Qu'est devenu cependant le peuple vaincu? Est-ce que la vieille souche
sur laquelle sont venues se greffer les brillantes fleurs continentales
n'a produit aucune pousse littéraire qui lui soit propre? Est-ce que
pendant tout ce temps elle est demeurée stérile sous la hache normande
qui a tranché tous ses bourgeons? Elle a végété bien peu, mais elle a
végété pourtant. La race subjuguée n'est pas une nation démembrée,
disloquée, déracinée, inerte comme les populations du continent qui, au
sortir de la longue exploitation romaine, ont été livrées à l'invasion
désordonnée des barbares; elle fait massé, elle est restée attachée à
son sol, elle est en pleine séve; ses parties n'ont point été
transposées, elle a été simplement décapitée pour recevoir, à son
sommet, un faisceau de branches étrangères. Elle en a souffert, cela est
vrai; mais enfin la plaie s'est fermée, les deux séves se sont
mêlées[132]. Même les dures et roides ligatures dans lesquelles le
conquérant l'a serrée, ajoutent dorénavant à sa fixité et à sa force. La
terre a été cadastrée, chaque titre vérifié, défini et écrit[133],
chaque droit ou redevance chiffrée, chaque homme enregistré à sa place,
avec sa condition, ses devoirs, sa provenance et sa valeur; en sorte que
la nation est comme enveloppée dans un réseau dont nulle maille ne
rompt. Si désormais elle se développe, c'est dans ce cadre. Sa
constitution est faite, et c'est dans cette enceinte définitive et
fermée que l'homme va se déployer et agir. Solidarité et lutte: voilà
les deux effets de ce grand établissement réglementé qui forme et
maintient en corps, d'un côté l'aristocratie conquérante, de l'autre la
nation conquise; de même qu'à Rome l'importation systématique des
vaincus dans la plèbe, et l'organisation forcée des patriciens en face
de la plèbe, enrégimenta les particuliers en deux ordres dont
l'opposition et l'union formèrent l'État. Ainsi se façonne et s'achève,
ici comme à Rome, le caractère national par l'habitude d'agir en corps,
par le respect du droit écrit, par l'aptitude politique et pratique, par
le développement de l'énergie militante et patiente. C'est le
domsday-book qui, enserrant cette jeune société dans une discipline
rigide, a fait du Saxon l'Anglais que nous voyons aujourd'hui.
[Footnote 132: _Pictorial history_, I, 666. _Dialogue on the Exchequer_.
Temps de Henri II.]
[Footnote 133: _Domsday book_.--_Froude's History of England_, t. I, 13.
«À travers toutes les dispositions perce un but unique: c'est que tout
homme, en Angleterre, a sa place définie, et son devoir défini, et que
nul être humain n'a la liberté de mener sa vie à son gré sans en rendre
compte à personne. C'est la discipline d'une armée transportée dans la
vie sociale.»]
Lentement, par degrés, à travers les douloureuses plaintes des
chroniqueurs, on voit ce nouvel homme se former en s'agitant, comme un
enfant qui crie parce qu'une machine d'acier en le blessant lui fortifie
la taille. Si réduits et rabaissés que soient les Saxons, ils ne sont
pas tous tombés dans la populace. Quelques-uns[134], presque dans chaque
comté, sont demeurés seigneurs de leurs terres, à condition d'en faire
hommage au roi. Un grand nombre sont devenus vassaux de barons normands,
et, à ce titre, demeurent propriétaires. Un plus grand nombre deviennent
_socagers_, c'est-à-dire possesseurs libres, grevés d'une redevance,
mais pourvus du droit d'aliéner leur bien, et les vilains saxons
trouvent en tous ces hommes des patrons, comme jadis la plèbe rencontra
des chefs dans les nobles italiens transplantés à Rome. C'est un
patronage effectif que celui de ces Saxons, restés debout; car ils ne
sont point isolés; des mariages communs, comme jadis ceux des patriciens
et des plébéiens à Rome, ont, dès l'abord, uni les deux races[135]; le
Normand, beau-frère d'un Saxon, se défend lui-même en défendant son
beau-frère; dans ces temps de troubles surtout, et dans une société
armée, les parents, les alliés, sont obligés de se serrer les uns contre
les autres pour faire ferme. Après tout, il faut bien que les nouveaux
venus tiennent compte de leurs sujets: car ces sujets ont un coeur et un
courage d'hommes; les Saxons, comme les plébéiens de Rome, se
souviennent de leur rang natal et de leur indépendance première. On s'en
aperçoit aux plaintes et à l'indignation des chroniqueurs, aux
grondements et aux menaces de révolte populaire, aux longues amertumes
avec lesquelles ils se remettent incessamment sous les yeux la liberté
antique, à la faveur dont ils accueillent les audaces et la rébellion
des _outlaws_. Il y avait des familles saxonnes à la fin du douzième
siècle qui, par un voeu perpétuel, s'étaient engagées à porter la barbe
longue, de père en fils, en mémoire des coutumes nationales et de la
vieille patrie. De pareils hommes, même tombés à l'état de _socagers_,
même déchus jusqu'à la condition de vilains, ont le cou plus roide que
les misérables colons du continent, foulés et façonnés par les quatre
siècles de fiscalité romaine. Par leurs sentiments comme par leur
condition, ils sont les débris rompus, mais aussi les rudiments vivants
d'un peuple libre. On ne va pas avec eux jusqu'au bout de l'oppression.
Ils font le corps de la nation, le corps laborieux, courageux, qui
fournit la force. Les grands barons sentent que pour résister au roi,
c'est là qu'il faut s'appuyer. Bientôt en stipulant pour eux-mêmes[136],
ils stipulent aussi pour tous les hommes libres, même pour les
marchands, même pour les vilains. Dorénavant, «nul marchand ne sera
privé de sa marchandise, nul vilain de ses instruments de travail; nul
homme libre, marchand ou vilain, ne sera taxé déraisonnablement pour un
petit délit. Nul homme libre ne sera arrêté ou emprisonné, ou dépossédé
de sa terre, ou poursuivi en aucune façon, si ce n'est par le jugement
légal de ses pairs et selon la loi du pays.» Ainsi protégés, ils se
relèvent et ils agissent. Il y a une cour dans chaque comté où tous les
francs tenanciers, petits ou grands, se réunissent pour délibérer des
affaires municipales, rendre la justice, et nommer ceux qui répartiront
l'impôt. Le Saxon à la barbe rouge, au teint clair, aux grandes dents
blanches, vient s'y asseoir à côté du Normand; on y voit des franklins,
pareils à celui que décrit Chaucer, «sanguin de complexion,» libéral et
grand mangeur comme ses ancêtres, amateur de repues franches, «chez qui
le pain, la bière sont toujours sur la table,» dont la maison n'est
jamais sans viande cuite au four, chez qui la mangeaille est si
plantureuse «que chair et poisson neigent dans son logis,» qui «a
maintes grasses perdrix en cage, qui a maintes brèmes et maints brochets
dans son étang,» qui tempête contre son cuisinier, «si la sauce n'est
pas piquante et forte,» et «dont la table reste à demeure, prête et
garnie toute la journée.» C'est un homme important; il a été shérif,
chevalier du comté; il figure «aux sessions[137]. À côté de lui, parfois
dans l'assemblée, le plus souvent dans l'assistance, sont les _yeomen_,
fermiers, forestiers, gens de métiers, ses compatriotes, hommes
musculeux et décidés, bien disposés à défendre leur propriété, à
soutenir de leurs acclamations, avec leurs poings, et aussi avec leurs
armes, celui qui prendra en main leurs intérêts. Croyez-vous qu'on
néglige le mécontentement de gens comme celui que voici?[138].» «Un
vigoureux rustre, par la messe! gros de charnure et d'os, court, large
d'épaules, épais comme un arbre noué,» capable «de gagner partout le
bélier à la lutte: point de portes dont il ne pût faire sauter la barre,
ou qu'il ne pût en courant enfoncer avec sa tête. Sa barbe était rousse
comme le poil d'une truie ou d'un renard, et large comme une pelle. Sur
l'aile droite du nez, il avait une verrue et sur elle une touffe de
poils roux comme les soies d'une oreille de truie. Ses narines étaient
larges et noires, et sa bouche large comme une fournaise. Il portait à
son côté une épée et un bouclier; c'était un querelleur et un
gaillard[139].» Voilà les figures athlétiques, les culasses carrées, les
façons de taureau joyeux, qu'on trouve encore là-bas, entretenues par
le porter et la viande, soutenues par l'habitude des exercices du corps
et des coups de poing. Ce sont ces hommes qu'il faut se représenter
quand on veut comprendre comment s'est établie en ce pays la liberté
politique. Peu à peu ils voient se rapprocher d'eux les simples
chevaliers, leurs collègues à la cour du comté, trop pauvres pour
assister avec les grands barons aux assemblées royales. Ils font corps
avec eux par la communauté des intérêts, par la ressemblance des moeurs,
par le voisinage des conditions; ils les prennent pour représentants; il
les _élisent_[140]. À présent, ils sont entrés dans la vie publique, et
voici venir une recrue qui, en les renforçant, les y assiéra pour
toujours. Les villes dévastées par la conquête se sont repeuplées peu à
peu. Elles ont obtenu ou arraché des chartes; les bourgeois se sont
rachetés des tributs arbitraires qu'on levait sur eux, ils ont acquis le
sol de leurs maisons, ils sont unis sous des maires et des aldermen;
chaque ville maintenant, sous les liens du grand rets féodal, est une
puissance; Leicester, révolté contre le roi, appelle au Parlement[141],
pour s'autoriser et se soutenir, deux bourgeois de chacune d'elles.
Dorénavant, les anciens vaincus, campagnards ou citadins, se sont
redressés jusqu'à la vie politique. S'ils se taxent, c'est
volontairement; ils ne payent rien qu'ils n'accordent; au commencement
du quatorzième siècle, leurs députés réunis font la Chambre des
communes, et, à la fin du siècle précédent, l'archevêque de Cantorbéry,
parlant au nom du roi, disait déjà au pape: «C'est la coutume du royaume
d'Angleterre que, dans toutes les affaires relatives à l'état de ce
royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés.»
[Footnote 134: _Domsday-book_. Tenants in chief.]
[Footnote 135: _Pictorial history_, I, 666. Selon Ailred (_Temps de
Henri II_), «un roi, beaucoup d'évêques et d'abbés, beaucoup de grands
comtes et de nobles chevaliers, descendus à la fois du sang anglais et
du sang normand, étaient un soutien pour l'un et un honneur pour
l'autre.»--«À présent, dit un autre auteur du même temps, comme les
Anglais et les Normands habitent ensemble et se sont mariés constamment
les uns avec les autres, les deux nations sont si complétement mêlées
l'une à l'autre, que, du moins pour ce qui regarde les hommes libres, on
peut à peine distinguer qui est de race normande et qui est de race
anglaise.... Les vilains attachés au sol, dit-il encore, sont seuls de
pur sang saxon.»]
[Footnote 136: Grande charte, 1215.]
[Footnote 137:
A frankelein was in this compagnie;
White was his berd as is the dayesie.
Of his complexion he was sanguin.
Wel loved he by the morwe a sop in win.
To liven in delit was ever his wone.
For he was Epicures owen sone,
That held opinion, that plein delit
Was veraily felicite parfite.
An housholder, and that a grete was he;
Seint Julian he was in his contree.
His brede, his ale, was alway after on;
A better envyned man was no wher non.
Withouten bake mete never was his hous,
Of fish and flesh, and that so plenteous,
It snewed in his hous of mete and drinke,
Of alle deintees that men coud of thinke.
After the sondry sesons of the yere,
So changed he his mete and his soupere.
Ful many a fat partrich hadde he in mewe;
And many a breme, and many a luce, in stewe.
Wo was his coke but if his sauce were
Poinant and sharpe, and redy all his gere.
His table, dormant in his halle, alway
Stode redy covered alle the longe day.
At sessions ther was he lord and sire;
Ful often time he was knight of the shire.
An anelace and a gipciere all of silk
Heng at his girdel, white as morwe milk.
A shereve hadde he ben and a countour.
Was no wher swiche a worthy vavasour.]
[Footnote 138: _Prologue des Contes de Cantorbéry_, v. 547. Édition
Urry.]
[Footnote 139:
The Miller was a stout carl for the nones,
Ful bigge he was of braun, and eke of bones;
That proved wel; for over all ther he came,
At wrastling he wold bere away the ram.
He was short shuldered, brode, a thikke gnarre,
Ther n'as no dore, that he n'olde heve of barre,
Or breke it at a renning with his hede.
His berd as any sowe or fox was rede,
And therto brode, as though it were a spade:
Upon the cop right of his nose he hade
A wert, and theron stode a tufte of heres,
Rede as the bristles of a sowes eres:
His nose-thirles blacke were and wide.
A swerd and bokeler bare he by his side.
His mouth as wide was as a forneis:
He was a jangler, and a goliardeis,
And that was most of sinne and harlotries.
Wel coude he stelen corne and tollen thries.
And yet he had a thomb of gold parde.
A white cote and a blew hode wered he.
A baggepipe wel coude he blowe and soune,
And therwithall he brought us out of toune.]
[Footnote 140: Dès 1214, et aussi en 1225 et 1254. Guizot, _Origine du
système représentatif en Angleterre_, pages 297-299.]
[Footnote 141: 1264.]