[Sidenote: Comment se distribuent les effets d'une cause primordiale.
Communauté des éléments. Composition des groupes. Loi des dépendances
mutuelles. Loi des influences proportionnelles.]
Il reste à chercher de quelle façon ces causes appliquées sur une nation
ou sur un siècle y distribuent leurs effets. Comme une source sortie
d'un lieu élevé épanche ses nappes selon les hauteurs et d'étage en
étage jusqu'à ce qu'enfin elle soit arrivée à la plus basse assise du
sol, ainsi la disposition d'esprit ou d'âme introduite dans un peuple
par la race, le moment ou le milieu se répand avec des proportions
différentes et par des descentes régulières sur les divers ordres de
faits qui composent sa civilisation[3]. Si l'on dresse la carte
géographique d'un pays, à partir de l'endroit du partage des eaux, on
voit au-dessous du point commun les versants se diviser en cinq ou six
bassins principaux, puis chacun de ceux-ci en plusieurs bassins
secondaires, et ainsi de suite jusqu'à ce que la contrée tout entière
avec ses milliers d'accidents soit comprise dans les ramifications de ce
réseau. Pareillement, si l'on dresse la carte psychologique des
événements et des sentiments d'une civilisation humaine, on trouve
d'abord cinq ou six provinces bien tranchées, la religion, l'art, la
philosophie, l'état, la famille, les industries; puis, dans chacune de
ces provinces, des départements naturels, puis enfin dans chacun de ces
départements des territoires plus petits, jusqu'à ce qu'on arrive à ces
détails innombrables de la vie que nous observons tous les jours en nous
et autour de nous. Si maintenant l'on examine et si l'on compare entre
eux ces divers groupes de faits, on trouvera d'abord qu'ils sont
composés de parties, et que tous ont des parties communes. Prenons
d'abord les trois principales oeuvres de l'intelligence humaine, la
religion, l'art, la philosophie. Qu'est-ce qu'une philosophie sinon une
conception de la nature et de ses causes primordiales, sous forme
d'abstractions et de formules? Qu'y a-t-il au fond d'une religion et
d'un art sinon une conception de cette même nature et de ces mêmes
causes primordiales, sous forme de symboles plus ou moins arrêtés et de
personnages plus ou moins précis, avec cette différence que dans le
premier cas on croit qu'ils existent, et dans le second qu'ils
n'existent pas? Que le lecteur considère quelques-unes de ces grandes
créations de l'esprit dans l'Inde, en Scandinavie, en Perse, à Rome, en
Grèce, et il verra que partout l'art est une sorte de philosophie
devenue sensible, la religion une sorte de poëme tenu pour vrai, la
philosophie une sorte d'art et de religion, desséchée et réduite aux
idées pures. Il y a donc au centre de chacun de ces trois groupes un
élément commun, la conception du monde et de son principe, et s'ils
diffèrent entre eux, c'est que chacun combine avec l'élément commun, un
élément distinct: ici la puissance d'abstraire, là la faculté de
personnifier et de croire, là enfin le talent de personnifier sans
croire. Prenons maintenant les deux principales oeuvres de l'association
humaine, la famille et l'État. Qu'est-ce qui fait l'État sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une multitude d'hommes se rassemble
sous l'autorité d'un chef? Et qu'est-ce qui fait la famille sinon le
sentiment d'obéissance par lequel une femme et des enfants agissent
sous la direction d'un père et d'un mari? La famille est un État
naturel, primitif et restreint, comme l'État est une famille
artificielle, ultérieure et étendue; et sous les différences
qu'introduisent le nombre, l'origine et la condition des membres, on
démêle, dans la petite société comme dans la grande, une même
disposition d'esprit fondamentale qui les rapproche et les unit. À
présent supposez que cet élément commun reçoive du milieu, du moment ou
de la race des caractères propres, il est clair que _tous les groupes où
il entre seront modifiés à proportion_. Si le sentiment d'obéissance
n'est que de la crainte[4], vous rencontrerez comme dans la plupart des
États orientaux la brutalité du despotisme, la prodigalité des
supplices, l'exploitation du sujet, la servilité des moeurs,
l'incertitude de la propriété, l'appauvrissement de la production,
l'esclavage de la femme et les habitudes du harem. Si le sentiment
d'obéissance a pour racine l'instinct de la discipline, la sociabilité
et l'honneur, vous trouverez comme en France la parfaite organisation
militaire, la belle hiérarchie administrative, le manque d'esprit public
avec les saccades du patriotisme, la prompte docilité du sujet avec les
impatiences du révolutionnaire, les courbettes du courtisan avec les
résistances du galant homme, l'agrément délicat de la conversation et du
monde avec les tracasseries du foyer et de la famille, l'égalité des
époux et l'imperfection du mariage sous la contrainte nécessaire de la
loi. Si enfin le sentiment d'obéissance a pour racine l'instinct de
subordination et l'idée du devoir, vous apercevrez comme dans les
nations germaniques la sécurité et le bonheur du ménage, la solide
assiette de la vie domestique, le développement tardif et incomplet de
la vie mondaine, la déférence innée pour les dignités établies, la
superstition du passé, le maintien des inégalités sociales, le respect
naturel et habituel de la loi. Pareillement dans une race, selon que
l'aptitude aux idées générales sera différente, la religion, l'art et la
philosophie seront différents. Si l'homme est naturellement propre aux
plus larges conceptions universelles, en même temps qu'enclin à les
troubler par la délicatesse nerveuse de son organisation surexcitée, on
verra, comme dans l'Inde, une abondance étonnante de gigantesques
créations religieuses, une floraison splendide d'épopées démesurées et
transparentes, un enchevêtrement étrange de philosophies subtiles et
imaginatives, toutes si bien liées entre elles et tellement pénétrées
d'une séve commune, qu'à leur ampleur, à leur couleur à leur désordre,
on les reconnaîtra à l'instant comme les productions du même climat et
du même esprit. Si, au contraire, l'homme naturellement sain et
équilibré limite volontiers l'étendue de ses conceptions pour en mieux
préciser la forme, on verra, comme en Grèce, une théologie d'artistes
et de conteurs, des dieux distincts promptement séparés des choses et
transformés presque dès l'abord en personnes solides, le sentiment de
l'unité universelle presque effacé et à peine conservé dans la notion
vague du Destin, une philosophie plutôt fine et serrée que grandiose et
systématique, bornée dans la haute métaphysique[5], mais incomparable
dans la logique, la sophistique et la morale, une poésie et des arts
supérieurs pour leur clarté, leur naturel, leur mesure, leur vérité et
leur beauté à tout ce que l'on a jamais vu. Si enfin l'homme réduit à
des conceptions étroites et privé de toute finesse spéculative, se
trouve en même temps absorbé et roidi tout entier par les préoccupations
pratiques, on verra, comme à Rome, des dieux rudimentaires, simples noms
vides, bons pour noter les plus minces détails de l'agriculture, de la
génération et du ménage, véritables étiquettes de mariage et de ferme,
partant une mythologie, une philosophie et une poésie nulles ou
empruntées. Ici, comme partout, s'applique _la loi des dépendances
mutuelles_[6]. Une civilisation fait corps, et ses parties se tiennent à
la façon des parties d'un corps organique. De même que dans un animal
les instincts, les dents, les membres, la charpente osseuse, l'appareil
musculaire, sont liés entre eux, de telle façon qu'une variation de l'un
d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation
correspondante, et qu'un naturaliste habile peut sur quelques fragments
reconstruire par le raisonnement le corps presque tout entier; de même
dans une civilisation la religion, la philosophie, la forme de famille,
la littérature, les arts composent un système où tout changement local
entraîne un changement général, en sorte qu'un historien expérimenté qui
en étudie quelque portion restreinte aperçoit d'avance et prédit à demi
les caractères du reste. Rien de vague dans cette dépendance. Ce qui la
règle dans un corps vivant, c'est d'abord sa tendance à manifester un
certain type primordial, ensuite la nécessité où il est de posséder des
organes qui puissent fournir à ses besoins et de se trouver d'accord
avec lui-même afin de vivre. Ce qui la règle dans une civilisation,
c'est la présence dans chaque grande création humaine d'un élément
producteur également présent dans les autres créations environnantes,
j'entends par là quelque faculté, aptitude, disposition efficace et
notable qui, ayant un caractère propre, l'introduit avec elle dans
toutes les opérations auxquelles elle participe, et selon ses variations
fait varier toutes les oeuvres auxquelles elle concourt.
[Footnote 3: Consulter, pour voir cette échelle d'effets coordonnés:
Renan, _Langues sémitiques_, 1er chapitre.--Mommsen, _Comparaison des
civilisations grecque et romaine_, 2e chapitre, 1er volume, 3e
édition.--Tocqueville, _Conséquences de la démocratie en Amérique_, 3e
volume.]
[Footnote 4: Montesquieu, _Esprit des lois, Principes des trois
gouvernements_.]
[Footnote 5: La philosophie alexandrine ne naît qu'au contact de
l'Orient. Les vues métaphysiques d'Aristote sont isolées; d'ailleurs
chez lui, comme chez Platon, elles ne sont qu'un aperçu. Voyez par
contraste la puissance systématique dans Plotin, Proclus, Schelling et
Hegel, ou encore l'audace admirable de la spéculation brahmanique et
bouddhique.]
[Footnote 6: J'ai essayé plusieurs fois d'exprimer cette loi, notamment
dans la préface des _Essais de critique et d'histoire_.]