CHAPITRE XX

Le premier jour de l'année 1830. -- Séance royale au Louvre. --

Le Roi laisse tomber son chapeau; monsieur le duc d'Orléans le

ramasse. -- Testament de monsieur le duc de Bourbon. --

Expédition d'Afrique. -- Un mot de monsieur de Bourmont. -- Le

Roi et l'amiral Duperré. -- Voyage de monsieur le Dauphin à

Toulon. -- Messieurs de Chantelauze et Capelle entrent dans le

ministère.

Le premier jour de l'année fut remarquable par le discours du Nonce au

Roi où il sembla lui donner des conseils d'une politique ultramontaine

fort bien accueillis dans la réponse de Sa Majesté. Cette circonstance

fit renouveler le bruit qui circulait tout bas que ce nonce,

Lambruschini, assisté du cardinal de Latil, avait, avec l'autorisation

du Pape, relevé Charles X des serments prononcés à son sacre. Je

n'affirme pas que cette cérémonie ait eu lieu; des gens fort instruits

des affaires l'ont cru.

Ce même premier janvier, la cour royale, ayant en tête son président,

monsieur Séguier, se présenta chez madame la Dauphine. Monsieur

Séguier se disposait à lui adresser les félicitations d'usage

lorsqu'elle lui coupa la parole en disant de la façon la plus

hautaine: «Passez, messieurs, passez.» Ces deux circonstances firent

grande sensation et donnèrent fort à commenter. Repousser si durement

la magistrature du pays tandis qu'on recevait bénévolement les

conseils antinationaux, c'étaient deux fautes graves; mais le temps

était arrivé où elles se succédaient rapidement.

La saison était fort rigoureuse et les souffrances du peuple en

proportion. La charité publique cherchait à les égaler. On imagina

pour la première fois de donner un bal à l'Opéra, à un louis par

billet, appelant ainsi le luxe au service de la misère.

Les dames de la Cour et de la ville s'occupèrent également de cette

bonne oeuvre qui réussit parfaitement et rapporta une somme très

considérable. Les habitants des Tuileries y avaient les premiers

contribué, mais personne ne parut dans la loge réservée pour eux.

Celle du Palais-Royal, au contraire, était occupée par toute la

famille d'Orléans.

Monsieur le duc d'Orléans et son fils descendirent dans le bal.

Monsieur le duc de Chartres y dansa plusieurs contre-danses. Cette

condescendance eut grand succès et rendit plus remarquable la solitude

de la loge royale qui restait la seule vide dans toute la salle. C'est

avec toutes ces petites circonstances que les Orléans conquéraient la

popularité que les autres repoussaient tout en la souhaitant.

J'ai, en général, peu de curiosité à voir les cérémonies où la foule

se porte, mais les circonstances avaient rendu l'ouverture de la

session si importante que je voulus assister à la séance royale. Elle

se tenait au Louvre et les détails de cette matinée me sont restés

dans la mémoire.

La duchesse de Duras, dont j'ai si souvent parlé, avait succombé à un

état de souffrance qui l'avait longtemps fait qualifier de malade

imaginaire et lassé surtout la patience de son mari. Il venait

d'épouser en secondes noces une espèce de suisso-anglo-portugaise,

sortant de je ne sais où, qui avait acheté le titre de duchesse et le

nom de Duras d'une assez grande fortune. Elle fournissait à son mari

l'occasion de s'écrier naïvement, quelques semaines après son mariage:

«Ah! mon ami, tu ne peux pas comprendre le bonheur d'avoir plus

d'esprit que sa femme!» Il est certain que la première madame de Duras

ne l'avait pas accoutumé à cette jouissance.

Je me trouvais placée à côté de cette nouvelle épousée le jour où

Charles X parlait en public pour la dernière fois. Je ne pus retenir

un mouvement d'effroi lorsqu'il prononça les mots menaçants dont

j'oublie le texte mais qui annonçaient la volonté de soutenir son

ministère malgré les Chambres.

Madame de Duras me demanda ce que j'avais: «Hélas! madame,

n'entendez-vous pas le Roi déclarer la guerre au pays, et ce n'est pas

pour le pays que je crains.»

Cinq minutes après, comme nous nous disposions à sortir, elle me dit:

«Vous aurez mal compris; le duc (elle appelait ainsi bourgeoisement

son mari), le duc m'a dit ce matin qu'il avait lu le discours du Roi,

qu'il était à merveille, allait terminer toutes les difficultés et

faire taire tous les gens qui criaient contre le gouvernement.

--Tant mieux, madame.»

Je ne rapporte pas ce dialogue pour l'importance des paroles

personnelles de mon interlocutrice, mais pour montrer quel était

l'esprit de l'intérieur des Tuileries. Monsieur de Duras se trouvait

en ce moment premier gentilhomme de la chambre de service, et sa femme

habitait le palais avec lui. La confiance y était complète autant

qu'aveugle.

Le roi Charles X était parfaitement gracieux dans un salon et tenait

noblement sa Cour, mais il n'avait aucune dignité à la représentation

publique. Son frère, Louis XVIII, malgré son étrange tournure, y

réussissait mieux que lui.

Charles X avait une voix criarde et peu sonore, ne prononçait pas

clairement et lisait mal ses discours. Sa grâce accoutumée

l'abandonnait dans ces occasions. Des circonstances fortuites

contribuaient aussi à le gêner; sa vue étant baissée, on écrivait les

paroles qu'il devait prononcer en très gros caractères et il en

résultait la nécessité de tourner constamment des feuillets, ce qui

nuisait à son maintien.

Lorsque, ce jour-là, il en vint à la phrase menaçante, il voulut lever

la tête d'une façon plus imposante, en même temps qu'il retournait sa

page. Dans ce petit travail, son chapeau mal affermi s'ébranla, et les

diamants dont il était orné le firent tomber bruyamment, aux pieds de

monsieur le duc d'Orléans. Celui-ci le ramassa et le tint jusqu'à la

fin du discours. Bien des gens firent attention à cette circonstance.

J'allai le soir au Palais-Royal où j'en parlai. Madame la duchesse

d'Orléans me saisit le bras: «Oh! ma chère, taisez-vous; est-ce qu'on

l'a remarqué?... Madame la Dauphine l'a bien vu, elle aussi. Je n'ai

pas osé la regarder; mais je suis sûre qu'elle a été fâchée....

J'espère qu'on n'en parlera pas.»

Mademoiselle ajouta: «Pourvu que les gazettes ne s'en emparent pas

pour faire leurs sots commentaires!»

On était d'autant plus ému de ce petit incident au Palais-Royal que,

précisément le 6 janvier de cette année où tous les princes, selon

l'usage, s'étaient réunis pour tirer le gâteau chez le Roi, la fève

était tombée à monsieur le duc d'Orléans, et madame la Dauphine en

avait témoigné assez d'humeur.

Il surnageait ainsi une sorte de pressentiment partagé par le pays

tout entier; car les gens les plus éloignés de souhaiter le

renversement de la branche aînée, en voyant les déplorables embarras

où elle se plongeait de gaieté de coeur, ne pouvaient s'empêcher de

s'écrier: «Mais ces gens-là ne voient donc pas qu'ils pavent le chemin

du trône aux d'Orléans?»

Il est juste de dire cependant que, si les anciennes répugnances de

madame la Dauphine se retrouvaient de temps en temps, la sincère

amitié qu'elle portait à madame la duchesse d'Orléans dirigeait

fréquemment sa conduite. Elle en avait donné naguère un témoignage

éclatant.

Monsieur le duc de Bourbon continuait à vivre dans les tristes

désordres qui ont signalé toute sa vie. Devenu vieux, il était tombé

sous la domination d'une créature qu'il avait ramenée d'Angleterre et

mariée à un officier de sa maison qui, dit-on, avait cru épouser la

fille naturelle du prince au lieu de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit,

madame de Feuchères devint souveraine absolue à Chantilly et au

Palais-Bourbon. Elle en expulsa la comtesse de Reuilly, fille de

monsieur le duc de Bourbon, et exerça sur tout ce qui l'entourait

l'empire le plus despotique.

L'immense fortune du prince était à sa disposition. Messieurs de Rohan

Guéméné, ses cousins germains, se trouvaient les héritiers les plus

proches. Les Orléans ne venaient qu'après. On souhaita que les biens

de la branche de Condé se réunissent tous sur la même tête, en restant

dans la maison de Bourbon, et que, pour cela, monsieur le duc de

Bourbon adoptât un des enfants du duc d'Orléans dont il était parrain

en lui donnant son nom et sa fortune.

Le Palais-Royal attachait le plus grand prix à obtenir ce résultat.

Charles X le désirait ainsi que toute la famille royale, mais il n'y

avait pas d'autre moyen pour y réussir que l'influence de madame de

Feuchères. Elle seule disposait du vieux prince et elle mit pour

première condition à ses bons offices qu'elle serait reçue à la Cour.

Cela parut impossible à obtenir de la sévérité connue de madame la

Dauphine; mais, dès le premier mot que madame la duchesse d'Orléans

hasarda à ce sujet, elle dit: «Certainement, ma cousine; je suis

fâchée pour le duc de Bourbon que ce soit là le moyen de le décider à

une chose juste, convenable pour lui autant que pour vous, mais,

puisqu'il en est malheureusement ainsi, il n'y a pas à hésiter, je me

charge d'en parler au Roi.»

Madame de Feuchères fut présentée; madame la Dauphine la traita bien,

et le testament fut signé. Je crois bien qu'il convenait aux idées de

madame la Dauphine que Chantilly restât entre les mains d'un Bourbon

et que ce titre de Condé se perpétuât dans sa famille. Mais il n'est

pas moins vrai que, dans cette circonstance, elle se montra très bonne

et très aimable pour les princes d'Orléans.

L'adresse de la Chambre ne fut pas conçue dans un esprit plus

conciliant que le discours du trône. Le Roi s'en tint pour offensé et

prorogea la session, en protestant de nouveau de la _volonté immuable_

dont il soutiendrait ses actions. Les députés retournèrent dans leur

province se préparer à de nouvelles élections qu'on prévoyait

inévitables.

Il faut rendre justice au gouvernement et surtout à l'administration.

Une fois l'expédition d'Alger consentie, les préparatifs en furent

faits avec un zèle et une activité si extraordinaires qu'elle fut

prête en six semaines, au lieu de demander une année comme on l'avait

prétendu. Le succès a prouvé qu'il n'y manquait rien.

Cette campagne africaine était devenue le point d'espérance des

hommes les plus animés du parti ultra. Le général Bertier de Sauvigny

disait, en montant en voiture: «Nous allons escarmoucher contre le

Dey; mais la vraie et bonne guerre sera au retour.» Il est positif

qu'on espérait ramener une armée assez dévouée pour être disposée à

soutenir l'absolutisme.

On a dit que, si monsieur de Bourmont avait été en France, il aurait

empêché les ordonnances de Juillet. Je crois bien qu'il les aurait

voulues mieux préparées et mieux soutenues, mais je doute qu'il les

eût blâmées. J'ai par devers moi une anecdote qui ne me laisse guère

d'hésitation à ce sujet.

Quoique peu favorable au ministère Polignac, monsieur de Glandevès,

gouverneur des Tuileries, était dans des relations familières avec

monsieur de Bourmont. Il se trouva chez lui la veille de son départ:

«N'êtes-vous pas inquiet, lui dit-il, de la situation où vous laissez

ce pays-ci et de ce qu'on pourra faire en votre absence?

--Oui, je suis inquiet parce que je n'ai pas assez confiance dans la

fermeté de notre cabinet. Il n'a pas grande habileté, peu d'unité,

encore moins de volonté; car, voyez-vous, mon cher Glandevès, pour

mettre la machine à flot, sans secousse et sans danger, il ne faudrait

que faire usage d'un seul petit mot de quatre lettres: _oser_. Voilà

toute la politique du moment.

--Je suis loin d'être partisan de votre doctrine et fort effrayé de

vous la voir professer, reprit Glandevès.»

Monsieur de Bourmont ne répondit que par un sourire de confiance. Je

pense que c'est la dernière fois que monsieur de Glandevès l'ait

envisagé.

On avait proposé le commandement de l'escadre à l'amiral Roussin qui

le refusa. Un peu de répugnance à lier sa fortune à celle de monsieur

de Bourmont et la persuasion que les préparatifs ne pouvaient être

achevés à temps pour arriver sur la côte avant le moment des tempêtes

dictèrent ce refus.

L'amiral Duperré ne consentit à se charger de la responsabilité de

cette entreprise qu'après une longue hésitation. Tous les

renseignements de la marine la représentaient comme excessivement

hasardeuse, et l'histoire ne rassurait pas sur les chances d'un

heureux résultat.

La veille de son départ, l'amiral Duperré obtint une audience du Roi.

Après avoir établi toutes les difficultés du débarquement, tous les

obstacles que présentaient cette côte et la mer qui la baigne pour

communiquer des vaisseaux à une partie de l'armée mise à terre, la

possibilité qu'il se passât beaucoup de jours dans une séparation

complète qui compromît le salut des troupes débarquées et privées de

munitions, etc., enfin tout ce qui rendait cette tentative

inquiétante, l'amiral ajouta:

«Sire, en me chargeant de cette périlleuse commission, j'ai obéi aux

ordres de Votre Majesté; j'y emploierai mes soins, mes veilles, ma

vie, j'ose dire que je ferai tout ce qui sera humainement possible

pour réussir. Mais je prends acte ici, devant le Roi, que je ne

garantis pas le succès, et je ne voudrais pas être considéré comme

ayant conseillé une entreprise qui me paraît bien hasardée.

--Partez tranquille, amiral, vous ferez de votre mieux, et, si le

succès ne répond pas à nos espérances, je ne vous en tiendrai pas pour

responsable. Au reste, nous ne vous abandonnerons pas, et, dès que

vous serez embarqué, Polignac et moi, nous ferons dire chaque jour des

messes à votre intention.»

Duperré, vieux loup de mer, qui aurait mieux aimé un air de vent

poussant au large que toutes les cérémonies de l'Église de Rome, resta

confondu du secours qu'on lui offrait, s'inclina profondément, sortit

du cabinet du Roi et alla conter son dialogue à la personne de qui je

le tiens.

Pendant ce temps-là, mon pauvre ami Rigny se morfondait au fond de la

Méditerranée. Il est convenu depuis avec moi que l'expédition d'Alger

lui avait fait regretter vivement, pendant quelques semaines, la

probité politique qui l'avait conduit à refuser le portefeuille de la

marine quand il avait vu surtout que la possession de celui de la

guerre n'empêchait pas de se confier le commandement de l'armée.

Rigny était le plus jeune et le plus aventureux de nos amiraux. Il

joignait à une ambition personnelle, que je ne prétends pas nier, une

passion pour la gloire du pays qui le stimulait encore à toutes les

entreprises brillantes. Je lui ai entendu dire bien souvent qu'il ne

mourrait pas tranquille sans avoir vu le pavillon français à Mahon et

à Porto-Ferrajo.

Hélas! il ne flotte sur aucun de ces remparts, et l'erreur d'un

médecin l'a conduit au tombeau avant qu'il eût atteint sa cinquantième

année.

Monsieur le Dauphin se rendit à Toulon pour assister au départ de

l'armée. Il était très certainement contrarié de «la grandeur qui

l'attache au rivage»; mais il le témoigna par un redoublement de

désobligeance et de maussaderie. Il ne resta que fort peu de temps à

Toulon et déplut généralement.

Au surplus, son voyage avait encore un autre but; il s'agissait de

faire la conquête de monsieur de Chantelauze; et le prince prit sa

route par Grenoble pour travailler à ce grand oeuvre.

Je ne sais ce qui avait inspiré une si grande confiance pour ce

monsieur de Chantelauze, homme complètement ignoré du public, mais on

lui avait déjà offert vainement le portefeuille de la justice.

Monsieur le Dauphin parvint à le lui faire accepter.

Le Roi consentit alors à recevoir la démission que monsieur de

Courvoisier cherchait à donner depuis quelque temps mais qu'il insista

pour faire recevoir lorsque la dissolution de la Chambre fut décidée.

Trois jours après l'ordonnance qui parut à cet effet, le cabinet fut

en partie renouvelé. Monsieur de Courvoisier et monsieur de Chabrol,

les plus modérés du conseil, furent remplacés par monsieur de

Chantelauze, qui n'était pas assez connu, comme l'avait été récemment

monsieur de La Bourdonnaye par monsieur de Peyronnet qui l'était trop.

Si le Roi avait soigneusement cherché dans toute la France l'homme et

le nom qui pouvaient faire le plus de tort à la Couronne et le plus

exaspérer contre elle, il n'aurait pas mieux trouvé qu'en choisissant

monsieur de Peyronnet. Mais les choses en étaient venues à ce degré

d'inimitié entre le monarque et le pays que les gens les plus hostiles

à l'un devenaient les favoris de l'autre.

Quand les partis sont en présence à ce point, il ne reste plus qu'à

trouver le jour de la bataille. Il n'est que trop tôt arrivé, hélas!

Il était inévitable. Selon mon jugement, le trône à cette époque avait

tous les torts. Mais, pendant le ministère Martignac, les Chambres et

le pays avaient eu les leurs. Tout le monde a été puni en proportion

de ses fautes; et ceux à qui le trône est échu portent la peine

d'avoir peut-être trop laissé former autour d'eux d'ambitieuses

espérances.

On adjoignit au ministère un monsieur Capelle, connu par son esprit

d'intrigue. Il avait gouverné la princesse Élisa, autrement dit

madame Bacciochi, lorsqu'elle régnait en Toscane, et, depuis la

Restauration, s'était trouvé mêlé à tous les tripotages du pavillon de

Marsan.

Monsieur l'avait employé dans le travail des élections pour le parti

ultra, et c'est parce qu'il passait pour habile en ce genre

d'entreprise qu'il fut appelé en cette occurrence où les élections se

trouvaient d'une si grande importance. Mais l'habileté intrigante n'y

pouvait plus rien.

Le pays avait été trop froissé, trop irrité, trop exaspéré comme à

plaisir; et les députés, ayant voté l'adresse hostile au ministère

Polignac, n'avaient qu'à se présenter aux électeurs pour être choisis

par acclamation. Je suis bien persuadée qu'électeurs et députés,

personne ne pensait à renverser le trône mais, oui bien, le

ministère.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 29 / 106 题