CHAPITRE XV

Loi sur le droit d'aînesse. -- Enterrement du duc de Liancourt.

-- La garde nationale licenciée. -- Sosthène de La Rochefoucauld

et monsieur de Villèle. -- Le Roi au camp de Saint-Omer. --

Sagesse de monsieur le Dauphin.

La fatalité, qui semblait pousser la maison de Bourbon à entreprendre

tout ce qui pouvait aliéner le plus sûrement les masses, dicta le

projet de loi sur le droit d'aînesse. J'avoue qu'il plaisait assez à

mes idées anglaises et à mes goûts aristocratiques; mais je n'étais

pas chargée de m'informer si le pays était disposé à le recevoir. Il

échoua devant la sagesse de la Chambre des pairs en augmentant sa

popularité qui, à cette époque, était au comble, ainsi que sa défaveur

à la Cour. Le ressentiment qu'elle montra, à l'occasion de

l'enterrement du duc de Liancourt, augmenta encore cette double

impression.

Plusieurs enterrements, entre autres celui de monsieur Manuel, avaient

été depuis quelque temps l'occasion de manifestations hostiles au

gouvernement. En conséquence, on avait publié de nouvelles ordonnances

relatives aux pompes funèbres: il était défendu de porter les

cercueils à bras.

Le duc de Liancourt, protecteur d'une multitude d'établissements

gratuits, avait une énorme clientèle dans la classe des ouvriers. Ils

voulaient rendre à leur patron l'hommage de le porter en sortant de

l'église. La police s'y opposa vivement. Une rixe s'engagea; l'esprit

de parti l'envenima. Dans le tumulte, la pierre tomba et, dit-on, se

brisa. Il y eut au moins beaucoup de scandale, et un spectacle aussi

affligeant que blessant pour la famille.

Le corps entier de la pairie se tint pour offensé et demanda des

explications. Cet incident contribua à augmenter l'alliance qui se

formait entre le pays et la Chambre des pairs.

Ce mauvais génie, qui présidait au sort de la branche aînée, inspira,

en appelant à son aide la colère et la précipitation, une résolution

dont peu de personnes sentirent la portée, mais qui, plus que toute

autre, a contribué à la chute du vieux trône, démoli en quelques

heures trois années plus tard.

Au printemps de 1827, la bourgeoisie de Paris paraissait assez mal

disposée contre le gouvernement pour qu'on dût hésiter à réunir la

garde nationale et à la faire passer en revue par le Roi.

Après de longues délibérations on s'y décida: le Roi se rendit au

champ de Mars. Il fut, en général, mieux accueilli qu'on ne

l'espérait. Un garde national ayant crié: «À bas les ministres!» le

Roi arrêta son cheval et dit, d'un ton calme et digne: «Je ne viens

pas ici pour recevoir des conseils, mais des hommages. Faites sortir

cet homme des rangs.» Cet acte de force eut grand succès, comme tout

ce qui annonce de l'énergie et de la volonté dans les chefs des

empires; les cris de «Vive le Roi» fendirent l'air.

En descendant de cheval aux Tuileries, Charles X était fort content de

sa matinée. Il chargea le maréchal Oudinot de faire rédiger un ordre

du jour où, en témoignant du mécontentement de quelques cris isolés

qui s'étaient fait entendre sur son passage, on vanterait cependant

la bonne tenue et l'excellente attitude de l'immense majorité de la

garde nationale.

Le Roi répéta deux fois: «Dites que je suis très content». Monsieur le

Dauphin tint le même langage. Toutes les personnes qui faisaient

partie de l'état-major avaient reçu la même impression et la

répandirent dans la ville. J'en vis plusieurs dans la soirée. Le

propos, généralement répété, était que la revue avait été superbe et

le Roi parfaitement accueilli.

Toutefois la calèche, où les princesses se trouvaient, avait été

constamment suivie par un groupe de populace qui les avait assez mal

traitées de propos et presque huées. Tous les partis se sont

mutuellement accusés d'avoir préparé cette manifestation hostile.

Le soir, madame la duchesse de Berry s'en expliquait en termes très

courroucés. Lorsque le Roi et Madame arrivèrent chez elle où se tenait

la Cour, elle porta plainte à Charles X. Madame la Dauphine,

interpellée à son tour, répondit avec sa sécheresse accoutumée que

cela avait été assez mal, mais qu'elle craignait pire. Le Roi ne fit

qu'un seul _rubber_ de whist, et retourna chez lui où monsieur de

Villèle l'attendait.

Dans la nuit, le maréchal Oudinot fut réveillé. Le Roi lui envoyait,

au lieu de la rédaction de l'ordre du jour fait selon ses ordres et

soumis à son approbation, l'ordonnance qui cassait la garde nationale.

Au même instant, la garde royale s'emparait des corps de garde de la

garde nationale, en expulsait les bourgeois qui s'y trouvaient et

poussait la grossièreté jusqu'à jeter hors la porte les armes et

fournitures des gardes nationaux absents dans le moment. Cette insulte

sema dans le coeur de la population de Paris un germe de haine dont

les fruits se trouvèrent mûrs en 1830.

Voici ce qui l'avait provoqué. Une des légions, en revenant du champ

de Mars, s'était arrêtée devant l'hôtel des finances, avait crié: _À

bas Villèle!_ et brisé quelques vitres. Cette conduite, il faut le

reconnaître, très coupable d'un corps sous les armes exaspéra d'autant

plus le ministre qu'il apprenait, en même temps, que le Roi se tenait

satisfait de sa propre réception.

Or, il ne lui convenait pas que leurs fortunes se trouvassent

séparées. Il recueillit à la hâte et envenima tous les rapports qu'il

put se procurer des propos tenus et des cris isolés jetés au champ de

Mars, puis écrivit au Roi de ne point se prononcer avant de lui avoir

donné audience.

Charles X se trouva préparé par les plaintes de madame la duchesse de

Berry et le mécontentement de sa belle-soeur. En peu de minutes,

monsieur de Villèle emporta la plus fatale mesure qui pût être

adoptée.

Louis XVI avait perdu le trône dans son ardeur à se débarrasser de la

pacifique opposition des anciens parlements. Charles X a renversé le

sien en refusant toute barrière légale, oubliant la phrase si

heureusement rédigée par monsieur de Talleyrand: _On ne peut s'appuyer

que sur ce qui résiste._

Au reste, je crois bien que le ministre, encore tout puissant à cette

époque, n'avait pas calculé l'effet de son périlleux conseil.

La garde nationale était parvenue à cette inertie où elle tombe

toujours dès que ses services ne sont plus nécessaires. Elle se

montrait très peu empressée à peupler les corps de garde; mais cette

insulte gratuite réveilla son zèle.

Je faisais travailler à Châtenay et j'avais donné rendez-vous à

plusieurs ouvriers de Paris pour le lendemain de la revue; je partis,

sans avoir lu le _Moniteur_ et sous l'impression qu'elle s'était très

bien passée. Les gens que j'attendais arrivèrent tard, sachant la

nouvelle, et dans un état d'exaspération incroyable.

Tous appartenaient à la garde nationale, et tous étaient furibonds. À

peine s'ils écoutaient les ordres que je donnais pour les travaux et,

quand je leur parlais trumeaux, ils répondaient baïonnettes. Après

avoir vainement cherché à les calmer par le souvenir de l'ennui que

leur causait les gardes à monter, je renonçai à fixer leur attention

et les laissai retourner dans leurs quartiers où ils allèrent

rapporter leur fureur, après l'avoir fait partager à tout mon village.

J'étais moi-même empressée de venir apprendre ce qui avait pu amener

une si singulière péripétie.

Il n'y a jamais eu d'autres motifs ostensibles que ceux que j'ai déjà

relatés. Cependant, j'ai peine à croire que monsieur de Villèle n'ait

pas eu quelque arrière-pensée ignorée pour prendre une mesure si

violente. Quoi qu'il en soit, à dater de cette époque, il devint la

bête noire de la population parisienne et, bientôt, celle de toute la

France.

Le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi, comprit mieux

que les autres la tendance de ce qui se faisait et donna sa démission

à l'occasion de la dissolution de la garde nationale.

Je ne sais plus si c'est avant ou après cet événement qu'il faut

placer une démarche de Sosthème de La Rochefoucauld que je tiens de

lui-même et que je ne puis me refuser de répéter.

J'ai déjà dit le rôle qu'il avait joué entre monsieur de Villèle et

madame du Cayla. Il est indubitable qu'il avait conduit monsieur de

Villèle au pouvoir et qu'il l'y avait soutenu, par l'influence de la

favorite, tant que Louis XVIII avait vécu. Depuis sa mort, monsieur de

Villèle s'était émancipé d'une protection qui lui pesait. Cependant

l'intimité avait été trop grande pour qu'il n'en restât pas des

habitudes de familiarité.

Sosthène en profita pour arriver, un beau matin, dans le cabinet de

monsieur de Villèle. Après quelques phrases d'affection, il lui

rappela les sentiments patriotiques qu'il exprimait lorsqu'il

cherchait le ministère, uniquement dans l'intérêt du pays, parce que

l'opinion publique l'y appelait; et, partant de cette base, il

l'avertit que l'opinion publique se déclarait fortement contre son

administration. Mieux situé qu'un autre par ses relations avec toutes

les classes de la société pour s'en apercevoir, il venait lui faire

part de ses découvertes. Il lui était évident qu'il n'était plus au

pouvoir de monsieur de Villèle de faire le bien, et, comme il ne

l'avait placé où il était que dans l'intention d'être utile au Roi et

au pays, il venait le sommer, au nom de l'amitié, de l'honneur, de la

reconnaissance, de ne pas le compromettre plus longtemps en

s'obstinant à conserver sa place.

On peut imaginer comment cette harangue fut reçue par monsieur de

Villèle, alors tout-puissant. Il eut un moment d'inquiétude que

monsieur de La Rochefoucauld ne fût l'organe du roi Charles X dont il

était aide de camp et parfois bien traité. Mais la nature de la

communication le rassura promptement.

Il traita Sosthène de façon à ce qu'ils se séparassent brouillés, ce

qui lui était infiniment agréable et commode, puis courut raconter la

scène au Roi. Celui-ci, qui ne se rappelait pas volontiers les

intrigues ourdies pendant les dernières années du règne de son frère

et dont Sosthème avait été l'agent, fut très empressé de rompre aussi

les rapports auxquels il avait été forcé de l'admettre et de lui faire

subir les honneurs de la disgrâce.

J'ai rapporté cette anecdote, dont je suis sûre, parce que, si ce

personnage, semi-ridicule, semi-historique, de Sosthène figure jamais

dans les _Mémoires_ du temps, il est assez curieux de savoir comment,

au travers d'une vie uniquement dévouée à l'intrigue, il avait

conservé une sorte de loyauté chevaleresque poussé jusqu'à la

niaiserie.

Madame du Cayla, moins candide dans ses démarches, ne se brouilla avec

personne. Elle n'avait pu être duchesse, comme le feu Roi le

souhaitait, parce que monsieur du Cayla avait obstinément refusé de se

laisser faire duc. Charles X lui accorda les entrées de la salle du

trône et une forte pension.

Madame la Dauphine, qui la traitait plus que froidement pendant sa

faveur, était très gracieuse pour elle maintenant, en reconnaissance

du service qu'elle avait rendu en faisant accomplir à Louis XVIII ses

devoirs religieux au moment de la mort.

Les espérances du parti ultra avaient été encouragées par l'attitude

et les paroles du prince de Metternich dans un voyage qu'il fit à

Paris. La Cour le combla de distinctions. Il fut engagé à dîner avec

la famille royale aux Tuileries, honneur qui n'a été partagé que par

le duc de Wellington et des princes de familles régnantes. Dans les

idées des rois de France, la faveur ne pouvait aller au delà, et

eux-mêmes s'étonnaient de l'accorder.

La Congrégation essaya d'entrer dans la voie des miracles. Il y en eut

plusieurs de constatés. Entre autres une croix lumineuse vue à Migné,

en Poitou. On en fit imprimer et répandre des relations à profusion.

Mais la Cour de Rome les défendit, et il fallut renoncer à ce genre de

séduction qui prêtait trop au ridicule dans le dix-neuvième siècle. Le

Roi lui-même ne voulut pas encore reconnaître là les ordres de la

Providence. D'ailleurs, il était assez bien disposé, pour qu'il n'y

eût pas occasion de stimuler son zèle personnel. Il n'était arrêté que

par la crainte des obstacles qu'il rencontrerait.

La réception qui lui fut faite au camp de Saint-Omer, où les troupes

l'accueillirent avec la satisfaction la plus marquée, ainsi que les

hommages qu'il recueillit sur la route, même à Lille (ville notée pour

_mal penser_), faisaient compensation au silence qui l'entourait à

Paris; et il crut pouvoir réaliser ses propres espérances en

accomplissant les promesses qu'il n'avait cessé de faire.

Monsieur de Villèle en retardait l'exécution depuis longtemps; mais

son crédit était battu en brèche par des gens dont le pouvoir

s'accroissait chaque jour des terreurs qu'on inspirait à Charles X

pour son salut dans ce monde et dans l'autre.

Le Roi et ses amis réclamaient la restitution des biens du clergé et

la reconnaissance des ordres monastiques. On les voulait dotés par

l'État et propriétaires territoriaux. Monsieur de Villèle était loin

d'admettre ces souhaits comme réalisables; mais il voulait s'assurer

une longue vie ministérielle. Ces deux volontés excentriques tombèrent

d'accord sur la nécessité d'une nouvelle législature. Les ultras, avec

toutes les illusions qui distinguent ce parti, ne doutaient pas

qu'elle ne fût nommée dans leur sens; et, de son côté, monsieur de

Villèle comptait sur son habileté pour obtenir des députés à sa

dévotion.

Il leur aurait, d'ailleurs, volontiers pardonné de se montrer

récalcitrants aux prétentions des exaltés pour _le trône et l'autel_

dont il était bien importuné mais qu'il osait d'autant moins brusquer

qu'il se sentait miné dans l'esprit du Roi et que son crédit diminuait

visiblement.

La Chambre des pairs offusquait, et le ministre tombait d'accord, avec

les conseillers de la conscience du Roi, qu'une grande fournée de

pairs était nécessaire pour y changer l'esprit de la majorité

actuelle. En ajoutant cette mesure à de nouvelles élections, monsieur

de Villèle comptait s'assurer un long bail ministériel.

Monsieur le Dauphin se tenait en dehors de ces intrigues.

Respectueusement soumis aux ordres du Roi, il ne témoignait aucune

hostilité à son ministre, mais encore bien moins de faveur. Il se

bornait à faire de son mieux ce dont on le chargeait spécialement. Il

était à la tête de l'administration des prisons et tenait quelquefois

des assemblées où les intérêts de ces établissements étaient discutés

devant lui. Il présidait avec beaucoup de convenance et de sagesse, et

ne manquait pas une occasion d'exprimer des sentiments élevés et

libéraux.

J'ai souvent vu des personnes, sortant de ces réunions, enchantées de

monsieur le Dauphin. Je citerai entre autres monsieur Pasquier et

monsieur Portal dont les suffrages valent bien la peine d'être

comptés.

Dans le même temps, monsieur le Dauphin tenait un conseil militaire où

il obtenait aussi d'honorables approbations. On lui reconnaissait des

idées saines, accompagnées d'une grande modération et d'un esprit

d'impartialité, fort recommandables dans un prince vivant d'une façon

si isolée et d'une dévotion si éminente.

Quoiqu'elle n'aimât pas les prêtres, madame la Dauphine était plus

sous l'influence de ses entours.

Madame la duchesse de Berry en voulait à monsieur de Villèle de ce

qu'il ne faisait, ni assez vite, ni assez violemment, toutes les

extravagances qu'elle et sa petite coterie ultra nobiliaire rêvaient;

mais elle était trop légère et trop occupée de ses plaisirs pour

travailler sérieusement contre lui; elle se bornait à des sarcasmes

qui commençaient à amener un sourire sur les lèvres du Roi, au lieu de

la réprimande qu'elle aurait subie quelques mois plus tôt.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 24 / 106 题