VIII

[Sidenote: Problème général et avenir de l'histoire. Méthode

psychologique. Valeur des littératures. Objet de ce livre.]

Aujourd'hui l'histoire en est là, ou plutôt elle est tout près de là,

sur le seuil de cette recherche. La question posée en ce moment est

celle-ci: Étant donné une littérature, une philosophie, une société, un

art, telle classe d'arts, quel est l'état moral qui la produit? et

quelles sont les conditions de race, de moment et de milieu les plus

propres à produire cet état moral? Il y a un état moral distinct pour

chacune de ces formations et pour chacune de leurs branches; il y en a

un, pour l'art en général, et pour chaque sorte d'art, pour

l'architecture, pour la peinture, pour la sculpture, pour la musique,

pour la poésie; chacune a son germe spécial dans le large champ de la

psychologie humaine; chacune a sa loi, et c'est en vertu de cette loi

qu'on la voit se lever au hasard, à ce qu'il semble, et toute seule

parmi les avortements de ses voisines, comme la peinture en Flandre et

en Hollande au dix-septième siècle, comme la poésie en Angleterre au

seizième siècle, comme la musique en Allemagne au dix-huitième siècle. À

ce moment et dans ces pays, les conditions se sont trouvées remplies

pour un art, et non pour les autres, et, une branche seule a bourgeonné

dans la stérilité générale. Ce sont ces règles de la végétation humaine

que l'histoire à présent doit chercher; c'est cette psychologie spéciale

de chaque formation spéciale qu'il faut faire; c'est le tableau complet

de ces conditions propres qu'il faut aujourd'hui travailler à composer.

Rien de plus délicat et rien de plus difficile; Montesquieu l'a

entrepris, mais de son temps l'histoire était trop nouvelle, pour qu'il

pût réussir; on ne soupçonnait même point encore la voie qu'il fallait

prendre, et c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à l'entrevoir.

De même qu'au fond l'astronomie est un problème de mécanique et la

physiologie un problème de chimie, de même l'histoire au fond est un

_problème de psychologie_. Il y a un système particulier d'impressions

et d'opérations intérieures qui fait l'artiste, le croyant, le musicien,

le peintre, le nomade, l'homme en société; pour chacun d'eux, la

filiation, l'intensité, les dépendances des idées et des émotions sont

différentes; chacun d'eux a son histoire morale et sa structure propre,

avec quelque disposition maîtresse et quelque trait dominateur. Pour

expliquer chacun d'eux, il faudrait écrire un chapitre d'analyse intime,

et c'est à peine si aujourd'hui ce travail est ébauché. Un seul homme,

Stendhal, par une tournure d'esprit et d'éducation singulière, l'a

entrepris, et encore aujourd'hui la plupart des lecteurs trouvent ses

livres paradoxaux et obscurs; son talent et ses idées étaient

prématurés; on n'a pas compris ses admirables divinations, ses mots

profonds jetés en passant, la justesse étonnante de ses notations et de

sa logique; on n'a pas vu que sous des apparences de causeur et d'homme

du monde, il expliquait les plus compliqués des mécanismes internes,

qu'il mettait le doigt sur les grands ressorts, qu'il importait dans

l'histoire du coeur les procédés scientifiques, l'art de chiffrer, de

décomposer et de déduire, que le premier il marquait les causes

fondamentales, j'entends les nationalités, les climats et les

tempéraments; bref, qu'il traitait des sentiments comme on doit en

traiter, c'est-à-dire en naturaliste et en physicien, en faisant des

classifications et en pesant des forces. À cause de tout cela, on l'a

jugé sec et excentrique, et il est demeuré isolé, écrivant des romans,

des voyages, des notes, pour lesquels il souhaitait et obtenait vingt

lecteurs. Et cependant, c'est dans ses livres qu'on trouvera encore

aujourd'hui les essais les plus propres à frayer la route que j'ai tâché

de décrire. Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder, à

regarder d'abord les hommes environnants et la vie présente, puis les

documents anciens et authentiques, à lire par delà le blanc et le noir

des pages, à voir sous la vieille impression, sous le griffonnage d'un

texte, le sentiment précis, le mouvement d'idées, l'état d'esprit dans

lequel on l'écrivait. C'est dans ses écrits, chez Sainte-Beuve, chez les

critiques allemands que le lecteur verra tout le parti qu'on peut tirer

d'un document littéraire; quand ce document est riche et qu'on sait

l'interpréter, on y trouve la psychologie d'une âme, souvent celle d'un

siècle, et parfois celle d'une race. À cet égard un grand poëme, un beau

roman, les confessions d'un homme supérieur sont plus instructifs qu'un

monceau d'historiens et d'histoires; je donnerais cinquante volumes de

chartes et cent volumes de pièces diplomatiques pour les mémoires de

Cellini, pour les lettres de saint Paul, pour les propos de table de

Luther ou les comédies d'Aristophane. En cela consiste l'importance des

oeuvres littéraires; elles sont instructives, parce qu'elles sont

belles; leur utilité croît avec leur perfection; et si elles fournissent

des documents, c'est qu'elles sont des monuments. Plus un livre rend les

sentiments visibles, plus il est littéraire; car l'office propre de la

littérature, est de noter les sentiments. Plus un livre note des

sentiments importants, plus il est placé haut dans la littérature; car,

c'est en représentant la façon d'être de toute une nation et de tout un

siècle qu'un écrivain rallie autour de lui les sympathies de tout un

siècle et de toute une nation. C'est pourquoi, parmi les documents qui

nous remettent devant les yeux les sentiments des générations

précédentes, une littérature, et notamment une grande littérature est

incomparablement le meilleur. Elle ressemble à ces appareils admirables,

d'une sensibilité extraordinaire, au moyen desquels les physiciens

démêlent et mesurent les changements les plus intimes et les plus

délicats d'un corps. Les constitutions, les religions n'en approchent

pas; des articles de code et de catéchisme ne peignent jamais l'esprit

qu'en gros, et sans finesse; s'il y a des documents dans lesquels la

politique et le dogme soient vivants, ce sont les discours éloquents de

chaire et de tribune, les mémoires, les confessions intimes, et tout

cela appartient à la littérature; en sorte qu'outre elle-même, elle a

tout le bon d'autrui. C'est donc principalement par l'étude des

littératures que l'on pourra faire l'histoire morale et marcher vers la

connaissance des lois psychologiques, d'où dépendent les événements.

J'entreprends ici d'écrire l'histoire d'une littérature et d'y chercher

la psychologie d'un peuple; si j'ai choisi celle-ci, ce n'est pas sans

motif. Il fallait trouver un peuple qui eût une grande littérature

complète, et cela est rare; il y a peu de nations qui aient, pendant

toute leur vie, vraiment pensé et vraiment écrit. Parmi les anciens, la

littérature latine est nulle au commencement, puis empruntée et imitée.

Parmi les modernes, la littérature allemande est presque vide pendant

deux siècles[7]; la littérature italienne et la littérature espagnole

finissent au milieu du dix-septième siècle. Seules, la Grèce ancienne,

la France et l'Angleterre modernes, offrent une série complète de grands

monuments expressifs. J'ai choisi l'Angleterre, parce qu'étant vivante

encore et soumise à l'observation directe, elle peut être mieux étudiée

qu'une civilisation détruite dont nous n'avons plus que les lambeaux, et

parce qu'étant différente, elle présente mieux que la France des

caractères tranchés aux yeux d'un Français. D'ailleurs, il y a cela de

particulier dans cette civilisation, qu'outre son développement

spontané, elle offre une déviation forcée, qu'elle a subi la dernière et

la plus efficace de toutes les conquêtes, et que les trois données d'où

elle est sortie, la race, le climat, l'invasion normande, peuvent être

observées dans les monuments avec une précision parfaite; si bien, qu'on

étudie dans cette histoire les deux plus puissants moteurs des

transformations humaines, je veux dire la nature et la contrainte, et

qu'on peut les étudier sans incertitude ni lacune, dans une suite de

monuments authentiques et entiers. J'ai tâché de définir ces ressorts

primitifs, d'en montrer les effets graduels, d'expliquer comment ils ont

fini par soulever jusqu'à la lumière les grandes oeuvres politiques,

religieuses, littéraires, et de développer le mécanisme intérieur par

lequel le Saxon barbare est devenu l'Anglais que nous voyons

aujourd'hui.

[Footnote 7: De 1550 à 1750.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 27 / 92 题