III

[Sidenote: Les états et les opérations de l'homme intérieur et invisible

ont pour causes certaines façons générales de penser et de sentir.]

Quand, dans un homme, vous avez observé et noté un, deux, trois, puis

une multitude de sentiments, cela vous suffit-il, et votre connaissance

vous semble-t-elle complète? Est-ce une psychologie qu'un cahier de

remarques? Ce n'est pas une psychologie, et, ici comme ailleurs, la

recherche des causes doit venir après la collection des faits. Que les

faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des

causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité,

comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur

animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le

sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données

plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour

les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités physiques,

et considérons le premier fait venu; par exemple une musique religieuse,

celle d'un temple protestant. Il y a une cause intérieure qui a tourné

l'esprit des fidèles vers ces graves et monotones mélodies, une cause

plus large que son effet, je veux dire l'idée générale du vrai culte

extérieur que l'homme doit à Dieu; c'est elle qui a modelé

l'architecture du temple, abattu les statues, écarté les tableaux,

détruit les ornements, écourté les cérémonies, enfermé les assistants

dans de hauts bancs qui leur bouchent la vue, et gouverné les mille

détails des décorations, des postures et de tous les dehors. Elle-même

provient d'une autre cause plus générale, l'idée de la conduite humaine

tout entière, intérieure et extérieure, prières, actions, dispositions

de tout genre auxquelles l'homme est tenu vis-à-vis de Dieu; c'est

celle-ci qui a intronisé la doctrine et la grâce, amoindri le clergé,

transformé les sacrements, supprimé les pratiques, et changé la religion

disciplinaire en religion morale. Cette seconde idée, à son tour, dépend

d'une troisième plus générale encore, celle de la perfection morale,

telle qu'elle se rencontre dans le Dieu parfait, juge impeccable,

rigoureux surveillant des âmes, devant qui toute âme est pécheresse,

digne de supplice, incapable de vertu et de salut, sinon par la crise de

conscience qu'il provoque et la rénovation du coeur qu'il produit. Voilà

la conception maîtresse, qui consiste à ériger le devoir en roi absolu

de la vie humaine, et à prosterner tous les modèles idéaux au pied du

modèle moral. On touche ici le fond de l'homme; car pour expliquer cette

conception, il faut considérer la race elle-même, c'est-à-dire le

Germain et l'homme du Nord, sa structure de caractère et d'esprit, ses

façons les plus générales de penser et de sentir, cette lenteur et

cette froideur de la sensation qui l'empêchent de tomber violemment et

facilement sous l'empire du plaisir sensible, cette rudesse du goût,

cette irrégularité et ces soubresauts de la conception, qui arrêtent en

lui la naissance des belles ordonnances et des formes harmonieuses, ce

dédain des apparences, ce besoin du vrai, cette attache aux idées

abstraites et nues, qui développe en lui la conscience au détriment du

reste. Là s'arrête la recherche; on est tombé sur quelque disposition

primitive, sur quelque trait propre à toutes les sensations, à toutes

les conceptions d'un siècle ou d'une race, sur quelque particularité

inséparable de toutes les démarches de son esprit et de son coeur. Ce

sont là les grandes causes, car ce sont les causes universelles et

permanentes, présentes à chaque moment et en chaque cas, partout et

toujours agissantes, indestructibles et à la fin infailliblement

dominantes, puisque les accidents qui se jettent au travers d'elles,

étant limités et partiels, finissent par céder à la sourde et incessante

répétition de leur effort; en sorte que la structure générale des choses

et les grands traits des événements sont leur oeuvre, et que les

religions, les philosophies, les poésies, les industries, les formes de

société et de famille, ne sont, en définitive, que des empreintes

enfoncées par leur sceau.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 23 / 92 题