[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible
ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.]
Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis
une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance
vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de
remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la
recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les
faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des
causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,
comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur
animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le
sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données
plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour
les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,
et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,
celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné
l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause
plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte
extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé
l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,
détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants
dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille
détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même
provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine
tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions
de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est
celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,
transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion
disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend
d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,
telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,
rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,
digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de
conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà
la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu
de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du
modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette
conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le
Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses
façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et
cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et
facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût,
cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en
lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce
dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées
abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du
reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition
primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes
les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité
inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce
sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et
permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et
toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement
dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,
étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante
répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses
et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les
religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de
société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes
enfoncées par leur sceau.