[Sidenote: Loi de formation d'un groupe. Exemples et indications.]
Arrivés là nous pouvons entrevoir les principaux traits des
transformations humaines, et commencer à chercher les lois générales qui
régissent non plus des événements, mais des classes d'événements, non
plus telle religion ou telle littérature, mais le groupe des
littératures ou des religions. Si par exemple on admettait qu'une
religion est un poëme métaphysique accompagné de croyance; si on
remarquait en outre qu'il y a certains moments, certaines races et
certains milieux, où la croyance, la faculté poétique et la faculté
métaphysique se déploient ensemble avec une vigueur inusitée; si on
considérait que le christianisme et le bouddhisme sont éclos à des
époques de synthèses grandioses et parmi des misères semblables à
l'oppression qui souleva les exaltés des Cévennes; si d'autre part on
reconnaissait que les religions primitives sont nées à l'éveil de la
raison humaine, pendant la plus riche floraison de l'imagination
humaine, au temps de la plus belle naïveté et de la plus grande
crédulité; si on considérait encore que le mahométisme apparut avec
l'avènement de la prose poétique et la conception de l'unité nationale,
chez un peuple dépourvu de science, au moment d'un soudain développement
de l'esprit; on pourrait conclure qu'une religion naît, décline, se
reforme et se transforme selon que les circonstances fortifient et
assemblent avec plus ou moins de justesse et d'énergie ses trois
instincts générateurs, et l'on comprendrait pourquoi elle est endémique
dans l'Inde, parmi des cervelles imaginatives, philosophiques, exaltées
par excellence; pourquoi elle s'épanouit si étrangement et si grandement
au moyen âge, dans une société oppressive, parmi des langues et des
littératures neuves; pourquoi elle se releva au seizième siècle avec un
caractère nouveau et un enthousiasme héroïque, au moment de la
renaissance universelle, et à l'éveil des races germaniques; pourquoi
elle pullule en sectes bizarres dans la grossière démocratie américaine,
et sous le despotisme bureaucratique de la Russie; pourquoi enfin elle
se trouve aujourd'hui répandue en Europe avec des proportions et des
particularités si différentes selon les différences des races et des
civilisations. Il en est ainsi pour chaque espèce de production humaine,
pour la littérature, la musique, les arts du dessin, la philosophie, les
sciences, l'État, l'industrie, et le reste. Chacune d'elles a pour cause
directe une disposition morale, ou un concours de dispositions morales;
cette cause donnée, elle apparaît; cette cause retirée, elle disparaît;
la faiblesse ou l'intensité de cette cause mesure sa propre intensité ou
sa propre faiblesse. Elle lui est liée comme un phénomène physique à sa
condition, comme la rosée au refroidissement de la température
ambiante, comme la dilatation à la chaleur. Il y a ici des couples dans
le monde moral, comme il y en a dans le monde physique, aussi
rigoureusement enchaînés, et aussi universellement répandus dans l'un
que dans l'autre. Tout ce qui dans un de ces couples produit, altère, ou
supprime le premier terme, produit, altère ou supprime le second par
contre-coup. Tout ce qui refroidit la température ambiante, fait déposer
la rosée. Tout ce qui développe la crédulité en même temps que les vues
poétiques d'ensemble engendre la religion. C'est ainsi que les choses
sont arrivées; c'est ainsi qu'elles arriveront encore. Sitôt que nous
savons quelle est la condition suffisante et nécessaire d'une de ces
vastes apparitions, notre esprit a prise aussi bien sur l'avenir que sur
le passé. Nous pouvons dire avec assurance dans quelles circonstances
elle devra renaître, prévoir sans témérité plusieurs parties de son
histoire prochaine et esquisser avec précaution quelques traits de son
développement ultérieur.