Ils viennent s'établir en Angleterre, et si désordonnée que soit la
société qui les assemble, elle est fondée, comme en Germanie, sur des
sentiments généreux. La guerre est à chaque porte, je le sais, mais les
vertus guerrières sont derrière chaque porte; le courage d'abord, et
aussi la fidélité. Sous la brute il y a l'homme libre et aussi l'homme
de coeur. Il n'y a point d'homme parmi eux qui, à ses propres
risques[44], ne puisse faire des ligues, aller combattre au dehors,
tenter les entreprises. Il n'y a pas de groupe d'hommes libres parmi eux
qui, dans leur Witanagemot, ne renouvelle incessamment ses alliances
avec autrui. Chaque parenté, dans sa marche, forme une ligue dont tous
les membres, «frères de l'épée,» se défendent l'un l'autre, et réclament
l'un pour l'autre, aux dépens de leur sang, le prix du sang. Chaque chef
dans sa salle compte qu'il a des amis, non des mercenaires, dans les
fidèles qui boivent sa bière, et qui ayant reçu de lui, en marque
d'estime et de confiance, des bracelets, des épées et des armures, se
jetteront entre lui et les blessures le jour du combat[45].
L'indépendance et l'audace bouillonnent dans ce jeune monde avec des
violences et des excès; mais en elles-mêmes ce sont des choses nobles,
et les sentiments qui les disciplinent, je veux dire le dévouement
affectueux et le respect de la foi donnée, ne le sont pas moins. Ils
apparaissent dans les lois, ils éclatent dans la poésie. C'est la
grandeur du coeur ici qui fournit à l'imagination sa matière. Les
personnages ne sont point égoïstes et rusés comme ceux d'Homère. Ce sont
de braves coeurs, simples[46] et forts, «fidèles à leurs parents, à leur
seigneur dans le jeu des épées, fermes et solides envers ennemis et
amis,» prodigues de courage et disposés au sacrifice. «Tout vieux que je
suis, dit l'un d'eux, je ne bougerai pas d'ici. Je pense à mourir au
côté de mon seigneur, près de cet homme que j'ai tant aimé.... Il tint
sa parole, la parole qu'il avait donnée à son chef, au distributeur des
trésors, lui promettant qu'ils reviendraient ensemble à la ville, sains
et saufs dans leurs maisons, ou que tous les deux ils tomberaient dans
l'armée, à l'endroit du carnage, expirant de leurs blessures. Il gisait
comme un fidèle serviteur auprès de son seigneur.» Quoique maladroits à
parler, leurs vieux poëtes trouvent des mots touchants quand il s'agit
de peindre ces amitiés viriles. On est ému quand on les entend conter
comment le vieux «roi embrassa le meilleur des thanes, et lui mit ses
bras autour du col...,» comment «les larmes coulaient sur les joues du
chef à tête grise.... Le vaillant homme lui était si cher!--Il ne
pouvait point arrêter le flot qui montait de sa poitrine. Dans son
coeur, profondément dans les liens de sa pensée, il soupirait
secrètement après ce cher homme!» Si peu nombreux que soient les chants
qui nous restent, ils reviennent sur ce sujet: l'homme exilé pense en
rêve à son seigneur[47]; «il lui semble dans son esprit--qu'il le baise
et l'embrasse,--et qu'il pose sur ses genoux--ses mains et sa
tête,--comme jadis parfois,--dans les anciens jours,--lorsqu'il
jouissait de ses dons.--Alors il se réveille,--le mortel sans amis.--Il
voit devant lui--les routes désertes,--les oiseaux de la mer qui se
baignent,--étendant leurs ailes,--le givre et la neige qui descendent,
mêlés de grêle.--Alors sont plus pesantes--les blessures de son
coeur.»--«Bien souvent, dit un autre, nous étions convenus tous
deux--que rien ne nous séparerait,--sauf la mort seule.--Maintenant ceci
est changé,--et notre amitié est--comme si elle n'avait jamais été.--Il
faut que j'habite ici--bien loin de mon ami bien-aimé,--que j'endure des
inimitiés.--On me contraint à demeurer--sous les feuillages de la
forêt,--sous le chêne, dans cette caverne souterraine.--Froide est cette
maison de terre.--J'en suis tout lassé.--Obscurs sont les vallons--et
hautes les collines,--triste enceinte de rameaux--couverte de
ronces,--séjour sans joie....--Mes amis sont dans la terre.--Ceux que
j'aimais dans leur, vie,--le tombeau les garde.--Et moi ici avant
l'aube,--je marche seul--sous le chêne,--parmi ces caves
souterraines....--Bien souvent ici le départ de mon seigneur--m'a
accablé d'une lourde peine.» Parmi les moeurs périlleuses et le
perpétuel recours aux armes, il n'y a pas ici de sentiment plus vif que
l'amitié, ni de vertu plus efficace que la loyauté.
[Footnote 44: Voyez la vie de Sweyn, d'Hereward, etc., même au temps de
la conquête.]
[Footnote 45: Beowulf, _passim_. Death of Byrhtnoth.]
[Footnote 46: «Gens nec callida, nec astuta.» Tacite.]
[Footnote 47: The Wanderer, the Exile's song. Codex Exoniensis, publié
par Thorpe.]
Ainsi appuyée sur l'affection puissante et sur la foi gardée, toute
société est saine. Le mariage l'est comme l'État. On voit la femme
apparaître mêlée aux hommes, dans les festins, sérieuse et
respectée[48]. Elle parle et on l'écoute; on n'a pas besoin de la cacher
ni de l'asservir pour la contenir ou la préserver. Elle est une personne
et non une chose. La loi exige son consentement pour le mariage,
l'entoure des garanties et la pourvoit de protections. Elle peut
hériter, posséder, léguer, paraître dans les cours de justice, dans les
assemblées du comté, dans la grande assemblée des sages. Plusieurs fois
le nom de la reine, le nom de plusieurs autres dames est inscrit dans
les actes de Witanagemot. Comme l'homme et à côté de l'homme, la loi et
les moeurs la maintiennent debout. Comme l'homme et à côté de l'homme,
c'est le coeur qui l'attache. Il y a dans Alfred[49] un portrait de
l'épouse qui, pour la pureté et l'élévation, égale tout ce qu'ont pu
inventer nos délicatesses modernes: «Ta femme vit maintenant pour toi,
pour toi seul. À cause de cela, elle n'aime rien, excepté toi. Elle a
assez de toutes les sortes de biens dans cette vie présente, mais elle
les a dédaignés tous à cause de toi seul. Elle les a tous laissés là
parce qu'elle ne t'a pas avec eux. Ton absence lui fait croire que tout
ce qu'elle possède n'est rien. Ainsi, pour l'amour de toi, elle se
consume et elle est bien près d'être morte de larmes et de chagrin.»
Déjà, dans les légendes de l'Edda, on a vu Sigrun au tombeau d'Helgi,
«avec autant de joie que les voraces éperviers d'Odin lorsqu'ils savent
que les proies tièdes du carnage leur sont préparées,» vouloir dormir
encore dans les bras du mort et mourir à la fin sur son sépulcre. Rien
de semblable ici à l'amour tel qu'on le voit dans les poésies primitives
de la France, de la Provence, de l'Espagne et de la Grèce. Toute gaieté,
tout agrément lui manque; en dehors du mariage, il n'est qu'un appétit
farouche, une secousse de l'instinct bestial. Nulle part il n'apparaît
avec son charme et son sourire; nulle chanson d'amour dans cette vieille
poésie. C'est que l'amour n'y est point un amusement et une volupté,
mais un engagement et un dévouement. Tout y est grave, et même sombre,
dans les associations civiles, comme dans la société conjugale. Comme en
Germanie, parmi les tristesses du tempérament mélancolique et les
rudesses de la vie barbare, on ne voit dominer et agir que les plus
tragiques facultés de l'homme, la profonde puissance d'aimer et la
grande puissance de vouloir.
[Footnote 48: Beowulf, 48. Turner, III, 08. _Pictorial history_, I,
340.]
[Footnote 49: Alfred emprunte ce portrait à Boëce, mais le refait
presque entier.]
C'est pour cela que le héros, ici comme en Germanie, est véritablement
héroïque. Parlons-en à loisir; il nous reste un de leurs poëmes presque
entier, celui de Beowulf. Voici les récits que les thanes, assis sur
leurs escabeaux, à la clarté des torches, écoutaient en buvant la bière
de leur prince: l'on y voit leurs moeurs, leurs sentiments, comme les
sentiments et les moeurs des Grecs dans l'Iliade et l'Odyssée d'Homère.
C'est un héros que ce Beowulf, et un chevalier avant la chevalerie,
comme les conducteurs des bandes germaines sont des chefs féodaux avant
l'établissement féodal[50]. Il a «ramé sur la mer, son épée nue serrée
dans la main, parmi les vagues sauvages et les tempêtes glacées, pendant
que la fureur de l'hiver bouillonnait sur les vagues de l'abîme; les
monstres de la mer, les ennemis bigarrés le tiraient au fond, le
tenaient serré dans leur griffe hideuse. Mais il a atteint les
misérables avec sa pointe, avec sa hache de guerre. La grande bête de
l'Océan a reçu par sa main l'assaut de la guerre, et il a tué neuf
nicors[51].» Maintenant le voilà qui vient à travers les flots pour
secourir le vieux roi Hrothgar, qui est assis affligé dans «la grande
salle à hydromel, haute et recourbée,» avec ses thanes. Car «un hideux
étranger, un démon habitant des marais,» Grendel, est entré la nuit dans
sa salle, a saisi trente nobles qui dormaient, et s'en est retourné dans
sa bauge avec leurs cadavres; depuis douze ans, «l'ogre des repaires,»
la bestiale et vorace créature, le parent des Orques et des Iotes,
dévore les hommes et «vide les meilleures maisons. Beowulf, le grand
guerrier, s'offre pour le combattre seul, corps à corps, vie pour vie,
sans épée ni cotte de mailles, «car la peau du maudit ne s'inquiète pas
des armes,» demandant seulement que si la mort le prend, on emporte son
corps sanglant, on l'enterre, on marque «sa demeure humide[52],» et
qu'on renvoie à son chef Hygelac «la meilleure de ses chemises d'acier.»
[Footnote 50: Kemble pense que le fond de ce poëme est très-ancien,
peut-être contemporain de l'invasion des Angles et des Saxons, mais que
la rédaction actuelle est postérieure au septième siècle. _Kemble's
Beowulf_, texte et traduction. Les personnages sont danois.]
[Footnote 51: Monstres de l'eau.]
[Footnote 52: Fen-dwelling.]
Il s'est couché dans la salle, «confiant dans sa force hautaine,»
et quand les brouillards de la nuit se sont levés, voici venir
Grendel, qui arrache avec ses mains la porte, et saisissant un
guerrier, «le déchire à l'improviste, mord son corps, boit le sang
de ses veines, l'avale par morceaux coup sur coup.» Mais Beowulf
à son tour l'a saisi, «se levant sur son coude.» «La salle royale
tonnait.--La bière était répandue....--Ils étaient tous deux de
furieux,--d'âpres et forts combattants.--La maison résonnait.--Alors
ce fut une grande merveille--que la salle à boire--pût résister
aux deux taureaux de la guerre,--et qu'il ne croulât point à
terre--le beau palais. Le bruit s'éleva--encore une fois.--Pour
les Danois du Nord,--ce fut une terreur affreuse--pour tous ceux
qui du mur--entendirent ce hurlement,--entendirent l'ennemi de
Dieu--chanter son chant lugubre,--son chant de défaite--et se lamenter
de sa blessure....--L'infâme maudit--subissait la blessure mortelle.--Il
y avait à son épaule--une grande plaie visible.--Les muscles avaient
été arrachés,--les jointures des os avaient craqué.--La victoire dans
la bataille--était pour Beowulf.--Grendel était contraint--de fuir,
atteint à mort,--dans son refuge des marais,--de chercher sa lugubre
demeure.--Il savait bien--que la fin de sa vie--était venue,--que le
nombre de ses jours était rempli.» Car il avait laissé par terre sa
main, son bras et son épaule, et dans le lac des Nicors, où il s'était
renfoncé, «la vague enflée de sang bouillonnait, la source impure des
vagues était bouleversée toute chaude de poison, la teinte de l'eau
était souillée par la mort, des caillots de sang venaient avec les
bouillons à la surface.» Restait un monstre femelle, sa mère, «qui
habitait comme lui les froids courants, et la terreur des eaux,» qui
vint la nuit, et qui parmi les épées nues, arracha et dévora encore un
homme, OEschere, le meilleur ami du roi. Une lamentation s'éleva dans
le palais, et Beowulf s'offrit encore. Ils allèrent vers la bauge,
dans un endroit désert, refuge des loups, près des promontoires où le
vent souffle, où «un torrent des montagnes se précipitant sous
l'obscurité des collines, faisait un flux sous la terre.» «Les bois se
tenant par leurs racines avançaient leur ombre au-dessus de l'eau. La
nuit, on y pouvait voir une merveille, du feu sur les vagues;» le
cerf, lassé par les chiens, «aurait plutôt laissé son âme sur le bord»
que d'y plonger pour y cacher sa tête. D'étranges dragons, des
serpents y nageaient, et de temps en temps «le cor y sonnait un chant
de mort, un chant terrible.» Beowulf se lança dans la vague, il
descendit, à travers les monstres qui choquaient sa cotte de mailles,
jusqu'à l'ogresse, jusqu'à «la détestable homicide,» qui, l'empoignant
dans ses griffes, l'emporta vers son repaire. Un pâle rayon y luisait,
et là, il vit en face «la louve de l'abîme,--la puissante femme de la
mer.--Il donna l'assaut de la guerre--avec sa lame de bataille.--Il
n'arrêta point l'essor de l'épée, en sorte que, sur sa tête,--le
glaive chanta bien haut--une âpre chanson de guerre.» Mais voyant que
ni le tranchant ni la pointe n'entamaient la chair, il la tordit de
ses bras et l'abattit par terre, pendant qu'elle, «de son couteau
large au tranchant brun,» essayait de percer la chemise d'acier qui le
couvrait. Ils roulèrent ainsi jusqu'à ce que Beowulf aperçut près de
lui, parmi les armes, une lame fortunée dans la victoire,--une vieille
épée gigantesque,--fidèle de tranchant,--bonne et prête à
servir,--ouvrage des géants.--Il la saisit par la poignée,--le
guerrier des Scyldings;--violent et terrible, tournoyait le
glaive.--Désespérant de sa vie,--il frappa furieusement;--il
l'atteignit rudement--à l'endroit du col;--il brisa les anneaux de
l'échine,--la lame pénétra à travers toute la chair maudite.--Elle
s'affaissa sur le sol,--l'épée était sanglante.--L'homme se réjouit
dans son oeuvre.--La lumière entra.--Il y avait une clarté dans la
salle, comme lorsque du ciel,--luit doucement--la lampe du firmament.»
Alors il vit Grendel mort dans un coin de la salle, et quatre de ses
compagnons, ayant soulevé avec peine la tête monstrueuse, la
portèrent par les cheveux jusqu'à la maison du roi.
C'est là sa première oeuvre, et le reste de sa vie est pareil: lorsqu'il
eut régné cinquante ans dans sa terre, un dragon dont on avait dérobé le
trésor sortit de la colline et vint brûler les hommes et les maisons de
l'île «avec des vagues de feu.» Alors le refuge des comtes--commanda
qu'on lui fît--«un bouclier bigarré--tout de fer,» sachant bien qu'un
bouclier en bois de tilleul ne suffirait pas contre la flamme. «Le
prince des anneaux--était trop fier--pour chercher la grande bête
volante--avec une troupe,--avec beaucoup d'hommes.--Il ne craignait pas
pour lui-même cette bataille.--Il ne faisait point cas--de l'inimitié du
ver,--de son labeur, ni de sa valeur.» Et cependant il était triste et
allait contre sa volonté, car «sa destinée était proche.» Il vit une
caverne, «un enfoncement sous la terre--près de la vague de
l'Océan,--près du clapotement de l'eau,--qui au dedans était
pleine--d'ornements en relief et de bracelets.--Il s'assit sur le
promontoire,--le roi rude à la guerre,--et dit adieu--aux compagnons de
son foyer;» car, quoique vieux, il voulait s'exposer pour eux, «être le
gardien de son peuple.» Il cria, et le dragon vint jetant du feu; la
lame ne mordit point sur son corps, et le roi fut enveloppé dans la
flamme. Ses camarades s'étaient enfuis dans le bois, sauf un, Wiglaf,
qui accourut à travers la fumée, «sachant bien que ce n'était pas la
vieille coutume d'abandonner son parent, son prince, de le laisser
souffrir l'angoisse, de le laisser tomber dans la bataille.» «Le ver
devient furieux,--l'ignoble étranger perfide,--tout bigarré de vagues de
feu....--Brûlant et féroce dans la guerre,--il accrocha tout le col du
roi--avec ses griffes empoisonnées.--Il s'ensanglanta--du sang de la
vie.--Le sang bouillonnait en vagues.» Eux, de leurs épées, ils le
fendirent par le milieu. Cependant la blessure du roi devint chaude et
s'enfla, il connut que le poison était en lui, et s'assit près du mur,
sur une pierre «regardant l'ouvrage des géants,--comment avec ses arches
de pierre--l'éternelle caverne--se tenait au dedans--ferme sur des
piliers.» Puis il dit: «J'ai tenu en ma garde ce peuple--cinquante
hivers. Il n'y avait pas un roi--de tous mes voisins--qui osât me
rencontrer--avec des hommes de guerre,--m'attaquer avec la peur.--J'ai
bien tenu ma terre.--Je n'ai point cherché des embûches de traître;--je
n'ai point juré--injustement beaucoup de serments.--À cause de tout
cela, je puis,--quoique malade de mortelles blessures,--avoir de la
joie....--Maintenant, va tout de suite--voir le trésor--sous la pierre
grise, cher Wiglaf.... Ce monceau de trésors,--je l'ai acheté,--vieux
que je suis, par ma mort.--Il pourra servir--dans les besoins de mon
peuple....--Je me réjouis d'avoir pu,--avant de mourir, acquérir un tel
trésor--pour mon peuple....--À présent, je n'ai plus besoin de demeurer
ici plus longtemps.»
C'est ici la générosité entière et véritable, non pas exagérée et
factice, comme elle le sera plus tard, dans l'imagination romanesque
des clercs bavards, arrangeurs d'aventures. La fiction n'est pas ici
bien éloignée des choses, et l'on sent l'homme palpiter sous le héros.
Toute grossière que soit leur poésie, celui-ci y est grand; c'est qu'il
l'est simplement et par ses oeuvres. Il a été fidèle à son prince, puis
à son peuple; il a été de lui-même, dans une terre étrangère, s'exposer
pour délivrer les hommes; il s'oublie en mourant pour penser que sa mort
profite à autrui. «Chacun de nous, dit-il quelque part, doit arriver à
la fin de cette vie mortelle. Ainsi que chacun fasse justice, s'il le
peut, avant sa mort.» Regardez à côté de lui ces monstres qu'il détruit,
derniers souvenirs des anciennes guerres contre les races inférieures et
de la religion primitive, considérez cette vie dangereuse, ces nuits
passées sur les vagues, ces efforts de l'homme aux prises avec la nature
brute, cette poitrine invaincue qui froisse contre soi les poitrines
bestiales, et ces muscles colossaux qui, en se tendant, arrachent aux
monstres un pan de chair; vous verrez, dans le nuage de la légende et
sous la lumière de la poésie, reparaître les vaillants hommes qui, à
travers les folies de la guerre et les fougues du tempérament,
commençaient à asseoir un peuple et à fonder un État.
V
Un poëme presque entier, deux ou trois débris de poëmes, voilà tout ce
qui subsiste de cette poésie laïque en Angleterre. Le reste du courant
païen, germain et barbare, a été arrêté ou recouvert, d'abord par
l'entrée de la religion chrétienne, ensuite par la conquête des Français
de Normandie. Mais ce qui a subsisté suffit et au delà pour montrer
l'étrange et puissant génie poétique qui est dans la race, et pour faire
voir d'avance la fleur dans le bourgeon.
Si jamais il y eut quelque part un profond et sérieux sentiment
poétique, c'est ici. Ils ne parlent pas, ils chantent, ou plutôt ils
crient. Chacun de leurs petits vers est une acclamation, et sort comme
un grondement; leurs puissantes poitrines se soulèvent avec un
frémissement de colère ou d'enthousiasme, et une phrase, un mot obscur,
véhément, malgré eux, tout d'un coup, leur vient aux lèvres. Nul art,
nul talent naturel pour décrire une à une et avec ordre les diverses
parties d'un événement ou d'un objet. Les cinquante rayons de lumière
que chaque chose envoie tour à tour dans un esprit régulier et mesuré
arrivent dans celui-ci à la fois, en une seule masse ardente et confuse,
pour le bouleverser par leur saccade et leur afflux. Écoutez ces chants
de guerre, véritables chants, heurtés, violents, tels qu'ils convenaient
à ces voix terribles: encore aujourd'hui, à cette distance, séparés de
nous par les moeurs, la langue, et dix siècles, on les entend:
«L'armée sort[53].--Les oiseaux chantent.--La cigale bruit.--La poutre
de la guerre[54] résonne,--la lance choque le bouclier.--Alors brille la
lune--errante sous les nuages;--alors se lèvent les oeuvres de
vengeance,--que la colère de ce peuple--doit accomplir....--Alors on
entendit dans la cour--le tumulte de la mêlée meurtrière.--Ils
saisissaient de leurs mains--le bois concave du bouclier.--Ils fendirent
les os du crâne.--Les toits de la citadelle retentirent,--jusqu'à ce que
dans la bataille--tomba Garulf,--le premier de tous les hommes--qui
habitent la terre,--Garulf, le fils de Guthlaf.--Autour de lui beaucoup
de braves--gisaient mourants.--Le corbeau tournoyait--noir et sombre
comme la feuille de saule.--Il y avait un flamboiement de
glaives,--comme si tout Finsburg--eût été en feu.--Jamais je n'ai
entendu conter--bataille dans la guerre plus belle à voir.»
[Footnote 53: Conybeare's illustrations of anglo-saxon poetry. Bataille
de Finsburg.--La collection complète des poésies anglo-saxonnes a été
publiée par M. Grein.]
[Footnote 54: La lance, l'épée.]
«Ici le roi Athelstan[55],--le seigneur des comtes,--qui donne des
bracelets aux nobles,--et son frère aussi--Edmond l'Étheling,--noble
d'ancienne race,--ont tué dans la bataille,--avec les tranchants des
épées,--à Brunanburh.--Ils ont fendu le mur des boucliers,--ils ont
haché les nobles bannières,--avec les coups de leurs marteaux,--les
enfants d'Edward!... Ils ont abattu dans la poursuite--la nation des
Scots,--et les hommes de vaisseaux,--parmi le tumulte de la mêlée,--et
la sueur des combattants.--Cependant le soleil là-haut,--la grande
étoile,--le brillant luminaire de Dieu,--de Dieu le seigneur éternel,--à
l'heure du matin,--a passé par-dessus la terre,--tant qu'enfin la noble
créature--s'est précipitée vers son coucher.--Là gisaient les soldats
par multitudes,--abattus par les dards;--les hommes du Nord, frappés
par-dessus leurs boucliers,--et aussi les Scots--las de la rouge
bataille....--Athelstan a laissé derrière lui--les oiseaux criards de la
guerre,--le corbeau qui se repaîtra des morts,--le milan funèbre,--le
corbeau noir--au bec crochu,--et le crapeau rauque,--et l'aigle qui
bientôt--fera festin de la chair blanche--et le faucon vorace qui aime
les batailles,--et la bête grise,--le loup du bois.»
[Footnote 55: Turner, III, 280. Chant sur la bataille de Brunanburh.]
Tout est image ici. Les événements n'apparaissent pas nus dans ces
cerveaux passionnés, sous la sèche étiquette d'un mot exact; chacun
d'eux y entre avec son cortége de sons, de formes et de couleurs; c'est
presque une vision qu'il y suscite, une vision complète, avec toutes les
émotions qui l'accompagnent, avec la joie, la fureur, l'exaltation qui
la soutiennent. Dans leur langue, les flèches «sont les serpents de
Héla, élancés des arcs de corne,» les navires sont «les grands chevaux
de la mer,» la mer est la coupe des vagues, «le casque est «le château
de la tête;» il leur faut un langage extraordinaire pour exprimer la
violence de leurs sensations, tellement que lorsque avec le temps, en
Islande où l'on a poussé à bout cette poésie, l'inspiration primitive
s'alanguit et l'art remplace la nature, les Skaldes se trouvent guindés
jusqu'au jargon le plus contourné et le plus obscur. Mais quelle que
soit l'image, ici comme en Islande, elle est trop faible, si elle est
unique. Les poëtes n'ont point satisfait à leur trouble intérieur, s'ils
ne l'ont épanché que par un seul mot. Coup sur coup, ils reviennent sur
leur idée, et la répètent: «Le soleil là-haut! La grande étoile! Le
brillant luminaire de Dieu! La noble créature!» Quatre fois de suite ils
l'imaginent et toujours sous un aspect nouveau. Toutes ses faces se sont
levées en un instant devant les yeux du barbare, et chaque mot a été
comme un accès de la demi-hallucination qui l'obsédait. On juge bien
que, dans un tel état, l'ordre régulier des mots et des idées est à
chaque pas brisé. La suite des pensées dans le visionnaire n'est pas la
même que dans le raisonneur tranquille. Une couleur en attire une autre,
d'un son il passe à un autre son; son imagination est une enfilade de
tableaux qui se suivent sans s'expliquer. Chez lui, la phrase se
retourne et se renverse, il crie le mot vivant qui lui vient, au moment
où il lui vient; il saute d'une idée dans une idée lointaine. Plus l'âme
est transportée hors d'elle-même, plus elle franchit vite de grands
intervalles. D'un élan, elle parcourt les quatre coins de son horizon,
et touche en un instant des objets qui semblent séparés par tout un
monde. Pêle-mêle ici, les idées s'enchevêtrent; tout d'un coup, par un
souvenir brusque, le poëte, reprenant la pensée qu'il a quittée, fait
irruption dans la pensée qu'il prononce. On ne peut traduire ces idées
fichées en travers, qui déconcertent toute l'économie de notre style
moderne. Souvent on ne les entend pas[56]; les articles, les particules,
tous les moyens d'éclaircir la pensée, de marquer les attaches des
termes, d'assembler les idées en un corps régulier, tous les artifices
de la raison et de la logique sont supprimés[57]. La passion mugit ici
comme une énorme bête informe, et puis c'est tout; elle surgit et
sursaute en petits vers abrupts; point de barbares plus barbares.
L'heureuse poésie d'Homère se développe abondamment en amples récits, en
riches et longues images. Il n'a point trop de tous les détails d'une
peinture complète; il aime à voir les objets, il s'attarde autour d'eux,
il jouit de leur beauté, il les pare de surnoms splendides; il ressemble
à ces filles grecques qui se trouveraient laides si elles ne faisaient
ruisseler sur leurs bras et sur leurs épaules toutes les pièces d'or de
leur bourse et tous les trésors de leur écrin; ses larges vers cadencés
ondoient et se déploient comme une robe de pourpre aux rayons du soleil
ionien. Ici des mains rudes entassent et froissent les idées dans un
mètre étroit; s'il y a une sorte de mesure, on ne la garde qu'à peu
près; pour tout ornement ils choisissent trois mots qui commencent par
la même lettre. Tout leur effort est pour abréger, resserrer la pensée
dans une sorte de clameur tronquée[58]. La force de l'impression
intérieure qui, ne sachant pas s'épancher, se concentre et se double en
s'accumulant, l'aspérité de l'expression extérieure, qui, asservie à
l'énergie et aux secousses du sentiment intime, ne travaille qu'à le
manifester intact et fruste en dépit et aux dépens de toute règle et de
toute beauté, voilà les traits marquants de cette poésie, et ce seront
aussi les traits marquants de la poésie qui suivra.
[Footnote 56: Les plus habiles entre les érudits qui savent
l'anglo-saxon reconnaissent l'obscurité de cette pensée. V. Turner,
Conybeare, Thorpe, etc.]
[Footnote 57: Turner, III, 261. Nos traductions, si littérales qu'elles
soient, faussent le texte; notre langue est trop claire, trop gouvernée
par la logique; on ne peut comprendre cette forme d'esprit
extraordinaire, qu'en prenant un dictionnaire, et en déchiffrant pendant
quinze jours quelques pages d'anglo-saxon.]
[Footnote 58: Turner remarque que la même idée exprimée par le roi
Alfred, en prose, puis en vers, occupe dans le premier cas seize mots,
et dans le second sept. _History of the Anglo-Saxons_, III, 269.]