IV

Il fait davantage. L'essor universel de la curiosité intempérante exige

des jouissances plus raffinées; il n'y a que le rêve et la fantaisie qui

puissent la satisfaire, non pas la fantaisie profonde et pensive telle

qu'on la trouvera dans Shakspeare, non pas le rêve passionné et médité

tel qu'on l'a trouvé chez Dante, mais le rêve et la fantaisie des yeux,

des oreilles, de tous les sens extérieurs, qui, dans la poésie comme

dans l'architecture, réclament des singularités, des merveilles, des

défis engagés, gagnés contre le raisonnable et le probable, et qui ne

s'assouvissent que par l'entassement et l'éblouissement. Lorsque vous

regardez une cathédrale du temps, vous sentez en vous-même un mouvement

de crainte. La substance manque; les murailles évidées pour faire place

aux fenêtres, l'échafaudage ouvragé des portes, le prodigieux élan des

colonnettes grêles, les sinuosités frêles des arceaux, tout menace;

l'appui s'est retiré pour faire place à l'ornement. Sans le placage

extérieur des contre-forts, et l'aide artificielle des crampons de fer,

l'édifice aurait croulé au premier jour; tel qu'il est, il se défait de

lui-même; et il faut entretenir sur place des colonies de maçons pour

combattre incessamment sa ruine incessante. Mais les yeux s'oublient à

suivre les ondoiements et les enroulements de sa filigrane infinie; la

rose flamboyante du portail et les vitraux peints versent une lumière

diaprée sur les stalles sculptées du choeur, sur l'orfévrerie de

l'autel, sur les processions de chappes damasquinées et rayonnantes, sur

le fourmillement des statues étagées; et dans ce jour violet, sous cette

pourpre vacillante, parmi ces flèches d'or qui percent l'ombre,

l'édifice entier ressemble à la queue d'un paon mystique. Pareillement

la plupart des poëmes du temps sont dénués de fond; tout au plus une

moralité banale leur sert d'étai; en somme, le poëte n'a songé qu'à

étaler devant nous l'éclat des couleurs et le pêle-mêle des formes. Ce

sont des rêves ou des _visions_; il y en a cinq ou six dans Chaucer, et

vous allez en trouver sur tout votre chemin jusqu'à la Renaissance. Mais

l'étalage, est splendide. Chaucer est transporté en songe dans un

temple de verre[185] où sur les murs sont figurées en or toutes les

légendes d'Ovide et de Virgile, défilé infini de personnages et

d'habits, semblable à celui qui sur les vitraux des églises occupe alors

les yeux des fidèles. Tout d'un coup un grand aigle d'or qui plane près

du soleil et luit comme une escarboucle descend avec l'élan de la foudre

et l'emporte dans ses serres jusqu'au-dessus des étoiles, pour le

déposer ensuite devant le palais de la Renommée, palais resplendissant,

bâti de béril avec des fenêtres luisantes et des tourelles dressées, et

posé au sommet d'une haute roche de glace presque inaccessible. Tout le

côté du sud était couvert par les noms gravés d'hommes fameux, mais le

soleil les fondait sans cesse. Du côté du nord, les noms, mieux

protégés, restaient entiers. Au sommet des tourelles paraissaient des

ménestrels et des jongleurs avec Orphée, Arion et les grands joueurs de

harpe, puis derrière eux des myriades de musiciens avec des cors, des

flûtes, des cornemuses, des chalumeaux, qui sonnaient et remplissaient

l'air; puis tous les charmeurs, magiciens et prophètes. Il entre, et,

dans une haute salle lambrissée d'or, bosselée de perles, sur un trône

d'escarboucle, il voit assise une femme, «une grande et noble reine»,

parmi une multitude infinie de hérauts, dont les surtouts brodés portent

les armoiries des plus fameux chevaliers du monde, au son des

instruments et de la mélodie céleste que font Calliope et ses soeurs. De

son trône jusqu'à la porte s'étend une file de piliers où se tiennent

debout les grands historiens et les grands poëtes, Josèphe sur un pilier

de plomb et de fer, Stace sur un pilier de fer teint de sang; Ovide, «le

clerc de Vénus», sur un pilier de cuivre; puis, sur un pilier plus haut

que les autres, Homère, et aussi Tite-Live, Darès Phrygius, Guido

Colonna, Geoffroy de Monmouth et les autres historiens de la guerre de

Troie. Faut-il achever de transcrire cette fantasmagorie, où l'érudition

troublée vient gâter l'invention pittoresque, où le badinage fréquent

atteste que la vision n'est qu'un divertissement volontaire? Le poëte et

son lecteur se sont figuré pendant une demi-heure des salles parées, des

foules bruissantes; un mince filet de bon sens ingénieux a coulé

par-dessous la vapeur diaphane et dorée qu'ils se complaisaient à

suivre; c'en est assez, ils se sont amusés de leurs illusions fugitives

et ne demandent rien au delà.

[Footnote 185: _The House of Fame_.]

V

À travers ces dévergondages d'esprit, parmi ces exigences raffinées et

cette exaltation inassouvie de l'imagination et des sens, il y avait une

passion, l'amour, qui, les réunissant toutes, s'était développée à

l'extrême, et montrait en abrégé le charme maladif, l'exagération

foncière et fatale, qui sont les traits propres de cet âge, et que la

civilisation espagnole reproduisit plus tard en florissant et en

périssant. Depuis longtemps les Cours d'amour en avaient établi la

théorie en Provence. «Toute personne qui aime, disaient-elles, pâlit, à

l'aspect de celle qu'il aime.--Toute action de l'amant se termine par

penser à ce qu'il aime. L'amour ne peut rien refuser à l'amour[186].»

Cette recherche de la sensation excessive avait abouti aux extases et

aux transports de Guido Cavalcanti et de Dante, et l'on avait vu

s'établir en Languedoc une compagnie d'enthousiastes, les pénitents de

l'amour, qui, pour prouver la violence de leur passion, s'habillaient

l'été de fourrures et de lourdes étoffes, l'hiver de gaze légère, et se

promenaient ainsi dans la campagne, tellement que plusieurs d'entre eux

en devinrent malades et moururent. Chaucer, d'après eux, expliqua dans

ses vers[187] l'art d'aimer, les dix commandements, les vingt statuts de

l'amour, loua sa dame, «sa délicieuse pâquerette, sa rose vermeille,»

peignit l'amour dans des ballades, des visions, des allégories, des

poëmes didactiques, en cent façons. C'est ici l'amour chevaleresque,

exalté, tel que l'a conçu le moyen âge, mais surtout tendre. Troïlus

aime Cressida, en troubadour; sans Pandarus, l'oncle de Cressida, il

languirait et finirait par mourir en silence. Il ne veut pas révéler le

nom de celle qu'il aime; il faut que Pandarus le lui arrache, prenne sur

lui toutes les hardiesses, invente tous les stratagèmes. Troïlus, si

brave et si fort dans la bataille, ne sait devant Cressida que pleurer,

demander pardon et s'évanouir. De son côté, Cressida a toutes les

délicatesses. Quand Pandarus lui apporte pour la première fois une

lettre de Troïlus, elle refuse d'abord, elle a honte de l'ouvrir; elle

ne l'ouvre que parce qu'on lui dit que le pauvre chevalier va mourir.

Dès les premiers mots elle devient plus «vermeille qu'une rose,» et, si

respectueuse que soit la lettre, elle ne veut pas répondre. Elle ne cède

enfin qu'aux importunités de son oncle, et répond à Troïlus qu'elle aura

pour lui l'affection d'une soeur. Pour Troïlus, il est tout tremblant;

il pâlit quand il voit revenir le messager; il doute de son bonheur et

n'ose croire les assurances qu'on lui en donne. «Tout comme les fleurs

par le froid de la nuit--fermées, s'inclinent bas sur leur tige.--Mais

le soleil brillant les redresse,--et elles s'ouvrent par rangées sous

son doux passage.» Ainsi tout d'un coup son coeur s'épanouit de joie.

Lentement après mille peines, et par les soins de Pandarus, il obtient

un aveu, et dans cet aveu quelle grâce délicieuse!

Et comme le jeune rossignol étonné,

Qui s'arrête d'abord, lorsqu'il commence sa chanson,

S'il entend la voix d'un pâtre,

Ou quelque chose qui remue dans la haie,

Puis, rassuré, il déploie sa voix,

Tout de même Cresside, quand sa crainte eut cessé,

Ouvrit son coeur et lui dit sa pensée[188].

[Footnote 186: André le chapelain, en 1170.]

[Footnote 187: _The craft of love_; _the ten commandements of love_;

_ballades_; _the court of love_, peut-être aussi, _the assemble of

ladies_, et _la belle dame sans merci_.]

[Footnote 188:

And as the new abashed nightingale,

That stinteth first, whan she beginneth sing,

Whan that she heareth any heerdes tale,

Or in the hedges any wight stearing,

And after siker doeth her voice outring:

Right so Creseide, whan that her drede stent,

Opened her herte, and told him her entent.

(Liv. III.)]

Lui, sitôt qu'il aperçoit dans le lointain une espérance:

La voix changée, de pure crainte,

Et cette voix tremblante ainsi que toute sa personne,

Tout à fait humble, et le teint tantôt rouge,

Tantôt pâle, devant Cresside, sa dame bien-aimée,

Les yeux baissés, la contenance humble et soumise,

Oh! le premier mot qui s'échappa de sa bouche

Fut deux fois: Merci, merci, ô mon cher coeur[189]!

[Footnote 189:

In chaunged voice, right for his very drede,

Which voice eke quoke, and thereto his manere,

Goodly abashed, and now his hewes rede,

Now pale, unto Creseide his ladie dere,

With look doun cast, and humble iyolden chere,

Lo, the alderfist word him astart

Was twice: «Mercy, mercy, o my sweet herte!»

(Liv. III.)]

Cet ardent amour éclate en accents passionnés, en élans de félicité.

Loin d'être regardé comme une faute, il est la source de toute vertu.

Troïlus en devient plus brave, plus généreux, plus honnête; ses discours

roulent maintenant «sur l'amour et sur la vertu, il a en mépris toute

vilainie,» il honore ceux qui ont du mérite, il soulage ceux qui sont

dans la détresse. Et Cressida ravie se répète tout le jour avec un

transport d'allégresse cette chanson qui est comme le gazouillement d'un

rossignol:

Qui remercierai-je, si ce n'est vous, Dieu de l'amour,

Pour tout le bonheur dans lequel je commence à être plongée?

Et merci à vous, Seigneur, de ce que j'aime;

Car je suis justement ainsi dans la droite vie,

Pour fuir toute sorte de vice et de péché.

Elle me mène si bien à la vertu

Que de jour en jour ma volonté s'amende.

Et celui qui dit qu'aimer est un vice

Est envieux, novice tout à fait

Ou, par sécheresse, impuissant à aimer.

Mais moi, de tout mon coeur et de toute ma puissance,

Je l'ai dit, je veux aimer jusqu'à la fin

Mon cher coeur, mon fidèle chevalier,

À qui mon coeur s'est si fort attaché,

Comme lui à moi, que cela durera toujours[190]!

[Footnote 190:

Whom should I thanken but you, God of Love,

Of all this blisse, in which to bathe I ginne?

And thanked be ye, Lorde, for that I love,

This is the right life that I am inne

To flemen all maner vice and sinne.

This doeth me so to vertue for to entende

That daie by daie I in my will amende....

And who says that for to love is vice,....

He either is envious, or right nice,

Or is unmightie for his shrewdness

To loven....

But I with all mine herte and all my might,

As I have said, woll love unto my last

My owne dere herte, and all mine owne knight,

In whiche mine herte growen is so fast,

And his in me, that it shall ever last.

(Liv. II.)]

Mais le malheur est venu. Son père Calchas la redemande, et les Troyens

décident qu'on la rendra en échange des prisonniers. À cette nouvelle,

elle s'évanouit, et Troïlus veut se tuer. L'amour semble infini en ce

temps; il joue avec la mort, c'est qu'il fait toute la vie; hors de la

vie supérieure et délicieuse qu'il enfante, il semble qu'il n'y ait plus

rien.

Mais Dieu le voulut, de sa pâmoison elle se réveilla

Et commença à soupirer et cria: «Troïlus!»

Et il répondit: «Cresside, ma dame,

Vivez-vous encore?» Et il laissa échapper son épée.

«Oui, mon coeur, dit-elle, grâces soient rendues à Cupidon»;

Et là-dessus elle soupira péniblement.

Il se mit à la ranimer comme il put,

Il la prit dans ses deux bras et l'embrassa souvent.

À cause de cela son âme qui voltigeait déjà en l'air

Revint dans son triste sein.

Mais enfin, quand ses yeux regardèrent

De côté, alors elle aperçut l'épée

Qui était nue; et de peur se mit à crier.

Et lui demanda pourquoi il l'avait tirée.

Et Troïlus alors lui en dit la cause,

Et comment de son épée il se serait tué.

Ce pourquoi, Cresside se mit à le regarder

Et à le serrer étroitement dans ses bras,

Et dit: Ô miséricorde! Mon Dieu! Hélas! quelle action!

Ah! comme nous avons été près de mourir tous deux[191]!

[Footnote 191:

But as God would, of swough she abraide

And gan to sighe, and Troïlus she cride,

And he answerde: «Lady mine, Creseide,

Live ye yet?» And let his swerde doun glide:

«Ye, herte mine, that thanked be Cupide»

(Quod she), and there withal she sore sight,

And he began to glade her as he might.

Took her in armes two and kist her oft,

And her to glad, he did al his entent,

For which her gost, that flickered ale a loft,

Into her woful herte agen it went:

But at the last, as that her eye glent

Aside, anon she gan his sworde aspie,

As it lay bare, and began for feare crie.

And asked him why he had it out drawn,

And Troïlus anon the cause her told,

And how himself therwith he wold have slain,

For which Creseide upon him gan behold,

An gan him in her armes faste fold

And said: «O mercy God, lo which a dede!

Alas, how nigh we weren bothe dede!»

(Liv. IV).]

Ils se séparent enfin, avec quels serments et quelles larmes! Et

Troïlus, seul dans sa chambre, se répète: «Où est ma dame chérie et

bien-aimée?--Où est sa blanche poitrine? où est-elle? où?--Où sont ses

bras et ses yeux brillants qui hier, à ce moment, étaient avec

moi[192]?» Il va à l'endroit où il l'a vue pour la première fois, puis à

un autre où il l'a entendue chanter; «il n'y a point d'heure du jour ou

de la nuit où il ne pense à elle.» Personne n'a depuis trouvé des

paroles plus vraies et plus tendres; voilà les charmantes «branches

poétiques» qui avaient poussé à travers l'ignorance grossière et les

parades pompeuses; l'esprit humain au moyen âge avait fleuri du côté où

il apercevait le jour.

[Footnote 192:

«Where is my owne lady lefe and dere?

Where is here white brest, where is it, where?

Where been her armes, and her eyen clere

That yesterday this time with me were?...»

Nor there nas houre in all the day or night,

Whan ne was ther as no man might him here,

That he ne sayd: «O lovesome lady bright,

How have ye faren sins that ye were there?

Welcome ywis mine owne lady dere!...»

Fro thence-forth he rideth up and doune,

And every thing came him to remembraunce,

As he rode forth by the places of the toune,

In which he whilom had all his pleasaunce:

«Lo, yonder saw I mine owne lady daunce,

And in that temple with her eien clere,

Me caught first my right lady dere.

And yonder have I herde full lustely

My dere herte laugh, and yonder play

Saw her ones eke full blissfully,

And yonder ones to me gan she say:

«Now, good sweete, love me well, I pray.»

And yonde so goodly gan she me behold,

That to the death mine herte is to her hold....

«And at the corner in the yonder house,

Herde I mine alderlevest lady dere,

So womanly, with voice melodiouse,

Singen so wel, so goodly and so clere,

That in my soul yet me thinketh I here

The blissful sowne, and in that yonder place,

My lady first me toke unto her grace.»

(Liv. V.)]

Mais le récit ne suffit point à exprimer le bonheur et le rêve; il faut

que le poëte aille[192-A] «dans les plaines qui s'habillent de verdure

nouvelle, où les petites fleurs commencent à pousser, où les pluies

bonnes et saines renouvellent tout ce qui est vieux et mort;» où

«l'alouette affairée, messagère du jour, salue dans ses chansons le

matin gris, où le soleil dans les buissons sèche les gouttes d'argent

suspendues aux feuilles.» Il faut qu'il s'oublie dans les vagues

félicités de la campagne, et que, comme Dante, il se perde dans la

lumière idéale de l'allégorie. Les songes de l'amour, pour rester vrais,

ne doivent pas prendre un corps trop visible, ni entrer dans une

histoire trop suivie; ils ont besoin de flotter dans un lointain

vaporeux; l'âme où ils bourdonnent ne peut plus penser aux lois de la

vie; elle habite un autre monde; elle s'oublie dans la ravissante

émotion qui la trouble et voit ses visions bien-aimées se lever, se

mêler, revenir et disparaître, comme on voit, l'été, sur la pente d'une

colline, des abeilles voltiger dans un nuage de lumière et tourbillonner

autour des fleurs.

Et comme je regardais ce bel endroit,

Soudainement je crus respirer une si douce odeur

D'églantier, que certainement

Il n'y a point, je crois, de coeur au désespoir,

Ni si surchargé de pensées chagrines et mauvaises,

Qui n'eût eu bientôt consolation

S'il eût une fois senti cette douce odeur.

Et comme j'étais debout, jetant de côté les yeux,

J'aperçus le plus beau néflier

Que j'eusse jamais vu dans ma vie,

Aussi rempli de fleurs que cela peut être,

Et dessus un chardonneret qui sautait joliment

De branche en branche, et, à son caprice, mangeait

Çà et là les boutons et les douces fleurs.

--Et comme j'étais assise, écoutant de cette façon les oiseaux,

Il me sembla que j'entendais soudainement des voix,

Les plus douces et les plus délicieuses

Que jamais homme, je le crois vraiment,

Eût entendues de sa vie; car leur harmonie

Et leur doux accord faisaient une si excellente musique,

Que les voix ressemblaient vraiment à celles des anges[193].

[Footnote 192-A:

When shouris sote of rain descendid soft,

Causing the ground, felè times and oft,

Up for to give many a wholesome air,

And every plain was yclothid faire

With newè grene, and makith smalè flours

To springen here and there in field and mede,

So very gode and wholesome be the shours,

That they renewin that was old and dede

In winter time, and out of every sede

Springeth the herbè, so that every wight

Of this seson venith richt glad and light....

In which (grove) were okis grete, streight as a line,

Under the which the grass so freshe of hew

Was newly sprong, and an eight fote or nine

Every tre well fro his fellow grew,

With braunchis brode, ladin with levis new,

That sprongin out agen the sonne shene,

Some very red, and some a glad light grene....]

[Footnote 193:

And I, that all these plesaunt sightis se,

Thought suddainly I felt so swete an air

Of the Eglentere, that certainly

There is no hert (I deme) in such dispair

Ne yet with thougtis froward and contraire

So overlaid, but it should sone have bote,

It it had onis felt this savour sote.

And I as stode, and cast aside mine eye,

I was ware of the fairist medler tre,

That evir yet in all my life I se,

As full of blossomis as it might be;

Therein a goldfinch leping pretily

From bough to bough, and as him list, he ete

Here and there of buddis and flouris swete....

And as I sat the birdis herkening thus,

Methought that I herd voicis suddainly

The most swetist and most delicious,

That ever any wight, I trow trewly,

Herdin in ther life, for the armony

And swete accord was in so gode musike,

That the voicis to angels most were like.

At the last out of a grove evin by

(That was right godely and pleasaunt to sight)

I se where there came singing lustily

A world of ladies, but to tell aright

Ther beauty grete, lyith not in my might,

Ne ther array; nevirtheless I shall

Tell you a part, tho I speke not of all.

The surcots white of velvet well fitting

They werin clad, and the semis eche one,

As it werin a mannir garnishing,

Was set with emeraudis one and one

By and by, but many a riche stone

Was set on the purfilis out of dout

Of collours, sleves, and trainis round about;

As of grete pearls round and orient,

And diamondis fine and rubys red,

And many other stone of which I went

The namis now; and everich on her hede

A rich fret of gold, which withouten drede

Was full of stately rich stonys set,

And every lady had a chapelet

On ther hedis of braunches fresh and grene,

Lo well ywrought and so marvelously,

That it was a right noble sight to sene,

Some of laurir, and some full plesauntly

Had chapelets of wodebind, and sadly

Some of agnus werin also....

(_The Flour and the Leafe_.)]

Un matin[194], dit une dame, aux premières blancheurs du jour, j'entrai

dans un bois de chênes «où les larges branches, chargées de fleurs

nouvelles, se déployaient en face du soleil, quelques-unes rouges,

d'autres avec une belle lumière verte.»

[Footnote 194: _The Flour and the Leafe_.]

Puis elle voit venir une grande troupe de dames en jupes de velours

blanc, chaque jupe «brodée d'émeraudes, de grandes perles rondes, de

diamants fins et de rubis rouges.» Et toutes avaient sur les cheveux «un

riche réseau d'or orné de riches pierres splendides,» avec une couronne

de branches fraîches et vertes, les unes de laurier, les autres de

chèvrefeuille, les autres d'agnus castus; en même temps venait une armée

de vaillants chevaliers en splendide appareil, avec des casques d'or,

des hauberts polis qui brillaient comme le soleil, de nobles coursiers

tout caparaçonnés d'écarlate. Chevaliers et dames, ils étaient les

serviteurs de la Feuille, et ils s'assirent sous un vaste chêne aux

pieds de leur reine.

De l'autre côté, arrivait une troupe de dames aussi magnifiques que les

autres, mais couronnées de fleurs nouvelles. C'étaient les serviteurs de

la Fleur. Elles descendirent de cheval et se mirent à danser dans la

prairie. Mais de lourds nuages montaient dans le ciel et l'orage éclata.

Elles voulurent se mettre à l'abri sous un chêne; il n'y avait plus de

place; elles se cachèrent comme elles purent sous les haies, dans les

broussailles; la pluie vint qui flétrit leurs couronnes, ternit leurs

robes et emporta leurs parures; quand reparut le soleil, elles allèrent

demander secours à la reine de la Feuille; celle-ci, miséricordieuse,

les consola, répara l'outrage de la pluie, et leur rendit leur beauté

première. Puis tout disparut comme un songe.

La promeneuse s'étonnait, quand tout d'un coup elle aperçut une belle

dame qui venait l'instruire. Elle apprit que les serviteurs de la

Feuille avaient vécu en braves chevaliers, et que ceux de la Fleur

avaient aimé l'oisiveté et le plaisir. Elle promit de servir la Feuille

et s'en revint.

Ceci est-il une allégorie? À tout le moins, le bel esprit y manque. Il

n'y a point ici d'ingénieuse énigme; la fantaisie est seule maîtresse,

et le poëte ne songe qu'à dérouler en vers paisibles le fugitif et

brillant cortége qui vient amuser son âme et enchanter ses yeux.

Lui-même[195], le premier jour de mai, il se lève et s'en va dans une

prairie. L'amour entre dans son coeur avec l'air chaud et suave; la

campagne se transfigure, les oiseaux parlent, et il les entend:

Là je m'assis parmi les belles fleurs,

Et je vis les oiseaux sortir en sautillant des berceaux

Où toute la nuit ils s'étaient reposés.

Ils étaient si joyeux de la lumière du jour!

Ils commencèrent à faire les honneurs de mai.

--Ils savaient tous ce service par coeur.

Il y avait mainte aimable note.

Les uns chantaient haut, comme s'ils s'étaient lamentés,

Les autres d'autre façon, comme s'ils languissaient de désir;

Et quelques-uns à plein gosier, de toute leur voix.

--Ils se lissaient les plumes et les faisaient bien brillantes;

Ils dansaient et sautaient sur les brins d'herbe,

Et toujours deux à deux, ensemble,

Comme s'ils s'étaient choisis pour l'année,

En février, le jour de saint Valentin.

--Et la rivière près de laquelle j'étais assis,

Faisait un tel bruit en coulant,

Et si bien d'accord avec l'harmonie des oiseaux,

Qu'il me semblait que c'était la meilleure mélodie

Qui pût être entendue par aucun homme.

[Footnote 195:

There sat I down among the faire flouris

And saw the birdes tripping out of ther bowris,

There as they restid 'hem had al night,

They were so joyful of the day 'is lyght,

They began of Maye for to done honouris.

They coudin wel that service all by rote,

And there was many a full lovely note,

Some songin loude as they had yplained,

And some in other manir voice yfained

And some songin al out with the ful throte.

The proynid 'hem and madin 'hem right gay,

And daunsidin, and leptin on the spray,

And evirmore were two and two in fere,

Right so as they had chosin 'hem to yere,

In Feverere, on saint Valentine's day.

And the rivir whiche that I sat upon,

It madin soche a noise, as it ron,

Accordaunt with the birdis armony,

The thought that it was the best melody

That migtin ben yherde of any mon....

For love and it hath do me mochil wo.--

--Ye hath it? use (quod she) this medicine,

Every day this maie or that thou dine

Go lokin upon the freshe Daisie,

And though thou be for woe in poinct to die,

That shall full gretly lessen the of thy pine.

And loke alwaie that thou be gode and true,

And I woll sing one of the songis newe,

For love of the, as loude as I may crie,

And then the began this songe full hie:

«I shrewe all 'hem that ben of love untrue.»]

Cette confuse symphonie de bruits vagues trouble les sens; une langueur

secrète entre dans l'âme. Le coucou jette sa voix monotone comme un

soupir douloureux et tendre entre les troncs blancs des frênes; le

rossignol fait rouler et ruisseler ses notes triomphantes par-dessus la

voûte du feuillage; le rêve naît de lui-même, et Chaucer les entend

disputer sur l'amour. Ils chantent tour à tour une chanson contraire, et

le rossignol pleure de chagrin en entendant le coucou mal parler de

l'amour. Il se console pourtant à la voix du poëte, en le voyant

souffrir comme lui.

«Eh bien, dit-il, use de ce remède:

Chaque jour, en ce beau mois de mai,

Va regarder la fraîche marguerite,

Et quand tu serais par chagrin sur le point de mourir,

Cela adoucira grandement ta peine.

--N'oublie jamais d'être fidèle et bon,

Et je chanterai une des chansons nouvelles,

Pour l'amour de toi, aussi haut que je pourrai chanter.»

Puis il commença bien haut la chanson:

«Je blâme tous ceux qui sont en amour infidèles.»

C'est jusqu'à ces délicatesses exquises que l'amour, ici comme chez

Pétrarque, avait porté la poésie: même par raffinement, comme chez

Pétrarque, il s'égare ici parfois dans le bel esprit, les concetti et

les pointes. Mais un trait marqué le sépare à l'instant de Pétrarque.

S'il est exalté, il est outre cela gracieux, poli, plein de mièvreries,

de demi-moqueries, de fines gaietés sensuelles, et un peu bavard, tel

que les Français l'ont toujours fait. C'est que Chaucer ici suit ses

véritables maîtres, et qu'il est lui-même beau diseur, abondant, prompt

au sourire, amateur du plaisir choisi, disciple du _Roman de la Rose_,

et bien moins Italien que Français[196]. La pente du caractère français

fait de l'amour, non une passion, mais un joli festin, arrangé avec

goût, où le service est élégant, la chère fine, l'argenterie brillante,

les deux convives parés, dispos, ingénieux à se prévenir, à se plaire, à

s'égayer et s'en aller. Certainement dans Chaucer, à côté des tirades

sentimentale, cette autre veine coule, toute mondaine. Si Troïlus est un

amoureux pleurard, l'oncle Pandarus est un coquin égrillard, qui s'offre

au plus étrange rôle avec une insistance plaisante, avec une immoralité

naïve[197], et l'accomplit consciencieusement, gratis et jusqu'au bout.

Dans ces belles démarches, Chaucer l'accompagne aussi loin que possible,

et n'est point scandalisé. Au contraire, il s'amuse. Au moment délicat,

avec une hypocrisie transparente, il se couvre du nom de son auteur. Si

vous trouvez le détail leste, dit-il, ce n'est pas ma faute, «les clercs

l'ont écrit ainsi dans leurs vieux livres,» et il faut bien qu'on

traduise ce qui est écrit. Non-seulement il est gai, mais il est moqueur

d'un bout à l'autre du récit; il voit clair à travers les subterfuges de

la pudeur féminine; il en rit malicieusement et sait bien ce qu'il y a

derrière; il a l'air de nous dire, un doigt sur les lèvres; «Chut!

laissez couler les grands mots, vous serez édifié tout à l'heure.» En

effet, nous sommes édifiés, lui aussi; c'est pourquoi, au moment

scabreux, il s'en va, emportant la lumière, et disant «qu'elle ne sert

à rien, ni lui non plus.» «Troïlus, dit l'oncle Pandarus, si vous êtes

sage, ne vous évanouissez plus, car cela ferait du bruit, et l'on

viendrait.» Troïlus a soin de ne pas s'évanouir, et enfin, seule avec

lui, Cressida parle; avec quel esprit, et quelle finesse discrète! la

grâce est extrême ici; nulle grossièreté. Le bonheur couvre tout, même

la volupté, sous la profusion et les parfums de ses divines roses; tout

au plus une légère malice[198] vient y insérer sa pointe: Troïlus a sa

dame dans ses bras: «Dieu ne nous donne jamais pire mésaventure.» Le

poëte est presque aussi content qu'eux; pour lui comme pour les hommes

de son temps, le souverain bien est l'amour non pas transi, mais

satisfait; même on a fini par considérer cette sorte d'amour comme un

mérite. Les dames ont déclaré dans leurs sentences «que lorsqu'on aime,

on ne peut rien refuser à qui vous aime.» L'amour a force de loi; il est

inscrit dans un code; on le mêle avec la religion, et il y a une messe

de l'amour où les oiseaux, par leurs antiennes[199], font un office

divin comme celui de la messe. Chaucer maudit de tout son coeur les

avaricieux, les gens d'affaires qui le traitent de folie: «Dieu devrait

leur donner des oreilles d'âne aussi longues que celles de Midas....,

pour leur apprendre qu'ils sont dans le vice, et que les amants dont ils

font fi n'y sont pas. Que Dieu leur donne mauvaise chance, et protége

tous les amants!» Il est clair qu'ici la sévérité manque. Elle est rare

dans les littératures du Midi; les Italiens, au moyen âge, faisaient une

vertu de «la joie,» et vous voyez que ce monde chevaleresque, tel qu'il

a été inventé par la France, élargit la morale jusqu'à la confondre avec

le plaisir.

[Footnote 196: Stendhal, _de l'Amour_: différence de l'amour-goût et de

l'amour-passion.]

[Footnote 197: Son nom aujourd'hui en Angleterre désigne la respectable

maison de commerce Bonneau et Cie.]

[Footnote 198: And gode thrift (Troïlus) had full oft.]

[Footnote 199: _The Court of Love_, vers 1353 et suiv. Voy. aussi _le

Testament de l'Amour_.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 53 / 92 题