Deux idées avaient soulevé le moyen âge hors de l'informe barbarie:
l'une religieuse, qui avait dressé les gigantesques cathédrales et
arraché du sol les populations pour les pousser sur la Terre sainte;
l'autre séculière, qui avait bâti les forteresses féodales et planté
l'homme de coeur debout et armé sur son domaine; l'une qui avait produit
le héros aventureux, l'autre qui avait produit le moine mystique; l'une
qui est la croyance en Dieu, l'autre qui est la croyance en soi. Toutes
deux, excessives, avaient dégénéré par l'emportement de leur propre
force: l'une avait exalté l'indépendance jusqu'à la révolte, l'autre
avait égaré la piété jusqu'à l'enthousiasme; la première rendait l'homme
impropre à la vie civile, la seconde retirait l'homme de la vie
naturelle; l'une, instituant le désordre, dissolvait la société;
l'autre, intronisant la déraison, pervertissait l'intelligence. Il avait
fallu réprimer la chevalerie qui aboutissait au brigandage et refréner
la dévotion qui amenait la servitude. La féodalité turbulente s'était
énervée comme la théocratie oppressive, et les deux grandes passions
maîtresses, privées de leur séve et retranchées de leur tige,
s'alanguissaient jusqu'à laisser la monotonie de l'habitude et le goût
du monde germer à leur place et fleurir sous leur nom.
Insensiblement le sérieux diminue dans les écrits comme dans les
moeurs, dans les oeuvres d'art comme dans les écrits. L'architecture, au
lieu d'être la servante de la foi, devient l'esclave de la fantaisie.
Elle s'exagère, elle poursuit les ornements, elle oublie l'ensemble pour
les détails, elle lance ses clochers à des hauteurs démesurées, elle
festonne ses églises de dais, de pinacles, de trèfles en pignons, de
galeries à jour: «Son unique souci est de monter toujours, de revêtir
l'édifice sacré d'une éblouissante parure qui le fait ressembler à une
fiancée[178].» Devant cette merveilleuse dentelle, quelle émotion
peut-on avoir sinon l'étonnement agréable? et que devient le sentiment
chrétien devant ces décorations d'opéra? Pareillement la littérature
s'amuse. Au dix-huitième siècle, second âge de la monarchie absolue, on
vit d'un côté les pompons et les coupoles enguirlandées, de l'autre les
jolis vers de société, les romans musqués et égrillards remplacer les
lignes sévères et les écrits nobles. Pareillement au quatorzième siècle,
second âge du monde féodal, on voit d'un côté des guipures de pierre et
la svelte efflorescence des formes aériennes, de l'autre les vers
raffinés et les contes divertissants remplacer la vieille architecture
grandiose et la vieille épopée simple. Ce n'est plus le trop-plein d'un
sentiment vrai, c'est le _besoin d'excitation_ qui les produit.
Considérez Chaucer, quels sont ses sujets et comment il les choisit. Il
va les quêter partout, en Italie, en France, dans les légendes
populaires, dans les vieux classiques. Ses lecteurs ont besoin de
diversité, et son office est de les «fournir de beaux dits:» c'est
l'office du poëte en ce temps[179]. Les seigneurs à table ont achevé
leur dîner, les ménestrels viennent chanter, la clarté des torches tombe
sur le velours et l'hermine, sur les figures fantastiques, les
bigarrures, les broderies ouvragées des longues robes; à ce moment le
poëte arrive, offre son manuscrit «richement enluminé, relié en violet
cramoisi, embelli de fermoirs, de bossettes d'argent, de roses d'or;» on
lui demande de quoi il traite, et il répond «d'amour.»
[Footnote 178: Renan, _de l'Art au moyen âge_.]
[Footnote 179: _Voy_. Froissart, sa vie chez le comte de Foix et chez le
roi Richard II.]