II

[Sidenote: L'Homme corporel et visible n'est qu'un indice au moyen

duquel on doit étudier l'homme invisible et intérieur.]

Quand vous observez avec vos yeux l'homme visible, qu'y cherchez-vous?

L'homme invisible. Ces paroles qui arrivent à votre oreille, ces

gestes, ces airs de tête, ces vêtements, ces actions et ces oeuvres

sensibles de tout genre, ne sont pour vous que des expressions; quelque

chose s'y exprime, une âme. Il y a un homme intérieur caché sous l'homme

extérieur, et le second ne fait que manifester le premier. Vous regardez

sa maison, ses meubles et son costume; c'est pour y chercher les traces

de ses habitudes et de ses goûts, le degré de son élégance ou de sa

rusticité, de sa prodigalité ou de son économie, de sa sottise ou de sa

finesse. Vous écoutez sa conversation, et vous notez ses inflexions de

voix, ses changements d'attitudes; c'est pour juger de sa verve, de son

abandon et de sa gaieté, ou de son énergie et de sa roideur. Vous

considérez ses écrits, ses oeuvres d'art, ses entreprises d'argent ou de

politique; c'est pour mesurer la portée et les limites de son

intelligence, de son invention et de son sang-froid, pour découvrir quel

est l'ordre, l'espèce et la puissance habituelle de ses idées, de quelle

façon il pense et se résout. Tous ces dehors ne sont que des avenues qui

se réunissent en un centre, et vous ne vous y engagez que pour arriver à

ce centre; là est l'homme véritable, j'entends le groupe de facultés et

de sentiments que produit le reste. Voilà un nouveau monde, monde

infini, car chaque action visible traîne derrière soi une suite infinie

de raisonnements, d'émotions, de sensations anciennes ou récentes, qui

ont contribué à la soulever jusqu'à la lumière, et qui, semblables à de

longues roches profondément enfoncées dans le sol, atteignent en elle

leur extrémité et leur affleurement. C'est ce monde souterrain qui est

le second objet, l'objet propre de l'historien. Quand son éducation

critique est suffisante, il est capable de démêler sous chaque ornement

d'une architecture, sous chaque trait d'un tableau, sous chaque phrase

d'un écrit, le sentiment particulier d'où l'ornement, le trait, la

phrase sont sortis; il assiste au drame intérieur qui s'est accompli

dans l'artiste ou dans l'écrivain; le choix des mots, la brièveté ou la

longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers,

l'ordre du raisonnement, tout lui est un indice; tandis que ses yeux

lisent un texte, son âme et son esprit suivent le déroulement continu et

la série changeante des émotions et des conceptions dont ce texte est

issu; il en fait _la psychologie_. Si vous voulez observer cette

opération, regardez le promoteur et le modèle de toute la grande culture

contemporaine, Goethe, qui, avant d'écrire son _Iphigénie_, emploie des

journées à dessiner les plus parfaites statues, et qui, enfin, les yeux

remplis par les nobles formes du paysage antique, et l'esprit pénétré

des beautés harmonieuses de la vie antique, parvient à reproduire si

exactement en lui-même les habitudes et les penchants de l'imagination

grecque, qu'il donne une soeur presque jumelle à l'Antigone de Sophocle

et aux déesses de Phidias. Cette divination précise et prouvée des

sentiments évanouis a, de nos jours, renouvelé l'histoire; on l'ignorait

presque entièrement au siècle dernier; on se représentait les hommes de

toute race et de tout siècle comme à peu près semblables, le Grec, le

barbare, l'Indou, l'homme de la Renaissance et l'homme du dix-huitième

siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine

conception abstraite, qui servait pour tout le genre humain. On

connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas

pénétré dans l'âme; on n'avait pas vu la diversité infinie et la

complexité merveilleuse des âmes; on ne savait pas que la structure

morale d'un peuple et d'un âge est aussi particulière et aussi distincte

que la structure physique d'une famille de plantes ou d'un ordre

d'animaux. Aujourd'hui, l'histoire comme la zoologie a trouvé son

anatomie, et quelle que soit la branche historique à laquelle on

s'attache, philologie, linguistique ou mythologie, c'est par cette voie

qu'on travaille à lui faire produire de nouveaux fruits. Entre tant

d'écrivains qui, depuis Herder, Ottfried Muller et Goethe, ont continué

et rectifié incessamment ce grand effort, que le lecteur considère

seulement deux historiens et deux oeuvres, l'une le commentaire sur

_Cromwell_ de Carlyle, l'autre le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve; il verra

avec quelle justesse, quelle sûreté, quelle profondeur, on peut

découvrir une âme sous ses actions et sous ses oeuvres; comment, sous le

vieux général, au lieu d'un ambitieux vulgairement hypocrite, on

retrouve un homme travaillé par les rêveries troubles d'une imagination

mélancolique, mais positif d'instinct et de facultés, anglais jusqu'au

fond, étrange et incompréhensible pour quiconque n'a pas étudié le

climat et la race; comment avec une centaine de lettres éparses et une

vingtaine de discours mutilés, on peut le suivre depuis sa ferme et ses

attelages jusqu'à sa tente de général et à son trône de protecteur, dans

sa transformation et dans son développement, dans les inquiétudes de sa

conscience et dans ses résolutions d'homme d'État, tellement que le

mécanisme de sa pensée et de ses actions devient visible, et que la

tragédie intime, perpétuellement renouvelée et changeante, qui a labouré

cette grande âme ténébreuse, passe, comme celles de Shakspeare, dans

l'âme des assistants. Il verra comment, sous des querelles de couvent et

des résistances de nonnes, on peut retrouver une grande province de

psychologie humaine, comment cinquante caractères enfouis sous

l'uniformité d'une narration décente, reparaissent au jour chacun avec

sa saillie propre et ses diversités innombrables; comment, sous des

dissertations théologiques et des sermons monotones, on démêle les

palpitations de coeurs toujours vivants, les accès et les affaissements

de la vie religieuse, les retours imprévus et le pêle-mêle ondoyant de

la nature, les infiltrations du monde environnant, les conquêtes

intermittentes de la grâce, avec une telle variété de nuances, que la

plus abondante description et le style le plus flexible parviennent à

peine à recueillir la moisson inépuisable que la critique a fait germer

dans ce champ abandonné. Il en est de même ailleurs. L'Allemagne, avec

son génie, si pliant, si large, si prompt aux métamorphoses, si propre à

reproduire les plus lointains et les plus bizarres états de la pensée

humaine; l'Angleterre avec son esprit si exact, si propre à serrer de

près les questions morales, à les préciser par les chiffres, les poids,

les mesures, la géographie, la statistique, à force de textes et de bon

sens; la France enfin avec sa culture parisienne, avec ses habitudes de

salon, avec son analyse incessante des caractères et des oeuvres, avec

son ironie si prompte à marquer les faiblesses, avec sa finesse si

exercée à démêler les nuances; tous ont labouré le même domaine, et l'on

commence à comprendre qu'il n'y a pas de région de l'histoire où il ne

faille cultiver cette couche profonde, si l'on veut voir des récoltes

utiles se lever entre les sillons.

Tel est le second pas; nous sommes en train de l'achever. Il est

l'oeuvre propre de la critique contemporaine. Personne ne l'a fait aussi

juste et aussi grand que Sainte-Beuve; à cet égard, nous sommes tous ses

élèves; sa méthode renouvelle aujourd'hui dans les livres et jusque dans

les journaux toute la critique littéraire, philosophique et religieuse.

C'est d'elle qu'il faut partir pour commencer l'évolution ultérieure.

J'ai essayé plusieurs fois d'indiquer cette évolution; à mon avis, il y

a là une voie nouvelle ouverte à l'histoire, et je vais tâcher de la

décrire plus en détail.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 1 de 5) · 第 22 / 92 题