VIII

Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche

sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales

n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que

pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande

qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a

végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée,

disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au

sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion

désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à

son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été

transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son

sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est

vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont

mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le

conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La

terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133],

chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place,

avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que

la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne

rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa

constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et

fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà

les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et

maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la

nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des

vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face

de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont

l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève,

ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps,

par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par

le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le

domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline

rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.

[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_.

Temps de Henri II.]

[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13.

«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout

homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que

nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre

compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la

vie sociale.»]

Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des

chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un

enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie

la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont

pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque

comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire

hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,

et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent

_socagers_, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance,

mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons

trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra

des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un

patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne

sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens

et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le

Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son

beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société

armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre

les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux

venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un

courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se

souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en

aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux

grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes

avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté

antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion

des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième

siècle qui, par un voeu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe

longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la

vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de _socagers_,

même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que

les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre

siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur

condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants

d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression.

Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui

fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi,

c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136],

ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les

marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera

privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul

homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un

petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé

de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement

légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se

relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les

francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des

affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront

l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents

blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins,

pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et

grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui

le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est

jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si

plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a

maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets

dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est

pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et

garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif,

chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois

dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_,

fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes

musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à

soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs

armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on

néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un

vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large

d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le

bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre,

ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse

comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur

l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de

poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient

larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à

son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un

gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les

façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par

le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps

et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter

quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté

politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples

chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour

assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps

avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des moeurs,

par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il

les _élisent_[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et

voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour

toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à

peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont

rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le

sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen;

chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une

puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141],

pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles.

Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont

redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est

volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement

du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des

communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry,

parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume

d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce

royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.»

[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.]

[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de

Henri II_), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands

comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et

du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour

l'autre.»--«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les

Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment

les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées

l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on

peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race

anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de

pur sang saxon.»]

[Footnote 136: Grande charte, 1215.]

[Footnote 137:

A frankelein was in this compagnie;

White was his berd as is the dayesie.

Of his complexion he was sanguin.

Wel loved he by the morwe a sop in win.

To liven in delit was ever his wone.

For he was Epicures owen sone,

That held opinion, that plein delit

Was veraily felicite parfite.

An housholder, and that a grete was he;

Seint Julian he was in his contree.

His brede, his ale, was alway after on;

A better envyned man was no wher non.

Withouten bake mete never was his hous,

Of fish and flesh, and that so plenteous,

It snewed in his hous of mete and drinke,

Of alle deintees that men coud of thinke.

After the sondry sesons of the yere,

So changed he his mete and his soupere.

Ful many a fat partrich hadde he in mewe;

And many a breme, and many a luce, in stewe.

Wo was his coke but if his sauce were

Poinant and sharpe, and redy all his gere.

His table, dormant in his halle, alway

Stode redy covered alle the longe day.

At sessions ther was he lord and sire;

Ful often time he was knight of the shire.

An anelace and a gipciere all of silk

Heng at his girdel, white as morwe milk.

A shereve hadde he ben and a countour.

Was no wher swiche a worthy vavasour.]

[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbéry_, v. 547. Édition

Urry.]

[Footnote 139:

The Miller was a stout carl for the nones,

Ful bigge he was of braun, and eke of bones;

That proved wel; for over all ther he came,

At wrastling he wold bere away the ram.

He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,

Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,

Or breke it at a renning with his hede.

His berd as any sowe or fox was rede,

And therto brode, as though it were a spade:

Upon the cop right of his nose he hade

A wert, and theron stode a tufte of heres,

Rede as the bristles of a sowes eres:

His nose-thirles blacke were and wide.

A swerd and bokeler bare he by his side.

His mouth as wide was as a forneis:

He was a jangler, and a goliardeis,

And that was most of sinne and harlotries.

Wel coude he stelen corne and tollen thries.

And yet he had a thomb of gold parde.

A white cote and a blew hode wered he.

A baggepipe wel coude he blowe and soune,

And therwithall he brought us out of toune.]

[Footnote 140: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du

système représentatif en Angleterre_, pages 297-299.]

[Footnote 141: 1264.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 47 / 92 题