Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis
d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent
de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la
main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les
exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations
publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que
les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui
ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui
seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais
coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par
les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les
premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis
par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle,
le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu
civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du
siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq
fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques
années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent
qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les
confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé.
On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood,
ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les
chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux
abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par
leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi
les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs
normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un
homme du peuple et d'un opprimé.
[Footnote 161: _Pictorial history_, I, 802. En 1245, 1246, 1376. A.
Thierry. III, 79.]
[Footnote 162: 1404-1409. Les Communes déclaraient qu'avec ces revenus
le roi serait capable d'entretenir 15 comtes, 1500 chevaliers, 6200
écuyers et 100 hôpitaux; chaque comte recevant par an 300 marcs, chaque
chevalier 100 marcs et le produit de quatre charrues de terre, chaque
écuyer 40 marcs et le produit de deux charrues de terre.--_Pictorial
history_, II. p. 142.]
C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite,
dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du
goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les
gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les
gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et
Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement
ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise
en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice,
Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes.
Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est
national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et
l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des
allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une
invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds
textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est
endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux
songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,--il ne put jamais
savoir en quel endroit,--et comme il regardait en l'air,--du côté du
soleil,--il vit une tour sur une hauteur,--royalement bâtie,--une
profonde vallée au-dessous,--et là-dedans un donjon,--avec de
profonds fossés noirs,--et terribles à voir.» Puis, entre les deux,
une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes
sortes,--pauvres et riches,--travaillant et s'agitent,--comme le
veut le monde;--quelques-uns à la charrue--labouraient avec
un grand effort,--pour ensemencer et planter,--et peinaient
durement,--gagnant ce que des prodigues venaient détruire et
engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves
formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez
Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est
livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que
l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes
ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu
de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans
un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession
solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur
seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés
capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par
Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car
ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans
les places saintes, et emploient au service du diable l'église de
Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de
rues,--un meneur de fêtes, un acheteur de terres,--qui éperonne son
palefroi, de manoir en manoir,--avec une meute à ses talons, comme
un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais
cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les
hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que
Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies,
«fièvres et fluxions,--toux et maux de coeur,--crampes et maux de
dents,--rhumatismes et rougeoles,--teignes et gales de la
tête,--inflammations et tumeurs--et enflures brûlantes,--frénésies
et maladies ignobles,--fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au
secours! voici la Mort terrible,--qui vient pour nous détruire
tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes,
les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en
poussière,--rois et chevaliers, empereurs et papes.--Maint seigneur
qui vivait pour le plaisir, cria haut,--mainte aimable dame, et
maîtresse de chevaliers,--pâma et mourut dolente par les dents de
la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux
que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont
là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se
complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames
galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du
cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la
conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et
morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à
toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point
vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède
et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse
sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être
attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement
dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour
dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités
et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie
et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un
combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade
meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et
tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce
monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme,
l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de
lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au
service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils
percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle,
pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal
est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action,
l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence
ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère
de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la
vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point
faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont
peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des
guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se
demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les
mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et
demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,»
lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche
sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas
chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il
a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la
Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments
pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce
temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid
sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme
après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont
Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le
coeur[168],» et c'est le coeur, c'est la foi intérieure, c'est la
vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds
Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est
éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la
résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.
[Footnote 163: Vers 1362.]
[Footnote 164:
And than gan I to mete a mervelyous swevene,
That I was in a wyldyrnese, wyst I never qwere;
And as I beheld on hey, est on to the sonne,
I saw a tour on a toft, ryaly emaked,
A depe dale benethe, a donjon therein,
With depe dykys and dyrke, and dredful of sygth.
A fayr feld ful of folke fond I ther betwene,
Of al maner of men, the mene and the ryche,
Werkynge and wanderyng, as the werld askyth.
Some put hem to the plow, pleyid hem ful seeld
In syttynge and sowing swonken full harde,
And wan what wastours with gloteny dystroid....]
[Footnote 165: L'archidiacre de Richmond étant en tournée, en 1216, vint
au prieuré de Bridlington avec quatre-vingt-dix-sept chevaux,
vingt-et-un chiens et trois faucons.
And now is religion a ridere, a romere bi streetis,
A ledar of love-daiyes and a load bigere;
A prickere on a pelfrey from maner to maner,
An hep of hounds at his ars, as he a lord were.
And but his knave knele that shall hym hys cuppe brynge,
He loureth on him, and axeth who taughtte hym curteise.]
[Footnote 166:
Kynde Conscience tho herde, and cam out of the planett,
And sent forth his forreors Feveris and Fluxes,
Coughes, and Cardyacles, Crampes, and Tothe-aches,
Reumes and Redegoundes, and roynous Skalles,
Buyles and Botches, and brennynge Agwes,
Frennesyes and foule Evelis, forageris of Kynde.
There was "Harrow! and Helpe! Here cometh Kynde!
With Death that is dreadful, to undon us alle."
The lord that lyved after lust tho lowde criede.
Deeth came dryving aftir, and al to dust pashed
Kyngs and Knyghttes, Kaysours and popis.
Many a lovely lady and lemmanys of Knyghttes
Swowed and sweltid for sorwe of Dethe's dentes.]
[Footnote 167: Dernier livre. _The Lazar House_.]
[Footnote 168: Ce poëme fut imprimé plus tard, en 1550. Il y en eut
trois éditions en une année, tant il était visiblement protestant.]
«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme
attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour
les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses
membres.--Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.--Il nous a
interdit ce nom de maître;--tous les maîtres sont faux et méchants.»
Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau
revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée,
celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande
parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les
poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par
l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et
l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les
chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa
préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine
autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les
points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion
soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun
doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle
n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il
l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs
comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi
celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et
toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme
simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte
Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence
de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité
ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la
convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur
hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce
sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les
échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la
commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces
esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils
s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut
voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther,
ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les
pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les
rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point
posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation
rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir
d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des
textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et
fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous
leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un
tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques
lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire
brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il
semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va
paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature
officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et
que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête,
va enfin trouver une voix.
[Footnote 169: Voyez _Piers Plowman's crede_, _The Plowman's tale_,
etc.]
[Footnote 170: Knighton, vers 1400, écrit ceci sur Wycleff: «Transtulit
de Latino in anglicam linguam, non angelicam. Unde per ipsum fit
vulgare, et magis apertum laicis et mulieribus legere scientibus quam
solet esse clericis admodum litteratis, et bene intelligentibus. Et sic
evangelica margarita spargitur et a porcis conculcatur.... (ita) ut
laicis commune æternum quod ante fuerat clericis et ecclesiæ doctoribus
talentum supernum.]
[Footnote 171: Wycleff's Bible, édition de Forshall and Madden, préface,
édition d'Oxford.]
[Footnote 172: Prologue de Wicleff, p. 2.
Cristen men and wymmen, olde and yonge, shulden studie fast in the Newe
Testament. For it is of full autorite, and opyn to the undirstonding of
simple men, as to the poyntis that be moost medful to saluacioun.... and
ech place of holy writ, bothe opyn and dark, techith mekenes and
charite. And therfore he that kepith mekenes and charite hath the trewe
undirstonding and perfectioun of al holi writ.... Therfore no simple man
of wit be aferd unmesurabli to studie in the text of holy writ.... and
no clerk be proude of the verry undirstondyng of holy writ, for the
verrey undirstoudyng of hooly writ withouten charite that kepith Goddis
heestis, makith a man depper damned.--.... and pride and covetise of
clerkis is cause of her blindness and eresie, and priveth them fro
verrey undirstondyng of holy writ.]
[Footnote 173: 1395.]
[Footnote 174: 1401. William Sawtre, premier lollard brûlé vif.]
Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église,
établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les
hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau,
l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du
clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de
tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs
d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des
Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler
et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs
libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà.
Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant
n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle
grande oeuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils
ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous
arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou
deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point
abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs
ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique;
mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de
harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations
religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et
les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les
arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur
poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et
la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore
lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la
haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine
française et de ses modèles étrangers.
[Footnote 175: Commines, liv. V. chapitre XIX et XX.
«Or selon mon avis, entre toutes les seigneuries du monde dont j'ay
connaissance où la chose publique est mieux traitée, et règne moins de
violence sur le peuple, et où il n'y a nuls édifices abattus ny démolis
pour guerre, c'est Angleterre, et tombe le sort et le malheur sur ceux
qui font la guerre.... Cette grâce a le royaume d'Angleterre par dessus
les autres royaumes, que le peuple ni le pays ne s'en détruit point, ny
ne brulent, ny ne démolissent les édifices, et tombe la fortune sur les
gens de guerre, et par espécial sur les nobles.»]
[Footnote 176: Voir les ballades sur _Chevy Chace_, _The Nut Brown
maid_, etc. Beaucoup d'entre elles sont d'admirables petits drames.]