VI

Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa

tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son

penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires

eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui

soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une

foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui

éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se

combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La

société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin

de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination

des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un

siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant

une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent

en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des

Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient

sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il

adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur

temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:

[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux

suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.]

«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,

dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et

tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la

pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui

traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par

une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;

il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet

instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il

repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en

comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu

de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est

avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous

en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la

suive.»

Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette

grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie

spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du

Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,

tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule

vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,

épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi

Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils

ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,

qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour

et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou

grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des

saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et

de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;

ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de

remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race

de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs

conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état

naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs

dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de

véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul

développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur

passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu

tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur

barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus

ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que

dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se

retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait

l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui

lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui

vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume

céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des

hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi

le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le

ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre

humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit

ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!»

Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena

devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,

pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans

l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture,

qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les

mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient

avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux;

moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le

plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus

long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné,

profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide

et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent

devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles

appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi

des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et

vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes

ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin,

tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est

restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images

courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les

hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux,

Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes

guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour

attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer

de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui

parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,

et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de

l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas

d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants

qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux

ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que

les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de

la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].

[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.]

[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire

de Dieu_.]

[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.]

[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]

«Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi

un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa

hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne

sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je

t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les

mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle

n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée

est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout

près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre

froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est

cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement

retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de

terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu

habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu

quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec

toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais

ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu

deviens hideux,--et odieux à regarder.»

Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux

poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,

qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs

légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme

un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme

un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et

héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont

point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés

par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,

«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et

le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière

pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale

de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une

renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus

beau.»

[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé

une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne

mythologie.]

Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire

des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant

dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel

et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils

ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,

comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs

haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur

chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté

l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un

barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,

la vengeance et le combat:

«Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles

de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il

hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent

entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de

cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le

vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les

bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur

de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le

jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent

tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils

étaient morts.»

La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge

illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la

retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu

pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»

«Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira

par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme

malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux

cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée

rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte

qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas

encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors

violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le

chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le

sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber

sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du

soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les

tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa

vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il

s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera

là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette

caverne--vide des joies de l'espoir.»

Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand

Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes

Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au

contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,

«Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès

l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent

bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup

maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous

les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes

ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux

volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux

plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson

d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux

cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les

bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies

de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y

avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se

déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs

dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient

enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des

païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient

souffert.»

Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,

Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en

tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur

et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment

avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle

religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,

c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus

grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,

la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y

pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse,

et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues

limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son

ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant

dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux

entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,

en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la

mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce

que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot

terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de

mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les

eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient

retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au

fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son

pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible

roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût

revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La

Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait

enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer

furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête

montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô

douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un

frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de

son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»

[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]

Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus

sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,

puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à

descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte

pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion

était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter

l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels

qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.

«Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme

d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et

obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans

usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le

gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans

repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord,

l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre

et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste

étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le

tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de

gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin

et au large--couvrait les chemins déserts[66].»

[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque

dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]

Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier

des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes

les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et

néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point

l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi

des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a

conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et

l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui

de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux

ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les

guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.

«Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant

lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme

lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez

pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez

choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels

guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels

combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis

zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme

leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de

flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»

Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,

dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit

éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se

repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir

d'un héros:

«Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien

différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut

dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes

mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour

un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de

fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je

suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si

étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges

flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de

campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur

monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les

menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont

barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains

emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»

[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit

Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]

Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à

l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance

reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il

reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 37 / 92 题