[Sidenote: Principales formes de pensées et de sentiments. Leurs effets
historiques.]
Il y a donc un système dans les sentiments et dans les idées humaines,
et ce système a pour moteur premier certains traits généraux, certains
caractères d'esprit et de coeur communs aux hommes d'une race, d'un
siècle ou d'un pays. De même qu'en minéralogie les cristaux, si divers
qu'ils soient, dérivent de quelques formes corporelles simples, de même,
en histoire, les civilisations, si diverses qu'elles soient, dérivent de
quelques formes spirituelles simples. Les uns s'expliquent par un
élément géométrique primitif, comme les autres par un élément
psychologique primitif. Pour saisir l'ensemble des espèces
minéralogiques, il faut considérer d'avance un solide régulier en
général, ses faces et ses angles, et dans cet abrégé apercevoir les
innombrables transformations dont il est capable. Pareillement, si vous
voulez saisir l'ensemble des variétés historiques, considérez d'avance
une âme humaine en général, avec ses deux ou trois facultés
fondamentales, et dans cet abrégé vous apercevrez les principales formes
qu'elle peut présenter. Après tout, cette sorte de tableau idéal, le
géométrique comme le psychologique, n'est guère complexe, et on voit
assez vite les limites du cadre où les civilisations, comme les
cristaux, sont forcées de se renfermer. Qu'y a-t-il, au point de
départ, dans l'homme? Des images, ou _représentations_ des objets,
c'est-à-dire ce qui flotte intérieurement devant lui, subsiste quelque
temps, s'efface, et revient, lorsqu'il a contemplé tel arbre, tel
animal, bref, une chose sensible. Ceci est la matière du reste, et le
développement de cette matière est double, spéculatif ou pratique, selon
que ces représentations aboutissent à _une conception générale_ ou à
_une résolution active_. Voilà tout l'homme en raccourci; et c'est dans
cette enceinte bornée que les diversités humaines se rencontrent, tantôt
au sein de la matière primordiale, tantôt dans le double développement
primordial. Si petites qu'elles soient dans les éléments, elles sont
énormes dans la masse, et la moindre altération dans les facteurs amène
des altérations gigantesques dans les produits. Selon que la
représentation est nette et comme découpée à l'emporte-pièce, ou bien
confuse et mal délimitée, selon qu'elle concentre en soi un grand ou un
petit nombre de caractères de l'objet, selon qu'elle est violente et
accompagnée d'impulsions ou tranquille et entourée de calme, toutes les
opérations et tout le train courant de la machine humaine sont
transformés.--Pareillement encore, selon que le développement ultérieur
de la représentation varie, tout le développement humain varie. Si la
conception générale à laquelle elle aboutit est une simple notation
sèche, à la façon chinoise, la langue devient une sorte d'algèbre, la
religion et la poésie s'atténuent, la philosophie se réduit à une sorte
de bon sens moral et pratique, la science à un recueil de recettes, de
classifications, de mnémotechnies utilitaires, l'esprit tout entier
prend un tour positiviste. Si, au contraire, la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est une création poétique et
figurative, un symbole vivant, comme chez les races aryennes, la langue
devient une sorte d'épopée nuancée et colorée où chaque mot est un
personnage, la poésie et la religion prennent une ampleur magnifique et
inépuisable, la métaphysique se développe largement et subtilement, sans
souci des applications positives; l'esprit tout entier, à travers les
déviations et les défaillances inévitables de son effort, s'éprend du
beau et du sublime et conçoit un modèle idéal capable, par sa noblesse
et son harmonie, de rallier autour de soi les tendresses et les
enthousiasmes du genre humain. Si maintenant la conception générale à
laquelle la représentation aboutit est poétique, mais non ménagée, si
l'homme y atteint, non par une gradation continue, mais par une
intuition brusque, si l'opération originelle n'est pas le développement
régulier, mais l'explosion violente, alors, comme chez les races
sémitiques, la métaphysique manque, la religion ne conçoit que le Dieu
roi, dévorateur et solitaire, la science ne peut se former, l'esprit se
trouve trop roide et trop entier pour reproduire l'ordonnance délicate
de la nature, la poésie ne sait enfanter qu'une suite d'exclamations
véhémentes et grandioses, la langue ne peut exprimer l'enchevêtrement
du raisonnement et de l'éloquence, l'homme se réduit à l'enthousiasme
lyrique, à la passion irréfrénable, à l'action fanatique et bornée.
C'est dans cet intervalle entre la représentation particulière et la
conception universelle que se trouvent les germes des plus grandes
différences humaines. Quelques races, par exemple les classiques,
passent de la première à la seconde par une échelle graduée d'idées
régulièrement classées et de plus en plus générales; d'autres, par
exemple les germaniques, opèrent la même traversée par bonds, sans
uniformité, après des tâtonnements prolongés et vagues. Quelques-uns,
comme les Romains et les Anglais, s'arrêtent aux premiers échelons;
d'autres, comme les Indous et les Allemands, montent jusqu'aux
derniers.--Si maintenant, après avoir considéré le passage de la
représentation à l'idée, on regardait le passage de la représentation à
la résolution, on y trouverait des différences élémentaires de la même
importance et du même ordre, selon que l'impression est vive, comme dans
les climats du midi, ou terne, comme dans les climats du nord, selon
qu'elle aboutit à l'action dès le premier instant, comme chez les
barbares, ou tardivement, comme chez les peuples civilisés, selon
qu'elle est capable ou non d'accroissement, d'inégalité, de persistance
et d'attaches. Tout le système des passions humaines, toutes les chances
de la paix et de la sécurité publiques, toutes les sources du travail
et de l'action dérivent de là. Il en est ainsi des autres différences
primordiales; leurs suites embrassent une civilisation entière, et on
peut les comparer à ces formules d'algèbre qui, dans leur étroite
enceinte, contiennent d'avance toute la courbe dont elles sont la loi.
Non que cette loi s'accomplisse toujours jusqu'au bout; parfois des
perturbations se rencontrent; mais, quand il en est ainsi, ce n'est pas
que la loi soit fausse, c'est qu'elle n'a pas seule agi. Des éléments
nouveaux sont venus se mêler aux éléments anciens; de grandes forces
étrangères sont venues contrarier les forces primitives. La race a
émigré, comme l'ancien peuple aryen, et le changement de climat a altéré
chez elle toute l'économie de l'intelligence et toute l'organisation de
la société. Le peuple a été conquis, comme la nation saxonne, et la
nouvelle structure politique lui a imposé des habitudes, des capacités
et des inclinations qu'il n'avait pas. La nation s'est installée à
demeure au milieu de vaincus exploités et menaçants, comme les anciens
Spartiates, et l'obligation de vivre à la façon d'une bande campée a
tordu violemment dans un sens unique toute la constitution morale et
sociale. En tout cas, le mécanisme de l'histoire humaine est pareil.
Toujours on rencontre pour ressort primitif quelque disposition
très-générale de l'esprit et de l'âme, soit innée et attachée
naturellement à la race, soit acquise et produite par quelque
circonstance appliquée sur la race. Ces grands ressorts donnés font peu
à peu leur effet, j'entends qu'au bout de quelques siècles ils mettent
la nation dans un état nouveau, religieux, littéraire, social,
économique; condition nouvelle qui, combinée avec leur effort renouvelé,
produit une autre condition, tantôt bonne, tantôt mauvaise, tantôt
lentement, tantôt vite, et ainsi de suite; en sorte que l'on peut
considérer le mouvement total de chaque civilisation distincte comme
l'effet d'une force permanente qui, à chaque instant, varie son oeuvre
en modifiant les circonstances où elle agit.
V
[Sidenote: Les trois forces primordiales. La race.]
Trois sources différentes contribuent à produire cet état moral
élémentaire, _la race_, _le milieu_ et _le moment_. Ce qu'on appelle _la
race_, ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme
apporte avec lui à la lumière, et qui ordinairement sont jointes à des
différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.
Elles varient selon les peuples. Il y a naturellement des variétés
d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves
et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de
conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées
et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plus
particulièrement à certaines oeuvres et approvisionnées plus richement
de certains instincts, comme on voit des races de chiens mieux douées,
les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la
chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux. Il
y a là une force distincte, si distincte qu'à travers les énormes
déviations que les deux autres moteurs lui impriment, on la reconnaît
encore, et qu'une race, comme l'ancien peuple aryen, éparse depuis le
Gange jusqu'aux Hébrides, établie sous tous les climats, échelonnée à
tous les degrés de la civilisation, transformée par trente siècles de
révolutions, manifeste pourtant dans ses langues, dans ses religions,
dans ses littératures et dans ses philosophies, la communauté de sang et
d'esprit qui relie encore aujourd'hui tous ses rejetons. Si différents
qu'ils soient, leur parenté n'est pas détruite; la sauvagerie, la
culture et la greffe, les différences de ciel et de sol, les accidents
heureux ou malheureux ont eu beau travailler; les grands traits de la
forme originelle ont subsisté, et l'on retrouve les deux ou trois
linéaments principaux de l'empreinte primitive sous les empreintes
secondaires que le temps a posées par-dessus. Rien d'étonnant dans cette
ténacité extraordinaire. Quoique l'immensité de la distance ne nous
laisse entrevoir qu'à demi et sous un jour douteux l'origine des
espèces[1], les événements de l'histoire éclairent assez les événements
antérieurs à l'histoire, pour expliquer la solidité presque inébranlable
des caractères primordiaux. Au moment où nous les rencontrons, quinze,
vingt, trente siècles avant notre ère, chez un Aryen, un Égyptien, un
Chinois, ils représentent l'oeuvre d'un nombre de siècles beaucoup plus
grand, peut-être l'oeuvre de plusieurs myriades de siècles. Car dès
qu'un animal vit, il faut qu'il s'accommode à son milieu; il respire
autrement, il se renouvelle autrement, il est ébranlé autrement, selon
que l'air, les aliments, la température sont autres. Un climat et une
situation différente amènent chez lui des besoins différents, par suite
un système d'actions différentes, par suite encore un système
d'habitudes différentes, par suite enfin un système d'aptitudes et
d'instincts différents. L'homme, forcé de se mettre en équilibre avec
les circonstances, contracte un tempérament et un caractère qui leur
correspond, et son caractère comme son tempérament sont des acquisitions
d'autant plus stables, que l'impression extérieure s'est enfoncée en lui
par des répétitions plus nombreuses et s'est transmise à sa progéniture
par une plus ancienne hérédité. En sorte qu'à chaque moment on peut
considérer le caractère d'un peuple comme le résumé de toutes ses
actions et de toutes ses sensations précédentes, c'est-à-dire comme une
quantité et comme un poids, non pas infini[2], puisque toute chose dans
la nature est bornée, mais disproportionné au reste et presque
impossible à soulever, puisque chaque minute d'un passé presque infini a
contribué à l'alourdir, et que, pour emporter la balance, il faudrait
accumuler dans l'autre plateau un nombre d'actions et de sensations
encore plus grand. Telle est la première et la plus riche source de ces
facultés maîtresses d'où dérivent les événements historiques; et l'on
voit d'abord que si elle est puissante, c'est qu'elle n'est pas une
simple source, mais une sorte de lac et comme un profond réservoir où
les autres sources, pendant une multitude de siècles, sont venues
entasser leurs propres eaux.
[Footnote 1: Darwin, _De l'origine des espèces_.--Prosper Lucas, _De
l'hérédité_.]
[Footnote 2: Spinoza, _Éthique_. 4e Partie, axiome.]
[Sidenote: Le milieu.]
Lorsqu'on a ainsi constaté la structure intérieure d'une race, il faut
considérer le _milieu_ dans lequel elle vit. Car l'homme n'est pas seul
dans le monde; la nature l'enveloppe et les autres hommes l'entourent;
sur le pli primitif et permanent viennent s'étaler les plis accidentels
et secondaires, et les circonstances physiques ou sociales dérangent ou
complètent le naturel qui leur est livré. Tantôt le climat a fait son
effet. Quoique nous ne puissions suivre qu'obscurément l'histoire des
peuples aryens depuis leur patrie commune jusqu'à leurs patries
définitives, nous pouvons affirmer cependant que la profonde différence
qui se montre entre les races germaniques d'une part et les races
helléniques et latines de l'autre, provient en grande partie de la
différence des contrées où elles se sont établies, les unes dans les
pays froids et humides, au fond d'âpres forêts marécageuses ou sur les
bords d'un océan sauvage, enfermées dans les sensations mélancoliques ou
violentes, inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture, tournées
vers la vie militante et carnassière; les autres au contraire au milieu
des plus beaux paysages, au bord d'une mer éclatante et riante, invitées
à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de
l'estomac, dirigées dès l'abord vers les habitudes sociales, vers
l'organisation politique, vers les sentiments et les facultés qui
développent l'art de parler, le talent de jouir, l'invention des
sciences, des lettres et des arts.--Tantôt les circonstances politiques
ont travaillé, comme dans les deux civilisations italiennes: la première
tournée tout entière vers l'action, la conquête, le gouvernement et la
législation, par la situation primitive d'une cité de refuge, d'un
_emporium_ de frontière, et d'une aristocratie armée qui, important et
enrégimentant sous elle les étrangers et les vaincus, mettait debout
deux corps hostiles l'un en face de l'autre, et ne trouvait de débouché
à ses embarras intérieurs et à ses instincts rapaces que dans la guerre
systématique; la seconde exclue de l'unité et de la grande ambition
politique par la permanence de sa forme municipale, par la situation
cosmopolite de son pape et par l'intervention militaire des nations
voisines, reportée tout entière, sur la pente de son magnifique et
harmonieux génie, vers le culte de la volupté et de la beauté.--Tantôt
enfin les conditions sociales ont imprimé leur marque, comme il y a
dix-huit siècles par le christianisme, et vingt-cinq siècles par le
bouddhisme, lorsque autour de la Méditerranée comme dans l'Hindoustan,
les suites extrêmes de la conquête et de l'organisation aryenne
amenèrent l'oppression intolérable, l'écrasement de l'individu, le
désespoir complet, la malédiction jetée sur le monde, avec le
développement de la métaphysique et du rêve, et que l'homme dans ce
cachot de misères, sentant son coeur se fondre, conçut l'abnégation, la
charité, l'amour tendre, la douceur, l'humilité, la fraternité humaine,
là-bas dans l'idée du néant universel, ici sous la paternité de
Dieu.--Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les
facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel
aujourd'hui elle pense et elle agit; on y découvrira le plus souvent
l'oeuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces
circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques
pressions exercées sur un amas d'hommes qui, un à un, et tous ensemble,
de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés
par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les
Musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation
par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par
l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques; en
Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient
l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance et l'obéissance, et
l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi; en France, une
organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis
brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la
conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois
héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire,
centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des
révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables
qui modèlent l'homme primitif; elles sont aux nations ce que
l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus,
et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les
puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par
lesquelles le dehors agit sur le dedans.
[Sidenote: Le moment.]
[Sidenote: Comment l'histoire est un problème de mécanique
psychologique. Dans quelles limites on peut prévoir.]
Il y a pourtant un troisième ordre de causes; car avec les forces du
dedans et du dehors, il y a l'oeuvre qu'elles ont déjà faite ensemble,
et cette oeuvre elle-même contribue à produire celle qui suit; outre
l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise.
Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèrent,
ils n'opèrent point sur une table rase, mais une table où des empreintes
sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un _moment_ ou à un
autre, l'empreinte est différente; et cela suffit pour que l'effet
total soit différent. Considérez, par exemple, deux moments d'une
littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous
Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie
latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci
et sous le Guide. Certainement, à chacun de ces deux points extrêmes, la
conception générale n'a pas changé; c'est toujours le même type humain
qu'il s'agit de représenter ou de peindre; le moule du vers, la
structure du drame, l'espèce des corps ont persisté. Mais entre autres
différences, il y a celle-ci, qu'un des artistes est le précurseur, et
que l'autre est le successeur, que le premier n'a pas de modèle, et que
le second a un modèle, que le premier voit les choses face à face, et
que le second voit les choses par l'intermédiaire du premier, que
plusieurs grandes parties de l'art se sont perfectionnées, que la
simplicité et la grandeur de l'impression ont diminué, que l'agrément et
le raffinement de la forme se sont accrus, bref que la première oeuvre a
déterminé la seconde. Il en est ici d'un peuple, comme d'une plante: la
même séve sous la même température et sur le même sol produit, aux
divers degrés de son élaboration successive, des formations différentes,
bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a
toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort. Que si vous
regardez maintenant non plus un court moment comme tout à l'heure, mais
quelqu'un de ces larges développements qui embrassent un ou plusieurs
siècles, comme le moyen âge ou notre dernière époque classique, la
conclusion sera pareille. Une certaine conception dominatrice y a régné;
les hommes, pendant deux cents ans, cinq cents ans, se sont représenté
un certain modèle idéal de l'homme, au moyen âge, le chevalier et le
moine, dans notre âge classique, l'homme de cour et le beau parleur;
cette idée créatrice et universelle s'est manifestée dans tout le champ
de l'action et de la pensée, et, après avoir couvert le monde de ses
oeuvres involontairement systématiques, elle s'est alanguie, puis elle
est morte, et voici qu'une nouvelle idée se lève, destinée à une
domination égale et à des créations aussi multipliées. Posez ici que la
seconde dépend en partie de la première, et que c'est la première qui,
combinant son effet avec ceux du génie national et des circonstances
enveloppantes, va imposer aux choses naissantes leur tour et leur
direction. C'est d'après cette loi que se forment les grands courants
historiques, j'entends par là les longs règnes d'une forme d'esprit ou
d'une idée maîtresse, comme cette période de créations spontanées qu'on
appelle la Renaissance, ou cette période de classifications oratoires
qu'on appelle l'âge classique, ou cette série de synthèses mystiques
qu'on appelle l'époque alexandrine et chrétienne, ou cette série de
floraisons mythologiques, qui se rencontre aux origines de la Germanie
de l'Inde et de la Grèce. Il n'y a ici comme partout qu'un problème de
mécanique: l'effet total est un composé déterminé tout entier par la
grandeur et la direction des forces qui le produisent. La seule
différence qui sépare ces problèmes moraux des problèmes physiques,
c'est que les directions et les grandeurs ne se laissent pas évaluer ni
préciser dans les premiers comme dans les seconds. Si un besoin, une
faculté est une quantité capable de degrés ainsi qu'une pression ou un
poids, cette quantité n'est pas mesurable comme celle d'une pression ou
d'un poids. Nous ne pouvons la fixer dans une formule exacte ou
approximative; nous ne pouvons avoir et donner, à propos d'elle, qu'une
impression littéraire; nous sommes réduits à noter et citer les faits
saillants par lesquels elle se manifeste, et qui indiquent, à peu près,
grossièrement, vers quelle hauteur de l'échelle il faut la ranger. Mais
quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences
morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux
la matière est la même, et se compose également de forces, de directions
et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres
l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit
selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites, et tirent
plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les effets
distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter
l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que
s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui
apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un
peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés
intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au dix-septième
siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en
France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse
oratoire, lorsqu'au dix-neuvième siècle, le flexible et profond génie
d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la
critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés, lorsqu'au
dix-septième siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya
maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle, lorsqu'au seizième
siècle le lucide et prosaïque esprit français essaya inutilement
d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des
forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble
littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique
grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Goethe. C'est
cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit la
littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous
Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les
tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous
Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les
créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous
entraîne, seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces
primordiales; que si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on
en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation
future, et que si, malgré la grossièreté visible de nos notations et
l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous
former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de
ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les
énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et lorsque nous
avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort
du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons
épuisé non-seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les
causes possibles du mouvement.