CHAPITRE XVII

Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin.

-- Nomination du baron de Damas comme gouverneur de monsieur le

duc de Bordeaux. -- Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites.

-- Voyage du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse

de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation.

J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat:

je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se

soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un

jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je

dirai ceux que j'ai pu deviner.

On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le

ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait

aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur

de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne

d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée

sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son

soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels.

Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors

fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à

coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur

zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela

se comprendrait s'il avait accordé sa confiance au nouveau cabinet,

mais il ne l'obtint pas.

Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même

ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du _crédit_

au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il

avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des

bureaux et un travail à porter au conseil.

La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre

«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement

entretenues par les agents subalternes de son ministère.

D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement

ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en

se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à

monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise

dans l'armée.

Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de

monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette

fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur

égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle

répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il

siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son

ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils

eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc

de Wellington.

Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par

le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que,

disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille,

il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile».

Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que semblaient

indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de Wellington

était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires que sous le

point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de France,

composé de français, de peser les propositions et de décider si elles

étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux affections

personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le cabinet

britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur de

Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et

emporta la question malgré monsieur le Dauphin.

Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres

circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières

fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi

voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le

conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par

les ultras, celle des ministres par le pays tout entier.

Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait

pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son

petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille.

Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui

refuser sans insolence.

Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire

aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de

trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais,

tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres

individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de

Damas paraîtrait le lendemain au _Moniteur_.

C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en

informer. Ils avaient compris différemment ses paroles, car, le bruit

de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais que

monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de Glandevès et

qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce que le conseil

n'y consentirait jamais.

La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le

temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi

leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui

d'arrêter la presse du _Moniteur_ et la nomination y fut insérée. Le

cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont

il ne se releva plus.

Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut

évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le

crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la

confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il

faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû

être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que

le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait

exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du

droit civil appartenant même à un particulier.

Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré

à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un

événement national, devait être considérée comme une question

gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut

promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit

plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais

effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux

ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits

séminaires.

Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. Quand

j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du commérage

et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais, comme

j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, _dites de Juin_,

il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur le

Dauphin avait prise à leur rédaction.

Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent

soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des

jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans

ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier,

sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur

paraîtraient propices à se redresser.

Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les

autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin

profond dont nous retrouverons souvent les traces.

Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse.

Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées

qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme

député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu

pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême

de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un

excès de déplaisance qui tenait de la monomanie.

Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce

bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant

plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le

monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux

ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la

chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines

étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois.

J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit de

monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques

personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp,

jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les

impressions de son prince, les avait influencées.

Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral

lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il

fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et

parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait

qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats

ne furent que trop évidents.

Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris

ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel

point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions

insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et

j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de

langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des

remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports

militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus

violents réactionnaires.

J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu

d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les

espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et

d'autre.

Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu

merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent

adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des

jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à

chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre

et n'attribua qu'à l'amour porté à sa personne les démonstrations des

habitants du pays qu'il traversait en triomphe.

Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à

Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV.

Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre

l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras,

des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se

serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait

l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était

franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu

plus ou un peu moins, blâmait, attaquait.

Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé

d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle

qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins

gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère

n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il

s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne

n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car

je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui.

Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère

Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui

pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au

Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce

n'était pas trop de toutes celles des Chambres.

Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement

supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des

écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces

regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est

exempt de reproches, et que tout le monde a péché en contribuant à une

catastrophe que bien peu appelaient de leurs voeux.

Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de

la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut

très brillant.

Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal

s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles,

des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait

pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus

brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de

ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait

des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce

qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la

magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui

pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la

duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans

en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein

succès.

Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de

représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant

ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on

composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des

invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le

duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards.

C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne

grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses

manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses

actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait

s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame la duchesse

de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et y plaça

madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis. Cette

petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la

Dauphine la racontait complaisamment comme une chose _de très bon goût

de la part de Chartres_.

Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries

serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au

_bon goût_ d'y renoncer.

On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du

rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée.

Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une

reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la

duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le

quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la

désapprobation de sa belle-soeur.

Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal

déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir

aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la

dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait

supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à

quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie.

En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les

hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du

boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un

magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne

l'ai jamais vu avant ni depuis.

Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était

abominable. Elle s'était fait arranger les cheveux d'un ébouriffage,

peut-être très classique, mais horriblement mal seyant, et s'était

affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en dessus, qui lui

donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce costume lui avait

rougi la figure, le col et les épaules, qui ordinairement étaient très

blancs, et jamais on n'a pris des soins plus heureusement réussis pour

se rendre effroyable.

La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de

banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour

monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et

elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore

achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être

fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de

l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame

de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame

la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma

tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin

Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à

monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la

supériorité de l'âge et de l'esprit.

Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait

très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en

être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que

l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité

d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de

toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre

intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et

surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre

au temps où nous vivons.

Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où monsieur le

duc de Bordeaux fut séparé de sa soeur pour passer à l'éducation des

hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la petite princesse

chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des gardes du corps,

ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat tout court, avec

étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle sortit, plus tard dans

la matinée, sa voiture se trouva sans escorte.

Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne

appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la

révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce

n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée.

Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans

escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle

commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante

s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il

serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se

promener de son côté.

Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une

demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est

pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le

duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes

après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à _Amie chérie_,

comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune coeur et

le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que Bordeaux

était _tout_ et qu'elle n'était _rien_.

Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de

Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la

petitesse de ce genre de prétention, et, peu de temps après,

Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à

madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit

gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris.

J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier

parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant

l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence.

Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle

arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa

sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour

monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et,

dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait

commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa soeur

qui en avait neuf.

Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les

exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était

destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé

comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public

acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de

l'aliéner de celui qui régnait.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 26 / 106 题