Comment se fait-il qu'ayant gardé son nom il eût changé de nature, et
quelle série de rénovations avait fait d'un peuple germanique un peuple
latin? C'est que ce peuple, lorsqu'il vint en Neustrie, n'était ni un
corps de nation, ni une race pure. Ce n'était qu'une bande, et à ce
titre, épousant les femmes du pays, il faisait entrer dans ses enfants
la séve étrangère. C'était une bande scandinave, mais grossie par tous
les coquins courageux et par tous les malheureux désespérés qui
vaguaient dans le pays conquis[80], et à ce titre il recevait dans sa
propre substance la séve étrangère. D'ailleurs, si la troupe errante
s'était trouvée mélangée, la troupe établie l'avait été davantage; et la
paix, par ses infiltrations, autant que la guerre par ses recrues, était
venue altérer l'intégrité du sang primitif. Quand Rollon, ayant divisé
la terre au cordeau entre ses hommes, eut pendu les voleurs et ceux qui
leur donnaient assistance, des gens de tous les pays accoururent. La
sécurité, la bonne et «roide» justice étaient si rares qu'elles
suffisaient pour repeupler un pays[81]. Il appela les étrangers, disent
les vieux auteurs, «et fit un seul peuple de tant de gens de natures
diverses.» Ce ramassis de barbares, de réfugiés, de brigands, de colons
émigrés, parla si promptement roman ou français, que le second duc
voulant faire apprendre à son fils la langue danoise, fut obligé de
l'envoyer à Bayeux où elle était encore en usage. Les grosses masses
finissent toujours par faire le sang, et le plus souvent l'esprit et la
langue. C'est pourquoi ceux-ci, transformés, se dégourdirent vite: la
race fabriquée se trouva d'esprit alerte, bien plus avisée que les
Saxons, ses voisins d'outre-Manche, toute semblable à ses voisines de
Picardie, de Champagne et d'Île-de-France. «Les Saxons[82], dit un
vieil auteur, buvaient à l'envi, et consumaient jour et nuit leurs
revenus en festins, tandis qu'ils se contentaient d'habitations
misérables: tout au contraire des Français et des Normands qui faisaient
peu de dépense dans leurs belles et vastes maisons, étant d'ailleurs
délicats dans leur nourriture et soigneux dans leurs habits, jusqu'à la
recherche.» Les uns, encore alourdis par le flegme germanique, étaient
des ivrognes gloutons que secouait par accès l'enthousiasme poétique;
les autres, allégés par leur transplantation et leur mélange, sentaient
déjà se développer en eux les besoins de l'esprit. «Vous auriez pu voir,
chez eux, des églises s'élever dans chaque village, et des monastères
dans les cités, construits dans un style inconnu auparavant,» en
Normandie d'abord et tout à l'heure en Angleterre[83]. Le goût leur
était venu tout de suite, c'est-à-dire l'envie de plaire aux yeux, et
d'exprimer une pensée par des formes, une pensée neuve: l'arche
circulaire s'appuyait sur une colonne simple ou sur un faisceau de
colonnettes: les moulures élégantes s'arrondissaient autour des
fenêtres; la rosace s'ouvrait simple encore et semblable à la rose des
buissons, et le style normand se déployait original et mesuré entre le
style gothique dont il annonçait la richesse, et le style roman dont il
rappelait la solidité.
[Footnote 80: Ce fut un pêcheur de Rouen, soldat de Rollon, qui tua le
duc de France à l'embouchure de l'Eure. Hastings, le fameux roi de mer,
était fils d'un laboureur des environs de Troyes.]
[Footnote 81: «Au dixième siècle, dit Stendhal, un homme souhaitait deux
choses: 1º n'être pas tué; 2º avoir un bon habit de peau.»--_Voy._ ici
la _Chronique_ de Fontenelle.]
[Footnote 82: Guillaume de Malmesbury.]
[Footnote 83: _Pictorial history_, I, 615. Églises de Londres, de Sarum,
de Norwich, Durham, Chichester, Peterborough, Rochester, Hereford,
Glocester, Oxford, etc.--Guillaume de Malmesbury.]
Avec le goût, aussi naturellement et aussi vite, la curiosité leur était
venue. Les peuples sont comme les enfants; chez les uns la langue se
délie aisément, et ils comprennent d'abord; chez les autres la langue se
délie péniblement, et ils comprennent tard. Ceux-ci avaient fait
lestement leur éducation, à la française. Les premiers en France, ils
avaient débrouillé le français, le fixant, l'écrivant, si bien,
qu'aujourd'hui nous entendons encore leurs codes et leurs poëmes. En un
siècle et demi, ils s'étaient cultivés au point de trouver les Saxons
«illettrés et grossiers[84].» Ce fut là leur prétexte pour les chasser
des abbayes et de toutes les bonnes places ecclésiastiques. Et, en
vérité, ce prétexte était aussi une raison, car ils haïssaient
d'instinct la lourdeur stupide. Entre la conquête et la mort du roi
Jean, ils établirent cinq cent cinquante-sept écoles en Angleterre.
Henri Beauclerc, fils du conquérant, fut instruit dans les sciences;
Henri II et ses trois fils l'étaient aussi; l'aîné, Richard Coeur de
Lion, fut poëte. Lanfranc, premier archevêque normand de Cantorbéry,
logicien subtil, discuta habilement sur la présence réelle; saint
Anselme, son successeur, le premier penseur du siècle, crut découvrir
une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, et tenta de rendre la
religion philosophique en faisant de la raison le chemin de la foi;
certainement l'idée était grande, surtout au douzième siècle, et on ne
pouvait aller plus vite en besogne. Sans doute cette science est la
scolastique, et ces terribles in-folio tuent plus d'esprits qu'ils n'en
nourrissent; mais on commence comme on peut, et le syllogisme, même
latin, même théologique, est encore un exercice d'intelligence et une
preuve d'esprit. Parmi ces abbés du continent qui s'installent en
Angleterre, tel établit une bibliothèque; un autre, fondateur d'une
école, fait représenter à ses écoliers «le jeu de sainte Catherine;» un
autre écrit en latin poli des épigrammes «aiguisées comme celles de
Martial.» Ce sont là les plaisirs d'une race intelligente, avide
d'idées, d'esprit dispos et flexible, dont la pensée nette n'est point
offusquée comme celle des têtes saxonnes par les hallucinations de
l'ivresse et par les fumées de l'estomac vorace et rempli. Ils aiment
les entretiens, les récits d'aventures. À côté de leurs chroniqueurs
latins, Henri de Huntington, Guillaume de Malmesbury, hommes réfléchis
déjà, et qui savent non-seulement conter, mais juger parfois, ils ont
des chroniques rimées, en langue vulgaire, celle de Geoffroy Gaimar, de
Benoît de Sainte-Maure, de Robert Wace. Et croyez que leurs faiseurs de
vers ne seront pas stériles de paroles et ne les feront pas chômer de
détails. Ils sont causeurs, conteurs, diseurs par excellence, agiles de
langue et jamais à court. Chanteurs, point du tout; ils parlent, c'est
là leur fort, dans leurs poëmes comme dans leurs chroniques. Ils ont
écrit les premiers la chanson de Roland; par-dessus celle-là, ils en
accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, sur Arthur et
Merlin, sur les Grecs et les Romains, sur le roi Horn, sur Guy de
Warwick, sur tout prince et tout peuple. Leurs trouvères, comme leurs
chevaliers, prennent des deux mains chez les Gallois, chez les Francs,
chez les Latins, et se lancent en Orient, en Occident, dans le large
champ des aventures. Ils parlent à la curiosité comme les Saxons
parlaient à l'enthousiasme, et détrempent dans leurs longues narrations
claires et coulantes les vives couleurs des traditions germaines et
bretonnes: des batailles, des surprises, des combats singuliers, des
ambassades, des discours, des processions, des cérémonies, des chasses,
une variété d'événements amusants, voilà ce que demande leur imagination
agile et voyageuse. Au début, dans la chanson de Roland, elle se
contient encore; elle marche à grands pas, mais elle ne fait que
marcher. Bientôt les ailes lui viennent: les incidents se multiplient;
les géants et les monstres foisonnent; la vraisemblance disparaît, la
chanson du jongleur s'allonge en poëme sous la main du trouvère; il
parlerait, comme le vieux Nestor, cinq années ou même six années
entières, sans se lasser ni s'arrêter. Quarante mille vers, ce n'est
point trop pour contenter leur bavardage: esprit facile, abondant,
curieux, conteur, tel est le génie de la race; les Gaulois, leurs pères,
arrêtaient les voyageurs sur les routes pour leur faire conter des
nouvelles, et se piquaient comme eux «de bien se battre et de facilement
parler.»
[Footnote 84: Mot d'Orderic Vital.]
Avec les poëmes de chevalerie, ils ont la chevalerie; d'abord, il est
vrai, parce qu'ils sont robustes, et qu'un homme fort aime à se prouver
sa force en assommant ses voisins; mais aussi par désir de renommée et
par point d'honneur. Par ce seul mot, l'honneur, tout l'esprit de la
guerre est changé. Les poëtes saxons la peignaient comme une fureur
meurtrière, comme une folie aveugle qui ébranlait la chair et le sang et
réveillait les instincts de la bête de proie; les poëtes normands la
décrivent comme un tournoi. La nouvelle passion qu'ils y font entrer,
c'est la vanité et la galanterie; Guy de Warwick désarçonne tous les
chevaliers de l'Europe pour mériter la main de la sévère et dédaigneuse
Félice. Le tournoi lui-même n'est qu'une cérémonie, un peu brutale, à la
vérité, puisqu'il s'agit de casser des bras et des jambes, mais
brillante et française; faire parade d'adresse et de courage, étaler la
magnificence de ses habits et de ses armes, être applaudi et plaire aux
dames, de tels sentiments indiquent des hommes plus sociables, plus
soumis à l'opinion, moins concentrés dans la passion personnelle,
exempts de l'inspiration lyrique et de l'exaltation sauvage, doués d'un
autre génie, puisqu'ils sont enclins à d'autres plaisirs.
Ce sont là les hommes qui, en ce moment, débarquaient en Angleterre pour
y importer de nouvelles moeurs et y importer un nouvel esprit, Français
de fond, d'esprit et de langue, quoique avec des traits propres et
provinciaux; entre tous, les plus positifs, attentifs au gain,
calculateurs, ayant les nerfs et l'élan de nos soldats, mais avec des
ruses et des précautions de procureurs; coureurs héroïques d'aventures
profitables; ayant voyagé en Sicile, à Naples, et prêts à voyager à
Constantinople, à Antioche, mais pour prendre le pays ou rapporter de
l'argent; politiques déliés, habitués, en Sicile, à louer leur valeur au
plus offrant, et capables, au plus fort de la croisade, de faire des
affaires, à l'exemple de leur Bohémond qui, devant Antioche, spéculait
sur la disette de ses alliés chrétiens et ne leur ouvrait la ville qu'à
condition de la garder pour lui; conquérants méthodiques et
persévérants, experts dans l'administration et féconds en paperasses,
comme ce Guillaume qui avait su organiser une telle expédition et une
telle armée, qui en tenait le rôle écrit, et qui allait cadastrer sur
son Domesdaybook toute l'Angleterre: seize jours après le débarquement
on vit à Hastings, par des effets sensibles, le contraste des deux
nations.
Les Saxons «toute la nuit mangèrent et burent. Vous les eussiez vus
moult se démener, et saillir, et chanter,» avec les éclats d'une grosse
joie bruyante[85]. Au matin, ils serrèrent derrière leurs palissades les
masses compactes de leur lourde infanterie; et, la hache pendue au col,
ils attendirent l'assaut. Les Normands, hommes avisés, calculèrent les
chances du paradis et de l'enfer et voulurent mettre Dieu dans leurs
intérêts. Robert Wace, leur historien et leur compatriote, n'est pas
plus troublé par l'inspiration poétique qu'ils ne le sont par
l'inspiration guerrière; et, la veille de la bataille, il a l'esprit
aussi prosaïque et aussi lucide qu'eux[86]. Cet esprit parut aussi dans
la bataille. Ils étaient, pour la plupart, archers et cavaliers, bons
manoeuvriers, adroits et agiles. Taillefer le jongleur, qui demanda
l'honneur de frapper le premier coup, allait chantant, en vrai
volontaire français, et faisant des tours d'adresse[87]. Arrivé devant
les Anglais, il jeta trois fois sa lance, puis son épée en l'air, les
recevant toujours par la poignée; et les pesants fantassins d'Harold,
qui ne savaient que pourfendre les armures à coups de hache,
«s'émerveillèrent, l'un disant à l'autre que c'était enchantement.» Pour
Guillaume, entre vingt actions prudentes ou matoises, il fit deux bons
calculs qui, dans ce grand embarras, le tirèrent d'affaire. Il ordonna à
ses archers de tirer en l'air; ses flèches blessèrent beaucoup de Saxons
au visage, et crevèrent l'oeil d'Harold. Après cela, il feignit de fuir;
les Saxons, ivres de joie et de colère, quittèrent leurs retranchements,
et se livrèrent aux lances de ses cavaliers. Pendant le reste de la
guerre, ils ne surent que se lever par petites bandes, combattre
furieusement et se faire massacrer. La race forte, fougueuse et brutale
se jette sur l'ennemi à la façon d'un taureau sauvage; les habiles
chasseurs de Normandie la blessent avec dextérité, l'abattent et lui
mettent le joug.
[Footnote 85: Robert Wace, roman de _Rou_.]
[Footnote 86:
Et li Normanz et li Franceiz
Tote nuit firent oreisons,
Et furent en aflicions.
De lor péchiés confèz se firent
As proveires les regehirent,
Et qui n'en out proveires prèz,
A son veizin se fist confèz,
Pour ço ke samedi esteit
Ke la bataille estre debveit.
Unt Normanz a pramis e voé,
Si com li cler l'orent loé,
Ke à ce jor mez s'il veskeient,
Char ni saunc ne mangeraient.
Giffrei, éveske de Coustances,
A plusors joint lor pénitances.
Cli reçut li confessions
Et dona li béneiçons.]
[Footnote 87:
Taillefer ki moult bien cantout
Sur un roussin qui tot alout,
Devant li dus alout cantant
De Kalermaine e de Rolant,
E d'Oliver et des vassals
Ki morurent à Roncevals.
Quant ils orent chevalchié tant
K'as Engleis vindrent aprismant:
«Sires, dist Taillefer, merci!
Jo vos ai languement servi.
Tut mon servise me debvez,
Hui, si vos plaist, me le rendez:
Por tout guerredun vos requier,
Et si vos voil forment preier,
Otreiez-mei, ke jo n'i faille,
Li primier colp de la bataille.»
Et li dus répont: «Je l'otrei.»
Et Taillefer point à desrei;
Devant toz li altres se mist,
Un Englez féri, si l'ocist.
De sos le pis, parmie la pance,
Li fist passer ultre la lance,
A terre estendu l'abati.
Poiz trait l'espée, altre féri.
Poiz a crié: «Venez, venez!
Ke fetes-vos? Férez, férez!»
Donc l'unt Englez avironé,
Al secund colp k'il ou doné.
(Robert Wace.)]