Abolition de la loi salique en Espagne. -- Impression de madame
la Dauphine. -- Séjour de la Cour de Naples à Paris. -- Bal donné
par madame la duchesse de Berry. -- Bal au Palais-Royal. --
Maladie du général de Boigne. -- Sa mort. -- Incendies en
Normandie. -- Insurrection à Montauban. -- Départ des souverains
napolitains. -- Modération de madame la Dauphine. -- Prise
d'Alger. -- Ordonnances de Juillet. -- Incrédulité, désespoir et
fureur du pays.
Le mariage du roi d'Espagne avec la princesse Christine de Naples fut
suivi très promptement par la déclaration, désignée sous l'appellation
de rappel de la _Pragmatique_, qui rendait les filles aptes à hériter
de la couronne. L'effet de cette mesure fut très vif à notre Cour et
nulle part davantage qu'au Palais-Royal.
Madame la duchesse d'Orléans m'en parla avec amertume; elle se
trouvait également blessée comme napolitaine et comme française. Je me
rappelle qu'elle me dit que cette mesure, si hostile aux autres
branches de la maison de Bourbon, avait été regardée comme une offense
tellement personnelle par le roi de Naples, son frère, qu'elle avait
décidé son départ de Madrid dans les vingt-quatre heures. Cette
circonstance m'a toujours fait douter que la reine Christine eût été
pour quelque chose dans cette première décision du roi Ferdinand. La
mesure, comme tout le monde sait, avait été déjà préparée sous Charles
IV.
Quoi qu'il en soit, madame la duchesse d'Orléans me raconta que, la
vieille au soir, on avait parlé de cette nouvelle chez madame la
Dauphine. Le Roi, monsieur le Dauphin, madame la duchesse de Berry,
tous les Orléans, s'étaient prononcés contre cette décision.
Madame la Dauphine seule avait dit: «Oui, je crois bien que c'est une
mauvaise chose qui doit déplaire au gouvernement et même à la famille,
mais, quant à moi personnellement, je trouve que le roi d'Espagne a
raison et que ce qu'il fait est tout simple.»
Madame la Dauphine se serait assez bien accommodée que les filles
héritassent des trônes, même de celui de France. Cependant je dois
dire qu'elle repoussa avec ridicule et mépris des propositions qui lui
arrivèrent de je ne sais quel nid d'intrigants pour l'engager à
réclamer la couronne de Navarre.
J'ai quelque souvenir, sans oser l'affirmer, que monsieur de
Chateaubriand avait un moment accepté cette idée, croyant par là
plaire à madame la duchesse d'Angoulême; je l'appelle ainsi car
c'était sous le règne de Louis XVIII.
L'arrivée de la Cour de Naples fut le signal des fêtes. Madame la
duchesse de Berry paraissait enchantée de recevoir sa famille chez
elle; je ne l'ai jamais vue plus à son avantage que dans cette
circonstance. Le Roi son père, auquel la maladie avait donné les
apparences d'une caducité prématurée, ne paraissait que le moins
possible en public et s'accommodait mieux de l'intérieur plus
tranquille de sa soeur, madame la duchesse d'Orléans.
Mais la reine de Naples, toute grosse, toute ronde, tout enluminée,
toute prête à se divertir de toutes les façons possibles, mettait à
contribution la bonne volonté de madame la duchesse de Berry à la
promener dans tout Paris et dans tous les spectacles. C'était ainsi
que, de bon accord, nos deux princesses françaises se partageaient
l'accueil à faire à leurs parents.
Il y eut spectacle à la Cour; et, pour la première fois, nous vîmes la
famille d'Orléans paraître dans la loge royale. Le Roi avait témoigné
la veille de la représentation un demi regret que cette loge ne fût
pas assez grande pour les y admettre avec les voyageurs, leurs si
proches parents.
Monsieur de Glandevès, gouverneur des Tuileries, recueillit ces
paroles, fit travailler toute la nuit et le lendemain prévint le Roi
que la loge pouvait contenir les princes d'Orléans. Le Roi resta un
moment étonné, puis il prit son parti de bonne grâce.
La joie en fut des plus vives au Palais-Royal, et la reconnaissance
pour monsieur de Glandevès si sincère que j'en ai constamment retrouvé
les traces, même après que les journées de Juillet eurent changé tous
les rapports.
Madame la duchesse de Berry donna, dans ses appartements et ceux de
ses enfants aux Tuileries, un magnifique bal. Je n'en ai jamais vu de
mieux ordonné. Le local forçait à occuper deux étages; mais un
escalier, qui n'était pas celui par lequel on arrivait, avait été
élégamment décoré; les paliers en étaient transformés en salons
confortables, et, les quelques marches qui les séparaient les uns des
autres se trouvaient tellement dissimulées sous les tapis et les
fleurs que cet escalier fut autant occupé qu'aucune autre pièce et
semblait faire partie des appartements.
Malgré la recherche, l'élégance de ce bal où la bonne compagnie se
trouvait réunie en nombre immense sans qu'il y eût cohue, malgré la
bonne ordonnance et l'air satisfait de la maîtresse de la maison, il
régnait dans tous les esprits un instinct d'alarme qui arrêtait la
gaîté.
Ce bal fut suivi d'un voyage à Rosny des plus magnifiques. On m'en fit
de pompeux récits, mais, n'y ayant pas assisté, je n'ai rien à en
dire.
Je voudrais pouvoir passer également sous silence la fête donnée au
Palais-Royal, au retour de Rosny, car le souvenir ne m'en est pas
agréable. Le roi Charles X ayant consenti à accompagner celui de
Naples à ce bal, il semblait naturel que la fête fût pour eux, mais il
en arriva tout autrement.
Lorsque j'arrivai au Palais-Royal, les rues étaient tellement
encombrées de monde que ce n'était qu'avec beaucoup de peine et à
travers les imprécations de la foule que les voitures circulaient. Mon
cocher avait dû tourner dans dix rues différentes pour se frayer un
chemin. Parvenue enfin à la petite porte de la rue du Lycée, il fallut
que les gendarmes, les suisses, etc., fissent une espèce de sortie
pour se réunir à mes gens et parvenir à me faire entrer dans le Palais
en m'arrachant de la foule.
Dans l'intérieur, la cohue n'était guère moins grande. Tout ce qui
avait voulu demander des billets en avait obtenu, et c'était à
grand'peine que les aides de camp du prince, réunis à ceux du Roi et
aux officiers des gardes du corps, conservaient un espace de quelques
pieds autour de la troupe royale. La faire circuler fut longtemps
chose impossible.
Je me trouvai lancée par la foule dans cet espace réservé où je
n'avais aucune intention de pénétrer, au point de tomber sur le prince
de Salerne.
Le duc de Blacas, qui était de service et avec lequel je n'étais pas
en trop bons rapports, eut pitié de moi et me prit sous sa protection
pendant le passage d'un des flots de cette foule.
J'eus occasion alors d'examiner la physionomie des princes. Le Roi
paraissait de bonne humeur, les napolitains étonnés, madame la
Dauphine assez mécontente et je le conçois, madame la duchesse
d'Orléans fâchée, Mademoiselle embarrassée, monsieur le duc d'Orléans
satisfait. Cette satisfaction me déplut, je ne saurais trop dire
pourquoi; mais j'avais un sentiment de peur, de chagrin et hâte de
m'en aller.
J'étais rentrée chez moi à dix heures; ma mère me voyant arriver de si
bonne heure craignit quelque accident. Je lui dis que j'aimais trop
les Orléans pour avoir été contente de ma soirée et que, pour la
première fois, je ne pouvais me défendre de croire des arrière-pensées
à monsieur le duc d'Orléans.
Cette manière de remplir ses salons, fort au delà de ce qu'ils
pouvaient contenir, de tous les gens les plus désagréables au Roi
pendant qu'il était censé lui donner une fête, et, plus encore, cette
illumination de tous les jardins, ce soin de les tenir tous grands
ouverts à la multitude, dans un temps où l'impopularité du souverain
n'était un secret pour personne, cette affectation à se présenter
perpétuellement sur la terrasse pour faire crier: «_Vive monsieur le
duc d'Orléans_», tout cela avait quelque chose de plus que populaire,
de _populacier_, si j'ose le dire, qui me blessait d'autant plus que
la circonstance le comportait moins.
Nul n'aurait pu trouver extraordinaire que monsieur le duc d'Orléans,
recevant les rois de France et de Naples, s'occupât principalement de
ses hôtes royaux. Il y avait donc une sorte de préoccupation politique
à transformer cette fête pour des rois en une fête pour le peuple, et
cette disposition me peinait.
Au reste, elle porta ses fruits. Cette nuit peut être considérée comme
la première émeute de l'année 1830, si fertile en ce genre. La foule,
admise sans aucune surveillance dans les jardins et les galeries,
finit par s'exalter, sous les conseils de quelques prédicateurs de
désordre, et devint tellement turbulente qu'il fallut la faire
expulser par la force armée.
Faut-il conclure de là, comme je l'avais exprimé dans ma mauvaise
humeur, que monsieur le duc d'Orléans avait des arrière-pensées? Oui
et non. Je suis persuadée qu'il n'avait aucun plan de conspiration,
mais il soignait ce qu'il appelait sa _popularité_, et il voulait
toujours, selon l'expression de ce pauvre duc de Berry, faire _pot à
part_.
Le lendemain de ce bal, une lettre de Chambéry m'apprit que monsieur
de Boigne devenait de plus en plus souffrant et que ses médecins s'en
inquiétaient. Je le connaissais trop bien pour hasarder à l'aller
trouver sans sa permission. Je lui écrivis sur-le-champ pour demander,
sans l'alarmer, à lui faire une visite. Il me fit répondre qu'il
venait d'être assez souffrant pour être trop faible pour écrire
lui-même, mais qu'il était beaucoup mieux, qu'aussitôt qu'il serait en
état de supporter la voiture il se rendrait à des eaux qu'on lui
conseillait dans la Tarentaise et qu'il me priait de remettre ma
visite à son retour vers la fin de juillet.
Rassurée par cette lettre et celles qui suivirent, mais ne voulant pas
aller dans le monde, je m'établis à la campagne dans le commencement
de juin. Ce fut là que j'appris que monsieur de Boigne, qu'on disait
en pleine convalescence, avait succombé le 21 à une nouvelle attaque
d'une maladie dont il était atteint depuis bien des années. Cette
dernière crise n'ayant duré que peu d'heures, on assurait qu'il avait
été impossible de m'en prévenir. Je dus le croire. Cependant je
regrettai de n'avoir pas insisté plus fortement pour me rendre à
Chambéry au mois de mai, malgré sa résistance.
Il se passait depuis quelques mois une circonstance bien singulière et
qui n'a jamais été expliquée. Nos provinces du nord étaient dévorées
d'incendies. Le nombre s'en était tellement multiplié qu'il était
impossible de les supposer accidentels et, d'ailleurs, la malveillance
se prouvait dans la plupart. La terreur était au comble dans ces pays,
et les paysans voyaient partout des incendiaires. Ce fléau gagnait de
plus en plus et se rapprochait des environs de Paris. De pauvres
bergers, des jeunes filles furent accusés et convaincus du crime
d'incendie. Il était évident qu'ils avaient été séduits, fanatisés,
mais par qui? C'est ce qu'on n'a jamais pu découvrir. Les partis se
sont mutuellement reproché d'avoir employé cette coupable manoeuvre
pour exalter les esprits. Je ne comprendrais pas dans quel but. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que les faits étaient vrais et qu'ils n'ont
pas été expliqués.
Les élections pour une nouvelle Chambre se faisaient dans un sens de
plus en plus hostile au ministère. Les 221, qui avaient voté
l'adresse, étaient tous réélus par acclamation, et, dans les autres
collèges, les députés sortants étaient en assez grand nombre remplacés
par les libéraux.
L'inquiétude commençait à gagner le cabinet et on attendait avec
anxiété les nominations successives dont le courrier ou le télégraphe
apportait la nouvelle. Lorsqu'il avait appris dans la journée un choix
qui lui semblait favorable, le Roi donnait généralement pour mot
d'ordre le nom de la ville où l'élection avait eu lieu, en
l'accompagnant d'une épithète obligeante.
Le collège de Montauban nomma monsieur de Preissac qui avait voté la
fameuse adresse. Mais la canaille de la ville, soulevée par quelques
ultras, attaqua les électeurs, poursuivit monsieur de Preissac, força
sa maison, insulta sa vieille mère, blessa ceux qui la voulaient
défendre et monsieur de Preissac ne dut son salut qu'à la fuite et à
la fermeté du duc de La Force qui protégea sa retraite.
Tout le monde fut fort indigné de cette violation brutale de tous les
droits constitutionnels. Charles X inventa de donner pour mot d'ordre
le nom de la ville de Montauban et ne se refusa pas le sourire de
satisfaction. Le duc de Raguse se redressa avec l'air si blessé que le
Roi devint fort rouge, balbutia Mont ... Mont ... Montpellier: «Oui,
Sire, j'entends, Montpellier», reprit le duc. Ils n'ajoutèrent rien,
mais tous deux s'étaient compris; tous deux étaient mécontents l'un de
l'autre.
Le duc de Raguse me raconta ce court colloque le soir même. Je trouve
que ces petites circonstances dévoilent souvent mieux les hommes que
les longs détails de leurs actions.
À mesure que les élections étaient connues, les bruits de coup d'État
médités prenaient plus en plus de la consistance. Monsieur le duc
d'Orléans s'en était expliqué avec Charles X dans une longue
conversation qu'ils avaient eue à Rosny, et le Roi lui assura avec une
telle apparence de franchise que rien ne le déciderait à sortir des
mesures constitutionnelles qu'il réussit à le tromper.
Malgré toutes les batteries qui se dressaient pour résister légalement
à un ministère détesté par le pays, malgré tous les embarras qui en
pouvaient surgir, monsieur le duc d'Orléans était persuadé, je le lui
ai entendu dire alors et depuis, que la Couronne elle-même ne courait
aucun danger tant qu'elle restait dans la lettre de la Charte. La
Charte, toute la Charte, rien que la Charte, tel était le voeu du
pays et son expression.
La prolongation du séjour des souverains napolitains, établis au
palais de l'Élysée, commençait à gêner le Roi. Il voulait quitter
Paris pour Saint-Cloud. Madame la Dauphine se chargea de leur demander
le jour de leur départ, sous prétexte de fixer celui où elle se
mettrait en route pour les eaux. Ils furent très blessés de cette
façon de les éconduire, et en nommèrent un assez prochain.
Madame la Dauphine avait une excuse pour cette apparente
inhospitalité. Son voyage était annoncé; elle n'aurait pu que
difficilement y renoncer, et elle voulait être de retour avant le
moment où la réunion des Chambres pouvait être le signal des mesures
extrêmes qu'elle combattait seule, mais avec persévérance. Il est
étrange, mais pourtant exact, qu'elle avait complètement changé de
rôle avec son mari. Plus il était devenu violent et exagéré dans le
parti ultra, plus elle, en revanche, était modérée et sage.
Je n'ai pas été suffisamment initiée dans les secrets de cet intérieur
pour savoir les motifs de ce revirement de conduite, mais très
certainement, à cette époque, madame la Dauphine était contraire à
toutes les mesures acerbes et monsieur le Dauphin y poussait. Madame
la Dauphine n'avait aucune confiance dans le ministère Polignac;
monsieur le Dauphin n'espérait qu'en lui.
La princesse partit, emportant la promesse du Roi qu'aucune décision
importante ne serait prise en son absence. Les ordonnances de Juillet
ont prouvé comment elle a été tenue.
Mes affaires personnelles m'ayant amenée un matin à Paris, je me
trouvai dans les rues au moment où le canon raconta aux habitants la
prise d'Alger. Un long cri de joie s'éleva dans toute la ville. Je fus
frappée de l'impression générale que je remarquai. J'avais tant
entendu tirer ce glorieux canon et avec si peu d'effet sur le citoyen,
dans des occasions bien autrement importantes sous l'Empire que je fus
très étonnée de la part personnelle prise par tout le monde à ce
succès.
Chaque porte ou boutique était remplie des gens de la maison, et les
passants s'arrêtaient sans se connaître pour exprimer leur
satisfaction. Était-ce la désuétude où était tombé ce genre de
bulletin chez nous qui lui donnait plus de prix, ou bien la fatigue
des longues guerres de la Révolution et de l'Empire, les sacrifices
qu'elles avaient coûtés à presque toutes les familles empêchaient-ils
cet airain triomphant de frapper aussi directement sur le timbre de
l'orgueil national? Je ne sais. Mais il m'a semblé que la joie pour
l'entrée dans Alger a été plus expressive que pour celle dans Vienne
ou Berlin. Je ne parle que de mon impression, sans affirmer qu'elle
soit exacte.
Le Roi voulut rendre grâce à Dieu du succès de ses armes. Un _Te Deum_
solennel fut chanté à Notre-Dame. Charles X, arrivant dans toute la
pompe de la royauté, y fut reçu et harangué par monsieur l'archevêque
de Paris. Son discours, fidèlement répété dans le _Moniteur_,
promettait au Roi l'appui de la sainte Vierge pour la croisade qu'il
lui prêchait contre les infidèles de l'intérieur aussi bien que contre
ceux d'Afrique.
Cet appel du parti prêtre au parti ultra eut un long et fatal
retentissement et acheva d'exaspérer les esprits. Les paroles du
prélat doivent être comptées au nombre des circonstances qui ont le
plus immédiatement provoqué la résistance au gouvernement de Charles
X.
L'événement du succès d'Alger, l'espoir d'exploiter la satisfaction
que le pays en avait ressenti, peut-être aussi le désir de profiter
de l'absence de madame la Dauphine qui annonçait son retour décidèrent
le conseil à signer ces historiques ordonnances que les directeurs
occultes du Roi réclamaient depuis longtemps et que Charles X
souhaitait de toute sa persévérante obstination. C'est bien de lui
qu'on a pu dire avec vérité: «Il n'a rien appris, il n'a rien oublié.»
On m'a raconté qu'au dernier conseil, tenu le dimanche, ces fatals
papiers, dont la teneur avait été discutée et convenue le mercredi
précédent, se trouvèrent sur la table; mais, au moment de les signer,
toutes les mains semblèrent se paralyser. Le nom du Roi y était
apposé; il s'impatientait des hésitations et sortit du cabinet. Alors
monsieur de Polignac, qui a toujours plus de coeur que de cervelle
pour savoir le conduire, prit la plume et mit le nom de Polignac sous
celui de Charles: «Maintenant, messieurs, dit-il, la signature du Roi
est légalisée; la vôtre n'est plus nécessaire, vous signerez si vous
voulez. Pour moi, je ne crains pas la responsabilité de mes actes.»
Tous signèrent à l'envi.
Malgré le secret dont on entourait cette déplorable décision, il en
perçait assez pour provoquer une sérieuse inquiétude. Toutefois, on
voyait une telle incurie dans les gens chargés des affaires publiques
que les indiscrétions des ultras et des amis du Roi n'éveillaient pas
suffisamment l'attention. Cependant plusieurs prêtres avaient parlé,
même en chaire, de l'abaissement prochain de l'impie.
Les jésuites se montraient plus exultants que jamais. Le conseil de
conscience du Roi ne cachait pas sa satisfaction, et enfin monsieur
Rubichon avait révélé à monsieur Greffuhle le texte même des
ordonnances sans réussir à le persuader. Cela paraissait si
extravagant que l'on n'y pouvait croire, d'autant que rien
n'annonçait des mesures prises pour soutenir la révolution qu'on
méditait dans le gouvernement du pays.
Monsieur de Rothschild, banquier de l'État et se croyant très avant
dans la confiance du gouvernement, alla le dimanche même demander à
monsieur de Peyronnet ce qu'il fallait penser des bruits qui
circulaient. Le ministre lui exprima son étonnement qu'un homme aussi
sage y pût accorder la moindre importance; la malveillance seule,
selon lui, pouvait les répandre: «Du reste, ajouta-t-il, voulez-vous
une preuve matérielle de leur fausseté? Tenez, regardez.»
Il lui montra son bureau couvert des lettres closes qu'il signait pour
convoquer les députés à la séance royale de l'ouverture de la session.
La plupart, en effet, furent expédiées pas le courrier de ce jour.
Monsieur de Peyronnet, en quittant monsieur de Rothschild, se rendit à
Saint-Cloud où l'on signait les ordonnances; et monsieur de Rothschild
alla dîner à la campagne chez madame Thuret où se trouvait invité tout
le corps diplomatique.
La visite qu'il avait faite au ministre de l'intérieur et les lettres
closes, vues sur son bureau, firent la nouvelle de ce dîner et
rassurèrent les esprits. Quelques-uns des convives s'arrêtèrent chez
moi au retour, et me racontèrent ce qu'ils y avaient appris.
Le _Moniteur_ du lendemain contenait les ordonnances. Monsieur de
Rothschild ne fut pas le seul trompé. Monsieur de Champagny,
sous-secrétaire d'État de la guerre et dirigeant le ministère en
l'absence de monsieur de Bourmont, était à la campagne; il ne reçut le
_Moniteur_ que le mardi soir et ne put arriver à Paris que le
mercredi. Aussi monsieur le Dauphin disait-il, en se frottant les
mains: «Le secret a été si bien gardé que Champagny ne l'a su que par
le _Moniteur_.» Le duc de Raguse, destiné in petto à soutenir ces
insoutenables mesures, avait été tenu dans la même ignorance.
Monsieur de Polignac s'était surpassé dans la profonde incapacité
qu'il avait déployée dans toute cette circonstance. Presque tous les
chefs de la garde royale étaient absents par congé, aussi bien que les
autorités militaires de la ville de Paris; et trois des régiments de
la garde avaient été envoyés en Normandie, à l'occasion des troubles
excités par les incendies dont j'ai fait mention.
Rien, en un mot, n'avait été prévu, ni préparé; et on se jetait dans
ces témérités sans précaution comme sans effroi. Le fait est que, dans
leurs étroits cerveaux et ne vivant que sous l'influence de leur
propre parti, ni le Roi, ni son ministère n'avaient prévu d'obstacles;
et ils ne s'étaient point armés pour une lutte qu'ils ne croyaient pas
avoir à redouter. C'est l'explication et peut-être l'excuse de leur
conduite. Ils pensaient répondre par les mesures qu'ils adaptaient aux
intérêts moraux de la France et se flattaient d'être soutenus, dans
cette pieuse entreprise, par une assez grande partie du pays pour que
la poignée de factieux qui s'y opposeraient n'osât pas témoigner son
ressentiment.
Hélas! il s'est trouvé que c'était la nation toute entière. Je dis
_toute entière_, car, dans les premiers temps, aucune voix, pas même
au milieu de ceux qui ont suivi Charles X jusqu'à Cherbourg, n'a osé
s'élever pour justifier les démarches qui l'avaient précipité dans cet
abîme, et jamais souverain n'est tombé devant un assentiment plus
unanime.
_APPENDICES_