CHAPITRE III.

La nouvelle langue.

I. Chaucer.--Son éducation.--Sa vie politique et mondaine.--En

quoi elle a servi son talent.--Il est le peintre de la seconde

société féodale.

II. Comment le moyen âge a dégénéré.--Diminution du sérieux

dans les moeurs, dans les écrits et dans les oeuvres

d'art.--Besoin d'excitation.--Situations analogues de

l'architecture et de la littérature.

III. En quoi Chaucer est du moyen âge.--Poëmes romantiques et

décoratifs.--_Le Roman de la Rose_.--_Troïlus et

Cressida_.--_Contes de Cantorbéry_.--Défilé de descriptions et

d'événements.--_La Maison de la Renommée_.--Visions et rêves

fantastiques.--Poëmes d'amour.--_Troïlus et

Cressida_.--Développement exagéré de l'amour au moyen

âge.--Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.--L'amour

mystique.--_La Fleur et la Feuille_.--L'amour

sensuel.--_Troïlus et Cressida_.

IV. En quoi Chaucer est Français.--Poëmes satiriques et

gaillards.--_Contes de Cantorbéry_.--La bourgeoise de Bath et

le mariage.--Le frère quêteur et la religion.--La

bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.

V. En quoi Chaucer est Anglais et original.--Conception du

caractère et de l'individu.--Van Eyck et Chaucer sont

contemporains.--_Prologue des Contes de

Cantorbéry_.--Portraits du franklin, du moine, du meunier, de

la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon

curé.--Liaison des événements et des caractères.--Conception

de l'ensemble.--Importance de cette conception.--Chaucer

précurseur de la Renaissance.--Il s'arrête en chemin.--Ses

longueurs et ses enfances.--Causes de cette impuissance.--Sa

prose et ses idées scolastiques.--Comment dans son siècle il

est isolé.

VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.--Comment les

idées générales ont péri sous la philosophie

scolastique.--Pourquoi la poésie périt.--Comparaison de la

civilisation et de la décadence au moyen âge et en

Espagne.--Extinction de la littérature

anglaise.--Traducteurs.--Rimeurs de chroniques.--Poëtes

didactiques.--Rédacteurs de

moralités.--Gower.--Occlève.--Lydgate.--Analogie du goût dans

les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.--Idée

triste du hasard et de la misère

humaine.--Hawes.--Barcklay.--Skelton.--Rudiments de la Réforme

et de la Renaissance.

I

Cependant, à travers tant de tentatives infructueuses, dans la longue

impuissance de la littérature normande qui se contentait de copier et de

la littérature saxonne qui ne pouvait aboutir, la langue définitive

s'était faite, et il y avait place pour un grand écrivain. Un homme

supérieur parut, Jeffrey Chaucer, inventeur quoique disciple, original

quoique traducteur, et qui, par son génie, son éducation et sa vie, se

trouva capable de connaître et de peindre tout un monde, mais surtout de

contenter le monde chevaleresque et les cours somptueuses qui brillaient

sur les sommets[177]. Il en était, quoique lettré et versé dans toutes

les branches de la scolastique, et il y eut si bien part, que sa vie fut

d'un bout à l'autre celle d'un homme du monde et d'un homme d'action.

Tour à tour on le voit à l'armée du roi Édouard, gentilhomme du roi,

mari d'une demoiselle de la reine, muni d'une pension, pourvu de

places, député au parlement, chevalier, fondateur d'une famille qui fit

fortune jusqu'à s'allier plus tard à la race royale. Cependant il était

dans les conseils du roi, beau-frère du duc de Lancastre, employé

plusieurs fois en ambassades ouvertes ou en missions secrètes, à

Florence, à Gênes, à Milan, en Flandre, négociateur en France pour le

mariage du prince de Galles, parmi les hauts et les bas de la politique,

disgracié, puis rétabli: expérience des affaires, des voyages, de la

guerre, de la cour, voilà une éducation tout autre que celle des livres.

Comptez qu'il est à la cour d'Edouard III, la plus splendide de

l'Europe, parmi les tournois, les entrées, les magnificences, qu'il

figurait dans les pompes de France et de Milan, qu'il conversait avec

Pétrarque, peut-être avec Boccace et Froissart, qu'il fut acteur et

spectateur des plus beaux et des plus tragiques spectacles. Dans ces

quelques mots, que de cérémonies et de cavalcades! quel défilé

d'armures, de chevaux caparaçonnés, de dames parées! quel étalage de

moeurs galantes et seigneuriales! quel monde varié et brillant, capable

de remplir l'esprit et les yeux d'un poëte! Comme Froissart et mieux que

Froissart, il a pu peindre les châteaux des nobles, leurs entretiens,

leurs amours, même quelque chose d'autre, et leur plaire par leur

portrait.

[Footnote 177: Né entre 1328 et 1345, mort en 1400.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 50 / 92 题