CHAPITRE IX

Le duc de Rovigo et le prince de Talleyrand. -- Pavillon de

Saint-Ouen. -- Détails sur cette fête. -- Le duc de Doudeauville

remplace le marquis de Lauriston au ministère de la maison du

Roi. -- Lauriston est nommé maréchal de France.

J'ai dit ailleurs, je crois, les relations que madame du Cayla avait

entretenues, sous l'Empire, avec le duc de Rovigo et dont

l'extraordinaire ressemblance de son fils témoignait fort

indiscrètement.

Depuis que l'immense crédit de la favorite était aussi bien établi, le

duc de Rovigo l'assiégeait de ses réclamations. Il voulait être

réhabilité à la Cour, employé dans son grade et rentrer dans les voies

du pouvoir, menaçant, si elle ne réussissait pas à obtenir ce qu'il

désirait, de publier une correspondance qui, non seulement était fort

tendre pour Rovigo, mais encore très confiante pour le ministre de la

police et prouvait qu'elle n'avait pas attendu la Restauration pour

jouer le rôle le plus honteux et en recevoir un salaire.

Elle ne savait comment se tirer de cet embarras. Elle n'avait aucune

envie de rétablir la position du duc de Rovigo dont la présence lui

était insupportable, mais elle craignait encore davantage de

l'exaspérer.

Comme il prétendait toujours que sa conduite, dans l'affaire de la

mort de monsieur le duc d'Enghien, avait été la plus innocente du

monde, il exigea qu'elle se chargeât de l'expliquer au Roi. Elle se

fit répondre par Sa Majesté que, si monsieur de Rovigo parvenait à

persuader le public, il lui accorderait ses bonnes grâces. En

conséquence, monsieur de Rovigo se mit à l'oeuvre et fit une relation,

soi-disant justificative, où il s'incriminait de la façon la plus

odieuse, tout en chargeant monsieur de Talleyrand très gravement et,

je crois, très véridiquement.

Madame du Cayla tressaillit d'aise à cette lecture. Elle y voyait la

perte de deux hommes qu'elle redoutait presque également. Cependant,

elle fut assez habile pour faire quelques remarques critiques au duc

de Rovigo. Elle lui fit adoucir quelques phrases, retrancher quelques

aveux, puis l'encouragea à la publication sans toutefois la lui

conseiller, afin qu'il ne pût l'accuser de l'y avoir poussé.

L'effet en fut tel qu'elle l'avait prévu. Un tolle général s'éleva

contre Rovigo; tout le parti Talleyrand y excita; et, le voyant à son

comble, le prince s'enveloppa dans sa dignité offensée et déclara

qu'il ne reparaîtrait pas aux Tuileries que son nom ne fût vengé de

tant de calomnies. Personne ne soutint le duc de Rovigo; le Roi lui

fit défendre de reparaître. Monsieur et son fils déclarèrent qu'ils le

feraient mettre à la porte s'il se présentait chez eux. Toutes les

réclamations qu'il faisait pour ses dotations furent mises à néant.

Madame du Cayla, elle-même, quoique se disant désolée d'un résultat

qu'elle était si loin d'attendre de leurs efforts réunis, se crut

obligée de renoncer à le recevoir ouvertement chez elle. Elle lui

promit de ne perdre de vue aucune occasion de rétablir sa situation,

mais lui fit admettre la nécessité de laisser passer l'orage, et elle

s'en trouva débarrassée.

Soit qu'elle craignît de s'attirer trop de haines à la fois, soit

qu'elle n'eût pas le moyen de réussir de ce côté, monsieur de

Talleyrand eut tous les honneurs de cette affaire. Le Roi lui fit dire

«qu'il pouvait revenir aux Tuileries sans craindre de mauvaise

rencontre.» En conséquence, il fit sa rentrée le dimanche à la messe,

en plein triomphe.

C'était un des moments où il était le plus en évidence. Sa charge de

grand chambellan le plaçait immédiatement derrière le Roi. Il s'y

tenait debout, la main appuyée sur le fauteuil, hors le moment de

l'élévation où il s'agenouillait assez adroitement, malgré sa jambe

estropiée, et il ne lui plaisait pas qu'on cherchât à l'assister. Son

maintien pendant les offices était inimitable. L'impassibilité de sa

physionomie l'y suivait, et personne ne pouvait l'accuser d'y porter

ni distraction mondaine, ni cagoterie hypocrite.

Un homme, moins habile que monsieur de Talleyrand aurait été abîmé par

les révélations contenues dans le mémoire du duc de Rovigo, d'autant

que bien des personnes vivantes pouvaient justifier de leur

exactitude. Mais il comprit, tout de suite, que le coup venait d'un

homme qui n'était pas situé de façon à pouvoir l'asséner

vigoureusement et il se plaça si haut que ce fut le Rovigo qui manqua

son atteinte et en fut renversé.

Il y a peu de circonstances où monsieur de Talleyrand ait mieux jugé

sa position aussi bien que celle de son adversaire et se soit conduit

avec plus d'habileté. Le succès fut si complet que, depuis ce temps,

les attaques se sont émoussées. Monsieur de Talleyrand est sorti très

épuré de ce creuset aux yeux des contemporains, et l'histoire devra se

charger de lui rendre la part qu'il a jouée dans la triste tragédie

des fossés de Vincennes.

La petite maison, appartenant à la comtesse Vincent Potocka où le Roi

avait donné en 1814 la déclaration dite _de Saint-Ouen_, fut mise en

vente à la mort de la comtesse. Bientôt, nous vîmes s'élever sur ses

ruines un élégant pavillon. Les meilleurs artistes furent appelés à le

décorer. Les plantes les plus rares en ornèrent les jardins et les

serres. Un luxe royal s'y déployait, et l'acquéreur ne put être

longtemps ignoré, malgré le secret imposé qui excitait vivement la

curiosité. On variait sur la destination de ce lieu de délice.

Des invitations, adressées à tout ce que la Cour et la ville avait de

plus distingué, nous apprirent qu'il appartenait à madame du Cayla et

qu'elle en ferait l'inauguration par une fête à laquelle elle nous

conviait. Quelques personnes, plus scrupuleuses, refusèrent de s'y

rendre. Je ne fus pas du nombre. Je connaissais madame du Cayla de

tout temps; nos relations étaient devenues très froides, mais j'étais

également curieuse de voir le pavillon et la fête. L'un et l'autre en

valaient la peine.

On ne nous avait pas exagéré la magnificence de la maison. Elle était

parfaitement commode et construite à très grands frais. Chaque détail

était complètement soigné. Depuis l'évier en marbre poli jusqu'à

l'escalier du grenier à rampe d'acajou, rien n'était négligé. Il était

aisé de voir qu'artistes et ouvriers, personne n'avait été contrôlé

dans la dépense. Les plus habiles peintres avaient été employés à

décorer les murailles; mais ce luxe de bon goût ne sautait pas aux

yeux et s'accordait avec une noble simplicité. On voyait dans la

bibliothèque un immense portrait de Louis XVIII, assis à une table et

signant la déclaration de Saint-Ouen.

Ce qui était encore bien plus curieux, c'était le nonce du Pape,

monseigneur Macchi, et monsieur Lieutard, assis sous ce tableau et se

relayant l'un l'autre pour faire, à tour de rôle, l'éloge des vertus

chrétiennes de leur charmante hôtesse. Or il faut savoir que ce

monsieur Lieutard était l'instituteur rigide de la jeunesse dévote du

temps et qu'aucun de ses disciples n'aurait osé pénétrer dans un

théâtre, hormis dans celui que madame du Cayla allait nous ouvrir.

Les meilleurs acteurs y jouèrent un joli vaudeville, puis une petite

pièce de circonstance d'après laquelle il nous fut loisible de croire,

si cela nous plaisait, que madame du Cayla n'était que la concierge

sensible et dévouée du pavillon historique que ses soins avaient

arraché à l'oubli, à la profanation de la bande noire, pour le

conserver à la reconnaissance de la France, dont un bon nombre de

couplets témoignèrent. Les applaudissements des spectateurs la

confirmèrent, et madame du Cayla sortit de l'enceinte couverte de

couronnes civiques et proclamée l'héroïne de la charte par un

auditoire qui n'y tenait guère.

Je m'amusai bien à cette fête, fort belle et fort bien ordonnée, mais

divertissante surtout par son côté bouffon. Tout le corps diplomatique

s'y pressait sur les pas de la dame du lieu, aussi bien que les

évêques et les _mères_ de l'Église. Elle avait attaché un grand prix à

les y faire venir. Toujours elle les avait soignés avec empressement,

et chaque semaine un grand dîner réunissait les âmes pieuses à sa

table. Une demi-heure avant celle fixée aux invités à la fête de

Saint-Ouen, le Roi était venu en inspecter les apprêts. Les traces des

roues de son lourd carrosse se voyaient dans les allées, très bien

sablées d'ailleurs.

Madame du Cayla avait espéré la présence de Monsieur. Elle en avait

laissé courir le bruit, assez complaisamment, au commencement de la

matinée; mais vers la fin elle se révoltait contre une idée aussi

saugrenue. Le fait était que Monsieur avait hésité.

Monsieur de Villèle l'encourageait à soutenir madame du Cayla, dont

il exploitait le crédit sur le Roi; mais l'influence de Madame

l'emporta: cette princesse ne pouvait s'abaisser à caresser la

favorite et la traitait toujours plus que froidement.

Madame de Choisy, sa dame d'atour, qu'elle avait mariée au vicomte

d'Agoult et chez laquelle elle passait toutes ses soirées, ayant, au

mépris de ses défenses, formé une liaison intime avec madame du Cayla,

la princesse lui en témoigna son mécontentement et ne mit plus les

pieds chez elle, quoique l'appartement qu'elle occupait fût contigu au

sien. La reconnaissance de madame du Cayla se signala en faisant

nommer le vicomte d'Agoult gouverneur de Saint-Cloud.

J'ai dit que le général de Lauriston était resté seul du ministère

Richelieu. Il dut cette faveur à la mansuétude avec laquelle il payait

les sommes énormes que la faiblesse du Roi répandait sur ses royales

amours, sans jamais les trouver trop considérables. Cependant on

désira sa place de ministre de la maison du Roi pour monsieur de

Doudeauville, afin que Sosthène de La Rochefoucauld, chargé de la

division des beaux-arts, ne relevât que de son père.

En conséquence, pour désintéresser monsieur de Lauriston, solder ses

complaisances et acheter sa discrétion, on le nomma tout à la fois

grand veneur et maréchal de France. Il avait beaucoup fait la guerre,

comme tous les serviteurs de Napoléon, mais il n'avait aucune

réputation militaire et cette élévation souleva des tempêtes.

Les patrons de Lauriston crurent les calmer en l'envoyant commander

l'armée de réserve en Espagne. Lui, de son côté, voulut décorer son

nouveau bâton de quelques lauriers. Il fit faire le siège de

Pampelune, après la reddition de Cadix et la délivrance du roi

d'Espagne, qui amenait nécessairement la chute de toutes les places

sans coup férir. Quelques braves gens payèrent de leur sang

l'élévation de Lauriston au grade de maréchal, sans la justifier aux

yeux de personne.

Il avait laissé la liste civile fort dérangée. Elle acheva de se

dilapider sous l'administration du duc de Doudeauville, très galant

homme mais trop faible et trop dépendant pour oser faire la moindre

résistance aux caprices de son fils et de madame du Cayla. Cette

facilité le forçait à fermer les yeux sur les autres abus, et jamais

caisse n'a été livrée plus ostensiblement au pillage.

La sage administration de monsieur de La Bouillerie, sous le nom

d'intendant, avait réparé le mal en peu d'années, et, avant la

révolution de 1830, la liste civile était libérée de toute dette.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 18 / 106 题