Au-dessous de ce songe chimérique, qu'y a-t-il? Les brutales et
méchantes passions humaines, déchaînées d'abord par la rage religieuse,
puis livrées à elles-mêmes, et, sous un appareil de courtoisie
extérieure, aussi mauvaises qu'auparavant. Voyez le roi populaire,
Richard Coeur de Lion, et comptez ses boucheries et ses meurtres: «Le
roi Richard, dit le poëme, est le meilleur roi qu'on trouve en aucun
geste[130].» Je le veux bien, mais s'il a le coeur d'un lion, il en a
aussi l'estomac. Un jour, sortant de maladie, sous les murs de
Saint-Jean-d'Acre, il veut à toute force manger du porc. Point de porc.
On tue un jeune Sarrasin frais et tendre, on le cuit, on le sale, le roi
le mange et le trouve très-bon; après quoi il veut voir la tête de son
cochon. Le cuisinier la lui apporte en tremblant. Il se met à rire, et
dit que l'armée n'a plus rien à craindre de la famine, qu'elle a des
provisions sous la main. Il prend la ville, et aussitôt les ambassadeurs
de Saladin viennent lui demander grâce pour les prisonniers. Richard
fait décapiter trente des plus nobles, ordonne à son cuisinier de faire
bouillir les têtes, et d'en servir une à chaque ambassadeur, avec un
écriteau portant le nom et la famille du mort. Cependant, en leur
présence, il mange la sienne de bon appétit, et leur dit de raconter à
Saladin de quelle façon les chrétiens font la guerre, et s'il est vrai
qu'ils aient peur de lui. Puis il fait conduire les soixante mille
prisonniers dans une plaine. «Là, ils entendirent les anges du ciel--qui
disaient: Seigneurs, tuez, tuez.--N'en épargnez pas; coupez-leur la
tête.--Le roi Richard entendit la voix des anges, et remercia Dieu et sa
sainte croix[131].» Là-dessus, on les décapite tous; quand il prend une
ville, c'est sa coutume de faire tout égorger, enfants et femmes. Telle
était la dévotion du moyen âge, non pas seulement dans les romans, comme
ici, mais dans l'histoire: à la prise de Jérusalem, toute la population,
soixante-dix mille personnes, fut massacrée.
[Footnote 130:
In Fraunce these rymes were wroht,
Every Englyshe ne knew it not.
(Warton, I, 123.)]
[Footnote 131:
They were led into the place full even.
There they heard angels of heaven;
They said: «Seigneures, tuez, tuez!
Spares hem nought, and beheadeth these!»
King Richard heard the angels' voice
And thanked God and the holy cross.]
Ainsi percent, jusque dans les récits chevaleresques, les instincts
farouches et débridés de la brute sanguinaire. À côté d'eux, les récits
authentiques la montrent à l'oeuvre. C'est Henri II qui, irrité contre
un page, saute sur lui pour lui arracher les yeux. C'est Jean sans Terre
qui fait mourir de faim vingt-trois otages dans une prison. C'est
Édouard II qui fait pendre et éventrer en une fois vingt-huit nobles, et
qu'on tuera en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Regardez
chez Froissart, en France comme ici, les débauches et les meurtres de la
grande guerre de Cent ans, puis ici les tueries de la guerre des Deux
Roses; dans les deux pays, l'indépendance féodale aboutit à la guerre
civile, et le moyen âge sombre sous ses vices. La courtoisie
chevaleresque, qui recouvrait la férocité native, disparaît comme une
draperie subitement consumée par l'irruption d'un incendie; en ce
temps-là, en Angleterre, on tue les nobles de préférence, et aussi les
prisonniers, même des enfants, avec insulte, et de sang rassis.
Qu'est-ce donc que l'homme a appris dans cette civilisation et par cette
littérature? En quoi s'est-il humanisé? Quelles maximes de justice,
quelles habitudes de réflexion, quel assemblage de jugements vrais cette
culture a-t-elle interposé entre ses désirs et ses actions, pour modérer
sa fougue? Il a rêvé, il a imaginé une sorte de cérémonial élégant pour
mieux parler aux seigneurs et aux dames, il a trouvé le code galant du
petit Jehan de Saintré. Mais l'éducation véritable, où est-elle? En quoi
a profité Froissart de toute sa vaste expérience? C'est un enfant
aimable et bavard; ce qu'on appelle alors sa poésie, la poésie neuve,
n'est qu'un babil raffiné, une puérilité vieillotte. Quelques
rhétericiens, comme Christine de Pisan, essayent de calquer des périodes
d'après l'antique; mais de toutes parts la littérature avorte. Nul ne
pense; voici sir John de Mandeville qui a couru l'univers cent cinquante
ans après Villehardouin, et qui a l'esprit aussi fermé que
Villehardouin. Légendes et fables extravagantes, toutes les crédulités
et toutes les ignorances foisonnent dans son livre. S'il veut expliquer
pourquoi la Palestine a passé de main en main, sans rester jamais sous
une domination fixe, «c'est que Dieu ne veut pas qu'elle soit longtemps
entre les mains de traîtres et pécheurs, chrétiens ou autres.» Il a vu à
Jérusalem, sur les degrés du temple, la marque des pieds de l'âne que
Notre-Seigneur montait «lorsqu'il entra le dimanche des Rameaux.» Il
décrit les Éthiopiens, gens qui n'ont qu'un pied, mais si large qu'ils
peuvent s'en servir comme d'un parasol. Il cite une île où «les gens
sont hauts de dix-huit ou trente pieds de haut, et non vêtus, fors de
peaux de bêtes;» puis une autre île «où il y a moult diverses femmes et
cruelles, qui ont pierres précieuses dedans les yeux, et ont telle vue
que si elles regardent un homme par dépit, elles le tuent seulement du
regard comme fait un coq basilic.» Le bonhomme conte, et puis c'est
tout; le doute et le bon sens n'ont guère de place encore dans ce monde.
Point de jugement ni de réflexion personnelle; il met les faits les uns
au bout des autres, sans les lier autrement; son livre n'est qu'un
miroir qui reproduit les souvenirs de ses yeux et de ses oreilles. «Et
tous ceux qui diront un Pater et un _Ave Maria_ à mon intention, je les
fais participants, et leur octroie part à tous les saints pèlerinages
que je fis oncques en ma vie.» C'est là sa fin, appropriée au reste. Ni
la morale publique ni la science publique n'ont gagné quelque chose à
ces trois siècles de culture. Cette culture française, vainement imitée
dans toute l'Europe, n'a fait qu'orner les dehors de l'homme, et le
vernis dont elle l'a paré se fane déjà partout ou s'écaille. C'est pis
en Angleterre, où il est plus extérieur et plus mal appliqué qu'en
France, où des mains étrangères l'ont plaqué; et où il n'a pu recouvrir
qu'à demi la croûte saxonne, où cette croûte est demeurée fruste et
rude. Voilà pourquoi trois siècles durant, pendant tout le premier âge
féodal, la littérature des Normands d'Angleterre, composée d'imitations,
de traductions, de copies maladroites, est vide.