Une race ainsi faite était toute préparée pour le christianisme, par sa
tristesse, par son aversion pour la vie sensuelle et expansive, par son
penchant pour le sérieux et le sublime. Quand les habitudes sédentaires
eurent livré leur âme à de longs loisirs, et diminué la fureur qui
soutenait leur religion meurtrière, ils inclinèrent d'eux-mêmes vers une
foi nouvelle. La vague adoration des grandes puissances naturelles qui
éternellement se combattent pour se détruire et renaissent pour se
combattre, avait depuis longtemps disparu dans un lointain obscur. La
société, en se formant, amenait avec soi l'idée de la paix et le besoin
de la justice, et les dieux guerriers languissaient dans l'imagination
des hommes, en même temps que les passions qui les avaient faits. Un
siècle et demi après la conquête[59], des missionnaires romains, portant
une croix d'argent avec un tableau où était peint le Christ, arrivèrent
en procession, chantant des litanies. Bientôt le grand prêtre des
Northumbres déclara en présence des nobles que les dieux anciens étaient
sans pouvoir, avoua «qu'auparavant il ne comprenait rien à ce qu'il
adorait,» et lui-même le premier, la lance en main, renversa leur
temple. De son côté un chef se leva dans l'assemblée, et dit:
[Footnote 59: 596-625, Aug. Thierry, I, 81, Bède, 2, XII. Il vaut mieux
suivre la traduction du roi Alfred que le latin de Bède.]
«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois,
dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes comtes et
tes thanes. Ton feu est allumé et ta salle chauffée, et il y a de la
pluie, de la neige et de l'orage au dehors. Vient alors un passereau qui
traverse la salle à tire-d'aile; il est entré par une porte, il sort par
une autre; ce petit moment, pendant lequel il est dedans, lui est doux;
il ne sent point la pluie ni le mauvais temps de l'hiver; mais cet
instant est court, l'oiseau s'enfuit en un clin d'oeil, et de l'hiver il
repasse dans l'hiver. Telle me semble la vie des hommes sur la terre, en
comparaison du temps incertain qui est au delà. Elle apparaît pour peu
de temps; mais quel est le temps qui vient après, et le temps qui est
avant? Nous ne le savons pas. Si donc cette nouvelle doctrine peut nous
en apprendre quelque chose d'un peu plus sûr, elle mérite qu'on la
suive.»
Cette inquiétude, ce sentiment de l'immense et obscur _au delà_, cette
grave éloquence mélancolique, sont le commencement de la vie
spirituelle[60]; on ne trouve rien de semblable chez les peuples du
Midi, naturellement païens et préoccupés de la vie présente. Ceux-ci,
tout barbares, entrent de prime abord dans le christianisme par la seule
vertu de leur tempérament et de leur climat. Ils ont beau être brutaux,
épais, bridés par des superstitions enfantines, capables, comme le roi
Knut, d'acheter pour cent talents d'or le bras de saint Augustin; ils
ont l'idée de Dieu. Ce grand Dieu de la Bible, tout-puissant et unique,
qui disparaît presque entièrement au moyen âge[61], offusqué par sa cour
et sa famille, subsiste chez eux, en dépit des légendes niaises ou
grotesques. Ils ne l'effacent pas sous des romans pieux, au profit des
saints, ni sous des tendresses féminines, au profit de l'Enfant Jésus et
de la Vierge. Leur grandiose et leur sévérité les mettent à son niveau;
ils ne sont pas tentés, à l'exemple des peuples artistes et bavards, de
remplacer la religion par le conte agréable ou beau. Plus qu'aucune race
de l'Europe, ils sont voisins par la simplicité et l'énergie de leurs
conceptions du vieil esprit hébraïque. L'enthousiasme est leur état
naturel, et leur Dieu nouveau les remplit d'admiration comme leurs
dieux anciens les pénétraient de fureur. Ils ont des hymnes, de
véritables odes qui ne sont qu'un amas d'exclamations. Nul
développement; ils sont incapables de contenir ou d'expliquer leur
passion; elle éclate; ce ne sont que transports à l'aspect du Dieu
tout-puissant. C'est le coeur tout seul qui parle ici, un grand coeur
barbare. Coedmon, leur ancien poëte[62], était, dit Bède, un homme plus
ignorant que les autres, et qui ne savait aucune poésie, en sorte que
dans la salle, lorsqu'on lui passait la harpe, il était obligé de se
retirer, ne pouvant chanter comme ses compagnons. Une fois qu'il gardait
l'étable pendant la nuit, il s'endormit; un étranger lui apparut, qui
lui demanda de chanter quelque chose; et les paroles suivantes lui
vinrent dans l'esprit: «À présent, nous louerons--le gardien du royaume
céleste,--et les conseils de son esprit,--le père glorieux des
hommes!--comment, de toute merveille,--l'éternel Seigneur!--il a établi
le commencement.--Il a formé d'abord,--pour les enfants des hommes,--le
ciel comme un toit,--le saint Créateur!--Puis le gardien du genre
humain!--l'éternel Seigneur!--c'est la région du milieu--qu'il fit
ensuite,--c'est la terre pour les hommes, le maître tout-puissant!»
Ayant retenu ce chant à son réveil, il vint à la ville, et on le mena
devant les hommes savants, devant l'abbesse Hilda, qui, l'ayant entendu,
pensèrent qu'il avait reçu un don du ciel, et le firent moine dans
l'abbaye. Là il passait sa vie à écouter les morceaux de l'Écriture,
qu'on lui expliquait en saxon, «les ruminant comme un animal pur, et les
mettant en vers très-doux.» Ainsi naît la vraie poésie; ceux-ci prient
avec toute l'émotion d'une âme neuve; ils adorent, ils sont à genoux;
moins ils savent, plus ils sentent. Quelqu'un a dit que le premier et le
plus sincère des hymnes est ce seul mot ô! Ils n'en disent guère plus
long; ils ne font que répéter coup sur coup quelque mot passionné,
profond, avec une véhémence monotone. «Tu es, dans le ciel,--notre aide
et notre secours--resplendissant de félicité!--Toutes choses se courbent
devant toi!--devant la gloire de ton esprit.--D'une seule voix, elles
appellent le Christ!--Toutes s'écrient:--«Tu es saint, saint,--le roi
des anges du Ciel,--notre Seigneur,--et tes jugements sont--justes et
vastes,--ils règnent éternellement partout--dans la multitude de tes
ouvrages.» On reconnaît là les chants des anciens serviteurs d'Odin,
tonsurés à présent et enveloppés dans une robe de moine; leur poésie est
restée la même; ils pensent à Dieu, comme à Odin, par une suite d'images
courtes, accumulées, passionnées, qui sont comme une file d'éclairs; les
hymnes chrétiennes continuent les hymnes païennes. Un d'entre eux,
Adlhem, s'était établi sur le pont de sa ville, et répétait des odes
guerrières et profanes en même temps que des poésies religieuses, pour
attirer et instruire les hommes de son temps. Il le pouvait sans changer
de ton. Il y a tel chant, un chant de funérailles, où c'est la Mort qui
parle, l'un des derniers composés en saxon, d'un christianisme terrible,
et qui en même temps semble sortir des plus noires profondeurs de
l'Edda. Le mètre, bref, tinte brusquement à coups pressés comme le glas
d'une cloche. Il semble qu'on entende les sourds répons retentissants
qui roulent dans l'église pendant que la pluie fouette les vitraux
ternes, que les nuages déchirés roulent lugubrement dans le ciel, et que
les yeux, fixés sur la face pâle du mort, sentent d'avance l'horreur de
la fosse humide où les vivants vont le jeter[63].
[Footnote 60: V. Jouffroy, _Problème de la destinée humaine_.]
[Footnote 61: Michelet, préface de _la Renaissance_. Didion, _Histoire
de Dieu_.]
[Footnote 62: Vers 680. Voyez _Codex Exoniensis_, publié par Thorpe.]
[Footnote 63: Conybeare's _Illustrations_, 222.]
«Pour toi une maison fut bâtie--avant que tu fusses né.--Pour toi
un moule fut façonné--avant que tu fusses sorti de ta mère;--sa
hauteur n'est point marquée,--ni sa profondeur mesurée;--il ne
sera point fermé,--si long que soit le temps,--jusqu'à ce que je
t'amène--là où tu resteras,--jusqu'à ce que je mesure--toi et les
mottes de la terre.--Ta maison n'est pas à haute charpente.--Elle
n'est pas haute, elle est basse--quand tu es dedans.--L'entrée
est basse.--Les côtés ne sont pas hauts.--Le toit est bâti--tout
près de ta poitrine.--Ainsi tu habiteras--dans la terre
froide,--obscure et noire,--qui pourrit tout.--Sans portes est
cette maison,--et il fait sombre au dedans.--Là, tu es solidement
retenu,--et la mort tient la clef.--Hideuse est cette maison de
terre,--et il est horrible d'habiter dedans.--Là, tu
habiteras,--et les vers avec toi.--Là, tu es déposé,--et tu
quittes tes amis.--Tu n'as pas d'ami--qui veuille venir avec
toi.--Qui jamais s'enquerra--si cette maison t'agrée!--Qui jamais
ouvrira--pour toi la porte,--et te cherchera!--Car bientôt tu
deviens hideux,--et odieux à regarder.»
Jérémie Taylor a-t-il trouvé une peinture plus lugubre? Les deux
poésies religieuses, la chrétienne et la païenne, sont si voisines,
qu'elles peuvent fondre ensemble leurs disparates, leurs images et leurs
légendes. Dans l'histoire de Beowulf, toute païenne, Dieu apparaît comme
un Odin plus puissant et plus calme, et ne diffère de l'autre que comme
un Bretwalda sédentaire diffère d'un chef de bandits aventurier et
héros. Les monstres scandinaves, les Iotes ennemis des Ases ne se sont
point évanouis; seulement ils descendent de Caïn, et des géants noyés
par le déluge[64]; l'enfer nouveau est presque le Nastrond antique,
«mortellement glacé, plein d'aigles sanglants et de serpents pâles;» et
le formidable jour du jugement dernier, où tout croulera en poussière
pour faire place à un monde plus pur, ressemble à la destruction finale
de l'Edda, à «ce crépuscule des dieux,» qui s'achèvera par une
renaissance victorieuse, et par une joie éternelle «sous un soleil plus
beau.»
[Footnote 64: Kemble, t. I, liv. I, XII. Dans ce chapitre il a rassemblé
une foule de traits qui marquent la persistance de l'ancienne
mythologie.]
Par cette conformité naturelle, ils se sont trouvés capables de faire
des poëmes religieux qui sont de véritables poëmes; on n'est puissant
dans les oeuvres de l'esprit que par la sincérité du sentiment personnel
et original. S'ils peuvent conter des tragédies bibliques, c'est qu'ils
ont l'âme tragique et à demi biblique. Ils mettent dans leurs vers,
comme les vieux prophètes d'Israël, leur véhémence farouche, leurs
haines meurtrières, leur fanatisme, et tous les frémissements de leur
chair et de leur sang. Un d'entre eux, dont le poëme est mutilé, a conté
l'histoire de Judith; avec quel souffle, on va le voir; il n'y a qu'un
barbare pour montrer en traits si forts l'orgie, le tumulte, le meurtre,
la vengeance et le combat:
«Alors and Holopherne--fut échauffé par le vin.--Dans les salles
de ses convives,--il poussa des éclats de rire et des cris,--il
hurla et rugit,--de sorte que les enfants des hommes--purent
entendre de loin--quelle clameur, quelle tempête de
cris--poussait le chef terrible,--excité et enflammé par le
vin.--Les coupes profondes--furent souvent portées--derrière les
bancs.--De sorte que l'homme pervers,--le farouche distributeur
de richesses,--lui et ses hommes,--pendant tout le
jour--s'enivrèrent de vin,--jusqu'à ce qu'ils fussent
tombés,--gisants et soûlés;--toute sa noblesse,--comme s'ils
étaient morts.»
La nuit venue, il commande que l'on conduise dans sa tente «la vierge
illustre, la jeune fille brillante comme une fée;» puis, étant allé la
retrouver, il s'affaisse ivre au milieu de son lit. Le moment était venu
pour «la fille du Créateur, pour la sainte femme.»
«Elle saisit le païen--fortement par la chevelure,--elle le tira
par les membres--vers elle ignominieusement.--Et l'homme
malfaisant,--odieux,--fut livré à sa volonté.--La femme aux
cheveux tressés--frappa le détestable ennemi--avec l'épée
rouge--jusqu'à ce qu'elle eût tranché à demi son cou.--De sorte
qu'il était gisant,--évanoui et blessé à mort.--Il n'était pas
encore mort, ni tout à fait sans vie.--Elle frappa alors
violemment,--la femme glorieuse en force!--une seconde fois,--le
chien païen,--jusqu'à ce que sa tête--eût roulé sur le
sol.--L'ignoble carcasse gisait sans vie;--son âme alla tomber
sous l'abîme,--et là fut plongée au fond,--attachée avec du
soufre,--blessée éternellement par les vers.--Enchaîné dans les
tourments,--durement emprisonné, il brûle dans l'enfer.--Après sa
vie,--englouti dans les ténèbres,--il ne peut plus espérer--qu'il
s'échappera de cette maison des vers.--Mais il restera
là,--toujours et toujours,--sans fin, dorénavant--dans cette
caverne--vide des joies de l'espoir.»
Quelqu'un a-t-il entendu un plus âpre accent de haine satisfaite? Quand
Clovis eut écouté la Passion, il s'écria: «Que n'étais-je là avec mes
Francs!» Pareillement ici le vieil instinct guerrier s'enflammait au
contact des guerres hébraïques. Sitôt que Judith est rentrée,
«Les hommes sous leurs casques--sortent de la sainte cité--dès
l'aurore.--Ils font gronder les boucliers.--Ils rugissent
bruyamment.--À ce cri se réjouissent--dans les bois le loup
maigre--et le corbeau décharné,--l'oiseau avide de carnage;--tous
les deux accourent de l'Ouest,--parce que les fils des hommes
ont--pensé à leur préparer--leur soûlée de cadavres.--Et vers eux
volent dans leurs sentiers--le rapide dévorateur, l'aigle--aux
plumes grises;--le milan de son bec recourbé--chante la chanson
d'Hilda.--Les nobles guerriers s'avancèrent,--les hommes aux
cottes de mailles, vers la bataille,--armés de boucliers,--les
bannières gonflées....--Promptement ils firent voler--des pluies
de flèches,--serpents d'Hilda,--de leurs arcs de corne.--Il y
avait dans la plaine--une tempête de lances.--Furieusement se
déchaînaient--les ravageurs de la bataille.--Ils envoyaient leurs
dards--dans la foule des chefs....--Eux qui auparavant avaient
enduré--les reproches des étrangers,--les insultes des
païens,--leur payèrent à ce jeu des épées--tout ce qu'ils avaient
souffert.»
Entre tous ces poëtes inconnus[65], il y en a un dont on sait le nom,
Coedmon, peut-être l'ancien Coedmon, l'inventeur du premier hymne, en
tout cas semblable à l'autre, et qui, repensant la Bible avec la vigueur
et l'exaltation barbare, a montré la grandeur et la fureur du sentiment
avec lequel les hommes de ce temps entraient dans leur nouvelle
religion. Lui aussi, il chante quand il parle; quand il nomme l'Arche,
c'est par une profusion de noms poétiques, «la maison flottante, la plus
grande des chambres flottantes, la forteresse de bois, le toit mouvant,
la caverne, le grand coffre de mer,» et dix autres. Chaque fois qu'il y
pense, il la voit intérieurement, comme une rapide apparition lumineuse,
et chaque fois sous une face nouvelle, tantôt ondulant sur les vagues
limoneuses entre deux bandes «d'écume,» tantôt allongeant sur l'eau son
ombre énorme, noire, haute comme celle «d'un château, «tantôt enfermant
dans ses «flancs caverneux» le fourmillement infini des animaux
entassés. Comme les autres, il combat de coeur avec Dieu; il triomphe,
en guerrier, de la destruction et de la victoire; et quand il conte la
mort de Pharaon, il balbutie ivre de colère, les regards troubles, parce
que le sang lui monte aux yeux.» Le peuple fut épouvanté,--le flot
terrible arriva sur eux.--Le vent frémissant--faisait un hurlement de
mort...--La mer vomissait du sang--il y avait une lamentation sur les
eaux...--L'obscurité de l'abîme commençait.--Les Égyptiens--s'étaient
retournés.--Ils fuyaient effrayés!--Ils sentirent la crainte jusqu'au
fond de leur coeur.--L'armée aurait bien voulu--rentrer dans son
pays.--Leur orgueil était abattu.--Une seconde fois le terrible
roulement des flots--vint les saisir.--Il n'y avait pas un d'eux qui pût
revenir,--pas un des guerriers qui pût rentrer dans sa maison.--La
Destinée, au milieu de leur course,--par derrière, les avait
enfermés.--Là où tout à l'heure la voie était ouverte,--roulait la mer
furieuse.--L'armée fut engloutie.--Les flots s'enflaient.--La tempête
montait--bien haut dans le ciel.--L'armée se lamentait.--Ils criaient, ô
douleur!--jusqu'à la nue ténébreuse,--d'une voix défaillante.--Avec un
frémissement affreux,--la fureur de l'Océan se déchaînait,--réveillée de
son sommeil.--Les terreurs se levaient,--et les cadavres roulaient.»
[Footnote 65: Grein, _Bibliothek der Angelsæchsischen poesie_.]
Le cantique de l'Exode est-il plus saccadé, plus véhément et plus
sauvage? Ces hommes peuvent parler de la création comme la Bible,
puisqu'ils parlent de la destruction comme la Bible. Ils n'ont qu'à
descendre dans leur fond intime ils y trouveront une émotion assez forte
pour tendre leur âme jusqu'au niveau du Tout-Puissant. Cette émotion
était déjà dans leurs légendes païennes, et Coedmon, pour raconter
l'origine des choses, n'a besoin que de trouver les anciens rêves, tels
qu'ils se sont fixés dans les prophéties de l'Edda.
«Il n'y avait encore--rien qui fût,--sauf l'obscurité,--comme
d'une caverne;--mais le vaste abîme--s'ouvrait profond et
obscur,--étranger à son Seigneur,--sans forme encore et sans
usage.--Sur lui le roi sévère--tourna les yeux,--et contempla le
gouffre triste.--Il vit les noirs nuages--se presser sans
repos,--noirs, sous le ciel--sombre et désert.--Il fit d'abord,
l'éternel Seigneur!--le Père de toutes les créatures!--la terre
et le firmament.--Il mit en haut le firmament,--et cette vaste
étendue de la terre, il l'établit--par sa force redoutable,--le
tout-puissant Roi!...--La terre n'était pas encore--verte de
gazon;--mais l'Océan,--noir d'une obscurité éternelle,--au loin
et au large--couvrait les chemins déserts[66].»
[Footnote 66: M. Kemble, 1, 407, a montré que l'analogie subsiste jusque
dans les images de ce chant et du morceau correspondant de l'Edda.]
Ainsi parlera plus tard Milton, héritier des voyants hébreux, dernier
des voyants scandinaves, mais muni, pour développer sa pensée, de toutes
les ressources de l'éducation et de la civilisation latines. Et
néanmoins il n'ajoutera rien au sentiment primitif. On n'acquiert point
l'instinct religieux; on l'a dans le sang et on en hérite; il est ainsi
des autres, en premier lieu de l'orgueil, de l'indomptable énergie qui a
conscience d'elle-même, qui révolte l'homme contre toute domination, et
l'affermit contre toute douleur. Le Satan de Milton est déjà dans celui
de Coedmon, comme un tableau dans une esquisse; c'est que tous les deux
ont leur modèle dans la race; et Coedmon a trouvé ses originaux dans les
guerriers du Nord, comme Milton dans les puritains.
«Pourquoi implorerais-je--sa faveur--ou m'inclinerais-je devant
lui--avec quelque obéissance?--Je puis être--un Dieu, comme
lui.--Debout avec moi!--forts compagnons,--qui ne me tromperez
pas dans cette lutte!--Guerriers au coeur hardi,--qui m'avez
choisi--pour votre chef!--Illustres soldats!--Avec de tels
guerriers, en vérité!--on peut choisir un parti;--avec de tels
combattants,--on peut saisir un poste.--Ils sont mes amis
zélés,--fidèles dans l'effusion de leur coeur.--Je puis, comme
leur chef,--gouverner dans ce royaume,--je n'ai pas besoin de
flatter personne,--je ne resterai plus dorénavant--son sujet!»
Il est vaincu; sera-t-il plié? Il est précipité «dans la cité d'exil,
dans le séjour des gémissements et des haines âpres, dans la nuit
éternelle, hideuse, traversée de fumée et de flammes rouges;» va-t-il se
repentir? Il s'étonne d'abord, il se désespère; mais c'est le désespoir
d'un héros:
«Est-ce là le lieu étroit[67]--où mon maître m'enferme?--Bien
différent, en effet, des autres--que nous connaissions--là-haut
dans le royaume du ciel!--Oh! si j'avais--le libre pouvoir de mes
mains,--et si je pouvais, pour un temps,--sortir!--seulement pour
un hiver,--moi et mon armée!--Mais des liens de
fer--m'entourent,--des noeuds de chaînes me tiennent abattu.--Je
suis sans royaume!--Les entraves de l'enfer--me serrent si
étroitement!--m'enlacent si durement.--Ici sont de larges
flammes,--au-dessus et au-dessous;--je n'ai jamais vu--de
campagne plus hideuse.--Ce feu ne languit jamais;--sa chaleur
monte par-dessus l'enfer.--Les anneaux qui m'entourent,--les
menottes qui mordent ma chair--m'empêchent d'avancer,--m'ont
barré mon chemin;--mes pieds sont liés,--mes mains
emprisonnées.--Voilà où Dieu m'a confiné.»
[Footnote 67: Ce début est dans Milton. On pense que, par l'érudit
Junius, il a pu avoir quelque connaissance de ce poëme.]
Puisqu'il n'y a rien à faire contre lui, c'est à sa nouvelle créature, à
l'homme, qu'il faut s'en prendre; à qui a tout perdu, la vengeance
reste; et si le vaincu peut l'avoir, il se trouvera heureux, «il
reposera doucement, même sous les chaînes» dont il est chargé.