Changement survenu dans les dispositions de monsieur le Dauphin.
-- Nomination du baron de Damas comme gouverneur de monsieur le
duc de Bordeaux. -- Ordonnances de juin 1828 contre les jésuites.
-- Voyage du Roi en Alsace. -- Quadrilles chez madame la duchesse
de Berry. -- La petite Mademoiselle. -- Son éducation.
J'arrive à des circonstances d'une haute importance par leur résultat:
je ne puis les expliquer car je ne les comprends pas, quoiqu'elles se
soient passées sous mes yeux. Peut-être quelqu'un révèlera-t-il un
jour des motifs plus occultes aux faits que je vais rapporter: je
dirai ceux que j'ai pu deviner.
On a vu combien monsieur le Dauphin avait été sage pendant le
ministère de monsieur de Villèle. On a vu la confiance qu'il accordait
aux personnes de la couleur du nouveau ministère, notamment à monsieur
de Martignac qui l'avait précédemment accompagné pendant la campagne
d'Espagne. Pourtant, à peine cette nouvelle administration, formée
sous ses auspices, fut-elle nommée qu'il sembla lui retirer son
soutien et s'éloigna sensiblement de ses conseillers habituels.
Monsieur Pasquier et surtout monsieur Portal, appelés jusqu'alors
fréquemment à des conférences intimes avec le prince, cessèrent tout à
coup d'être mandés, et les notes qu'il réclamait sans cesse de leur
zèle pour éclairer ses opinions ne leur furent plus demandées. Cela
se comprendrait s'il avait accordé sa confiance au nouveau cabinet,
mais il ne l'obtint pas.
Monsieur le Dauphin avait fait la faute de vouloir être nommé lui-même
ministre à portefeuille. Au lieu de conserver simplement du _crédit_
au ministère de la guerre où il faisait tout ce qu'il voulait, il
avait désiré être ostensiblement chargé du personnel, avoir des
bureaux et un travail à porter au conseil.
La jalousie d'attributions s'empara de lui, et bientôt il eut contre
«ses collègues» des petites passions de rivalité, soigneusement
entretenues par les agents subalternes de son ministère.
D'un autre côté, tous les officiers qui n'obtenaient pas immédiatement
ce qu'ils désiraient, au lieu de pouvoir crier contre le ministre en
se réclamant des bontés du prince, devaient s'en prendre directement à
monsieur le Dauphin, et il perdait la popularité qu'il avait acquise
dans l'armée.
Ces résultats avaient été prévus par les anciens conseillers de
monsieur le Dauphin. Ils avaient cherché à le dissuader de cette
fantaisie administrative, et probablement son refroidissement à leur
égard tenait à cette circonstance. J'ai déjà dit avec quelle
répugnance il vit entrer monsieur de La Ferronnays au conseil où il
siégeait. Je tiens de celui-ci que, pendant tout le temps de son
ministère, il ne lui adressa pas une seule fois la parole, mais ils
eurent souvent des prises au conseil: la plus vive fut au sujet du duc
de Wellington.
Monsieur le Dauphin voulait qu'on adoptât une mesure recommandée par
le duc et que monsieur de La Ferronnays désapprouvait parce que,
disait le prince, «le duc de Wellington est attaché à notre famille,
il nous aime et ne peut vouloir que ce qui nous est utile».
Monsieur de La Ferronnays, justement irrité de ce que semblaient
indiquer ces paroles, répondit chaudement que le duc de Wellington
était ministre anglais, qu'il ne devait voir les affaires que sous le
point de vue anglais, et que c'est au conseil du roi de France,
composé de français, de peser les propositions et de décider si elles
étaient dans l'intérêt de la France, sans s'arrêter aux affections
personnelles qui, certainement, n'influençaient en rien le cabinet
britannique. Il pulvérisa les arguments du duc dont monsieur de
Polignac s'était rendu l'organe, ramena le Roi à son opinion et
emporta la question malgré monsieur le Dauphin.
Cette discussion eut lieu à la fin de l'année. Mais d'autres
circonstances avaient déjà aigri l'esprit du prince. Une des premières
fut ce qui se passa pour le remplacement du duc de Rivière. Le Roi
voulait que la place de gouverneur fût uniquement à sa nomination. Le
conseil demanda à être consulté. La prétention du Roi fut appuyée par
les ultras, celle des ministres par le pays tout entier.
Monsieur le Dauphin prit vivement parti pour son père. Il n'admettait
pas qu'il ne pût exercer, dans le choix du gouverneur de son
petit-fils, l'indépendance acquise de droit à tout chef de famille.
Avec son peu de grâce accoutumée, il dit qu'on ne pouvait la lui
refuser sans insolence.
Les ministres insistèrent cependant, et le Roi s'engagea à ne faire
aucun choix sans qu'ils en fussent informés. Ils se mirent en quête de
trouver une personne convenable. Le duc de Mortemart fut tâté. Mais,
tandis qu'on négociait avec lui, le Roi fit prévenir ses ministres
individuellement, à dix heures du soir, que la nomination du baron de
Damas paraîtrait le lendemain au _Moniteur_.
C'était là ce qu'il appelait ne point faire un choix sans les en
informer. Ils avaient compris différemment ses paroles, car, le bruit
de cette nomination ayant circulé dans la camarilla, je sais que
monsieur de Martignac en avait été averti par monsieur de Glandevès et
qu'il lui avait répondu que cela était impossible parce que le conseil
n'y consentirait jamais.
La niche du Roi eut un plein succès. Les ministres, n'ayant ni le
temps de se réunir, ni celui de se concerter et d'adresser au Roi
leurs remontrances en commun, aucun d'eux n'osa prendre sur lui
d'arrêter la presse du _Moniteur_ et la nomination y fut insérée. Le
cabinet protesta; mais son crédit reçut, dès lors, une atteinte dont
il ne se releva plus.
Monsieur de Damas représentait la Congrégation incarnée. Il fut
évident, pour tous, qu'il y avait au château une faction dont le
crédit l'emportait sur celui des ministres et qui possédait la
confiance du Roi. Monsieur le Dauphin détestait la Congrégation; il
faisait peu d'état de la personne de monsieur de Damas et aurait dû
être contraire à sa nomination; mais il s'était mis dans la tête que
le choix du gouvernement de monsieur le duc de Bordeaux appartenait
exclusivement au Roi et qu'en le lui refusant on le dépouillait du
droit civil appartenant même à un particulier.
Un de ses aides de camp s'étant un jour, à déjeuner chez lui, aventuré
à dire que l'éducation d'un enfant, dont la naissance avait été un
événement national, devait être considérée comme une question
gouvernementale, le prince entra dans une fureur dont lui-même fut
promptement honteux, au point d'en faire excuse. Toutefois, il sentit
plus tard combien ce choix de monsieur de Damas faisait un mauvais
effet dans le pays et cela l'engagea à prêter les mains aux
ordonnances qu'on fulmina contre les Jésuites et les petits
séminaires.
Je n'entrerai pas dans le détail de ces grands événements. Quand
j'entrevois l'histoire, ce n'est jamais que par le côté du commérage
et de son rapport avec les individus que j'ai connus; mais, comme
j'aurai probablement à revenir sur ces ordonnances, _dites de Juin_,
il m'a fallu les noter, ainsi que la part sincère que monsieur le
Dauphin avait prise à leur rédaction.
Le Roi les garda quinze jours avant de les signer; elles furent
soumises à l'inspection de ses directeurs spirituels. Les chefs des
jésuites les consentirent; ils comprirent qu'en voulant résister dans
ce moment ils seraient brisés, et ils crurent plus habile de plier,
sûrs de trouver l'assistance du Roi quand les circonstances leur
paraîtraient propices à se redresser.
Le Roi signa donc, en sûreté de conscience et nanti de toutes les
autorisations de ses conseillers occultes, mais avec un chagrin
profond dont nous retrouverons souvent les traces.
Quant à monsieur le Dauphin, ce fut son dernier acte de sagesse.
Depuis ce moment, il ne cessa de s'éloigner de plus en plus des idées
qu'il avait professées jusque-là. L'élection du général Clausel, comme
député, acheva de le jeter dans les rangs des ultras. Il n'avait pu
pardonner à cet officier l'expulsion de madame la duchesse d'Angoulême
de Bordeaux, pendant les Cent-Jours, et il conçut de sa nomination un
excès de déplaisance qui tenait de la monomanie.
Depuis cette époque, on ne retrouva plus en lui une seule lueur de ce
bon sens sur lequel la France avait fondé des espérances pendant
plusieurs années. Ce changement, qui bientôt fut connu de tout le
monde, et l'éducation qu'on donnait à monsieur le duc de Bordeaux
ameutèrent les passions contre la branche aînée et préparèrent la
chute qui s'effectua en trois jours parce que toutes les racines
étaient sapées, une à une, depuis plusieurs mois.
J'ai réuni ce que je sais des motifs qui ont agi sur l'esprit de
monsieur le Dauphin. Peut-être y en a-t-il que j'ignore. Quelques
personnes ont cru que Nompère de Champagny, un de ses aides de camp,
jeune homme distingué et congréganiste zélé qui sembla suivre les
impressions de son prince, les avait influencées.
Peut-être aussi, les exigences toujours croissantes du parti libéral
lui firent-elles croire qu'il renfermait un élément démagogique qu'il
fallait prendre la peine d'exterminer pour n'en être pas victime, et
parvint-on à lui persuader que le système des concessions ne servait
qu'à le renforcer. J'ignore le fond de ses pensées, mais les résultats
ne furent que trop évidents.
Le conseil militaire que monsieur le Dauphin présidait avait repris
ses séances et, chaque jour, le maréchal Marmont nous répétait à quel
point il y soutenait des thèses surannées et des prétentions
insensées. Je me rappelais les éloges des années précédentes et
j'avoue que j'accusais la mobilité du maréchal de ce changement de
langage; mais malheureusement, il ne fut pas seul à faire des
remarques si fatales à notre tranquillité, et tous les rapports
militaient à montrer monsieur le Dauphin enrôlé parmi les plus
violents réactionnaires.
J'insiste sur cette circonstance, dont peut-être l'histoire fera peu
d'état, parce qu'à mon sens c'est ce qui a éloigné toutes les
espérances, exaspéré les esprits et poussé aux excès de part et
d'autre.
Le Roi fit un voyage en Alsace dans l'été de 1828. Il y fut reçu
merveilleusement, ce qui le charma. Tous les discours qui lui furent
adressés vantaient surtout les ordonnances contre l'établissement des
jésuites. Monsieur de Martignac prit la peine de le faire remarquer à
chaque fois. Le Roi en conçut un peu plus de dégoût pour son ministre
et n'attribua qu'à l'amour porté à sa personne les démonstrations des
habitants du pays qu'il traversait en triomphe.
Quelques petits souverains allemands vinrent lui faire leur cour à
Strasbourg; il se crut pour le moins Louis XIV.
Le ministère se traînait péniblement: il avait à combattre
l'opposition de gauche et l'opposition de droite, composée des ultras,
des congréganistes, des courtisans et, au fond, du Roi. Peut-être se
serait-il soutenu, malgré ces obstacles, si tout ce qui désirait
l'ordre, la tranquillité et le maintien des institutions s'était
franchement appliqué à lui donner appui; mais chacun voulait un peu
plus ou un peu moins, blâmait, attaquait.
Le parti constitutionnel est essentiellement ergoteur. Il est composé
d'individualités plus occupées à prouver leur capacité personnelle
qu'à appuyer leurs chefs et, moyennant cela, on ne saurait moins
gouvernementales. De sorte qu'en dernier résultat, le ministère
n'étant complètement soutenu par aucun parti, peut-être faut-il
s'étonner qu'il ait pu durer aussi longtemps. À la vérité, personne
n'avait compris que sa chute entraînerait celle de la monarchie, car
je crois que cette pensée aurait rallié bien du monde autour de lui.
Il était pourtant évident, pour les gens sages, que le ministère
Martignac était de la couleur des ministères Richelieu, les seuls qui
pussent faire vivre la Restauration qu'il déplaisait mortellement au
Roi et que, pour le soutenir contre l'influence de la couronne, ce
n'était pas trop de toutes celles des Chambres.
Si tous les députés qui désiraient son maintien l'avaient hautement
supporté, peut-être aurait-il pu retirer le vaisseau de l'État des
écueils où monsieur de Villèle l'avait laissé engager. Mais ces
regrets sont loin de nous. Seulement faut-il constater que nul n'est
exempt de reproches, et que tout le monde a péché en contribuant à une
catastrophe que bien peu appelaient de leurs voeux.
Pendant qu'on jouait ainsi la couronne à pair ou non, les plaisirs de
la capitale n'en étaient pas moins vifs, et le carnaval de 1829 fut
très brillant.
Les jeunes princes d'Orléans grandissaient et le Palais-Royal
s'égayait. Aux concerts et aux dîners, avaient succédé des spectacles,
des bals et des quadrilles. Madame la duchesse de Berry en profitait
pour sa part et donnait, à son tour, de très belles fêtes. Les plus
brillantes et les plus agréables se passaient dans l'appartement de
ses enfants, sous le nom de la duchesse de Gontaut, ce qui dispensait
des invitations d'étiquette et permettait de faire un choix parmi ce
qu'il y avait de plus à la mode. Il y eut des bals déguisés où la
magnificence de quelques costumes éblouissait les yeux, mais qui
pourtant en masse n'offraient pas un joli spectacle. Madame la
duchesse de Berry pensa qu'en laissant la liberté de se costumer, sans
en imposer la nécessité, elle réussirait mieux et elle eut un plein
succès.
Le goût du moyen âge commençait à se développer. Elle conçut l'idée de
représenter la cour de François II. Tout ce qui était jeune, élégant
ou très courtisan, put s'enrôler dans cette troupe pour laquelle on
composa des marches, des évolutions et des danses; le reste des
invités, en costumes ordinaires, servait de spectateurs. Monsieur le
duc de Chartres, représentant François II, attirait tous les regards.
C'était son premier début; on admirait sa charmante figure et sa bonne
grâce. Les personnes, admises aux répétitions, vantaient également ses
manières polies et la finesse du tact qui dirigeait toutes ses
actions. Le maître de ballet avait fait préparer un trône où il devait
s'asseoir au-dessus de la reine, représentée par madame la duchesse
de Berry. Monsieur le duc de Chartres refusa de l'occuper et y plaça
madame de Podenas qui faisait le rôle de Catherine de Médicis. Cette
petite circonstance eut un succès inouï aux Tuileries. Madame la
Dauphine la racontait complaisamment comme une chose _de très bon goût
de la part de Chartres_.
Y avait-il déjà un instinct qui annonçait que ce trône des Tuileries
serait mis à sa portée? Pour cette fois, il ne paraît pas disposé au
_bon goût_ d'y renoncer.
On nous raconta que madame la Dauphine avait fort blâmé le choix du
rôle de Marie Stuart dont madame la duchesse de Berry s'était chargée.
Peut-être n'était-il pas tout à fait convenable de représenter une
reine décapitée dans le palais de Marie-Antoinette, mais madame la
duchesse de Berry n'y voyait pas si loin: le Roi ne défendit pas le
quadrille, et la princesse, selon son usage, ne tint nul compte de la
désapprobation de sa belle-soeur.
Celle-ci avait assisté, en costume et couverte de pierreries, au bal
déguisé, mais ne parut pas à celui du quadrille, sans faire valoir
aucun prétexte de santé. Cependant, elle avait prêté ses diamants à la
dame qui représentait la reine Marguerite d'Écosse qu'on avait
supposée à la cour de sa fille pour ouvrir les rangs du quadrille à
quelques dames anglaises qui désiraient en faire partie.
En général, les femmes étaient bien mises et fort à leur avantage. Les
hommes, à très peu d'exception près, avaient l'air de masques du
boulevard. Monsieur le duc de Chartres portait merveilleusement un
magnifique costume, et le petit duc de Richelieu était mieux que je ne
l'ai jamais vu avant ni depuis.
Quant à la reine de la fête, madame la duchesse de Berry, elle était
abominable. Elle s'était fait arranger les cheveux d'un ébouriffage,
peut-être très classique, mais horriblement mal seyant, et s'était
affublée d'une longue veste d'hermine, avec le poil en dessus, qui lui
donnait l'air d'un chien noyé. La chaleur de ce costume lui avait
rougi la figure, le col et les épaules, qui ordinairement étaient très
blancs, et jamais on n'a pris des soins plus heureusement réussis pour
se rendre effroyable.
La petite Mademoiselle assistait à cette fête et s'en allait, de
banquette en banquette, recueillant des suffrages d'admiration pour
monsieur le duc de Chartres. La sienne paraissait très exaltée, et
elle affichait pour lui une passion que ses dix années, point encore
achevées, rendaient gracieuse. Cette jeune princesse promettait d'être
fort accomplie, plutôt que jolie. Je n'ai pas eu l'honneur de
l'approcher familièrement; mais je la voyais quelquefois chez madame
de Gontaut, et elle me paraissait très gentille. Elle comblait madame
la duchesse d'Orléans de caresses et répétait souvent: «J'aime bien ma
tante; elle est bien bonne et puis elle est la mère de mon cousin
Chartres.» Elle ne manquait jamais d'offrir ce cousin pour modèle à
monsieur le duc de Bordeaux qu'elle régentait avec toute la
supériorité de l'âge et de l'esprit.
Toute petite, elle s'intéressait déjà aux événements publics et savait
très bien faire des politesses marquées à un homme politique, sans en
être spécialement avertie. Madame de Gontaut, ayant compris que
l'enfance d'une princesse ne doit pas être soumise à la même nullité
d'impression que celle d'une particulière, encourageait à causer de
toutes choses devant Mademoiselle qui n'avait pas tardé à y prendre
intérêt. Il fallait d'ailleurs occuper une imagination très active, et
surtout éclairer une disposition orgueilleuse qui n'était plus propre
au temps où nous vivons.
Madame de Gontaut m'a raconté que, le lendemain du jour où monsieur le
duc de Bordeaux fut séparé de sa soeur pour passer à l'éducation des
hommes, elle conduisit, selon son usage quotidien, la petite princesse
chez le Roi. Lorsqu'elles traversèrent la salle des gardes du corps,
ils ne prirent pas les armes. Mademoiselle s'arrêtat tout court, avec
étonnement et l'air fort mécontent. Lorsqu'elle sortit, plus tard dans
la matinée, sa voiture se trouva sans escorte.
Le lendemain, la sentinelle qui ne savait pas encore la consigne
appela aux armes en la voyant arriver; elle s'arrêta, lui fit la
révérence, et lui dit: «Je vous remercie, mais vous vous trompez, ce
n'est que moi.» Elle refusa de faire sa promenade accoutumée.
Madame de Gontaut vit bien que c'était pour ne pas sortir sans
escorte. Elle l'examinait attentivement, ne disait rien. Mademoiselle
commençait à s'ennuyer de sa réclusion; elle demanda à sa gouvernante
s'il ne serait pas possible de sortir avec son frère, ajoutant qu'il
serait bien plus amusant d'aller à Bagatelle avec lui que de se
promener de son côté.
Madame de Gontaut lui répondit froidement: «Consultez-vous pendant une
demi-heure, et, si, au bout de ce temps, vous venez me dire que c'est
pour vous amuser à Bagatelle que vous désirez y aller avec monsieur le
duc de Bordeaux, je me charge d'arranger la promenade.» Peu de minutes
après, la jeune princesse, en larmes, vint avouer à _Amie chérie_,
comme elle l'appelait, l'orgueilleuse faiblesse de son jeune coeur et
le désespoir où elle était d'avoir tout à coup découvert que Bordeaux
était _tout_ et qu'elle n'était _rien_.
Il ne fut pas très difficile à une femme d'esprit comme madame de
Gontaut de faire comprendre à une enfant d'une rare intelligence la
petitesse de ce genre de prétention, et, peu de temps après,
Mademoiselle tenait à récompense d'aller à pied, donnant le bras à
madame de Gontaut et suivie à distance d'un valet de pied en habit
gris, se promener, seule avec elle, dans les rues de Paris.
J'ai cité cette circonstance pour montrer combien le sang princier
parle de bonne heure, et comme il est naturel qu'en vieillissant
l'étiquette lui paraisse nécessaire à son existence.
Au reste, madame de Gontaut s'était vantée en affirmant qu'elle
arrangerait la promenade à Bagatelle. Le baron de Damas, dans sa
sapience, avait décidé de séparer les deux enfants. Il craignait pour
monsieur le duc de Bordeaux l'habitude de vivre avec les femmes, et,
dans son bigotisme, à mon sens bien immoralement indécent, avait
commencé par défendre au jeune prince de huit ans d'embrasser sa soeur
qui en avait neuf.
Tout le reste de l'éducation était également éclairé, et, hormis les
exercices de gymnastique qu'il lui faisait faire comme s'il était
destiné à débuter chez Franconi, le pauvre petit prince était élevé
comme un moine et s'ennuyait à périr. La connaissance que le public
acquérait de la culture qu'on donnait au souverain futur achevait de
l'aliéner de celui qui régnait.