CHAPITRE XVIII

Difficultés suscitées de toute part au cabinet Martignac. --

Réponse du Roi au duc de Mortemart. -- Campagne des russes contre

les turcs. -- Le Roi se déclare pour l'empereur Nicolas. --

Intrigues dans la Chambre des députés. -- Mort de l'évêque de

Beauvais. -- Progrès du parti prêtre. -- Langage différent tenu

par le Roi à messieurs de Martignac et de La Ferronnays. --

Erreur des prévisions.

La santé de monsieur de La Ferronnays, fort ébranlée depuis longtemps,

devint si mauvaise qu'il fut obligé de quitter les affaires

étrangères. On eut recours à plusieurs personnes pour le remplacer,

entre autres à monsieur Pasquier. Il refusa de nouveau, persuadé que

le roi Charles X avait contre lui des préventions qui l'empêcheraient

de lui accorder une sincère confiance. Elles dataient de loin.

Lorsqu'en 1814, Monsieur, précédant Louis XVIII en France, s'était

trouvé gouverner quelques semaines en sa qualité de Lieutenant

général, monsieur Pasquier lui avait parlé de l'état du pays, de la

force respective des partis et même des importances individuelles avec

une franchise que le prince émigré n'avait pas su apprécier et que ses

entours avaient qualifiée de haine pour la Restauration.

Rien n'était moins fondé. Monsieur Pasquier s'était rattaché de coeur

au nouvel ordre de choses, devenu nécessaire au salut de la patrie;

seulement il aurait voulu qu'elle en profitât. Accoutumé, d'autre

part, à servir sous l'Empereur, il suivait les mêmes errements.

Or, Napoléon non seulement trouvait bon mais exigeait qu'on lui dit la

vérité tout entière et même qu'on insistât pour faire prévaloir son

opinion vis-à-vis de lui. Il admettait la discussion jusqu'à la

contradiction. À la vérité, il n'agissait que d'après sa propre

volonté, mais jamais il ne savait mauvais gré qu'elle eût été

combattue au conseil ou dans le cabinet.

Monsieur n'entendait rien à cette manière d'agir, et quiconque lui

opposait une difficulté, même puisée dans son propre intérêt, lui

apparaissait en ennemi. Monsieur Pasquier fut assez longtemps à

découvrir cette disposition pour permettre à son zèle d'aggraver sa

situation et, lorsqu'il s'en fut aperçu, il ne continua pas moins à

remplir ce qu'il considérait comme un devoir.

Devenu ministre de Louis XVIII, il lui fallut fréquemment heurter le

parti ultra et conséquemment déplaire à Monsieur. Ces précédents ne

lui permettaient pas d'entrer au conseil de Charles X, et il répétait

aux ministres qui désiraient l'avoir pour collègue qu'il ne leur

apporterait aucune force en siégeant avec eux et leur était plus utile

dans la Chambre des pairs.

Il ne partageait pas le mécontentement que la plupart des gens de

notre opinion exprimaient contre la faiblesse du cabinet Martignac. Il

disait hautement qu'il était insensé de lui demander ce qu'il lui

était impossible d'obtenir des répugnances du Roi. Ce n'est pas la

faute de monsieur Pasquier si ce ministère est tombé, car il le

soutenait bien franchement et de tous ses moyens.

Après avoir cherché pendant quelque temps, un successeur à monsieur de

La Ferronnays, on se décida à s'en passer. Les dettes que le dernier

titulaire avait laissé à payer servirent de prétexte à ne le point

remplacer. Monsieur Portalis prit le portefeuille par intérim.

Deux hommes avaient principalement agi pour obtenir ce résultat, le

Roi qui voulait faire écrouler le ministère en le minant et monsieur

Hyde de Neuville qui voulait dégager sa parole en y forçant l'entrée

de monsieur de Chateaubriand. Cette double intrigue réussit à écarter

tous les candidats et, entre autres, le duc de Mortemart fort désiré

par monsieur de Martignac. Je tiens du duc lui-même que monsieur de

Martignac lui demanda comment il pouvait résister aux vives instances

du Roi. Il répondit que le Roi ne lui avait jamais témoigné le moindre

désir de le voir entrer au conseil.

«C'est étonnant, mais, s'il ne vous a pas encore parlé, il vous en

parlera.»

En effet, le Roi fit appeler monsieur de Mortemart: «Eh bien! lui

dit-il, vous ne voulez donc pas entrer avec eux?»

Monsieur de Mortemart déclina ses raisons, toutes personnelles. Le Roi

les combattit très faiblement, comme on débite une leçon, puis il

ajouta:

«Au fond, je n'en suis pas fâché, vous avez raison. Il vaut mieux ne

pas vous associer avec ces gens-là.»

Voilà quelles furent les instances irrésistibles du Roi. Monsieur de

Mortemart, éminemment loyal, chercha à éclairer monsieur de Martignac

sur sa situation; mais il ne put lui persuader qu'il ne jouissait pas

de la confiance entière du monarque.

Le duc de Mortemart, que les événements ont appelé à jouer un rôle

politique qu'il n'a pas cherché et qu'il n'avait pas l'étoffe

nécessaire pour soutenir dans des circonstances aussi perplexes, est

un homme parfaitement loyal, honnête, indépendant, français de coeur,

ne manquant ni d'esprit ni de raison. À la Cour de Charles X, il était

un véritable phénix; et le pays qui, au fond, ne demandait qu'à

s'accommoder avec la Restauration, s'attacha sincèrement à un grand

seigneur qui ne le répudiait pas. Monsieur de Mortemart, flatté de sa

popularité, voulut la justifier et se montra de plus en plus éloigné

des extravagances où sa position sociale l'appelait à prendre part. Il

renonça même à la vie de chasseur qu'il avait exclusivement menée

depuis dix ans, et se montra plus souvent à la Chambre des pairs.

Nommé ambassadeur en Russie, il accompagna l'empereur Nicolas dans la

première campagne de Turquie. Il y acquit plus d'estime personnelle

qu'il n'en rapportait pour le talent et les goûts militaires de son

impérial hôte. Celui-ci lui apparut comme se trouvant plus à l'aise

sur une esplanade de revue que sur un champ de bataille, et l'absence

qu'il fit pour aller voir l'Impératrice à Odessa, pendant le plus

chaud du siège de Varna, ne fit que [peu] d'honneur à son _audace_.

Lorsqu'il était bien en confiance, monsieur de Mortemart attribuait

les revers de la campagne à la présence de l'Empereur au _camp_ et à

son absence des _combats_ qu'il ne se souciait jamais de laisser

engager de bien près. Probablement Nicolas lui-même sentit qu'il

nuisait au succès de ses troupes, car il se laissa assez facilement

persuader de renoncer à faire la campagne suivante dont le résultat

fut en effet plus favorable à ses armes.

La situation de la Russie était assez précaire à ce moment; l'Autriche

et l'Angleterre n'auraient pas mieux demandé que d'en profiter pour

ébranler le colosse dont le poids les oppresse et leur apparaît en

forme de cauchemar. Peut-être cela aurait-il été dans un intérêt

européen bien entendu, mais nous n'avions, à vrai dire, pas de

cabinet, et Pozzo eut l'habileté de faire entrer le roi Charles X

personnellement dans la question russe.

Il établit une correspondance autographe entre les deux souverains,

et le roi de France, flatté de protéger à son tour le czar de Russie,

s'engagea vivement et utilement dans les négociations en faveur du

jeune autocrate. C'est de cette circonstance que sont nés les

sentiments affectueux que Nicolas a professés pour Charles X depuis sa

chute, arrivée si promptement après la signature du traité

d'Andrinople.

Si la France était entrée dans les voies de l'Angleterre et de

l'Autriche, la seconde campagne était impossible. Les troupes russes

n'auraient pas même essayé de franchir les Balkans. L'Empereur en

était si persuadé qu'il avait sollicité la médiation de la Prusse. Des

négociateurs avaient été expédiés, avec des instructions fort peu

exigeantes de la part de la Russie; mais elles furent changées à

l'arrivée d'un courrier de Paris. On fit courir après les envoyés. La

seconde campagne et la paix d'Andrinople en furent les conséquences.

Les événements ultérieurs décideront si Charles X, en facilitant les

succès de l'Empereur, a rendu un service au monde civilisé, comme on

le lui persuadait à cette époque.

J'aurais dû mettre en tête de tous les candidats au portefeuille des

affaires étrangères celui toujours présenté par le Roi, monsieur de

Polignac. Il vint faire une apparition à Paris, immédiatement après

l'accident survenu à monsieur de La Ferronnays; mais le monarque jugea

lui-même le moment encore inopportun; on prétexta une affaire de

famille; il ne resta que peu de jours sans faire de démarche

ostensible. Il n'en fut pas de même au printemps.

Monsieur de La Ferronnays était positivement dehors. Sa place était

vacante, et on dit que lui-même, dans la pensée d'acquérir la faveur

du Roi, avait désigné Jules de Polignac pour son successeur. Quoi

qu'il en soit, Charles X crut le moment arrivé et monsieur de Polignac

fut mandé. Le public accusa monsieur Portalis d'être entré dans cette

intrigue. Des gens mieux informés m'ont assuré depuis que c'était

injustement.

Monsieur de Polignac chercha assez publiquement à former un ministère.

Il s'adressa à des gens de diverses nuances d'opinions, et trouva

partout une telle résistance qu'il dut renoncer à ses projets. Il

convint avec le Roi de les ajourner jusqu'après la session et retourna

à Londres.

Si la couronne était en conspiration contre la législature, la

législature ne se montrait pas plus confiante envers la couronne.

Après la sotte taquinerie exercée pour une somme de trente mille

francs dépensée par monsieur de Peyronnet pour l'embellissement de

l'hôtel de la chancellerie et qui fut refusée par la Chambre, elle

montra la même malveillance, dans une question d'ordre, pour la

présentation de lois fort importantes sur l'administration

départementale et communale.

Le ministère avait eu grand'peine à les faire adopter au Roi qui ne

dissimula pas sa joie, lorsque le mauvais vouloir des députés lui

fournit prétexte à les faire retirer. À dater de ce moment, il reprit

son rôle d'opposition ouverte à son propre cabinet; les députés, plus

particulièrement attachés au Roi et caressés par lui, se mirent

ostensiblement dans l'opposition au ministère.

La Chambre, dans sa discussion du budget, avait tenu un langage

offensant pour l'armée et adopté des mesures qui froissaient ses

intérêts. Il en était résulté la haine des militaires contre elle.

Tout ce qui portait un sabre disait, assez volontiers, qu'il était

temps d'en finir avec les gouvernements de partage, qu'il fallait

imposer silence aux avocats et renverser l'adage: _Cedant arma togæ._

Cette disposition des militaires était soigneusement entretenue par

le parti ultra et n'a pas laissé que d'encourager aux folies qui se

préparaient; mais cette velléité d'absolutisme ne résista pas à

l'accession du ministère Polignac. À dater de cette époque, le coeur

du citoyen se retrouva battre sous le revers de l'uniforme.

Vers la même époque, monsieur de Chateaubriand avait inventé

d'adresser au conclave un discours plein d'idées libérales et

philosophiques qui avait singulièrement scandalisé le Sacré Collège et

rendu sa position à Rome assez gauche. Le nouveau pape [Pie VIII,

successeur de] Léon XII, écrivit à Paris pour s'en plaindre; et

monsieur de Chateaubriand, sous prétexte de santé, revint en France.

Il avait toujours un vif désir de rentrer dans l'hôtel, alors vacant,

des affaires étrangères; mais le Roi le conservait pour un autre, et,

hormis monsieur Hyde de Neuville, personne ne se souciait d'un

collègue aussi absorbant que monsieur de Chateaubriand. Ne voyant

aucun jour à réussir pour le moment, il se rendit aux eaux dans les

Pyrénées.

Les jésuites, habiles à ces manoeuvres temporisantes, avaient replié

leurs voiles depuis les ordonnances de Juin rendues contre eux et

qu'ils avaient consenties. Ils se cachaient dans l'ombre, mais n'en

travaillaient pas moins activement. L'évêque de Beauvais (Feutrier),

prélat vertueux et habile, signataire de ces ordonnances, leur avait

inspiré une de ces haines claustrales qui ne pardonnent jamais, devant

laquelle il a perdu successivement sa place et la vie.

On a beaucoup répété qu'il avait été empoisonné, mais je crois que

cette expression doit se prendre au figuré: c'est en lui suscitant des

tracasseries de toute espèce que sa vie a été tellement _empoisonnée_

qu'il a succombé. Il est certain que, jeune et jouissant d'une santé

florissante en 1829, il est mort dans le marasme au commencement de

1830. Le parti congréganiste ne s'est pas fait faute de proclamer que

c'était un jugement de Dieu contre celui qui avait touché à l'arche

sainte des jésuites. Je crois que le roi Charles X s'est exprimé dans

ce sens; du moins, cela a passé pour constant. Le pauvre prince

s'enfonçait de plus en plus dans la bigoterie. On a prétendu qu'il

disait la _messe blanche_; je crois que c'est une fable.

Cependant, les jésuites ont quelquefois permis à leurs adeptes de

s'amuser à dire la messe en réformant les paroles de la consécration,

et il ne serait pas impossible que le Roi eût eu cette fantaisie. Le

vulgaire en était persuadé. Ce qui paraît à peu près positif, c'est

qu'il s'était fait affilier à la société de Jésus et reconnaissait des

directeurs spirituels auxquels il obéissait dans les affaires

temporelles. Je tiens de monsieur de Martignac un fait assez

singulier.

Dans les derniers jours de la session de 1829, monsieur de

Villefranche, pair congréganiste, fit un discours fort violent mais

assez bien fait et dont évidemment il n'était pas l'auteur où il

attaqua fortement le ministère du Roi et toute sa conduite et

particulièrement sur les ordonnances dites de Juin. Monsieur de

Martignac répondit avec son talent accoutumé et fit un morceau plein

d'éloquence et de sagesse au sujet des ordonnances.

Le soir, il alla chez le Roi, en fut très bien accueilli; le monarque

lui fit compliment sur ses succès à la Chambre des pairs. Le

lendemain, il y eut péripétie. Monsieur de Martignac vint travailler

avec le Roi qui le reçut on ne peut plus mal; le ministre ne pouvait

deviner en quoi il avait offensé. Enfin, le travail fini, il fut

interpellé en ces termes:

«Que diable aviez-vous besoin de parler hier?

--Comment! Sire! était-il possible de laisser passer la diatribe de

monsieur de Villefranche sans lui répondre?

--Ah! bah, la session va finir, cela n'en valait pas la peine.

--C'est précisément parce que la session finit que le gouvernement du

Roi ne pouvait pas rester sous le poids de toutes ces calomnies.»

Le Roi se prit à marcher vivement dans la chambre:

«Vous pouviez bien, au moins, vous dispenser de parler de ces

ordonnances?

--Monsieur de Villefranche avait pris l'initiative, Sire, et j'étais

bien forcé d'expliquer une mesure qui est l'oeuvre de Votre Majesté

aussi bien que du conseil.

--Expliquer!... Expliquer!... D'abord, voyez-vous, monsieur de

Martignac, ils ne vous le pardonneront jamais, tenez cela pour

certain.

--Quoi! Sire.

--Oh! je m'entends ... Bonjour, Martignac.»

Et le ministre ainsi congédié fut obligé de se retirer, sans vouloir

comprendre que sa perte était jurée. Il ne fut pas longtemps à

attendre son sort.

Pour faire contre-partie à cette anecdote que je tiens de monsieur de

Martignac, voici ce qui m'a été raconté par monsieur de La Ferronnays.

J'anticipe un peu sur les événements pour les mettre en regard.

Lorsque, sous le ministère Polignac, monsieur de La Ferronnays

remplaça monsieur de Chateaubriand à Rome, il dit au Roi qu'il ne

pouvait accepter cette ambassade si le projet était de rappeler les

ordonnances de Juin. Elles avaient été faites sous son administration,

discutées au conseil où il siégeait, elles portaient sa signature, et

il ne pouvait se charger d'en annoncer le changement.

Le Roi entra dans une grande colère, demanda quel motif il avait de le

croire capable d'une telle palinodie, affirma que les ordonnances de

Juin étaient son ouvrage autant que celui du ministère, rappela qu'il

les avait gardées trois semaines chez lui avant de les signer et

sembla très indigné qu'on le pût soupçonner d'une pareille faiblesse.

Voilà ce que monsieur de La Ferronnays m'a raconté dans le temps même.

Comment faire cadrer ce récit avec celui de monsieur de Martignac? Je

ne m'en charge pas; je cite textuellement les paroles et livre mes

auteurs.

Je me souviens, dans le courant de cet été, m'être trouvée à la

campagne avec mesdames de Nansouty, de Jumilhac et le duc de Raguse.

Nous nous amusions à passer en revue les événements de l'Empire, nous

racontant, les uns aux autres, l'aspect sous lequel nous les

envisagions de nos divers points de vue, le maréchal à l'armée, madame

de Nansouty à la Cour impériale, madame de Jumillac dans l'opposition

royaliste absolutiste, et moi dans celle des royalistes

constitutionnels. Nous nous disions: «Quoi, vous avez cru cela!...

Vous avez espéré ceci?... mais c'était absurde!... D'accord...»

Nous prîmes tellement goût à cet examen de conscience politique que

deux heures du matin nous trouvaient encore en pleine discussion et

que nous n'étions avertis de nos longues veillées que par les lampes

dont la lumière s'affaiblissait tout à coup. Nous nous disions:

«La morale à tirer de notre conversation c'est que les révolutions

sont finies. Quand les personnes de tous les partis se réunissent

ainsi pour se rire ensemble de leurs propres travers, quoi qu'il

arrive, il ne peut plus y avoir de divisions politiques dans la

société. L'esprit de parti est mort. Les haines de personnes usées.»

Hélas! quels malhabiles prophètes nous nous montrions! Je ne

m'attendais guère que l'animosité des discordes les plus vives était

prête à renaître autour de moi, briserait jusqu'aux liens de l'amitié

et diviserait les familles.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 27 / 106 题