III

Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et

quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple

latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un

corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce

titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants

la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous

les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui

vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa

propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante

s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la

paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était

venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé

la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui

leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La

sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles

suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent

les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures

diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons

émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc

voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de

l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses

finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la

langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la

race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les

Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de

Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un

vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs

revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations

misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient

peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs

délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la

recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient

des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;

les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient

déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,

chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères

dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en

Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur

était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et

d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche

circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de

colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des

fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des

buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le

style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il

rappelait la solidité.

[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le

duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,

était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]

[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux

choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici

la _Chronique_ de Fontenelle.]

[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]

[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,

de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,

Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]

Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était

venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se

délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se

délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait

lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils

avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,

qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un

siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons

«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser

des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en

vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient

d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi

Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.

Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;

Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de

Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,

logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint

Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir

une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la

religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;

certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne

pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la

scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en

nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même

latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une

preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en

Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une

école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un

autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de

Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide

d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point

offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de

l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment

les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs

latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis

déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont

des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de

Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de

vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de

détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de

langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est

là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont

écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en

accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et

Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de

Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs

chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,

chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large

champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons

parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations

claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et

bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des

ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,

une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination

agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se

contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que

marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;

les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la

chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il

parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années

entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est

point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,

curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,

arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des

nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement

parler.»

[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]

Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est

vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver

sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et

par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la

guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur

meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et

réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la

décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,

c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les

chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse

Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la

vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais

brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la

magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux

dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus

soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle,

exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un

autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.

Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour

y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français

de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et

provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,

calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des

ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures

profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à

Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de

l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au

plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des

affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait

sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à

condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et

persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses,

comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une

telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur

son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement

on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux

nations.

Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus

moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse

joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les

masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,

ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les

chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs

intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas

plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par

l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit

aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans

la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons

manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda

l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai

volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant

les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les

recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold,

qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache,

«s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour

Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons

calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à

ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons

au visage, et crevèrent l'oeil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir;

les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements,

et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la

guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre

furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale

se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles

chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui

mettent le joug.

[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.]

[Footnote 86:

Et li Normanz et li Franceiz

Tote nuit firent oreisons,

Et furent en aflicions.

De lor péchiés confèz se firent

As proveires les regehirent,

Et qui n'en out proveires prèz,

A son veizin se fist confèz,

Pour ço ke samedi esteit

Ke la bataille estre debveit.

Unt Normanz a pramis e voé,

Si com li cler l'orent loé,

Ke à ce jor mez s'il veskeient,

Char ni saunc ne mangeraient.

Giffrei, éveske de Coustances,

A plusors joint lor pénitances.

Cli reçut li confessions

Et dona li béneiçons.]

[Footnote 87:

Taillefer ki moult bien cantout

Sur un roussin qui tot alout,

Devant li dus alout cantant

De Kalermaine e de Rolant,

E d'Oliver et des vassals

Ki morurent à Roncevals.

Quant ils orent chevalchié tant

K'as Engleis vindrent aprismant:

«Sires, dist Taillefer, merci!

Jo vos ai languement servi.

Tut mon servise me debvez,

Hui, si vos plaist, me le rendez:

Por tout guerredun vos requier,

Et si vos voil forment preier,

Otreiez-mei, ke jo n'i faille,

Li primier colp de la bataille.»

Et li dus répont: «Je l'otrei.»

Et Taillefer point à desrei;

Devant toz li altres se mist,

Un Englez féri, si l'ocist.

De sos le pis, parmie la pance,

Li fist passer ultre la lance,

A terre estendu l'abati.

Poiz trait l'espée, altre féri.

Poiz a crié: «Venez, venez!

Ke fetes-vos? Férez, férez!»

Donc l'unt Englez avironé,

Al secund colp k'il ou doné.

(Robert Wace.)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 43 / 92 题