IX

S'ils ont acquis des libertés, c'est qu'ils les ont conquises; les

circonstances y ont aidé, mais le caractère a fait davantage. La

protection des grands barons et l'alliance des simples chevaliers les a

fortifiés; mais c'est par leur rudesse et leur énergie native qu'ils se

sont tenus debout. Car, regardez le contraste qu'ils font en ce moment

avec leurs voisins. Qu'est-ce qui amuse le peuple en France? Les

fabliaux, les malins tours du renard, l'art de duper le seigneur

Ysengrin, de lui prendre sa femme, de lui escroquer son dîner, de le

faire rosser sans danger pour soi et par autrui, bref le triomphe de la

pauvreté jointe à l'esprit sur la puissance jointe à la sottise; le

héros populaire est déjà le plébéien rusé, gouailleur et gai, qui

s'achèvera plus tard dans Panurge et Figaro, assez peu disposé à

résister en face, trop fin pour aimer les grosses victoires et les

façons de lutteur, enclin, par agilité d'esprit, à tourner autour des

obstacles, et n'ayant qu'à toucher les gens du bout du doigt pour les

faire tomber dans le panneau. Ici il a d'autres moeurs: c'est Robin

Hood, un vaillant _outlaw_, qui vit librement et audacieusement dans la

forêt verte, et fait en franc coeur la guerre au shérif et à la

loi[142]. Si jamais un homme en un pays fut populaire, c'est celui-là.

«C'est lui, dit un vieil historien, que le bas peuple aime tant à fêter

par des jeux et des comédies, et dont l'histoire chantée par des

ménétriers l'intéresse, plus qu'aucune autre.» Au seizième siècle, il

avait encore son jour de fête, chômé par tous les gens des petites

villes et des campagnes. L'évêque Latimer, faisant sa tournée pastorale,

avertit un jour qu'il prêcherait. Le lendemain, allant à l'église, il

trouva les portes closes et attendit plus d'une heure avant qu'on

apportât la clef. Enfin, un homme vint et lui dit: «Messire, ce jour est

un jour de grande occupation pour nous; nous ne pouvons vous entendre,

c'est le jour de Robin Hood; tous les gens de la paroisse sont au loin à

couper des branches pour Robin Hood; ce n'est pas la peine de les

attendre.»--L'évêque fut obligé de quitter son costume ecclésiastique,

et de continuer sa route, laissant sa place aux archers habillés de

vert, qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood,

de Petit-Jean et de sa bande. En effet, c'est le héros national: Saxon

d'abord, et armé en guerre contre les gens de loi, «contre les évêques

et archevêques,» dont les juridictions sont si pesantes; généreux de

plus, et donnant à un pauvre chevalier ruiné des habits, un cheval et de

l'argent pour racheter sa terre engagée à un abbé rapace; compatissant

d'ailleurs et bon envers le pauvre monde, recommandant à ses gens de ne

pas faire de mal aux yeomen ni aux laboureurs; mais par-dessus tout

hasardeux, hardi, fier, allant tirer de l'arc sous les yeux du shérif et

à sa barbe, et prompt aux coups, soit pour les embourser, soit pour les

rendre. Il a tué quatorze forestiers sur quinze qui voulaient le

prendre; il tue le shérif, le juge, le portier de la ville; il en tuera

bien d'autres; tout cela joyeusement, gaillardement, en brave garçon qui

mange bien, qui a la peau dure, qui vit en plein air, et en qui

surabonde la vie animale. «Quand le taillis est brillant et que l'herbe

est belle--et les feuilles larges et longues,--il est gai en se

promenant dans la belle forêt--d'entendre les petits oiseaux chanter.»

Ainsi commencent quantité de ballades, et ce beau temps qui donne aux

cerfs et aux taureaux l'envie de foncer en avant avec leurs cornes,

donne à ceux-ci l'idée d'aller échanger des coups d'épée ou de bâton.

Robin a rêvé que deux yeomen le rossaient, il veut aller les chercher,

et repousse avec colère Petit-Jean, qui s'offre pour aller en avant.

«Combien de fois m'est-il arrivé d'envoyer mes hommes en avant,--et

rester moi-même en arrière!--N'était la peur de faire éclater mon

arc,--Jean, je te casserais la tête.» Il va donc seul, et rencontre le

robuste yeomen, Gui de Gisborne. «Quiconque n'eût été ni leur allié ni

leur parent,--eût eu un bien beau spectacle,--de voir comment les deux

yeomen arrivèrent l'un contre l'autre--avec leurs lames brunes et

brillantes;--de voir comment les deux yeomen se combattirent--deux

heures d'un jour d'été.--Et tout ce temps, ni Robin Hood, ni messire

Guy,--ne songèrent à fuir[143].» Vous voyez que Guy le yeoman est aussi

brave que Robin Hood: il est venu le chercher dans le bois, et tire de

l'arc presque aussi bien que lui. C'est que cette vieille poésie

populaire n'est pas l'éloge d'un bandit isole, mais de toute une classe,

la yeomanry. «Dieu fasse miséricorde à l'âme de Robin Hood,--et sauve

tous les bons yeomen!» Ainsi finissent beaucoup de ballades. Le yeomen

vaillant, dur aux coups, bon tireur, expert au jeu de l'épée et du

bâton, est le favori. Il y a là une redoutable bourgeoisie armée et

habituée à se servir de ses armes. Regardez-les à l'oeuvre: «Ce serait

une honte de t'attaquer, dit le joyeux Robin au garde[144], nous sommes

trois, et tu es seul.» L'autre n'a pas peur, «il fait en arrière un saut

de trente pieds,--même un saut de trente et un pieds,--s'appuie le dos

contre une broussaille,--et le pied contre une pierre--il combat ainsi

toute une longue journée,--toute une longue journée d'été,--jusqu'à ce

que leurs épées se soient brisées entre leurs mains sur leurs larges

boucliers[145].» Souvent même Robin n'a pas l'avantage. Arthur le hardi

tanneur, «avec son bâton de huit pieds et demi, qui aurait abattu un

veau,» combat contre Robin deux heures durant; le sang coule, ils se

sont fendu la tête, ils sont «comme des sangliers à la chasse.» Robin

enchanté lui dit que dorénavant il peut passer sans payer dans la forêt.

«Grand merci pour rien, répond l'autre, j'ai gagné mon passage--et j'en

rends grâce à mon bâton, non à toi.»--Qui es-tu donc? demande

Robin.--«Je suis un tanneur, répliqua le vaillant Arthur;--j'ai

travaillé longtemps à Nottingham,--et si tu veux y venir, je jure et

fais voeu--que je tannerai ta peau pour rien.»--«Grand merci, mon brave,

dit le joyeux Robin,--puisque tu es si bon et si libéral;--et si tu veux

tanner ma peau pour rien--j'en ferai autant pour la tienne[146].» Sur

ces offres gracieuses, ils s'embrassent; un franc échange de loyales

gourmades les prépare toujours à l'amitié.--C'est ainsi que Robin a

essayé Petit-Jean, qu'il aima depuis toute sa vie. Petit-Jean avait sept

pieds de haut, et se trouvant sur un pont, refusait de céder la place.

L'honnête Robin ne voulut pas se servir contre lui de son arc, alla

couper un bâton, long de sept pieds, et ils convinrent amicalement de

combattre sur le pont jusqu'à ce que l'un d'eux tombât à l'eau. Ils

frappent et cognent tellement «que leurs os résonnent;» à la fin, c'est

Robin qui tombe, et il n'en a que plus d'estime pour Petit-Jean. Une

autre fois, ayant une épée, il est rossé par un chaudronnier qui n'a

qu'un bâton; plein d'admiration, il lui donne cent livres. Une fois

c'est par un potier qui refuse le péage, une autre fois c'est par un

berger. Ils se battent ainsi par passe-temps; leurs boxeurs encore

aujourd'hui, avant chaque assaut, se donnent amicalement la main; on

s'assomme en ce pays, honorablement, sans rancune, ni fureur, ni honte.

Les dents cassées, les yeux pochés, les côtes enfoncées n'exigent pas de

vengeance meurtrière; il paraît que les os sont plus solides et les

nerfs moins sensibles ici qu'ailleurs. Les meurtrissures une fois

données et reçues, ils se prennent par la main et dansent ensemble sur

l'herbe verte[147]. «Trois hommes joyeux, trois hommes joyeux, nous

étions trois hommes joyeux.» Comptez, de plus, que ces gens-là, dans

chaque paroisse, s'exercent tous les dimanches à l'arc, et sont les

premiers archers du monde, que, dès la fin du quatorzième siècle,

l'affranchissement universel des vilains multiplie énormément leur

nombre, et vous comprendrez comment à travers tous les tiraillements et

tous les changements des grands pouvoirs du centre, la liberté du sujet

subsiste. Après tout, la seule garantie permanente et invincible, en

tout pays et sous toute constitution, c'est ce discours intérieur que

beaucoup d'hommes se font, et qu'on sait qu'ils se font: «Si quelqu'un

touche mon bien, entre dans ma maison, se met sur mon chemin et me

moleste, qu'il prenne garde; j'ai de la patience, mais j'ai aussi de

bons bras, de bons camarades, une bonne lame, et, à certains moments, la

résolution ferme, coûte que coûte, de lui planter ma lame jusqu'au

manche dans le gosier.»

[Footnote 142: Augustin Thierry, IV, 56. Robin Hood, édition Ritson.]

[Footnote 143:

In somer when the shawes be sheyne,

And leves be large and longe,

Hit is fulle mery in feyre foreste

To here the foulys song;

To se the dere draw to the dale,

And leve the hilles hee,

And shadow hem in the leves grene

Undur the grene wode tree....

Ah! John, by me thou settest noe store.

And that I farley finde:

How offt send I my men before,

And tarry myselfe behinde?

It is no cunning a knave to ken,

And a man but heare him speake;

And it were not for bursting of my bowe,

John, I thy head wold breake....

He that had neyther beene kythe nor kin,

Might have scene a full fayre fight,

To see how together these yeomen went

With blades both browne and bright.

To see how these yeomen together they fought.

Two houres of a summers day

Yet neither Robin Hood nor sir Guy

Them fettled to flye away.

God haffe mersey on Robin Hodys solle

And saffe all god yemanry.]

[Footnote 144: Pinder. Son emploi était de taxer le bétail qui vaguait

sur le communal.]

[Footnote 145:

«O that were a shame, said jolly Robin,

We being three and thou but one.»

The pinder leapt back then thirty good foot,

'T was thirty good foot and one.

He leaned his back fast unto a thorn,

And his foot against a stone

And there he fought a long summers day,

A summers day so long,

Till that their swords on their broad bucklers

Were broke fast unto their hands....]

[Footnote 146:

«I pass not for length, bold Arthur replyed,

My staff is of oke so free;

Eight foot and a half, it will knock down a calf,

And I hope it will knock thee down.»

Then Robin could no longer forbear,

He gave him such a knock,

Quickly and soon the blood came down,

Before it was ten a clock.

Then Arthur he soon recovered himself,

And gave him such a knock on the crown,

That from every side of bold Robin head,

The blood came trickling down.

Then Robin raged like a wild boar,

As soon as he saw his own blood:

Then Bland was in hast he laid on so fast,

As though he had been cleaving of wood.

And about and about, and about they went,

Like two wild bores in a chase.

Striving to aim each other to maim,

Leg, arm, or any other place.

And knock for knock they lustily dealt,

Which held for two hours and more,

Till all the wood rang at every bang,

They plyed their work so sore.

Hold thy hand, hold thy hand, said Robin Hood,

And let thy quarrel fall;

For here we may thrash our bones to mesh,

And get no coyn at all.

And in the forest of merry Sherwood,

Hereafter thou shalt be free.

«God a mercy for nought, my freedom I bought,

I may thank my staff, not thee....»

«I am a tanner, bold Arthur reply'd,

In Nottingham long I have wrought

And if thoul't come there, I vow and swear,

I will tan thy hide for «nought.»

«God a mercy, good fellow, said jolly Robin,

Since thou art so kind and free;

And if thou wilt tan my hide for «nought,»

I will do as much for thee.»]

[Footnote 147:

Then Robin took them both by the hands,

And danc'd round about the oke tree.

«For three merry men, and three merry men,

And three merry men we be.»]

X

Ainsi pensait sir John Fortescue, chancelier d'Angleterre sous Henri VI,

exilé en France pendant la guerre des Deux Roses, un des plus anciens

prosateurs, et le premier qui ait jugé et expliqué la constitution de

son pays[148]. «C'est la lâcheté, dit-il, et le manque de coeur et de

courage qui empêche les Français de se soulever, et non la

pauvreté[149]. Aucun Français n'a ce courage comme un Anglais. On a

souvent vu en Angleterre trois ou quatre bandits, par pauvreté, se jeter

sur sept ou huit hommes honnêtes, et les voler tous; mais on n'a point

vu en France sept ou huit bandits assez hardis pour voler trois ou

quatre hommes honnêtes. C'est pourquoi il est tout à fait rare que des

Français soient pendus pour vol à main armée, car ils n'ont point le

coeur de faire une action si terrible. Aussi y a-t-il plus d'hommes

pendus en Angleterre en un an pour vol à main armée et pour meurtre,

qu'il y en a de pendus en France pour la même espèce de crime en sept

ans.... Si l'Anglais est pauvre et voit un autre homme ayant des

richesses qu'on puisse lui prendre par force, il ne manquera pas de le

faire, à moins qu'il ne soit lui-même tout à fait honnête[150].» Ceci

jette un jour subit et terrible sur l'état violent de cette société

armée où les coups de main sont journaliers, et où chacun riche ou

pauvre, vit la main sur la garde de son épée. Il y a sous Édouard Ier de

grandes bandes de malfaiteurs qui courent le pays et combattent quand on

veut les prendre; il faut que les habitants de la ville s'attroupent, et

aussi ceux des villes voisines, «avec des cris et des huées,» pour les

poursuivre et les saisir. Il y a sous Édouard III des barons qui

chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers,

«occupant les manoirs, enlevant les dames et les demoiselles, mutilant,

tuant, rançonnant les gens jusque dans leurs maisons, comme si c'était

en pays ennemi, et quelquefois venant devant les juges aux sessions, en

telle façon, et en si grande force que les juges sont effrayés et

n'osent faire justice[151].» Lisez les lettres de la famille Paston,

sous Henri VI et Édouard IV, et vous verrez comment la guerre privée est

à chaque porte, comme il faut se munir d'hommes et d'armes, être debout

pour défendre son bien, compter sur soi, sur sa vigueur et son courage.

C'est cet excès de vigueur et cette promptitude aux coups qui, après

leurs victoires en France, les a poussés l'un contre l'autre en

Angleterre, dans les boucheries des Deux Roses. Les étrangers qui les

voient sont étonnés de leur force de corps et de coeur, «des grandes

pièces de boeuf» qui alimentent leurs muscles, de leurs habitudes

militaires, de leur farouche obstination «de bêtes sauvages[152].» Ils

ressemblent à leurs bouledogues, race indomptable, qui, dans la folie de

leur courage, «vont les yeux fermés se jeter dans la gueule d'un ours de

Russie, et se font écraser la tête comme une pomme pourrie.» Cet étrange

état d'une société militante, si plein de dangers et qui exige tant

d'efforts, ne les effraye pas. Le roi Édouard, ayant ordonné de mettre

les perturbateurs en prison sans procédure, et ne point les relâcher

sous caution ni autrement, les communes déclarent l'ordonnance

«horriblement vexatoire,» réclament, refusent d'être trop protégées.

Moins de paix, mais plus d'indépendance. Ils maintiennent les garanties

du sujet aux dépens de la sécurité du public et préfèrent la liberté

turbulente à l'ordre arbitraire: mieux vaut souffrir des maraudeurs

qu'on peut combattre que des prévôts sous lesquels il faudrait plier.

[Footnote 148: _The difference between an absolute and limited

monarchy.--A learned commendation of the politique laws of England.

Latine._ Je cite souvent ce second ouvrage, qui est plus complet.]

[Footnote 149: Les Anglais oublient toujours d'être polis, et ne voient

pas les nuances des choses. Entendez ici le courage brutal, l'instinct

batailleur et indépendant. La race française, et en général la race

gauloise, est peut-être, entre toutes, la plus prodigue de sa vie.]

[Footnote 150: It is cowardise and lack of hartes and corage, that

kepith the Frenchmen from rysyng, and not povertye; which corage no

Frenche man hath like to the English man. It hath ben often seen in

Englond that iij or iv thefes, for povertie, hath sett upon viij true

men, and robbyd them al. But it hath not ben seen in Fraunce, that vij

or viij thefes have ben hardy to robbe iij or iv true men. Wherfor it is

right seld that Frenchmen be hangyd for robberye, for that thay have no

hertys to do so terryble an acte. There be therfor mo men hangyd in

Englond, in a yere, for robberye and manslaughter, than ther be hangid

in Fraunce for such cause of crime in vij yers.--Aujourd'hui en France

42 vols sur les grands chemins contre 738 en Angleterre.--En 1843 il y

avait, en Angleterre, quatre fois autant d'accusations de crimes et

délits qu'en France, proportion gardée du nombre des habitants. (Moreau

de Jonnès.)]

[Footnote 151: _Pictorial history_, I, 833. Statut de Winchester, 1285.

Ordonnance de 1378.]

[Footnote 152: _Benvenuto Cellini_ cité par _Froude_, I, 20, _History of

England_, _Shakspeare_, _Henri V_; conversation des seigneurs français

avant la bataille d'Azincourt.]

C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le

livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles

l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement

royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le

second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut

gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre

sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans

leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par

d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut

mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un

État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première

chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les

membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique

ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le

sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps

politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple

sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette

sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi,

leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que

pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].»

Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la

pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la

liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté!

Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage

des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques:

l'une, oeuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier

l'individu; l'autre, oeuvre de la volonté commune, et toute portée à

protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes

impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,»

aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté

du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la

sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent

nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la

nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du

shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre

trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords

spirituels et temporels, des _justices_, des barons de l'Échiquier et

d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se

contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois

récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont

l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés

entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne

peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au

jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les

tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de

guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en

voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent

presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du

pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est

rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête

des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes

leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les

oeufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de

laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait

de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de

toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la

jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car

plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur

seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus

cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de

tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur

corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés

et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le

royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en

acheter[156].»

[Footnote 153: _Jus regale_, par opposition à _jus regale et

politicum_.]

[Footnote 154: Ther be two kynds of kyngdomys, of the which that one ys

a lordship callid in Latyne Dominium regale, and that other is callid

Dominium politicum et regale. And they dyverson in that the first may

rule his people by such lawys as he makyth hymself, and therfor, he may

set upon them talys, and other impositions, such as he wyl himself,

without their assent. The secund may not rule his people by other laws

than such as they assenten unto. And therfor he may let upon them non

impositions without their own assent.]

[Footnote 155: Fortescue, _In leges Angliæ_, London, 1599, avec trad.

anglaise. Non potest rex Angliæ ad libitum suum leges mutare regni sui.

Principatu namque nedum regali, sed et politico ipse suo populo

dominatur.

In corpore politica, intentio populi primum vividum est, habens in se

sanguinem, viz provisionem politicam utilitati populi illius, quam in

caput et in omnia membra ejusdem corporis ipsa transmittit, quo corpus

illud alitur et vegetatur. Lex vero sub qua coetus hominum populus

efficitur, nervorum corporis physici efficit rationem.... Et ut non

potest caput corporis physici nervos suos commutare, neque membris suis

proprias vires et propria sanguinis alimenta denegare, nec rex qui caput

est corporis politici; mutare potest leges corporis illius, nec ejusdem

populi substantias proprias subtrahere, reclamantibus eis, aut invitis.

Ad tutelam legis subditorum et eorum corporum et bonorum rex hujusmodi

erectus est et ad hanc, potestatem a populo effluxam ipse habet.

Anglia statuta.... nedum principis voluntate, sed et totius regni

assensu ipsa conduntur.... plus quam trecentorum electorum hominum

prudentia.... (ita ut) populi læsuram illa efficere nequant, vel non

eorum commodum procurare.

Élection du shériff.

In quolibet comitatu est officiarius quidam unus, regis vicecomes

appellatus, qui inter cætera officii sui ministeria, omnium mandata et

judicia curiarum regis in suo comitatu exsequenda exsequitur; cui

officium annale est, quo ei post annum in eodem ministrare non licet,

nec duobus tum sequentibus annis ad idem officium reassumetur.

Officiarius iste sic eligitur: quolibet anno in crastino Animarum[155-A]

conveniunt in saccario regis[155-B], omnes consiliarii ejus tam domini

spirituales et temporales quam ejus omnes justiciarii[155-C], omnes

barones de saccario, clericus rotulorum[155-D], et quidam alii

officiarii, ubi hi omnes communi assensu nominant de quolibet comitatu

tres milites vel armigeros[155-E], quos inter cæteros ejusdem comitatus

ipsi opinantur melioris esse dispositionis et famæ, et ad officium

vicecomitis comitatus illius melius dispositos. Ex quibus rex unum

tantum eliget, quam per litteras suas patentes constituit vice-comitem

comitatus....

Du jury, et des trois récusations successives, permises aux parties:

Juratis demum in forma prædicta XII probis et legalibus hominibus

habentibus ultra mobilia sua possessiones sufficientes unde eorum statum

ipsi continere poterunt, et nulli partium suspectis nec invisis sed

eisdem vicinis, legitur in anglico coram eis per curiam totum recordatum

et processus placiti....]

[Footnote 155-A: All Souls' day.]

[Footnote 155-B: The kings exchequer.]

[Footnote 155-C: Justices.]

[Footnote 155-D: Master of the rolls].

[Footnote 155-E: Knights or squires.]

[Footnote 156: The same Commons be so empoverished and distroyyd, that

they may unneth lyve. They drink water, they eate apples, with bread

right brown made of rye. They eate no flesh, but if it be selden, a

litill larde, or of the entrails or heads of beasts slayne for the

nobles and merchants of the land. They weryn no wollyn, but if it be a

pore cote under their uttermost garment made of grete canvass, and call

it a frok. Their hosyn be of like canvas, and passen not their knee,

wherfor they be gartrud and their thygles bare. Their wif and children

gone bare fote.... For sum of them that was wont to pay to his lord for

his tenement which he hyrith by the year a scute payth now to the kyng,

over that scute, fyve skuts. Where thrugh they be artyd by necessitie so

to watch, labour and grub in the ground for their sustenance, that their

nature is much wastid and the kynd of them brought to nowght. They gone

crokyd and ar feeble, not able to fight nor to defend the realm; nor

they have wepon, nor monye to buy them wepon withal.... This is the

frute first of hyre Jus regale.... But blessed be God this land ys rulid

under a better lawe, and therfor the people therof be not in such

penurye, nor therby hurt in their persons, but they be wealthie and have

all things necessarie to the sustenance of nature. Wherefore they be

myghty and able to resyste the adversaries of the realmes that do or

will do them wrong. Loo, this is the frut of Jus politicum et regale

under which we lyve.]

«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre

terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de

ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non

plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont

toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est

pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du

royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit

de ce _jus politicum et regale_ sous lequel nous vivons.... Tout

habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que

lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire

par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer;

il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou

injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point

appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du

pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté

pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du

pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays

sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à

la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils

mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils

ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont

quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses

qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de

culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille

et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution

du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres

contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques

seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de

terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne

renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux

qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi

d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs

revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a

dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents

écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont

très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples

laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à

l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui

entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe

d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien

qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes

et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de

grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit

batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de

nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur

cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la

principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un

vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les

actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont

nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les

paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur

famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se

souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la

classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante,

qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le

caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse

normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par

établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la

liberté.

[Footnote 157: Voir Commines, qui porte le même jugement.]

[Footnote 158: The might of the realme most stondyth upon archers which

be not rich men....

Comparer Hallam, II, 482. Tout cela remonte à la conquête et plus avant:

It is reasonable to suppose that the greater part of those who appear to

have possessed small freeholds or parcels of manors were no other than

the original nation.

A respectable class of free socagers, having in general full right of

alienating their lands and holding them probably at a small certain rent

from the lord of the manor, frequently occurs in the Domsday Book.

En tout cas, il y avait dans le Domsday Book des Saxons «parfaitement

exempts de villenage.»

Cette classe est traitée avec respect dans les traités de Glanvil et

Bracton.

Pour les vilains, ils se sont affranchis de bonne heure, au treizième et

au quatorzième siècle, soit en se sauvant, soit en devenant

copy-holders.

La guerre des Deux Roses releva encore les communes: avant les

batailles, ordre fut donné souvent de tuer les nobles et d'épargner les

roturiers.]

[Footnote 159: Harrison, 275. _Description of England_.]

[Footnote 160: Portrait d'un yeoman par Latimer, prédicateur de Henri

VIII.

My father was a yeoman, and had no lands of his own, only he had a farm

of £3 or £4 by year at the uttermost, and hereupon he tilled so much as

he kept half a dozen men. He had walk for an hundred sheep, and my

mother milked thirty kine. He was able, and did find the king a harness,

with himself and his horse, while he came to the place that he should

receive the king's wages. I can remember that I buckled his harness when

he went to Blackheath field. He kept me to school, or else I had not

been able to have preached before the king's majesty now. He married my

sisters vith £5 or 20 nobles a-piece, so that he brought them up in

godliness and fear of God. He kept hospitality for his poor neighbours.

And some alms he gave to the poor, and all this did he of the said farm.

Where he that now hath it, payeth £16 by the year, or more, and is not

able to do any thing for his prince, for himself, nor for his children,

or give a cup of drink to the poor.

In my time my poor father was as diligent to teach me to shoot, as to

learn me any other thing, and so I think other men did their children:

he taught me how to draw, how to lay my body in my bow, and not to draw

with strength of arms as divers other nations do, but with strength of

the body. I had my bows bought me according to my age and strength; as I

increased in them, so my bows were made bigger and bigger, for men shall

never shoot well, except they be brought up in it: it is a worthy game,

a wholesome kind of exercise, and much commended in physic.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 48 / 92 题