La nouvelle langue.
I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En
quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde
société féodale.
II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux
dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres
d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de
l'architecture et de la littérature.
III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et
décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et
Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et
d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves
fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et
Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen
âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour
mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour
sensuel.--_Troïlus et Cressida_.
IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et
gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et
le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La
bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.
V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du
caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont
contemporains.--_Prologue des Contes de
Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de
la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon
curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception
de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer
précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses
longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa
prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il
est isolé.
VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les
idées générales ont péri sous la philosophie
scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la
civilisation et de la décadence au moyen âge et en
Espagne.--Extinction de la littérature
anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes
didactiques.--Rédacteurs de
moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans
les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée
triste du hasard et de la misère
humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme
et de la Renaissance.
I
Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue
impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de
la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive
s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme
supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original
quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se
trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de
contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient
sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes
les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut
d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.
Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi,
mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de
places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit
fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était
dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé
plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à
Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le
mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,
disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la
guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres.
Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de
l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il
figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec
Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et
spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces
quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé
d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de
moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable
de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que
Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens,
leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur
portrait.
[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.]