VI

Ainsi se forme l'anglais moderne, par compromis et obligation de

s'entendre. Mais on devine bien que ces nobles, tout en parlant le

patois naissant, ont gardé leur coeur plein des idées et des goûte

français; c'est la France qui demeure la patrie de leur esprit, et la

littérature qui commence n'est qu'une traduction. Traducteurs, copistes,

imitateurs, il n'y a pas autre chose. L'Angleterre est une province

lointaine qui est à la France ce que les États-Unis, il y a trente ans,

étaient à l'Europe; elle exporte des laines et importe des idées. Ouvrez

les Voyages de sir John Mandeville[105], le plus ancien prosateur, le

Villehardouin du pays; son livre n'est que la traduction d'une

traduction[106]: «Vous saurez, dit-il, que j'ai mis ce livre de _latin_

en _français_, et l'ai mis derechef de _français_ en _anglais_, afin que

chaque homme de ma nation puisse l'entendre.» Il écrit d'abord en latin,

c'est la langue des clercs; puis en français, c'est la langue du beau

monde; enfin il se ravise et découvre que les barons, ses compatriotes,

à force de gouverner des rustres saxons, ont cessé de leur parler

normand, et que le reste de la nation ne l'a jamais su; il transcrit son

manuscrit en anglais, et, par surcroît, prend soin de l'éclaircir,

sentant qu'il parle à des esprits moins ouverts. «Il advint une fois,

disait-il en français[107], que Mahomet allait dans une chapelle où il y

avait un saint ermite. Il entra en la chapelle où il y avait une petite

huisserie et basse, et était bien petite la chapelle; et alors devint la

porte si grande qu'il semblait que ce fût la porte d'un palais.» Il

s'arrête, se reprend, veut mieux s'expliquer pour les auditeurs

d'outre-Manche, et dit en anglais: «Et quand Mahomet entra dans la

chapelle, laquelle était chose petite et basse, et n'avait qu'une porte

petite et basse, alors l'entrée commença à devenir si grande, si large

et si haute, que c'était comme si c'eût été l'entrée d'un grand

monastère ou la porte d'un palais[108].» Vous voyez qu'il amplifie, et

se croit tenu d'assener et d'enfoncer trois ou quatre fois de suite la

même idée pour la faire entrer dans un cerveau anglais; sa pensée s'est

allongée, alourdie, et gâtée au passage. Ainsi que toute copie, la

nouvelle littérature est médiocre, et répète sa voisine, avec des

mérites moindres et des défauts plus grands.

[Footnote 105: Il écrit en 1356, et meurt en 1372.]

[Footnote 106: And, for als moch as it is long time passed that there

was no general passage ne vyage over the sea, and many men desiren for

to hear speak of the holy Lond, and han thereof great solace and

comfort, I, John Maundeville, knight, all be it I be not worthy, that

was born in Englond, in the town of Saint-Albons, passed the sea in the

yer of our Lord Jesu-Christ 1322, in the day of saint Michel; and

hider-to have ben long time over the sea, and have seen and gone

thorough many divers londs, and many provinces, and kingdoms, and isles.

And ye shull understond that I have put this book out of Latin into

French and translated it agen our of French into English, that every man

of my nation may understond it.]

[Footnote 107: Texte français, imprimé en 1487.--Bibl. impériale.]

[Footnote 108: And at the desartes of Arabye he wente into a chapell

wher a Eremyte duelte. And whan he entred into the chapell that was but

a lytill and a low thing, and had but a lytill dor and a low, than the

entree began to wexe so great and so large, and so high, as though it

had be of a gret mynster, or the zate of a paleys.]

Voyons donc ce que notre baron normand va se faire traduire: d'abord les

chroniques[109] de Geoffroy Gaimar, de Robert Wace, qui sont l'histoire

fabuleuse d'Angleterre continuée jusqu'au temps présent, plate rapsodie

rimée, rendue en anglais par une rapsodie non moins plate. Le premier

Anglais qui s'y essaye est un prêtre d'Ernely, Layamon[110], encore

empêtré dans le vieil idiome, qui tantôt parvient à rimer, tantôt n'y

réussit pas, tout barbare et enfant, incapable de développer une idée

suivie, et qui balbutie de petites phrases heurtées ou inachevées, à la

façon des anciens Saxons; après lui un moine, Robert de Gloucester[111],

et un chanoine, Robert de Brunne[112], tous deux aussi insipides et

aussi clairs que leurs modèles français; en cela ils se sont francisés

et ont pris le trait marquant de la race, c'est-à-dire l'habitude et le

talent de raconter aisément, de voir les objets émouvants sans émotion

profonde, d'écrire de la poésie prosaïque, de discourir et développer,

de croire que des phrases terminées par des sons semblables sont de

vrais vers. Nos honnêtes versificateurs anglais d'outre-Manche, comme

leurs précepteurs de Normandie et de l'Île-de-France, garnissent de

rimes des dissertations et des histoires qu'ils appellent poëmes. À

cette époque, en effet, sur le continent, toute l'encyclopédie des

écoles descend ainsi dans la rue, et Jean de Meung, dans son poëme de

_la Rose_, est le plus ennuyeux des docteurs. Pareillement ici Robert de

Brunne traduit en vers le Manuel des péchés de l'évêque Grosthead; Adam

Davie[113] versifie des histoires tirées de l'Écriture; Hampole[114]

compose _l'Aiguillon de conscience_. Les titres seuls font bâiller; que

sera-ce du texte! «Nous sommes faits pour obéir à la volonté de Dieu--et

pour accomplir ses saints commandements.--Car de tous ses ouvrages

grands ou petits,--l'homme est la principale créature.--Tout ce qu'il a

fait a été fait pour l'homme, comme vous le verrez prochainement[115].»

C'est là un poëme, vous ne vous en doutiez guère; appelez-le sermon,

c'est son vrai nom; il continue, bien divisé, bien allongé, limpide, et

vide; la littérature qui l'entoure et lui ressemble témoigne de son

origine par son bavardage et sa netteté.

[Footnote 109: On sait que l'original où Wace a puisé pour sa vieille

_Histoire d'Angleterre_ est la compilation latine de Geoffroy de

Monmouth.]

[Footnote 110: _Extract from the account of the Proceedings at Arthur's

Coronation, given by Layamon, in his translation of Wace, executed about

1180._

Tha the king igeten hafde

And al his mon-weorede,

Tha bugan put of burhge

Theines swithen balde.

Alle tha kinges,

And heore here-thringes.

All tha biscopes,

And alle tha clarckes,

All the eorles.

And alle tha beornes.

Alle tha theines,

Alle the sweines,

Feire iscrudde,

Helde geond felde.

Summe heo gunnen æruen,

Summe heo gunnen urnen,

Summe heo gunnen lepen,

Summe heo gunnen sceoten,

Summe heo wræstleden

And wither-gome makeden,

Summe heo on velde

Pleouweden under scelde,

Summe heo driven balles

Wide geond the feldes.

Moni ane kunnes gomen

Ther heo gunnen drinen.

And wha swa mihte iwenne

Wurthscipe of his gomene,

Hine me ladde mide songe

At foren than leod kinge;

And the king, for his gomene,

Gaf him geven gode.

Alle tha quene

The icumen weoren there,

And alle tha lafdies,

Leoneden geond walles,

To bihalden tha duge then,

And that folc plæie.

This ilæste threo dæges,

Swulc gomes and swulc plæghs,

Tha, at than veorthe dæie

The king gon to spekene

And agaf his gode cnihten

All heore rihten;

He gef seolver, he gef gold,

He gef hors, he gef lond,

Castles, and clæthes eke;

His monnen he iquende.]

[Footnote 111: Après 1297.]

[Footnote 112: Terminé vers 1339. Son _Manuel des péchés_ est de 1303.]

[Footnote 113: Vers 1312.]

[Footnote 114: Vers 1349.]

[Footnote 115:

Mankynde mad ys to do Goddus wille,

Und alle hys byddyngus to fulfille.

For of al hys making more and les,

Man most principal creature es.

Al that he made, for man hit was done,

As ye schal here after sone.

Ces morceaux sont extraits, pour la plupart, de Warton, Ellis, Thomas

Wright, Ritson. Jusqu'au seizième siècle l'orthographe varie selon les

auteurs et les éditeurs.]

Elle en témoigne aussi par d'autres traits plus agréables. Il y a çà et

là des escapades plus ou moins gauches vers le domaine de l'esprit; par

exemple, une ballade pourvue de calembours contre Richard, roi des

Romains, qui fut pris à la bataille de Lewes. Ailleurs la grâce ne

manque pas, la douceur non plus. Personne n'a parlé si vite et si bien

aux dames que les Français du continent, et ils n'ont point tout à fait

oublié ce talent en s'établissant en Angleterre. On s'en aperçoit vite à

la façon dont ils célèbrent la Madone; rien de plus différent du

sentiment saxon, tout biblique, que l'adoration chevaleresque de la Dame

souveraine, de la Vierge charmante et sainte qui fut le véritable dieu

du moyen âge. Elle respire dans cet hymne aimable[116]: «Bénie sois-tu,

Dame,--pleine de délices célestes,--suave fleur du paradis,--mère de

douceur.--Bénie sois-tu, Dame,--si brillante et si belle;--tout mon

espoir est en toi--le jour et la nuit[117].» Il n'y a qu'un pas, un pas

bien petit et bien facile à faire, entre ce culte tendre de la Vierge

et les sentiments des cours d'amour; les rimeurs anglais le font, et

quand ils veulent louer les dames terrestres, ils prennent, ici comme

tout à l'heure, nos idées et même nos formes de vers. L'un compare sa

maîtresse à toutes sortes de pierres précieuses et de fleurs. D'autres

chantent de vraies chansons amoureuses, parfois sensuelles: «Entre mars

et avril[118]--quand les branches commencent à bourgeonner--et que les

petits oiseaux ont envie--de chanter leurs chansons,--je vis dans

l'attente d'amour--pour la plus gracieuse de toutes les choses.--Elle

peut m'apporter des délices;--je suis à son commandement.--Un heureux

lot que j'ai eu là!--Je crois qu'il m'est venu du ciel.--Mon amour a

quitté toutes les autres femmes--et s'est posé sur Alison.»--«Avec ton

amour, dit un autre, ma douce bien-aimée, tu ferais mon bonheur,--un

doux baiser de ta bouche serait ma guérison[119].» N'est-ce point là la

vive et chaude imagination du Midi? Ils parlent du printemps et de

l'amour, «du temps beau et joli» comme des trouvères, même comme des

troubadours. La sale chaumière enfumée, le noir château féodal, où tous,

sauf le maître, couchent pêle-mêle sur la paille dans la grande salle de

pierre, la pluie froide, la terre fangeuse rendent délicieux le retour

du soleil et de l'air tiède. «L'été est venu.--Chante haut,

coucou!--L'herbe croît, la prairie est en fleurs--et le bois

pousse.--Chante, coucou.--la brebis bêle après l'agneau,--la vache mugit

après le veau.--Le taureau tressaille,--le chevreuil va s'abriter (dans

la fougère).--Chante joyeusement, coucou,--coucou, coucou!--Tu chantes

bien, coucou.--Ne cesse pas maintenant de chanter[120].» Voilà des

peintures riantes, comme en fait en ce moment Guillaume de Lorris, même

plus riches et plus vivantes, peut-être parce que le poëte a trouvé ici

pour soutien le sentiment de la campagne qui, en ce pays, est profond et

national. D'autres, plus imitateurs, essayent des gaietés comme celles

de Rutebeuf et des fabliaux, des malices naïves[121] et même des

polissonneries satiriques. Bien entendu, il s'agit ici de dauber sur les

moines. En tout pays français ou qui imite la France, le plus visible

emploi des couvents est de fournir matière aux contes égrillards et

salés. Il s'agit de la vie qu'on mène à l'abbaye de Cocagne, «belle

abbaye pleine de moines blancs et gris.» «Les murs sont tout en

pâtés--de chair, de poissons,--de riches viandes--les plus agréables

qu'homme puisse manger;--les tuiles sont des gâteaux de fleur de

farine,--les créneaux sont des pouddings gras.--Quoique le paradis soit

gai et gracieux,--Cocagne est un plus beau pays[122].» C'est ici le

triomphe de la gueule et de la mangeaille. Ajoutez qu'un couvent de

«jeunes nonnes» est auprès, que lorsque les jours d'été sont chauds,

elles prennent une barque et descendent la rivière «pour apprendre une

oraison,» qu'on pouvait détailler au moyen âge, mais sur laquelle il

faut glisser vite aujourd'hui.

Mais ce que le baron se fait le plus volontiers traduire, ce sont les

poëmes de chevalerie, car ils lui peignent en beau sa propre vie. Comme

il étale de la magnificence, et qu'il a importé le luxe et les

jouissances de France, il veut que son trouvère les lui remette sous les

yeux. La vie à ce moment, en dehors de la guerre et même pendant la

guerre, est une grande parade, une sorte de fête éclatante et

tumultueuse. Quand Henri II voyage[123], il emmène avec lui une

multitude de cavaliers, de fantassins, des chariots à bagages, des

tentes, des chevaux de charge, des comédiens, des courtisanes, des

prévôts de courtisanes, des cuisiniers, des confiseurs, des mimes, des

danseurs, des barbiers, des entremetteurs, des parasites; au matin,

lorsqu'on s'ébranle, tout cela crie, chante, se bouscule et fait tapage

et cohue «comme si l'enfer était déchaîné.» William Longchamps, même en

temps de paix, ne voyageait qu'avec une escorte de mille chevaux.

Lorsque l'archevêque Becket vint en France, il fit son entrée dans la

ville avec deux cents chevaliers, quantité de barons et de nobles, et

une armée de serviteurs, tous richement armés et équipés; lui-même

s'était muni de vingt-quatre costumes; deux cent cinquante enfants

marchaient d'abord, chantant des chansons nationales; puis les chiens,

puis les chariots, puis douze chevaux de charge, montés chacun par un

singe et un homme; puis les écuyers avec les écus et les chevaux de

guerre; puis d'autres écuyers, les fauconniers, les officiers de la

maison, les chevaliers, les prêtres; enfin, l'archevêque lui-même avec

ses amis particuliers. Figurez-vous ces processions, et aussi ces

régalades; car les Normands, depuis la conquête[124], «ont pris des

Saxons l'habitude de boire et manger avec excès;» aux noces de Richard

de Cornouailles on servit trente mille plats. Vous pouvez ajouter qu'ils

sont restés galants et pratiquent de point en point le grand précepte

des cours amoureuses; sachez bien qu'au moyen âge le sixième sens n'est

pas resté plus oisif que les autres. Notez enfin que les tournois

abondent, c'est une sorte d'opéra qu'ils se donnent à eux-mêmes. Ainsi

va leur vie tout aventureuse et décorative, promenée en plein air et au

soleil, parmi les cavalcades et les armes; ils représentent et se

réjouissent de représenter. Par exemple, le roi d'Écosse étant venu à

Londres avec cent chevaliers[125], tous, mettant pied à terre,

abandonnèrent au peuple leurs chevaux avec les superbes caparaçons, et

aussitôt cinq seigneurs anglais qui étaient là suivirent par émulation

leur exemple. Au milieu de la guerre, ils se divertissaient; Édouard

III[126], dans une de ses expéditions contre le roi de France, emmena

avec lui trente fauconniers, et fit la campagne, chassant et combattant

tour à tour[127]. Une autre fois, dit Froissart, les chevaliers qui se

joignirent à l'armée portaient un emplâtre sur un de leurs yeux, ayant

fait voeu de ne point le quitter jusqu'à ce qu'ils eussent fait des

exploits dignes de leurs maîtresses. Par dévergondage d'esprit, ils

pratiquent la poésie; par légèreté d'imagination, ils jouent avec la

vie: Édouard III fait bâtir à Windsor une salle et une table ronde, et

dans un de ses tournois, à Londres, comme dans un conte de fées,

soixante dames, assises sur des palefrois, conduisent chacun un

chevalier avec une chaîne d'or. N'est-ce point là le triomphe des

galantes et frivoles façons françaises? Sa femme Philippa servait de

modèle aux artistes pour leurs madones; elle paraissait sur les champs

de bataille, écoutait Froissart qui la fournissait de moralités,

d'amours, et «de beaux dires»; à la fois déesse, héroïne et lettrée, et

tout cela agréablement, n'est-ce point là la vraie souveraine de la

chevalerie polie? C'est à ce moment, comme aussi en France sous Louis

d'Orléans et les ducs de Bourgogne, que s'épanouit la plus élégante

fleur de cette civilisation romanesque, dépourvue de bon sens, livrée à

la passion, tournée vers le plaisir, immorale et brillante, et qui,

comme ses voisines d'Italie et de Provence, faute de sérieux, ne put

durer.

[Footnote 116: Temps de Henri III. Reliquiæ antiquæ. Edited by Th.

Wright et Halliwell.]

[Footnote 117:

Blessed beo thu, Lavedi,

Ful of hovene blisse,

Swete flur of parais,

Moder of milternisse....

Blessed beo thu, Lavedi,

So fair and so briht;

Al min hope is upon the

Bi dai and bi nicht....

Bricht and scene quen of storre,

So me liht and lere

In this false fikele world,

So me led and steore,

That ich at min ende dai

Ne habbe non feond to fere.]

[Footnote 118: Vers 1278. _Ritson's Essay on national Song_. _Ritson's

ancient Songs_.]

[Footnote 119:

Bytuene Mershe and Aueril,

When spray biginneth to springe,

The lutel foul hath hire wyl

On hyre lud to synge,

Ich libbe in loue-longinge

For semlokest of alle thynge.

He may me blysse bringe,

Ich am in hire baundoun.

An hendy hap ich abbe yhent,

Ichot from heuene it is me sent.

From all wymmen my love is lent,

Lyht on Alysoun.

Suete lemmon, y preye the, of loue one speche,

Whil y lyue in world so wide other nulle y seche.

With thy loue, my suete leof, my bliss thou mihtes eche,

A sue cos of thy mouth mihte be my leche.]

[Footnote 120:

Sumer is i-cumen in,

Lhude sing cuccu:

Groweth sed, and bloweth med,

And springth the wde nu.

Sing cuccu, cuccu.

Awe bleteth after lomb,

Llouth after calue cu,

Bulluc sterteth, bucke verteth:

Murie sing cuccu,

Cuccu, cuccu.

Wel singes thu, cuccu;

Ne swik thu, nauer nu.

Sing, cuccu, nu,

Sing, cuccu.]

[Footnote 121: Poëme sur le Hibou et le Rossignol, qui disputent pour

savoir qui a la plus belle voix.]

[Footnote 122:

There is a wel fair abbei,

Of white monkes and of grei.

Ther beth bowris and halles:

Al of pasteiis beth the walles,

Of fleis, of fisse, and rich met,

The likfullist that man may et.

Fluren cakes beth the schingles alle,

Of cherche, cloister, boure, and halle.

The pinnes beth fat podinges

Rich met to princes and kinges....

Though paradis be miri and bright

Cokaign is of fairir sight....

Another abbei is ther bi,

Forsoth a gret fair nunnerie....

When the someris dai is hote,

The yung nunnes takith a bote....

And doth ham forth in that river

Both with ores and with stere....

And each munk him takes on,

And snelliche berrith forth har prei

To the mochil grei abbei,

And techith the nunnes an oreisun,

With iamblene up and down.]

[Footnote 123: Lettre de Pierre de Blois.]

[Footnote 124: W. de Malmesbury.]

[Footnote 125: Couronnement d'Édouard Ier.]

[Footnote 126: Les prodigalités et les raffinements croissent à l'excès

sous son petit-fils Richard II.]

[Footnote 127: À la fête d'installation de George Nevill, frère de

Warwick, archevêque d'York, on consomma 104 boeufs et 6 taureaux

sauvages, 1000 moutons, 304 veaux, autant de porcs, 2000 cochons, 500

cerfs, chevreuils et daims, 204 chevreaux, 22802 oiseaux sauvages ou

domestiques, 300 quartels de blé, 300 tonnes d'ale, 100 de vin, une pipe

d'hypocras, 12 marsouins et phoques.]

Toutes ces merveilles, les conteurs en font l'étalage dans leurs récits.

Voyez cette peinture du vaisseau qui amène en Angleterre la mère du roi

Richard: «Le gouvernail était d'or pur;--le mât était d'ivoire;--les

cordes de vraie soie,--aussi blanches que le lait,--la voile était en

velours.--Ce noble vaisseau était, en dehors, tout tendu de draperies

d'or...--Il y avait dans ce vaisseau--des chevaliers et des dames de

grande puissance;--et dedans était une dame--brillante comme le soleil à

travers le verre[128].» En pareils sujets ils ne tarissent jamais. Quand

le roi de Hongrie veut consoler sa fille affligée, il lui propose de la

mener à la chasse dans un chariot couvert de velours rouge, «avec des

draperies d'or fin au-dessus de sa tête, avec des étoffes de damas blanc

et azur, diaprées de lis nouveaux.--Les pommeaux seront en or, les

chaînes en émail.--Elle aura d'agiles genêts d'Espagne, caparaçonnés de

velours éclatant qui descendra jusqu'à terre.--Il y aura de l'hypocras,

du vin doux, des vins de Grèce, du muscat, du vin clair, du vin du

coucher, des pâtés de venaison, et les meilleurs oiseaux à manger qu'on

puisse prendre.» Quand elle aura chassé avec le lévrier et le faucon, et

qu'elle sera de retour au logis, «elle aura fêtes, danses, chansons, des

enfants, grands et petits, qui chanteront comme font les rossignols;

puis à son concert du soir, des voix graves et des voix de fausset,

soixante chasubles de damas brillant, pleines de perles, avec des

choeurs, et le son des orgues.--Puis elle ira s'asseoir à souper, dans

un bosquet vert, sous des tapisseries brodées de saphirs. Cent

chevaliers bien comptés joueront aux boules pour l'amuser dans les

allées fraîches. Puis une barque viendra la prendre, pleine de

trompettes et de clairons, avec vingt-quatre rames, pour la promener sur

la rivière. Puis elle demandera le vin aromatisé du soir, avec des

dattes et des friandises. Quarante torches la ramèneront dans sa

chambre; ses draps seront en toile de Rennes, son oreiller sera brodé de

rubis. Quand elle sera couchée dans son lit moelleux, on suspendra dans

sa chambre une cage d'or où brûleront des aromates, et si elle ne peut

dormir, toute la nuit les ménestrels veilleront pour elle[129].» J'en ai

passé, il y en a trop; l'idée disparaît comme une page de missel sous

les enluminures. C'est parmi ces fantaisies et ces splendeurs que les

poëtes se complaisent et s'égarent, et le tissu, comme les broderies de

leur toile, porte la marque de ce goût pour le décor. Ils la composent

d'aventures, c'est-à-dire d'événements extraordinaires et surprenants.

Tantôt c'est la vie du prince Horn qui, jeté tout jeune sur un vaisseau,

est poussé sur la côte d'Angleterre, et, devenu chevalier, va

reconquérir le royaume de son père. Tantôt c'est l'histoire de sir Guy

qui délivre les chevaliers enchantés, pourfend le géant Colbrand, va

défier et tuer le sultan jusque dans sa tente. Je n'ai pas à conter ces

poëmes, ils ne sont point anglais, ils ne sont que traduits; mais, ici

comme en France, ils pullulent, ils emplissent l'imagination de ce jeune

monde, et ils vont aller s'exagérant jusqu'au moment où, tombés

jusqu'aux plus bas fonds de la fadeur et de l'invraisemblance, ils sont

enterrés pour toujours par Cervantès. Que diriez-vous d'une société qui,

pour toute littérature, aurait l'opéra et ses fantasmagories? C'est

pourtant une littérature de ce genre qui nourrit les esprits au moyen

âge. Ce n'est point la vérité qu'ils demandent, mais le divertissement,

le divertissement violent et vide, avec des éblouissements et des

secousses. Ce sont bientôt des voyages impossibles, des défis

extravagants qu'ils veulent voir, un tapage de combats, un entassement

de magnificences, un imbroglio de hasards; de l'histoire intérieure, nul

souci: ils ne s'intéressent pas aux événements du coeur, c'est le dehors

qui les attache; ils demeurent comme des enfants les yeux fixés sur un

défilé d'images coloriées et grossies et, faute de pensée, ne sentent

pas qu'ils n'ont rien appris.

[Footnote 128:

Swylk on ne seygh they never non;

All it was whyt of huel-bon,

And every nayl with gold begrave:

Off pure gold was the stave.

Her mast was of ivory;

Off samyte the sayl wytterly.

Her ropes wer off truely sylk,

Al so whyt as ony mylk.

That noble schyp was al withoute

With clothys of golde sprede aboute;

And her loof and her wyndas

Off assure forsothe it was.]

[Footnote 129:

To-morrow ye shall in hunting fare;

And yede, my doughter, in a chair;

It shall be covered with velvet red,

And cloths of fine gold all about your head,

With damask white and azure blue,

Well diapered with lilies new.

Your pommels shall be ended with gold,

Your chains enamelled many a fold,

Your mantle of rich degree;

Purple pall and ermine free.

Jennets of Spain, that ben so light,

Trapped to the ground with velvet bright.

Ye shall have harp, sautry, and song,

And other mirths you among.

Ye shall have Rumney and Malespine,

Both Hippocras and Vernage wine;

Montrese and wine of Greek,

Both Algrade and despice eke,

Antioch and Bastard,

Pyment also and garnard;

Wine of Greek and Muscadel;

Both clare, pyment, and Rochelle,

The reed your stomach to defy;

And pots of Osy set you by.

You shall have venison y-bake,

The best wild fowl that may be take;

A leish of harebound with you to streek,

And hart, and hind, and other like.

Ye shall be set at such a tryst,

That hart and hynd shall come to your fist,

Your disease to drive you fro,

To hear the bugles there y-blow.

Homeward thus shall ye ride,

On-hawking by the river's side,

With gossawk and with gentle falcon,

With bugle horn and merlion.

When you come home your menzie among,

Ye shall have revel, dances and song;

Little children, great and small,

Shall sing as does the nightingale.

Then shall ye go to your even song,

With tenors and trebles among.

Threescore of copes of damask bright,

Full of pearls they shall be pight.

Your censors shall be of gold,

Indent with azure many a fold.

Your quire nor organ song shall want,

With contre-note and descant.

The other half on organs playing,

With young children full fain singing.

Then shall ye go to your supper,

And sit in tents in green arber,

With cloth of arras pight to the ground,

With sapphires set of diamond....

A hundred knights, truly told;

Shall play with bowls in alleys cold,

Your disease to drive away;

To see the fishes in pools play,

To a drawbridge then shall ye,

Th' one half of stone, th' other of tree;

A barge shall meet you full right,

With twenty-four oars full bright,

With trumpets and with clarion,

The fresh water to row up and down....

Forty torches burning bright,

At your bridges to bring you light.

Into your chamber they shall you bring,

With much mirth and more liking.

Your blankets shall be of fustian,

Your sheets shall be of cloth of Rennes.

Your head sheet shall be of pery pight,

With diamonds set and rubies bright.

When you are laid in bed so soft,

A cage of gold shall hang aloft,

With long paper fair burning,

And cloves that be sweet smelling.

Frankincense and olibanum,

That when ye sleep the taste may come;

And if ye no rest can take,

All night minstrels for you shall wake.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 45 / 92 题