Mort de l'empereur Alexandre. -- Inquiétudes de ses dernières
années. -- Mission du duc de Raguse près de l'empereur Nicolas.
-- Illusions du duc de Raguse. -- Mort de Talma. -- Monsieur de
Talleyrand est insulté et frappé par Maubreuil.
L'empereur Alexandre était mort à Taganrog d'une fièvre endémique, sur
les bords de la mer d'Azow qu'il avait affrontée avec une grande
imprudence. Ses dernières années avaient été empoisonnées par une
humeur soupçonneuse, poussée jusqu'à la monomanie, qui combattait dans
son coeur des sentiments naturellement généreux.
Madame de Narishkine avait été rappelée à Pétersbourg pour le mariage
d'une fille qu'elle avait eue d'Alexandre et qu'il aimait
passionnément. Cette jeune personne mourut peu de jours avant celui
fixé pour la noce. L'Empereur en fut désespéré, et ce chagrin commun
rétablit l'intimité entre les deux anciens amants.
Madame de Narishkine m'a raconté des détails inouïs de l'état où était
tombé ce prince, naguère si confiant. Non seulement il craignait pour
sa sûreté, mais, s'il entendait rire dans la rue ou surprenait un
sourire parmi ses courtisans, il se persuadait qu'on se moquait de lui
et venait supplier madame de Narishkine, au nom de son ancien
attachement, de lui dire en quoi il appelait ainsi le ridicule qui le
poursuivait de toute part.
Un soir où elle avait auprès d'elle une jeune parente polonaise, on
servit du thé; l'Empereur s'empressa d'en arranger une tasse pour
madame de Narishkine et ensuite une autre pour cette demoiselle.
Madame de Narishkine se pencha vers sa cousine et lui dit:
«Quand vous rentrerez dans le château de votre père, vous vous
vanterez, j'espère, de la qualité de votre échanson.
--Oh certainement», reprit l'autre.
L'Empereur, qui était sourd, n'entendit pas le colloque mais vit le
sourire sur leur visage. Le sien se rembrunit aussitôt et, dès qu'il
se trouva seul avec madame de Narishkine, il lui dit:
«Vous voyez bien que le ridicule m'atteint partout. Même vous, qui
avez de l'affection pour moi, sur qui je compte, vous ne pouvez
résister à vous en moquer. Dites-moi ce que j'ai fait pour provoquer
votre risée.»
Elle eut toutes les peines du monde à calmer cette imagination malade.
L'Empereur n'avait foi qu'en monsieur de Metternich. Il entretenait
avec lui une correspondance presque journalière. L'autrichien était
bien plus avant dans sa confiance que ses propres ministres; il
croyait absolument à ses avis et surtout à ses rapports de police.
Il portait constamment sur lui un petit agenda, envoyé par le prince
de Metternich, où les noms de toutes les personnes politiquement
suspectes dans l'Europe entière se trouvaient placés par ordre
alphabétique, avec le motif et le degré de suspicion qui devait s'y
rattacher. Lorsqu'on prononçait un nom nouveau devant l'Empereur, il
avait sur-le-champ recours à ce livret et, s'il ne se trouvait par sur
cette liste noire, il écoutait bénévolement ce qu'on voulait lui dire;
mais si, par malheur, il y était placé, rien ne pouvait le ramener de
ses préventions. Madame de Narishkine m'a dit l'avoir souvent vu
consulter ces pages sibyllines.
Les dernières années de ce prince ont été empoisonnées par ces
inquiétudes, fomentées peut-être par l'intrigue mais prenant leur
source dans des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, sa mort
fit sensation et chagrin à Paris. Il y avait été magnanime en 1814 et
fort utile à la France en 1815.
Si nous avions pu croire à toutes les perfections dont la brillante
imagination du duc de Raguse décorait son frère Nicolas, au retour du
couronnement de Moscou, les regrets pour l'empereur Alexandre
n'auraient pas dû se prolonger; mais la suite a prouvé qu'il se les
était un peu exagérées.
Le duc de Raguse est toujours parfaitement véridique dans ce qu'il
croit sur le moment, mais très sujet à se laisser enthousiasmer
facilement par les hommes et par les choses. Il a cruellement porté la
peine de cette disposition: tous les revers de sa carrière doivent y
être rattachés. Nous avons vu comment les illusions patriotiques
l'avaient entraîné à se séparer de l'empereur Napoléon. Depuis ce
temps, les illusions d'un autre genre l'avaient ruiné.
Rentré en France en 1815, il s'était dit que la guerre n'était plus
une carrière pour un maréchal de France; qu'un soldat de l'Empire ne
pouvait pas être un courtisan des Tuileries et que, pourtant, il était
dur à quarante ans de ne plus jouer aucun rôle dans son pays.
Ses habitudes lui rendaient nécessaire l'attitude de grand seigneur.
Il se demanda comment s'étaient créées les grandes existences du moyen
âge et trouva que c'était par la prépondérance exercée sur un grand
nombre de dépendants. Le siècle ne permettait pas que ce fut sur des
hommes d'armes; mais, si un guerrier distingué pouvait, par
l'industrie, remettre dans sa clientèle un pays tout entier, non
seulement il se ferait un revenu colossal, mais encore il aurait la
seule position de grand seigneur que les temps modernes comportassent,
la seule qui pût donner assez d'indépendance pour que la Cour dût
compter avec vous.
C'est plein de ces idées, moitié vaniteuses, moitié généreuses, que le
pauvre maréchal entreprit de changer une petite terre, qu'il possédait
à Châtillon-sur-Seine, en un vaste atelier de toutes les industries
réunies. Il se passionnait successivement pour chacune, l'amenait à
frais immenses au point où elle aurait peut-être réussi, si une
nouvelle idée, adoptée avec autant de zèle que la précédente, ne
l'avait fait négliger et abandonner. Il était dans la pleine illusion
que ses spéculations auraient le plus brillant résultat, mais il
sentait un commencement de pénurie lorsqu'il sollicita la mission de
Moscou. Avec son imprévoyance accoutumée, il y déploya un luxe tel
que, loin que ce voyage lui fût utile, il ne fit qu'augmenter la somme
de ses dettes. L'année suivante, le feu se mit dans ses affaires et il
dut s'avouer à lui-même, ce que les autres savaient depuis longtemps,
qu'il était complètement ruiné.
J'en fus d'autant moins surprise, pour ma part, que, pendant son
séjour en Russie, je m'étais trouvée passer à Châtillon. J'avais
visité cet encyclopédique établissement en détail, entre autres la
bergerie à _trois étages_ dont il était si fier. Tout l'hiver
précédent, il nous avait entretenus de ses _moutons vêtus_ qui
devaient être une source de fortune incalculable. J'en parlai au
régisseur qui me répondit par un soupir: «Hélas, madame, je vais vous
les montrer; c'est la dernière fantaisie de monsieur le maréchal. Il
m'écrit toutes les semaines des calculs sur le profit qui doit
nécessairement en résulter, et je lui répète vainement à quel point
c'est onéreux.»
Je trouvai de pauvres bêtes, cousues dans les peaux d'autres moutons
déjà tombées en haillons, étouffant de chaleur et ayant la tournure la
plus grotesque qu'on puisse imaginer. Le calcul du maréchal était que
la redingote coûtait _quatre_ francs et durait dix-huit mois. La
toison devait se vendre _six_ à _sept_ francs de plus, et les animaux
n'être plus sujets à aucune maladie. Les livres du régisseur
prouvaient autre chose. La redingote coûtait _sept_ francs, ne durait
qu'un an malgré des rapiécetages qui la faisaient revenir à _neuf_
francs. La toison ne se vendait que quarante sols de plus que celle
des bêtes non vêtues, et les maladies étaient au moins aussi
fréquentes et plus contagieuses.
Cet échantillon donnera l'idée des spéculations du maréchal; mais, si
toutes ont été onéreuses pour lui, beaucoup ont été très profitables
au pays; aussi, quoiqu'il ait été la cause de la ruine de quelques
individus, ses serviteurs ou amis, il est resté fort regretté et très
populaire à Châtillon.
Il s'adressa au Roi pour obtenir que ses appointements, destinés à
payer ceux de ses créanciers qui n'avaient pas d'hypothèques sur ses
biens, fussent continués jusqu'à l'extinction de ses dettes, lors même
qu'il viendrait à mourir avant de les avoir soldées. Le Roi mit
beaucoup de bonté à accorder cette faveur. Il montra au maréchal une
bienveillance qui le toucha fort et ne lui a pas permis d'agir comme
il eut été plus utile peut-être même pour le monarque en 1830. Mais
nous n'en sommes pas là.
Il me semble que c'est à cette même année que mourut Talma, à l'apogée
de son talent. Il venait de créer plusieurs rôles, dans de médiocres
pièces où il était sublime, _Sylla_, _Léonidas_, et enfin _Charles VI_
où il avait réussi à se montrer constamment roi au milieu de toutes
les misères de l'humanité. Je ne pense pas que l'art de l'acteur
puisse aller au delà. Nos pères cependant nous assuraient Le Kain très
supérieur à Talma. Nous n'avons pas eu jusqu'ici à le vanter à la
génération nouvelle au mépris d'un autre, car personne ne s'est
présenté pour recueillir sa succession.
Talma en France et mistress Siddons en Angleterre m'ont paru ce qu'il
pouvait y avoir de plus parfait au théâtre, car ils se transformaient
complètement dans le personnage qu'ils représentaient; et, de plus,
l'un et l'autre étaient si beaux et si gracieux, leur voix était si
harmonieuse, que chacune de leur pose composait un tableau aussi
agréable à l'oeil que leurs accents étaient flatteurs pour l'oreille.
Une de mes prétentions (car qui n'en a pas une multitude?) est de
n'être pas exclusive. Ainsi j'aurais grande joie à entendre un acteur
ou une actrice qui me fissent autant de plaisir que Talma et mistress
Siddons; mais je doute que cela se rencontre, de mon temps.
Le 21 janvier 1827, le général Pozzo et le duc de Raguse arrivèrent
chez moi de très bonne heure. J'avais eu quelques commensaux à dîner;
à peine le dernier fut-il sorti que l'ambassadeur, regardant le
maréchal, lui dit: «Hé bien?»
Celui-ci cacha sa figure dans ses deux mains en répondant: «J'en suis
encore horrifié.»
On comprend que ce début excita notre curiosité. Ils nous racontèrent
qu'en sortant de la cérémonie expiatoire de Saint-Denis, le maréchal,
qui suivait à quelques pas le prince de Talleyrand par une sortie
privilégiée, avait vu un homme s'avancer sur lui, lui adresser
quelques injures et simultanément lui appliquer sur la joue un coup
si violent qu'il était tombé comme une masse. Le maréchal avait appelé
la garde et fait arrêter l'homme, qui se trouva être ce misérable
Maubreuil, pendant que lui s'occupait à ramasser monsieur de
Talleyrand presque évanoui. Il aida à le transporter dans une salle
d'attente où se trouvait Pozzo, et c'est de ce spectacle que l'un et
l'autre avaient un égal besoin de s'entretenir.
Ils avaient craint un moment que le prince n'expirât entre leurs bras,
tant il était suffoqué. Pozzo faisait une peinture, à sa façon
pittoresque, de ce vieillard lui apparaissant dans ce désordre de
vêtement, pâle, échevelé, les esprits égarés, venant achever une
carrière si traversée de grandeur et de souillures sous la flétrissure
de la main d'un hideux maniaque, dans le temple du Dieu qu'il avait
abjuré, à l'heure consacrée au Roi qu'il avait trahi. Il y avait là
une sorte de rétribution qui frappait l'imagination. Au reste, à peine
monsieur de Talleyrand fut-il revenu à lui-même qu'il sentit le parti
que la malveillance s'efforcerait de tirer de cette cruelle scène.
Avant de venir chez moi, ces messieurs s'étaient arrêtés à sa porte.
Ils l'avaient, contre leur attente, trouvée toute grande ouverte. Le
prince, entouré de monde, était couché sur un fauteuil dans son
cabinet fort assombri et avait le front couvert d'un bandeau. Il
racontait que Maubreuil avait voulu l'assassiner, qu'il l'avait frappé
sur le haut de la tête et lui avait fait une plaie qu'il avait fallu
panser. Avec son imperturbabilité accoutumée, il fit ce récit d'aplomb
devant les témoins de la scène: «Il m'a assommé comme un boeuf»,
répétait-il à chaque instant en avançant son poing fermé et le plaçant
à la hauteur du front; du reste de la figure, il n'en était pas
question, quoique, à Saint-Denis, ses lèvres seules furent
saignantes.
Les témoins oculaires de la scène comprirent que le prince aimait
mieux avoir été _assommé_ que frappé, et que le coup de poing lui
répugnait moins que le coup de paume. Ils le secondèrent dans cette
innocente supercherie qui cependant fut presque généralement
soupçonnée. Toutefois, il y a une espèce de pudeur publique qui
protège, jusqu'à un certain point, les hommes qui ont joué un grand
rôle, et personne ne se sentait le courage de donner à l'acte de
Maubreuil son véritable nom.
Monsieur de Talleyrand fut bien longtemps à se remettre de cette
atteinte dont le gentilhomme, qu'il n'a jamais pu dépouiller, avait
souffert jusque dans la moelle des os. Il affecta de recevoir tous
ceux qui allaient chez lui. Dès qu'il fut présentable, il retourna à
la Cour, un grand morceau de taffetas d'Angleterre sur le front, et
répétant à toute occasion: «Il m'a assommé comme un boeuf.»
Mais, dès qu'il le put, sans avoir l'air de fuir, il quitta Paris et
passa presque toutes les années suivantes à la campagne, chez madame
de Dino. Il craignait aussi de retrouver Maubreuil sur son chemin.
Celui-ci avait été condamné à quelques mois de détention; mais il
annonçait le projet de renouveler son délit, qu'il qualifiait de
l'expression catégorique, dès qu'il serait libéré. Je n'en ai plus
entendu parler. Probablement monsieur de Talleyrand aura acheté son
éloignement à prix d'argent.