IV

Qu'est-ce donc que cette race française qui, par les armes et les

lettres, fait, dans le monde une entrée si éclatante, et va dominer si

visiblement qu'en Orient, par exemple, on donnera son nom de Francs à

tous les peuples de l'Occident? En quoi consiste cet esprit nouveau,

inventeur précoce, ouvrier de toute la civilisation du moyen âge? Il y a

dans chaque esprit une action élémentaire qui, incessamment répétée,

compose sa trame et lui donne son tour: à la ville ou dans les champs,

cultivé ou inculte, enfant ou vieillard, il passe sa vie et emploie sa

force _à concevoir un événement ou un objet_; c'est là sa démarche

originelle et perpétuelle, et il a beau changer de terrain, revenir,

avancer, allonger et varier sa course, tout son mouvement n'est jamais

qu'une suite de ces pas joints bout à bout; en sorte que la moindre

altération dans la grandeur, la promptitude ou la sûreté de l'enjambée

primitive transforme et régit toute la course, comme dans un arbre la

structure du premier bourgeon dispose tout le feuillage et gouverne

toute la végétation[88]. Quand le Français conçoit un événement ou un

objet, il le conçoit vite et _distinctement_; nul trouble intérieur,

nulle fermentation préalable d'idées confuses et violentes qui, à la fin

concentrées et élaborées, fassent éruption par un cri. Les mouvements de

son intelligence sont adroits et prompts comme ceux de ses membres; du

premier coup, et sans effort, il met la main sur son idée. Mais il ne

met la main que sur elle; il a laissé de côté tous les profonds

prolongements enchevêtrés par lesquels elle plonge et se ramifie dans

ses voisines; il ne s'embarrasse pas d'eux, il n'y songe pas; il

détache, cueille, effleure, et puis c'est tout. Il est privé, ou, si

vous l'aimez mieux, il est exempt de ces soudaines demi-visions, qui,

secouant l'homme, lui ouvrent en un instant les grandes profondeurs et

les lointaines perspectives. C'est l'ébranlement intérieur qui suscite

les images; n'étant point ébranlé, il n'imagine pas. Il n'est ému qu'à

fleur de peau; la grande sympathie lui manque; il ne sent pas l'objet

tel qu'il est, complexe et d'ensemble, mais par portions, avec une

connaissance discursive et superficielle. C'est pourquoi nulle race en

Europe n'est moins poétique. Regardez leurs épopées qui naissent, on

n'en a jamais vu de plus prosaïques. Ce n'est pas le nombre qui manque:

la chanson de Roland, Garin le Loherain, Ogier le Danois, Berthe aux

grands pieds, il y en a une bibliothèque; bien plus, alors les moeurs

sont héroïques et les âmes sont neuves; ils ont de l'invention, ils

content des événements grandioses; et malgré tout cela, leurs récits

sont aussi ternes que ceux des bavards chroniqueurs normands. Sans

doute, quand Homère conte, il est clair autant qu'eux et développe comme

eux; mais à chaque instant les magnifiques noms de l'Aurore aux doigts

rosés, de l'Air au large sein, de la Terre divine et nourrice, de

l'Océan qui ébranle la terre, viennent étaler leur floraison empourprée

au milieu des discours et des batailles, et les grandes comparaisons

surabondantes qui suspendent le récit annoncent un peuple plus enclin à

jouir de la beauté qu'à courir droit au fait. Des faits ici, toujours

des faits, il n'y a rien autre chose; le Français veut savoir si le

héros tuera le traître, si l'amant épousera la demoiselle; ne le

retardez pas dans la poésie ni les peintures. Il marche agilement vers

l'issue, sans s'attarder aux rêves du coeur, ou devant les richesses du

paysage. Nulle splendeur, nulle couleur dans son récit: son style est

tout à fait nu, jamais de figures; on peut lire dix mille vers de ces

vieux poëmes sans en rencontrer une. Voulez-vous ouvrir le plus ancien,

le plus original, le plus éloquent, à l'endroit le plus émouvant, la

chanson de Roland au moment où Roland meurt? Le conteur est ému, et

pourtant son langage reste le même, uni, sans accent, tant ils sont

pourvus du génie de la prose et dépourvus du génie de la poésie! Il

donne un abrégé de motifs, le sommaire des événements, la suite des

raisons affligeantes, la suite des raisons consolantes[89]. Rien de

plus. Ces hommes voient la chose ou l'action en elle-même, et s'en

tiennent à cette vue. Leur idée demeure exacte, nette et simple, et

n'éveille pas une image voisine pour se confondre avec elle, se colorer

et se transformer. Elle reste sèche; ils conçoivent une à une les

parties de l'objet sans jamais les rassembler, comme les Saxons, en une

brusque demi-vision passionnée et lumineuse. Rien de plus opposé à leur

génie que les vrais chants et les profondes hymnes, telles que les

moines anglais en chantent encore sous les voûtes basses de leurs

églises. Ils seraient déroutés par les saccades et l'obscurité de ce

langage. Ils ne sont pas capables de tels accès d'enthousiasme et de

tels excès d'émotions. Ils ne crient jamais, ils parlent ou plutôt ils

causent, et jusque dans les moments où l'âme bouleversée devrait, à

force de trouble, cesser de penser et de sentir. Ainsi, dans un mystère,

Amis, qui est lépreux, demande tranquillement à son ami Amille de tuer

ses deux fils pour le guérir de la lèpre, et Amille répond plus

tranquillement encore[90]. Si jamais ils essayent de chanter, fût-ce

dans le ciel, sur l'invitation de Dieu «un rondel haut et clair,» ils

produiront[91] de petits raisonnements rimés aussi ternes que la plus

terne des conversations. Poussez cette littérature à bout, regardez-la

comme celle des Scaldes, au moment de la décadence, lorsque ses vices

exagérés comme ceux des Scaldes manifestent avec un grossissement marqué

le genre d'esprit qui la produit. Les Scaldes tombaient dans le

galimatias; elle se perd dans le bavardage et la platitude. Le Saxon ne

maîtrisait point son besoin d'exaltation; le Français ne contient pas la

volubilité de sa langue. Il est trop long et trop clair, de même que le

Saxon est trop obscur et trop court. L'un s'agitait et s'emportait avec

excès; l'autre explique et développe sans mesure. Dès le douzième

siècle, les chansons de Geste délayées débordent en rapsodies et en

psalmodies de trente à quarante mille vers. La théologie y entre; la

poésie devient une litanie interminable, intolérable, où les idées

expliquées, développées et répétées à l'infini, sans un élan d'émotion

ni un accent d'invention, coulent comme une eau claire et fade, et

bercent de leurs rimes monotones le lecteur édifié et endormi.

Déplorable abondance des idées distinctes et faciles; on l'a retrouvée

au dix-septième siècle, dans le cailletage littéraire qui s'échangeait

au-dessous des grands hommes; c'est le défaut et le talent de la race.

Avec cet art involontaire d'apercevoir et d'isoler du premier coup et

nettement chaque partie de chaque objet, on peut parler, même à vide et

toujours.

[Footnote 88: Cette idée des types s'applique dans toute la nature

physique et morale.]

[Footnote 89:

Ço sent Rollans que la mort le trespent,

Devers la teste sur le quer li descent;

Desuz un pin i est alet curant,

Sur l'herbe verte si est culchet adenz;

Desuz lui met l'espée et l'olifan;

Turnat sa teste vers la païene gent;

Pour ço l'at fait que il voelt veirement

Que Carles diet e trestute sa gent,

Li gentilz quens, qu'il fut mort cunquérant.

Cleimet sa culpe, e menut e suvent,

Pur ses pecchez en puroffrid lo guant.

Li quens Rollans se jut desuz un pin,

Envers Espaigne en ad turnet sun vis,

De plusurs choses a remembrer le prist,

De tantes terres cume li bers cunquist,

De dulce France, des humes de sun lign,

De Carlemagne sun seignor ki l' nurrit.

Ne poet muer n'en plurt et ne susprit.

Mais lui meisme ne volt mettre en ubli.

Cleimet sa culpe, si priet Dieu mercit:

«Veire paterne, ki unques ne mentis,

Seint Lazaron de mort resurrexis,

Et Daniel des lions guaresis,

Guaris de mei l'anme de tuz perilz,

Pur les pecchez que en ma vie fis.»

Sun destre guant à Deu en puroffrit.

Seint Gabriel de sa main l'ad pris.

Desur sun bras teneit le chef enclin,

Juntes ses mains est alet à sa fin.

Deus i tramist sun angle cherubin,

Et seint Michel qu'on cleimet del péril

Ensemble ad els seint Gabriel i vint,

L'anme del cunte portent en pareis.

(_Chanson de Roland_, Ed. Génin.)]

[Footnote 90:

Mon très-chier ami débonnaire,

Vous m'avez une chose ditte

Qui n'est pas à faire petite

Mais que l'on doit moult resongnier.

Et nonpourquant, sanz eslongnier,

Puisque garison autrement

Ne povez avoir vraiement,

Pour vostre amour les occiray,

Et le sang vous apporteray.]

[Footnote 91:

Vraiz Diex, moult est excellente,

Et de grant charité plaine,

Vostre bonté souveraine.

Car vostre grâce présente,

A toute personne humaine,

Vraix Diex, moult est excellente,

Puisqu'elle a cuer et entente,

Et que à ce désir l'amaine

Que de vous servir se paine.]

Voilà la démarche primitive; comment se continue-t-elle dans la

suivante? Ici apparaît un trait nouveau de l'esprit français, le plus

précieux de tous. Il faut, pour qu'il comprenne, que la seconde idée

soit _contiguë à la première_, sinon il est dérouté et s'arrête; il ne

sait pas bondir irrégulièrement; il ne va que pas à pas, par un chemin

droit; l'ordre lui est inné; sans étude et de prime abord, il

désarticule et décompose l'objet ou l'événement tout compliqué, tout

embrouillé, quel qu'il soit, et pose une à une les pièces à la suite des

autres, en file, suivant leurs liaisons naturelles. Il a beau être

barbare encore, son intelligence est une raison qui se déploie en

s'ignorant. Rien de plus clair que le style de ses vieux contes et de

ses premiers poëmes; ou ne s'aperçoit pas qu'on suit le conteur, tant sa

démarche est aisée, tant le chemin qu'il ouvre est uni, tant il se

laisse glisser doucement et insensiblement d'une idée dans l'idée

voisine; c'est pour cela qu'il conte si bien. Les chroniqueurs,

Villehardouin, Joinville, Froissart, inventeurs de la prose, ont une

aisance et une clarté dont nul n'approche et, par-dessus tout, un

agrément, une grâce qu'ils ne cherchent point. La grâce est ici chose

nationale, et vient de cette délicatesse native qui a horreur des

disparates: point de chocs violents, leur instinct y répugne; ils les

évitent dans les oeuvres de goût comme dans les oeuvres de raisonnement;

ils veulent que les sentiments comme les idées se lient et ne se

choquent pas. Ils portent[92] partout cet esprit mesuré, fin par

excellence. Ils se gardent bien, en un sujet triste, de pousser

l'émotion jusqu'au bout; ils évitent les grands mots. Souvenez-vous

comme Joinville conte, en six lignes, la fin de son pauvre prêtre malade

qui voulut achever de célébrer sa messe, et «oncques puis ne chanta et

mourut.» Ouvrez un mystère, celui de Théophile, celui de la reine de

Hongrie: quand on veut la brûler avec son enfant, elle dit deux petits

vers sur «cette douce rosée qui est un si pur innocent;» rien de plus.

Prenez un fabliau, même dramatique; lorsque le chevalier pénitent, qui

s'est imposé de remplir un baril de ses larmes, meurt auprès de

l'ermite, il ne lui demande qu'un don suprême:

Que vous mettiez vos bras sur mi,

Si mourrai aux bras mon ami.

Peut-on exprimer un sentiment plus touchant d'une façon plus sobre? Il

faut dire de leur poésie ce qu'on dit de certains tableaux: Cela est

fait avec rien. Y a-t-il au monde quelque chose de plus délicatement

gracieux que les vers de Guillaume de Lorris? L'allégorie enveloppe les

idées pour leur ôter leur trop grand jour; des figures idéales, à demi

transparentes, flottent autour de l'amant, lumineuses quoique dans un

nuage, et le mènent parmi toutes les douceurs des sentiments nuancés

jusqu'à la rose dont «la suavité replenist toute la plaine.» Cette

délicatesse va si loin que dans Thibaut de Champagne, dans Charles

d'Orléans, elle tourne à la mignardise, à la fadeur. Chez eux toutes les

impressions s'atténuent: le parfum est si faible que souvent on ne le

sent plus; à genoux devant leur dame, ils chuchotent des mièvreries et

des gentillesses; ils aiment avec politesse et esprit; ils arrangent

ingénieusement en bouquet «les paroles peintes,» toutes les fleurs «du

langage frais et joli;» ils savent noter au passage les sentiments

fugitifs, la mélancolie molle, la rêverie incertaine; ils sont aussi

élégants, aussi beaux diseurs, aussi charmants que les plus aimables

abbés du dix-huitième siècle: tant cette légèreté de main est propre à

la race, et prompte à paraître sous les armures et parmi les massacres

du moyen âge, aussi bien que parmi les révérences et les douillettes

musquées de la dernière cour!--Vous la trouverez dans leur coloris comme

dans leurs sentiments. Ils ne sont point frappés par la magnificence de

la nature, ils n'en voient guère que les jolis aspects; ils peignent la

beauté d'une femme d'un seul trait qui n'est qu'aimable en disant

«qu'elle est plus gracieuse que la rose en mai.» Ils ne ressentent pas

ce trouble terrible, ce ravissement, ce soudain accablement de coeur que

montrent les poésies voisines; ils disent discrètement «qu'elle se mit à

sourire, ce qui moult lui avenait.» Ils ajoutent, quand ils sont en

humeur descriptive: «qu'elle eut douce haleine et savourée,» et le corps

aussi blanc «comme est la neige sur la branche quand il a fraîchement

neigé.» Ils s'en tiennent là; la beauté leur plaît, mais ne les

transporte pas. Ils goûtent les émotions agréables, ils ne sont pas

propres aux sensations violentes. Le profond rajeunissement des êtres,

l'air tiède du printemps qui renouvelle et ébranle toutes les vies, ne

leur suggère qu'un couplet gracieux; ils remarquent en passant que «déjà

est passé l'hiver, que l'aubépine fleurit, et que la rose s'épanouit;»

puis ils vont à leurs affaires. Légère gaieté prompte à passer, comme

celle que fait naître un de nos paysages d'avril; un instant le conteur

a regardé la fumée des ruisseaux qui monte autour des saules, la riante

vapeur qui emprisonne la clarté du matin; puis, quand il a chantonné un

refrain, il revient à son conte. Il veut s'amuser, c'est là son fort.

[Footnote 92: _La Fontaine et ses Fables_, par H. Taine, p. 15.]

Dans la vie, comme dans la littérature, c'est l'agrément qu'il

recherche, non la volupté ou l'émotion. Il est égrillard et non

voluptueux, friand et non gourmand. Il prend l'amour comme un

passe-temps, non comme une ivresse. C'est un joli fruit qu'il cueille,

goûte et laisse. Encore faut-il noter que le meilleur du fruit, à ses

yeux, c'est d'être un fruit défendu. Il se dit qu'il dupe un mari,

«qu'il trompe une cruelle et croit gagner des pardons à cela[93].» Il

veut rire, c'est là son état préféré, le but et l'emploi de sa vie;

surtout il veut rire aux dépens d'autrui. Le petit vers de ses fabliaux

gambade et sautille comme un écolier en liberté, à travers toutes les

choses respectées ou respectables, daubant sur l'Église, les femmes, les

grands, les moines. Gabeurs, gausseurs, nos pères ont en abondance le

mot et la chose, et la chose leur est si naturelle que, sans culture et

parmi des moeurs brutales, ils sont aussi fins dans la raillerie que les

plus déliés. Ils effleurent les ridicules, ils se moquent sans éclat, et

comme innocemment; leur style est si uni, qu'au premier aspect on s'y

méprend, on n'y voit pas de malice. On les croit naïfs, ils ont l'air de

n'y point toucher; un mot glissé montre seul le sourire imperceptible:

c'est l'âne, par exemple, qu'on appelle l'archiprêtre, à cause de son

air sérieux et de sa soutane feutrée, et qui gravement se met à

«orguenner.» Au bout de l'histoire, le fin sentiment du comique vous a

pénétré sans que vous sachiez comment il est entré chez vous. Ils

n'appellent pas les choses par leur nom, surtout en matière d'amour; ils

vous les laissent deviner: ils vous jugent aussi éveillé et avisé

qu'eux-mêmes[94]. Sachez bien qu'on a pu choisir chez eux, embellir

parfois, épurer peut-être, mais que leurs premiers traits sont

incomparables. Quand le renard s'approche du corbeau pour lui voler son

fromage, il débute en papelard, pieusement et avec précaution, en

suivant les généalogies; il lui nomme «son bon père, don Rohart qui si

bien chantait;» il loue sa voix qui est «si claire et si épurge.» Au

mieux du monde chantissiez, si vous vous gardissiez des noix.» Renard

est un Scapin, un artiste en inventions, non pas un simple gourmand; il

aime la fourberie pour elle-même; il jouit de sa supériorité, il

prolonge la moquerie. Quand Tibert le Chat, par son conseil, s'est pendu

à la corde de la cloche en voulant sonner, il développe l'ironie, il la

goûte et la savoure: il a l'air de s'impatienter contre le pauvre sot

qu'il a pris au lacs, l'appelle orgueilleux, se plaint de ce que l'autre

ne lui répond pas, de ce qu'il veut monter aux nues, et aller retrouver

les saints. Et d'un bout à l'autre, cette longue épopée est pareille; la

raillerie n'y cesse pas, et ne cesse pas d'être agréable. Renard a tant

d'esprit qu'on lui pardonne tout. Le besoin de rire est le trait

national, si particulier que les étrangers n'y entendent mot et s'en

scandalisent. Ce plaisir ne ressemble en rien à la joie physique qui est

méprisable parce qu'elle est grossière; au contraire, il aiguise

l'intelligence, et fait découvrir mainte idée fine pu scabreuse; les

fabliaux sont remplis de vérités sur l'homme et encore plus sur la

femme, sur les basses conditions et encore plus sur les hautes; c'est

une manière de philosopher à la dérobée et hardiment, en dépit des

conventions et contre les puissances. Ce goût n'a rien de commun non

plus avec la franche satire, qui est laide parce qu'elle est cruelle; au

contraire, il provoque la bonne humeur; on voit vite que le railleur

n'est point méchant, qu'il ne veut point blesser; s'il pique, c'est

comme une abeille sans venin; un instant après il n'y pense plus; au

besoin il se prendra lui-même pour objet de plaisanterie; tout son désir

est d'entretenir en lui-même et en nous un pétillement d'idées

agréables. Est-ce que vous ne voyez point ici et d'avance l'abrégé de

toute la littérature française, l'impuissance de la grande poésie, la

perfection subite et durable de la prose, l'excellence de tous les

genres qui touchent à la conversation ou à l'éloquence; le règne et la

tyrannie du goût et de la méthode; l'art et la théorie du développement

et de l'arrangement; le don d'être mesuré, clair, amusant et piquant?

Comment les idées s'ordonnent, voilà ce que nous avons enseigné à

l'Europe; quelles sont les idées agréables, voilà ce que nous avons

montré à l'Europe: et voilà ce que nos Français du onzième siècle vont

pendant cinq cents ans, à coups de lance, puis à coups de bâton, puis à

coups de férule, enseigner et montrer à leurs Saxons.

[Footnote 93: La Fontaine, _Contes_, _Richard Minutolo_.]

[Footnote 94:

Parler lui veut d'une besogne,

Où crois que peu conquerrérois

Si la besogne vous nommois.]

V

Considérez donc ce Français, Normand, Angevin ou Manceau, qui dans sa

cotte de maille bien fermée, avec son épée et sa lance, est venu

chercher fortune en Angleterre. Il a pris le manoir de quelque Saxon

tué, et s'y est établi avec ses soldais et ses camarades, leur donnant

des terres, des maisons, des péages, à charge de combattre sous lui et

pour lui, comme hommes d'armes, comme maréchaux, comme porte-bannières;

c'est une ligue en vue du danger. En effet, ils sont en pays ennemi et

conquis, et il faut bien qu'ils se soutiennent. Chacun s'est hâté de se

bâtir une place de refuge, un château ou forteresse[95], bien

barricadée, en solides pierres, avec des fenêtres étroites, munie de

créneaux, garnie de soldats, percée de meurtrières. Puis ils sont allés

à Salisbury, au nombre de soixante mille, tous possesseurs de terres,

ayant au moins de quoi entretenir un cheval ou une armure complète; là,

mettant leur main dans celle de Guillaume; ils lui ont promis foi et

assistance, et l'édit du roi a déclaré «qu'ils doivent être tous unis et

conjurés comme des frères d'armes» pour se prêter défense et secours.

Ils sont une colonie armée et campée à demeure, comme les Spartiates

parmi les Ilotes, et font des lois en conséquence. Quand un Français

est trouvé mort dans un canton, les habitants doivent livrer le

meurtrier, sinon ils payent quarante-sept marcs d'amende; si le mort est

Anglais, c'est aux gens du lieu d'en faire la preuve par le serment de

quatre proches parents du mort. Qu'ils se gardent de tuer un cerf, un

sanglier ou une biche: pour un délit de chasse, ils auront les yeux

crevés. De tous leurs biens, ils n'ont rien conservé qu'à «titre

d'aumône,» ou à condition de tribut, ou sous serment d'hommage. Tel

Saxon libre et propriétaire est devenu «serf de corps sur la glèbe de

son propre champ[96].» Telle Saxonne noble et riche sent peser sur ses

épaules la main d'un valet normand devenu par force son mari ou son

amant. Il y a des bourgeois saxons de deux sous, d'un sou, selon la

somme qu'ils rapportent à leur maître; on les vend, on les engage, on

les exploite de compte à demi, comme d'un boeuf ou d'un âne. Un abbé

normand fait déterrer ses prédécesseurs saxons et jeter leurs ossements

hors des portes. Un autre a des hommes d'armes qui, à coups d'épée,

mettent à la raison ses moines récalcitrants. Imaginez, si vous pouvez,

l'orgueil de ces nouveaux seigneurs, orgueil de vainqueurs, orgueil

d'étrangers, orgueil de maîtres, nourri par les habitudes de l'action

violente, et par la sauvagerie, l'ignorance et l'emportement de la vie

féodale. «Tout ce qu'ils voulaient, disent les vieux chroniqueurs, ils

se le croyaient permis. Ils versaient le sang au hasard, arrachaient le

morceau de pain de la bouche des malheureux et prenaient tout l'argent,

les biens, la terre[97].» Par exemple, «tous les gens du pays bas

avaient grand soin de paraître humbles devant Ives Taillebois, et de ne

lui adresser la parole qu'un genou en terre; mais quoiqu'ils

s'empressassent de lui rendre tous les honneurs possibles et de payer

tout ce qu'ils lui devaient et au delà, en redevances et en services, il

les vexait, les tourmentait, les torturait, les emprisonnait, lançait

ses chiens à la poursuite du bétail..., cassait les jambes et l'échine

des bêtes de somme..., et faisait assaillir leurs serviteurs sur les

routes à coups de bâton ou d'épée.» Ce n'était pas à de pareils

malheureux[98] que les Normands pouvaient ou voulaient emprunter quelque

idée ou quelque coutume; ils les méprisaient comme «brutaux et

stupides.» Ils étaient parmi eux, comme les Espagnols au seizième siècle

parmi leurs sujets d'Amérique, supérieurs par la force, supérieurs par

la culture, plus instruits dans les lettres, plus experts dans les arts

de luxe. Ils gardèrent leurs moeurs et leur langue. Toute l'Angleterre

apparente, la cour du roi, les châteaux des nobles, les palais des

évêques, les maisons des riches, fut française, et les peuples

scandinaves, dont soixante ans auparavant les rois saxons se faisaient

chanter les poëmes, crurent que la nation avait oublié sa langue, et la

traitèrent dans leurs lois comme si elle n'était plus leur soeur.

[Footnote 95: À la mort du roi Étienne, il y avait onze cent quinze

châteaux de bâtis.]

[Footnote 96: A. Thierry, _Histoire de la Conquête de l'Angleterre_,

II.]

[Footnote 97: William de Malmesbury. A. Thierry, II, 20, 122-203.]

[Footnote 98: «Dès l'an 652, dit Warton, l'usage commun des Anglo-Saxons

était d'envoyer leurs enfants dans les monastères de France pour y être

élevés; et l'on regardait non-seulement la langue, mais encore les

manières françaises, comme un mérite et comme le signe d'une bonne

éducation.»]

C'est donc une littérature française qui en ce moment s'établit au

delà de la Manche[99], et les conquérants font effort pour qu'elle

soit bien française, bien purgée de tout alliage saxon. Ils y tiennent

si fort que les nobles de Henri II envoient leurs fils en France pour

les préserver des barbarismes. Pendant deux cents ans «les enfants à

l'école, dit Hygden[100], contre l'usage et l'habitude de toute

nation, furent obligés de quitter leur langue propre, de traduire en

français leurs leçons latines et de faire leurs exercices en

français.» Les statuts des universités obligeaient les étudiants à ne

converser qu'en français ou en latin. «Les enfants des gentilshommes

apprenaient à parler français du moment où on les berçait dans leur

berceau; et les campagnards s'étudiaient avec beaucoup de zèle à

parler français pour se donner l'air de gentilshommes.» À plus forte

raison la poésie est-elle française. Le Normand a amené avec lui son

ménestrel; il y a un jongleur Taillefer qui chante la chanson de

Roland à la bataille d'Hastings; il y a une jongleuse, Adeline, qui

reçoit une terre dans le partage qui suit la conquête. Le Normand,

qui raille les rois saxons, qui déterre les saints saxons et les jette

hors des portes de l'église, n'aime que les idées et les vers

français. C'est en vers français que Robert Wace lui rédige l'histoire

légendaire de cette Angleterre qu'il vient de conquérir et l'histoire

positive de cette Normandie où il a pied encore. Entrez dans une de

ces abbayes, où viennent chanter les ménestrels, «où les clercs, après

dîner et souper, lisent les poëmes, les chroniques des royaumes, les

merveilles du monde[101],» vous ne trouverez que vers latins ou

français, prose française ou latine. Que devient l'anglais? Obscur,

méprisé, on ne l'entend plus que dans la bouche des _francklins_

dégradés, des _outlaws_ de la forêt, des porchers, des paysans, de la

basse classe. On ne l'écrit plus ou on ne l'écrit guère;

insensiblement, on voit dans la chronique saxonne le vieil idiome

s'altérer, puis s'éteindre; cette chronique s'arrête un siècle après

la conquête[102]. Les gens qui ont assez de loisir et de sécurité pour

lire ou écrire, sont Français; c'est pour eux que l'on invente et que

l'on compose; la littérature s'accommode toujours au goût de ceux qui

peuvent la goûter et la payer. Même les Anglais[103] se travaillent

pour écrire en français; par exemple, Robert Grosthead, dans son

poëme allégorique sur le Christ; Peter Langtoft, dans sa Chronique

d'Angleterre et dans sa Vie de Thomas Becket; Hue de Rotheland dans

son poëme d'Ipomedon; Jean Hoveden et bien d'autres. Plusieurs

écrivent la première moitié du vers en anglais, et la seconde en

français: étrange marque de l'ascendant qui les façonne et les

opprime. Encore au quinzième siècle[104] plusieurs de ces pauvres gens

s'emploient à cette besogne; le français est le langage de la cour,

c'est de cette langue qu'est venue toute poésie, toute élégance; on

n'est qu'un pataud tant qu'on est inhabile à la manier. Ils s'y

attachent comme nos vieux érudits aux vers latins; ils se francisent

comme ceux-ci se latinisaient, de force, et avec une sorte de crainte,

sachant bien qu'ils ne sont que des écoliers et des provinciaux. Un

de leurs meilleurs poëtes, Gower, sur la fin de ses oeuvres

françaises, s'excuse humblement de n'avoir point «de Français la

faconde.--Pardonnez-moi, dit-il, que de ce je forsvoie; je suis

Anglais.»

[Footnote 99: Warton. I, p. 5. Ed. Price, 1840.]

[Footnote 100: Trevisa's translation of Hygden's Polychronicon.]

[Footnote 101: Statuts de fondation de New-College à Oxford. Dans

l'abbaye de Glastonbury, en 1247: _Liber de excidio Trojæ_, _gesta

Ricardi regis_, _gesta Alexandri Magni_, etc. Dans l'abbaye de

Peterborough: _Amys et Amelion_, _sir Tristam_, _Guy de Bourgogne_,

_gesta Otuclis_, _les prophéties de Merlin_, _le Charlemagne de Turpin_,

_la destruction de Troie_, etc. V. Warton, _ibidem_.]

[Footnote 102: En 1154.]

[Footnote 103: Warton, t. I. 76-78.]

[Footnote 104: En 1400. Warton, t. III, 248. Gower meurt en 1408; ses

ballades françaises appartiennent à la fin du quatorzième siècle.]

Après tout cependant, ni la race, ni la langue n'ont péri. Il faut bien

que le Normand apprenne l'anglais pour commander à ses tenanciers; sa

femme, la Saxonne, le lui parle, et ses fils le reçoivent des lèvres de

leur nourrice; la contagion est bien forte, puisqu'il est obligé de les

envoyer en France pour les préserver du jargon qui, sur son domaine,

menace de les envahir et de les gâter. De génération en génération, la

contagion gagne; on la respire dans l'air, à la chasse avec les

forestiers, dans les champs avec les fermiers, sur les navires avec les

matelots; car ce ne sont pas ces gens grossiers, tout enfoncés dans la

vie corporelle, qui peuvent apprendre un langage étranger; par le simple

poids de leur lourdeur, ils imposent leur idiome, au moins pour ce qui

est des mots vivants. Que les termes savants, la langue du droit, les

expressions abstraites et philosophiques, bref tous les mots qui

tiennent à la réflexion et à la culture, soient français, rien ne s'y

oppose, et c'est ce qui arrive; ces sortes d'idées et cette sorte de

langue restent au-dessus du gros public, qui, ne pouvant les toucher, ne

peut les changer; cela fait du français, du français colonial sans

doute, avarié, prononcé les dents serrées, avec une contorsion de gosier

«à la mode non de Paris, mais de Stradford-at-Bow;» néanmoins c'est

encore du français. Au contraire, pour ce qui est des actions usuelles

et des objets sensibles, c'est le peuple, c'est le Saxon qui les

dénomme; ces noms vivants sont trop enfoncés et enracinés dans son

expérience pour qu'il s'en déprenne, et toute la substance de la langue

vient ainsi de lui. Voilà donc le Normand qui, lentement et par force,

parle et entend l'anglais, un anglais déformé, francisé, mais pourtant

anglais de séve et de souche; il y a mis du temps, deux cents ans: c'est

sous Henri III seulement que la nouvelle langue s'achève en même temps

que la nouvelle constitution, et de la même façon, par alliance et

mélange; les bourgeois viennent siéger dans le parlement avec les

nobles, en même temps que les mots saxons viennent s'asseoir dans la

langue côte à côte avec les mots français.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 44 / 92 题