above hire hed hire doves fleckering.]
[Footnote 181:
First on the wall was peinted a forest,
In which there wonneth neyther man ne best,
With knotty knarry barrein trees old
Of stubbes sharpe and hidous to behold;
In which there ran a romble and a swough,
As though a storme shuld bresten every bough.
And downward from an hill under a bent,
Ther stood the temple of Mars armipotent,
Wrought all of burned stele, of which th' entree
Was long and streite, and gastly for to see.
And therout came a rage and swiche a vise,
That it made all the gates for to rise.
The northern light in at the dore shone,
For window off the wall ne was none,
Thurgh which men mighten any light discerne.
The dore was all of athamant eterne,
Yclenched overthwart and endelong
With yren tough, and for to make it strong.
Every piler the temple to sustene
Was tonne-gret, of yren bright and shene.]
[Footnote 182: _Knight's tale_, p. 21-20.]
[Footnote 183:
With him ther wenten knightes many on.
Som wol ben armed in a habergeon,
And in a brest plate, and in a gipon;
And some wol have a pair of plates large;
And some wol have a Pruce sheld or a targe,
Som wol ben armed on his legges wele
And have an axe, and som a mace of stele....
There maist thou se coming with Palamon
Licurge himself, the grete king of Trace:
Blake was his berd and manly was his face.
The cercles of his eyen in his hed
They gloweden betwixen yelwe and red,
And like a griffon loked he about,
With kemped heres on his browes stout.
His limmes gret, his braunes hard and stronge,
His shouldres brode, his armes round and longe
And as the guise was in his contree,
Ful highe upon a char of gold stood he,
With foure white bolles in the trais.
Instede of cote-armure on his harnais,
With nayles yelwe and bright as any gold,
He hadde a beres skin, cole-blake for old.
His longe here was kempt behind his bake,
As any ravenes fether it shone for blake.
A wreth of gold arm gret, of huge weight
Upon his hed sate ful of stones bright,
Of fine rubins and diamants.
About his char ther wenten whit alauns,
Twenty and mo, as gret as any stere,
To hunten at the leon or the dere.
And folwed him with mosel fast ybound,
Colered with gold and torettes filed round.
A hundred lordes had he in his route,
Armed full wel, with hertes sterne and stout.
With Arcita, in stories as man find,
The gret Emetrius the king of Inde,
Upon a stede bay, trapped in stele,
Covered with cloth of gold diapred wele,
Came riding like the God of armes Mars.
His cote-armure was of a cloth of Tars,
Couched with perles, white, round and grete.
His sadel was of brent gold new ybete;
A mantelet upon his shouldres hanging
Bret-ful of rubies red, as fire sparkling.
His crispe here like ringes was yronne,
And that was yelwe and glitered as the sonne.
His nose was high, his eyen bright citrin,
His lippes round, his colour was sanguin,...
And as a leon he his loking caste.
Of five and twenty yere his age I caste.
His berd was well begonnen for to spring;
His vois was as a trompe tundering.
Upon his hed he wered of laurer grene
A gerlond fresshe and lusty for to sene.
Upon his hond he bare for his deduit
An egle tame, as any lily whit.
An hundred Lordes had he with him there,
All armed save hir hedes in all hir gere,
Ful richely in alle manere thinges....
About this king there ran on every part
Ful many a tame leon and leopart.]
Il y a quelque chose de plus agréable qu'un beau conte, c'est un
assemblage de beaux contes, surtout quand les contes sont de toutes
couleurs. Froissart en fait sous le nom de Chroniques, Boccace encore
mieux; puis, après lui, les seigneurs des _Cent Nouvelles nouvelles_, et
plus tard encore Marguerite de Navarre. Quoi de plus naturel parmi des
gens qui s'assemblent, causent et veulent se divertir? Les moeurs du
temps les suggèrent; car les usages et les goûts de la société ont
commencé, et la fiction, ainsi conçue, ne fait que transporter dans les
livres les conversations qui s'échangent dans les salles et sur les
chemins. Chaucer décrit une troupe de pèlerins, gens de toute condition
qui vont à Cantorbéry, un chevalier, un homme de loi, un clerc d'Oxford,
un médecin, un meunier, une abbesse, un moine, qui conviennent de dire
chacun une histoire. «Car il n'eût été ni gai ni réconfortant de
chevaucher, muets comme des pierres[184].» Ils content donc; sur ce fil
léger et flexible, tous les joyaux, faux ou vrais, de l'imagination
féodale viennent poser bout à bout leurs bigarrures et faire un collier:
tour à tour de nobles récits chevaleresques, le miracle d'un enfant
égorgé par des juifs, les épreuves de la patiente Griselidis, Canace et
les merveilleuses inventions de la fantaisie orientale, des fabliaux
graveleux sur le mariage et sur les, moines, des contes allégoriques ou
moraux, la fable du _Coq et de la Poule_, l'énumération des grands
infortunés: Lucifer, Adam, Samson, Nabuchodonosor, Zénobie, Crésus,
Ugolin, Pierre d'Espagne. J'en passe, car il faut abréger. Chaucer est
comme un joaillier, les mains pleines; perles et verroteries, diamants
étincelants, agates vulgaires, jais sombres, roses de rubis, tout ce que
l'histoire et l'imagination ont pu ramasser et tailler depuis trois
siècles en Orient, en France, dans le pays de Galles, en Provence, en
Italie, tout ce qui a roulé jusqu'à lui entrechoqué, rompu, ou poli par
le courant des siècles et par le grand pêle-mêle de la mémoire humaine,
il l'a sous la main, il le dispose, il en compose une longue parure
nuancée, à vingt pendants, à mille facettes, et qui par son éclat, ses
variétés, ses contrastes, peut attirer et contenter les yeux les plus
avides d'amusement et de nouveauté.
[Footnote 184:
For trewely comfort ne mirthe is non,
To riden by the way domb as the ston.]