CHAPITRE XVI

Bataille de Navarin. -- Élections de 1827. -- Société aide-toi

Dieu t'aidera. -- Intrigues du parti ultra. -- Chute de monsieur

de Villèle. -- Séjour de dom Miguel à Paris. -- Le ministère

Martignac. -- Désappointement de monsieur de Chateaubriand. -- Il

accepte l'ambassade de Rome. -- Nouvelle intrigue de monsieur de

Polignac. -- Jeu bizarre de la nature.

Je n'ai point parlé de l'affaire grecque sous le rapport historique

parce que je ne m'élève pas jusque-là, mais je ne puis la passer sous

silence dans ses effets de salon. Il s'était établi que tout ce qui

faisait opposition à la Cour était philhellène et que le gouvernement,

quoique protégeant ostensiblement les grecs, leur était contraire. La

Congrégation aimait mille fois mieux les turcs que ces hérétiques de

grecs car, du moins, les premiers prêchaient l'absolutisme.

Le gain de la bataille de Navarin ne fit donc pas grand plaisir aux

Tuileries, quoiqu'on n'osât pas l'accueillir tout à fait aussi mal

qu'à Londres.

Je ne puis m'empêcher de signaler, à ce sujet, jusqu'où l'instinct

patriotique est poussé en Angleterre. On y croyait l'émancipation des

colonies espagnoles utile aux intérêts du commerce britannique, et on

craignait que celle des grecs ne fût un accroissement d'importance

pour la Russie. Les feuilles publiques, les réunions, les bancs des

deux Chambres retentissaient des cruautés, des vexations, des

intolérances exercées contre les américains espagnols, que tout le

monde sait avoir été les colonies les plus paternellement traitées qui

aient jamais existé.

Mais, en revanche, par cette espèce de franc-maçonnerie qui conduit

toujours les anglais lorsqu'il s'agit des intérêts spéciaux de la

vieille Angleterre, les massacres de Parga, d'Hydra, de Chio, toutes

ces dames chrétiennes enlevées à leur famille et vendues sur les

marchés de Smyrne n'arrachaient pas un cri à un seul organe de la

presse. Pas un soupir n'a été poussé d'aucun banc de l'opposition; et,

malgré la vanité nationale si facilement exaltée par les succès

maritimes, le ministère dans le discours de la Couronne se crut obligé

de qualifier d'_inopportune_ (untoward) la victoire de Navarin.

Chez nous, l'impression était bien différente; et, puisqu'enfin cette

victoire inopportune comblait de joie une grande partie du pays,

monsieur de Villèle voulut profiter de la popularité qui en

rejaillirait sur le gouvernement pour exécuter le parti arrêté de la

dissolution de la Chambre des députés. Elle fut annoncée et les

élections fixées à l'époque la plus rapprochée possible. Il espérait,

par là, éviter les manoeuvres des personnes qui lui étaient hostiles

dans les deux oppositions. Car, il faut lui rendre justice, lui aussi

était déjà _juste milieu_ et avait pour ennemis actifs tous les

exagérés du parti ultra.

La censure tombait de droit devant les élections. Je ne me souviens

plus à quelle époque elle avait été rétablie. Elle était tellement

impopulaire que les personnes, honorables d'ailleurs, auxquelles on

avait imposé le métier de censeur se trouvèrent honnies de tout le

monde. De plus, on n'y gagnait pas grand'chose; jamais l'axiome

italien _fatta la legge trovato l'inganno_ ne fut plus complètement

justifié.

Une société de gens de lettres politiques, à la tête de laquelle

figurait monsieur de Chateaubriand, trouvait le moyen de faire publier

et circuler des brochures suffisamment volumineuses et assez

irrégulièrement distribuées pour échapper à la censure établie contre

les journaux et les écrits périodiques. Il en pleuvait autour de nous

et on se les arrachait.

Monsieur de Salvady se distingua dans cette guerre de plume, et

monsieur Guizot y tint une place importante, mais c'est plus

particulièrement dans l'organisation des manoeuvres électorales qu'il

prit la première.

La précaution, si évidente, de presser les élections excita une grande

animadversion. Quand le gouvernement veut attraper les masses, il faut

que ce soit assez délicatement pour que tout le monde ne s'en

aperçoive pas à la fois et que l'impression des uns soit usée avant

que les autres se trouvent avertis; mais, quand le piège est assez

grossier pour être vu de tous en même temps, on peut être assuré de

créer, à l'instant même, une énorme difficulté.

Comme par un mouvement électrique, il se forma, dans chaque

arrondissement, une réunion protectrice des droits électoraux. Les

fraudes, employées aux dernières élections par l'administration de

monsieur de Villèle et sur le renouvellement desquelles il comptait

bien, devinrent impraticables.

Les associations, composées de grands propriétaires, de gens de

lettres, d'avocats, d'hommes politiques, déployèrent la plus grande et

la plus intelligente activité. En restant toujours dans une complète

légalité, elles se formèrent en comités correspondant entre eux et

surtout avec le comité central siégeant à Paris, d'où monsieur Guizot

dirigeait toute cette organisation.

C'est là le berceau de cette société: _Aide-toi, Dieu t'aidera_ qui

n'a pas laissé de jouer un rôle dans la chute de la monarchie et a

fini par devenir un repaire de factieux. C'est le sort des instruments

fondés par les oppositions qu'ils échappent promptement aux mains qui

les ont créés pour tomber dans de plus dangereuses.

Pendant que les esprits s'échauffaient au foyer électoral, on livrait

au parti prêtre la nomination de soixante seize pairs. Ils furent

choisis, presque exclusivement, parmi les congréganistes les plus

zélés.

Tout le monde a vu la liste faite chez monsieur de Rivière, colportée

par monsieur de Rougé, corrigée par les affidés et imposée à monsieur

de Villèle qui l'aurait voulue autrement composée mais adoptait l'idée

d'une nomination assez nombreuse pour dénaturer l'esprit de la

majorité dans la Chambre haute.

Or, c'était là ce qui révoltait le pays; car la sagesse de la pairie

venait de le protéger contre les invasions du despotisme clérical; et,

dans ce moment même, il profitait de la clause habilement introduite

dans la loi du jury sur la rectification des listes électorales pour

échapper aux fraudes commises en 1824.

Cette Chambre était donc fort populaire, et la violence qu'on lui

faisait exaspéra l'opinion publique qui s'était accoutumée à y

chercher protection bien au delà de ce que monsieur de Villèle avait

prévu.

Je me rappelle à ce sujet un dialogue qui me fut répété à l'instant

même par un témoin auriculaire. Le président du conseil, descendant

l'escalier du ministère de la marine, rencontra le sous-préfet de

Saint-Denis qui le montait:

«Eh bien, monsieur le sous-préfet, vous répondez de votre élection.

--Non, monseigneur.

--Comment, vous aviez dit à monsieur de Corbière que vous en étiez

sûr.

--Oui, monseigneur, mais c'était avant la nomination des pairs.

--Allons donc, mon ami, vous vous moquez de moi, qu'est-ce qu'une

création de pairs peut faire à vos _marchands de gadoue_? Ayez une

bonne élection. C'est toujours la faute de l'administration quand

elles sont mauvaises, souvenez-vous-en!»

Le sous-préfet haussa les épaules, quand le ministre se fut éloigné,

et acheva lentement de monter le degré, comme un homme très peu

persuadé par l'éloquence élégante de son principal.

Beaucoup d'électeurs partagèrent les préventions de ceux de

Saint-Denis et, stimulés, excités par le zèle des comités que j'ai

signalés, nommèrent un assez grand nombre de députés hostiles au

ministère pour que la majorité fût au moins douteuse.

Dans la disposition assez naturelle de rejeter sur d'autres le tort

des actions qui tournent à mal, monsieur de Villèle ne put se retenir

d'accuser la Congrégation et d'en témoigner beaucoup d'humeur contre

elle. Il chercha à se rallier le petit noyau d'ultras aristocratiques

qui était resté en dehors de la ligue jésuitique, mais il fut

repoussé.

Il se retourna alors vers les royalistes constitutionnels qui, depuis

trois ans, dirigeaient la conduite de la Chambre des pairs, mais ils

étaient trop irrités par la mesure qui venait de frapper cette

assemblée pour se rallier à celui qui l'avait signée.

Ces démarches du président du conseil ne purent être assez secrètes

pour que la Congrégation n'en eût pas connaissance, et sa perte fut

jurée. On fit venir monsieur de Polignac d'Angleterre, et le duc de

Rivière acheva de décider le Roi au renvoi de monsieur de Villèle. Ces

messieurs ne doutaient pas que le moment de leur triomphe ne fût

arrivé.

Toutefois, monsieur de Villèle qui redoutait le crédit de Jules de

Polignac, l'avait, à l'aide de ses propres dépêches et de la conduite

qu'il tenait dans toutes les affaires, tellement discrédité dans

l'esprit du Roi, tellement montré inepte, incapable, niais, que le

monarque hésita et enfin recula devant l'idée de former un ministère

portant cette couleur.

Malgré la profession de foi constitutionnelle que monsieur de Polignac

vint faire à la tribune de la Chambre des pairs où, dans le discours

le plus ridicule, il prévint la France que ses enfants apprenaient à

lire dans la Charte, malgré les soins qu'il se donna pour se

rapprocher des hommes que j'appellerai de la patrie parce que c'est à

eux qu'elle a eu recours dans toutes les crises, il échoua et la chute

de la monarchie fut ajournée.

Le ministère Martignac fut nommé sous le patronage de monsieur le

Dauphin. Monsieur de Polignac retourna furieux à son poste de Londres,

sans renoncer aux intrigues ourdies par la coterie dévote. Le pauvre

duc de Rivière, plus loyal et déjà malade, fut tellement affecté du

mauvais succès de ses efforts et d'avoir efficacement travaillé à un

résultat qui lui paraissait l'abomination de la désolation que son mal

s'aggrava. Il mourut, peu de semaines après, en se reprochant

amèrement la part qu'il avait prise à la chute de monsieur de Villèle.

C'est au plus fort de cette tourmente ministérielle que dom Miguel,

déjà connu pour ses violences envers sa famille, repassa par Paris en

quittant Vienne pour aller à Lisbonne gouverner au nom de sa fiancée,

la petite reine doña Maria.

Réconcilié avec dom Pedro et reconnu par les puissances européennes

comme mari de la reine du Portugal, il fut accueilli à notre Cour avec

les honneurs qu'on lui avait refusés à son premier passage où il

n'avait laissé d'autre souvenir que celui d'une scène faite à

l'ambassadeur du Roi son père, le marquis de Marialva, pour en obtenir

de l'argent. Elle avait été accompagnée de formes si menaçantes que le

pauvre marquis avait dû fuir et appeler au secours contre le forcené

qui le poursuivait le couteau à la main. Déjà valétudinaire, il ne

s'était pas relevé d'une si chaude alarme. Quoique ce genre

d'illustration fût peu attrayant, il m'avait inspiré la curiosité de

voir dom Miguel qu'on prétendait réformé par les bonnes inspirations

de monsieur de Metternich.

On donna un spectacle aux Tuileries à son occasion et j'en profitai

avec empressement.

Au lieu du tyran, à physionomie sombre, que je m'attendais à trouver,

je vis arriver, avec notre famille royale, un jeune homme d'une figure

charmante, ayant l'air noble, distingué, le sourire doux, le regard

calme et brillant, le geste gracieux. Placé entre madame la Dauphine

et madame la duchesse de Berry, il s'entretint avec elles d'un air

d'aisance intelligente. En un mot, il ne ressemblait, en aucune façon,

à la bête farouche que j'allais chercher à ce spectacle.

Le dimanche suivant, il y eut assemblée chez madame la duchesse de

Berry; j'y fus invitée. Dom Miguel s'y montra également prince

gracieux et homme de bonne compagnie. Il parlait à presque toutes les

femmes. La curiosité nous amenait autour de lui, et nous faisions

cercle dans un moment où un de ses aides de camp lui nomma un

portugais, je crois, qui demandait à lui être présenté. Il tourna sur

lui-même, comme sur un pivot, lança en s'éloignant un regard qui nous

fit toutes reculer. Le tigre était retrouvé. Je ne puis exprimer

comment, dans l'espace de moins d'une seconde, les beaux traits de son

visage s'étaient subitement déformés et avaient produit un aspect

hideux. Il fut quelque temps à reprendre sa beauté. L'aide de camp

resta comme transfixé à la place où il avait prononcé des paroles si

mal accueillies.

Voilà tous mes rapports avec ce prince; mais le coup d'oeil que j'ai

surpris en cette occasion m'a rendu probables les récits de ces folles

cruautés: certainement il y avait de l'aliénation dans ce regard.

Ces remarques sur la physionomie me reportent à l'état où je trouvai

monsieur de Chateaubriand le lendemain du jour où les noms des

nouveaux ministres parurent dans le _Moniteur_.

Il avait activement travaillé à renverser monsieur de Villèle et il

croyait, en satisfaisant sa haine, paver simultanément le chemin qui

le ramènerait à cet hôtel des affaires étrangères dont il avait été si

brutalement expulsé et où il prétendait rentrer par droit de conquête.

Il pensait être indispensable à la formation d'un ministère

constitutionnel. Dans les pourparlers qui avaient précédé la

nomination, il s'était toujours placé comme président du conseil et ne

discutait que les noms de ses collègues. Il avait choisi monsieur

Royer-Collard pour l'intérieur. Cela pouvait être assez habile sous le

point de vue parlementaire.

Monsieur Royer-Collard était aussi libéral que le pouvait être un

royaliste. Il était de bonne foi dans ces deux sentiments, et cela lui

avait valu une énorme majorité de suffrages dans sept collèges

électoraux; mais, sous le rapport gouvernemental, tout ce qui avait

fréquenté monsieur Royer-Collard savait combien peu il était homme

pratique et quels obstacles il apporterait dans un conseil. Charles X

avait donc bien quelque raison de s'opposer à un choix qui cependant

aurait été populaire.

Monsieur de Chateaubriand ayant dit que monsieur Royer-Collard lui

paraissait indispensable, on feignit de comprendre qu'il n'entrerait

pas sans lui dans une combinaison ministérielle. Pendant ce temps, on

entourait monsieur de La Ferronnays pour lui faire accepter les

affaires étrangères. Il consentit; et, tandis que messieurs de

Chateaubriand et Royer-Collard, se tenant pour indispensables,

attendaient, enveloppés dans leur suffisance, qu'on vînt solliciter

leurs concours, ils lurent dans le _Moniteur_ la formation de ce

ministère jugé impossible et composé des gens qu'eux-mêmes désignaient

comme de leur parti.

Je ne sais quel fut l'effet sur monsieur Royer-Collard; mais, pour

monsieur de Chateaubriand, il fut si furieux qu'il en pensa étouffer;

il fallut lui mettre un collier de sangsues, et, cela ne suffisant

pas, on lui en posa d'autres aux tempes. Le lendemain, la bile était

passée dans le sang; il était vert comme un lézard. Cependant,

l'agitation où il était ne lui permettant pas de rester chez lui, je

le rencontrai dans une maison où il était venu promener son

inquiétude. Les stigmates, laissés par les sangsues, lui permettaient

d'attribuer son changement à la maladie.

Je n'ai guère vu de spectacle plus triste que celui de cet homme, à

qui on ne peut refuser une capacité peu ordinaire et auquel sa

profonde indifférence pour tout ce qui ne blesse pas son amour-propre

donne l'air d'une habituelle bonhomie, bouleversé et accablé à ce

point par un revers d'ambition. S'il avait pu attaquer le nouveau

ministère avec le même acharnement que le dernier, son chagrin aurait

été moins poignant; mais il comprenait bien que toutes ses armes

offensives se trouvaient, sinon brisées, au moins bien émoussées, et

il se sentait complètement joué.

Hyde de Neuville, que lui-même avait désigné et qui lui devait toute

son importance, avait été mandé par lui et traité du haut en bas pour

avoir consenti à être nommé ministre de la marine. Il n'avait trouvé

grâce qu'en promettant d'entraver les affaires, de manière à rendre

promptement nécessaire un remaniement qui ramènerait monsieur de

Chateaubriand sur la scène où son ambition l'appelait.

Quelque chagrin qu'eût le Roi des choix que la nécessité lui imposait,

il fut un peu consolé par la pensée que, du moins, monsieur de

Chateaubriand se trouvait exclu. Quoique monsieur de La Ferronnays ne

lui fût nullement agréable, il le préférait encore.

De tous les ministres, celui des affaires étrangères se trouve le plus

directement en contact avec le souverain. Ses attributions renferment

les tracasseries qui font le sujet des conversations intimes et du

commérage royal. Il faut une personne qui entende, comprenne et puisse

entrer dans leurs plus petites susceptibilités, leurs préférences et

leurs répugnances.

Sous ce rapport, monsieur de La Ferronnays était très bien choisi;

mais les princes n'avaient jamais pu lui pardonner sa rupture avec

monsieur le duc de Berry, et il en était résulté un levain de

mécontentement qui fermentait à chaque occasion.

Monsieur le Dauphin l'éprouvait si vivement que, dès l'instant où

monsieur de La Ferronnays dut en faire partie, la faveur qu'il

accordait au ministère nouveau subit une sensible altération.

Chacun sentait le besoin de neutraliser monsieur de Chateaubriand.

Sans le vouloir pour collègue, on le redoutait comme ennemi, et le Roi

ne trouvait aucun prix trop cher pour l'éloigner de ses conseils et de

sa présence. On commença, sous prétexte de je ne sais quelle

restitution, par lui donner une grosse somme d'argent pour payer ses

dettes que, Dieu merci, il a toujours en permanence. Puis, à force de

supplications, on obtint de lui de désigner l'ambassade de Rome comme

à sa convenance. Elle était occupée par le duc de Laval que monsieur

de Chateaubriand professait aimer beaucoup, mais cela ne l'arrêta pas

un instant. Monsieur de Laval fut rappelé immédiatement, à sa grande

désolation, et nommé à l'ambassade de Vienne où il remplaça le duc de

Caraman.

Celui-ci avait été mandé par un courrier qui n'expliquait pas le motif

de cet ordre soudain. Il se crut destiné au ministère, se jeta dans

une chaise de poste et arriva avec une célérité incroyable. Grande fut

sa déconvenue quand il fut averti que toute cette hâte n'avait servi

qu'à l'éloigner d'un poste où il se plaisait infiniment.

Monsieur de Chateaubriand se résigna à aller passer quelques mois à

Rome, en laissant ses intérêts entre les mains de partisans qu'il

croyait disposés à les bien exploiter.

À peine débarrassé de cet incommode candidat, monsieur de La

Ferronnays eut à en subir un autre. Monsieur de Polignac revint de

Londres et se prit à intriguer autour du Roi. Monsieur de La

Ferronnays m'a raconté la façon dont il s'en était expliqué avec lui.

Il avait placé son portefeuille sur une table, entre eux, et lui avait

dit:

«Le veux-tu? Prends-le franchement, je n'y tiens pas, et je vais de ce

pas le dire au Roi; mais, si je dois rester ministre, je ne puis ni ne

veux souffrir ta présence ici et les intrigues auxquelles elle donne

lieu.»

Monsieur de Polignac balbutia quelques méchantes excuses.

«Eh bien, en ce cas-là, reprit monsieur de La Ferronnays, si tu ne

prétends pas rester pour être ministre, pars tout de suite pour

Londres.»

Jules fut obligé de prendre ce parti, car il n'aurait pu s'arranger

avec les collègues de monsieur de La Ferronnays, et le Roi était

encore assez sous les impressions que monsieur de Villèle lui avait

inculquées de l'incapacité de monsieur de Polignac pour n'oser suivre

son goût en le mettant à la tête du conseil.

Par une fausse idée de générosité, monsieur de La Ferronnays, après

cette explication, s'appliqua à les détruire, et, sous ce point de

vue, il est un peu coupable de la catastrophe dont Jules a été le

principal instrument.

Le premier soin du nouveau ministère fut de renvoyer messieurs

Franchet et Lavau, directeur de la police générale et préfet de police

de Paris, tous deux congréganistes de la plus stricte observance. Le

Roi se soumettait à ces mesures indispensables, mais comme un blessé

se soumet à l'amputation.

Messieurs de Villèle et de Peyronnet, nommés pairs, se présentèrent

fièrement à la Chambre haute à la tête de la phalange qu'ils y avaient

fait entrer. Ils s'aperçurent bientôt qu'elle ne leur serait pas

longtemps fidèle. Les nouveaux pairs furent promptement modifiés par

l'influence de leurs collègues.

On n'entend pas impunément parler raison autour de soi plusieurs

heures par semaines, et c'est un des motifs pour lesquels les

directeurs congréganistes défendaient à leurs adeptes la fréquentation

des personnes qui n'étaient pas dans le giron de la société.

Monsieur de Villèle s'aperçut, assez vite, qu'il n'avait point chance

de succès dans ce moment pour n'essayer d'aucune intrigue. Il resta

dans une opposition froide, et bientôt s'éloigna tout à fait de Paris.

Je ne prétends pas qu'il eût renoncé à tout projet d'ambition, mais il

ne croyait pas le terrain favorablement disposé, pour établir ses

batteries, et monsieur de Villèle sait attendre.

Je ne veux pas oublier de noter une singularité à laquelle je suis

forcé de croire parce que je l'ai vue. En 1828, ou peut-être 27, on

m'amena une petite fille de deux ans dont les yeux brillants, d'un

bleu azuré, ne présentaient rien de remarquable au premier aperçu;

mais, en l'examinant, avec plus de soin, on voyait que la prunelle

était composée de petits filaments, formant des lettres blanches, sur

un fond bleu, placées en exergue autour de la pupille. On y lisait:

_Napoléon Empereur._

Le mot _Napoléon_ était également distinct dans les deux yeux. Les

premières lettres de celui _Empereur_ étaient brouillées dans un des

yeux et les dernières dans l'autre. La petite était fort jolie et sa

vue paraissait bonne.

Sa mère, paysanne de Lorraine, racontait, avec une grande simplicité,

le motif auquel elle attribuait ce bizarre jeu de la nature. Un frère,

qu'elle aimait tendrement, était tombé à la conscription. En partant,

il lui avait donné une pièce neuve de vingt sols, en lui recommandant

de la garder pour l'amour de lui. Peu de temps après, elle apprit que

son régiment devait passer à trois lieues de son village; elle y

courut pour le voir quelques instants. Au retour, harassée de fatigue

et de soif, elle s'arrêta dans un cabaret, à moitié chemin, pour boire

un verre de bière. Lorsqu'il fallut payer son écot, elle s'aperçut

qu'ayant donné à son frère tout ce qu'elle avait emporté d'argent il

ne lui restait que la précieuse pièce de vingt sols qu'elle portait

toujours sur elle. Elle voulut obtenir crédit, mais l'hôte fut

impitoyable; elle sacrifia son pauvre trésor, en gémissant, et revint

chez elle désolée. Ses larmes ne tarissaient pas. Son mari, le

dimanche suivant, alla à la recherche de cette pièce qu'il parvint à

se faire rendre. Lorsqu'il la lui rapporta sa joie fut si vive que

l'enfant, qu'elle portait dans son sein, tressaillit et elle se

_sentit_ pâmer. Je me sers de son expression.

La petite fille portait dans ses yeux la fidèle empreinte de la pièce

de vingt sols. Je ne prétends pas faire un traité de physiologie pour

rechercher comment une telle chose a pu arriver; j'affirme seulement

que je l'ai vue et que toute fraude était impossible. Le médecin d'un

bourg voisin avait entrepris de montrer l'enfant, pour de l'argent, et

la mère l'accompagnait. Le gouvernement s'opposa à toute publicité. On

ne permit aucune annonce et on abrégea le séjour à Paris.

Je n'en ai plus entendu parler. Si pareil accident était arrivé sous

le règne de l'Empereur, les cent bouches de la renommée n'auraient

pas suffi à le raconter.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 25 / 106 题