CHAPITRE XIV

Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses dernières

années. -- Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas.

-- Illusions du duc de Raguse. -- Mort de Talma. -- Monsieur de

Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.

L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur

les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande

imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une

humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans

son coeur des sentiments naturellement généreux.

Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage

d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait

passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui

fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun

rétablit l'intimité entre les deux anciens amants.

Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était

tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour

sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un

sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui

et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien

attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le

poursuivait de toute part.

Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente polonaise, on

servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une tasse pour

madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette demoiselle.

Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit:

«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous

vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson.

--Oh certainement», reprit l'autre.

L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le

sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il

se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit:

«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui

avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez

résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer

votre risée.»

Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade.

L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait

avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était

bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il

croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police.

Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince

de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement

suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre

alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y

rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il

avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur

cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire;

mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le ramener de

ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir souvent vu

consulter ces pages sibyllines.

Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces

inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur

source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort

fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et

fort utile à la France en 1815.

Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante

imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du

couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre

n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les

était un peu exagérées.

Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il

croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer

facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la

peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y

être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques

l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce

temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné.

Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus

une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne

pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était

dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays.

Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur.

Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen

âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand

nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des

hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué pouvait, par

l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non

seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la

seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent,

la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût

compter avec vous.

C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le

pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait

à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries

réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à

frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une

nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne

l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion

que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il

sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de

Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel

que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme

de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il

dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps,

qu'il était complètement ruiné.

J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son

séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais

visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la

bergerie à _trois étages_ dont il était si fier. Tout l'hiver

précédent, il nous avait entretenus de ses _moutons vêtus_ qui

devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au

régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous

les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il

m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit

nécessairement en résulter, et je lui répète vainement à quel point

c'est onéreux.»

Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons

déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la

plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que

la redingote coûtait _quatre_ francs et durait dix-huit mois. La

toison devait se vendre _six_ à _sept_ francs de plus, et les animaux

n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur

prouvaient autre chose. La redingote coûtait _sept_ francs, ne durait

qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à _neuf_

francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle

des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi

fréquentes et plus contagieuses.

Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si

toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables

au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques

individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très

populaire à Châtillon.

Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à

payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses

biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même

qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit

beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une

bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme

il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais

nous n'en sommes pas là.

Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée

de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres

pièces où il était sublime, _Sylla_, _Léonidas_, et enfin _Charles VI_

où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu de toutes

les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de l'acteur

puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le Kain très

supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter à la

génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est

présenté pour recueillir sa succession.

Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il

pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient

complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus,

l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si

harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi

agréable à l'oeil que leurs accents étaient flatteurs pour l'oreille.

Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?) est de

n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un acteur

ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et mistress

Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps.

Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent

chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner;

à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le

maréchal, lui dit: «Hé bien?»

Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis

encore horrifié.»

On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent

qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal,

qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie

privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser

quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un coup

si violent qu'il était tombé comme une masse. Le maréchal avait appelé

la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva être ce misérable

Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser monsieur de

Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans une salle

d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que l'un et

l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir.

Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras,

tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon

pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de

vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une

carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure

de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait

abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là

une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine

monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti

que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène.

Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte.

Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le

prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son

cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il

racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé

sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu

panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb

devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un boeuf»,

répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant

à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas

question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent

saignantes.

Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince aimait

mieux avoir été _assommé_ que frappé, et que le coup de poing lui

répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans cette

innocente supercherie qui cependant fut presque généralement

soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui

protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand

rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de

Maubreuil son véritable nom.

Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette

atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait

souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous

ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à

la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et

répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un boeuf.»

Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et

passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame

de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin.

Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il

annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de

l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus

entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son

éloignement à prix d'argent.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 23 / 106 题