II

Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie:

l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et

arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;

l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté

l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit

le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une

qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes

deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre

force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre

avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme

impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie

naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société;

l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait

fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner

la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était

énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions

maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige,

s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût

du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.

Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les

moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au

lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie.

Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour

les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle

festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de

galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir

l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une

fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion

peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment

chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature

s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on

vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les

jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les

lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle,

second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et

la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers

raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture

grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un

sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit.

Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il

va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes

populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de

diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est

l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé

leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe

sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les

bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le

poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet

cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on

lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»

[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.]

[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le

roi Richard II.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 51 / 92 题