Madame de Duras fait nommer le duc de Rauzan. -- La guerre
d'Espagne. -- Départ de monsieur le duc d'Angoulême. -- Marchés
de Bayonne. -- Habileté d'Ouvrard. -- Intrigues du parti ultra.
-- Sagesse de monsieur le duc d'Angoulême. -- Mécontentement
contre lui. -- Madame de Meffray. -- Campagne en Espagne. --
Prise du Trocadéro. -- Conduite du prince de Carignan. -- Les
grenadiers lui donnent des épaulettes en laine. -- Mot du duc de
Reichstadt à ce sujet. -- Madame à Bordeaux. -- Le baron de Damas
remplace le maréchal de Bellune. -- Retour de monsieur le duc
d'Angoulême.
J'ai souvent remarqué avec étonnement que les femmes, même les plus
dévouées, même les plus distinguées, ne peuvent guère se garantir
d'afficher leur crédit lorsque les hommes qu'elles chérissent arrivent
au pouvoir. Elles ne sauraient pourtant leur rendre plus mauvais
service.
Madame de Duras tomba dans ce piège de la fortune d'autant plus
facilement qu'elle commençait à être fort inquiète de l'attachement de
monsieur de Chateaubriand pour madame Récamier. Elle exigea de lui de
nommer son gendre, le duc de Rauzan, chef des travaux politiques. Ce
poste avait toujours été rempli par quelque diplomate consommé,
vieilli dans les bureaux.
Monsieur de Chateaubriand sentit l'absurdité de le confier à un jeune
homme qui avait été trois mois attaché à l'ambassade de Rome et six
semaines secrétaire de légation à Berlin. Ne sachant comment se tirer
d'une promesse arrachée à sa faiblesse, [il] s'avisa d'écrire à
madame de Duras qu'il craignait que cette nomination, où on
reconnaîtrait tout son empire, ne la compromît et ne lui attirât des
ennemis. J'ai vu le billet où elle lui répondait qu'elle exigeait
l'accomplissement de sa parole, qu'elle se faisait gloire de son
attachement pour lui et ne craignait, en aucune façon, les propos
malveillants qu'on pourrait tenir sur une liaison dont il avait bien
soin qu'elle ne connût que les amertumes.
Monsieur de Chateaubriand n'osa pas résister davantage. Cette
intempestive nomination eut lieu. Elle fut généralement blâmée,
ridiculisée, et nuisit tout d'abord à sa considération. Chacun y
reconnut la volonté impérieuse de madame de Duras et elle ne s'en
cacha pas, et pourtant elle aurait tout sacrifié à cette gloire
qu'elle immolait à l'autel de sa vanité.
La guerre d'Espagne étant décidée, il fallut s'occuper des
préparatifs. Il semblait qu'il ne dût y avoir qu'un ordre à expédier
pour entrer en campagne. La fièvre jaune, qui désolait la péninsule,
avait autorisé l'établissement d'un cordon sanitaire sur la frontière,
et, depuis que la peste révolutionnaire s'y était ajoutée, le nombre
des troupes avait été considérablement accru.
Toutefois, les répugnances politiques et financières de monsieur de
Villèle s'étaient également opposées à ce qu'elles fussent mises sur
le pied de guerre. L'incapacité du maréchal duc de Bellune, aussi bien
que la vénalité de ses entours, avaient servi les voeux du président
du conseil, sans les partager.
Monsieur le duc d'Angoulême fut nommé généralissime et partit au
commencement du printemps. J'ai lieu de croire qu'il n'était nullement
partisan de cette guerre, mais il ne savait jamais qu'obéir au Roi.
En arrivant à Bayonne, il trouva que rien n'avait été préparé pour
l'entrée en campagne. Il expédia un courrier porteur des plaintes les
plus amères. Il démontrait combien il serait fâcheux, aux yeux de la
France et de l'Europe, d'être arrêté dès ce premier pas et de
confirmer, en apparence, les propos de l'opposition qui proclamait que
le Roi n'oserait réunir une armée parce qu'elle se déclarerait contre
son gouvernement.
Le télégraphe porta au prince l'autorisation de prendre sur lui toutes
les mesures nécessaires pour concentrer les troupes et leur procurer
des subsistances. Le ministre de la guerre, nommé major général de son
armée, partit en poste pour Bayonne. Le conseil espérait ainsi s'en
débarrasser sans offenser les ultras qui le chérissaient; mais
monsieur le duc d'Angoulême ne voulut pas même le voir.
On a dit que, par une intrigue d'Ouvrard, tous les préparatifs faits
par l'administration de la guerre s'étaient éclipsés. Il la fallait
habilement ourdie car le duc de Bellune, si intéressé à prouver le
contraire, fut obligé de convenir que tout manquait. Il fut désespéré,
contresigna les arrangements arrêtés par le prince avec Ouvrard et
reprit le chemin de Paris où il arriva au grand désappointement de ses
collègues.
Il retrouva son cabinet et tout l'hôtel intacts. La maréchale en avait
soutenu le siège et refusé l'entrée au général Digeon, ayant le
portefeuille par intérim et destiné à remplacer le maréchal. La
duchesse de Bellune l'avait relégué dans les bureaux, et cette défense
matérielle de la place de son mari n'avait pas été sans quelque
influence pour la lui conserver.
À peine dix jours écoulés depuis qu'Ouvrard avait été nommé
fournisseur général, l'armée, réunie à Bayonne, se trouva dans
l'abondance. Je ne sais si cette péripétie fut amenée par d'habiles
fripons et s'il y eut bien des tours de bâton dans ce coup de
baguette. Beaucoup de noms honorables y furent compromis. Je n'ai pas
de renseignements assez exacts pour m'être formé une opinion à ce
sujet.
Ce que je sais, c'est que monsieur le duc d'Angoulême agit avec autant
de prudence que de fermeté. L'important, en ce moment, n'était pas
tant de payer les rations quelques centimes de plus; l'important était
de marcher en avant et de ne point laisser aux malveillants le temps
de travailler le moral des soldats en reculant devant des difficultés
matérielles auxquelles personne n'aurait voulu croire.
Déjà monsieur le duc d'Angoulême avait montré une grande sagesse en
soutenant le général Guilleminot contre une de ces intrigues que le
parti ultra avait l'habitude d'exploiter. Une malle adressée à un aide
de camp de Guilleminot fut saisie à la diligence. Elle avait été
dénoncée et se trouva contenir des uniformes et des cocardes du temps
de l'Empire.
L'officier, mandé à Paris, prouva si victorieusement n'avoir jamais eu
un rapport quelconque avec cette malle que l'on fut obligé
d'abandonner ce moyen, dont on avait fait grand bruit, et qui fut
tracé jusqu'en assez saint lieu pour que tout le monde dût se taire.
Le but de cette machination était d'inspirer de la défiance contre le
général Guilleminot et de le faire remplacer par un homme de la
Congrégation; mais monsieur le duc d'Angoulême traita le général avec
d'autant plus de bonté et de distinction.
J'ai déjà dit que le prince n'était nullement sous la gouverne des
prêtres. Pieux comme un ange, ayant toujours mené la vie la plus
exemplaire, il n'avait pas besoin d'intermédiaire vis-à-vis du ciel.
Il respectait les prêtres à l'autel, mais ne leur accordait aucune
influence dans les affaires temporelles. Il n'a jamais eu d'aumônier
particulier et refusa même d'en emmener dans cette campagne. Il disait
que l'Espagne était un pays suffisamment catholique pour qu'il n'y
manquât pas de prêtres. Chaque jour il entendait la messe, dite par le
curé du lieu où il se trouvait et, les jours fixés pour ses dévotions,
il avait de même recours au ministère du premier ecclésiastique,
comprenant le français, qu'il trouvait sur sa route.
Un jour, un abbé, expédié de Paris et armé d'un brevet d'aumônier de
l'état-major, se présenta au quartier général. Monsieur le duc
d'Angoulême voulait le renvoyer. Messieurs Guilleminot et de
Martignac, qui craignirent de s'attirer les foudres de la
Congrégation, opinèrent pour qu'il restât; le prince reprit: «Vous le
voulez, messieurs, vous ne tarderez guère à vous en repentir.»
En effet, l'abbé établit un foyer d'intrigue; et on sut bientôt qu'il
était le centre d'une petite réunion d'où il partait des notes,
adressées à Paris, sur la conduite privée de tous les officiers de
l'armée. Le prince se procura une de ces listes annotées, fit venir
l'abbé, la lui montra en lui remettant son ordre de route et lui
disant: «Partez, et taisez-vous. Je ne veux pas d'espions en soutane.»
Tandis qu'il déployait cette sagesse dans le conseil, monsieur le duc
d'Angoulême montrait une bravoure froide et sans aucune forfanterie
sur le champ de bataille; il partageait les fatigues du soldat et les
supportait mieux que sa frêle apparence ne semblait l'annoncer.
Mon frère l'accompagnait en qualité d'aide de camp, et je tiens de lui
une multitude de traits, pas assez importants pour être rapportés,
mais qui militent à confirmer la sage fermeté de l'ensemble de la
conduite du prince. Aussi était-il abhorré par les courtisans de son
père et de sa belle-soeur. Une puérile circonstance donnera mieux
l'idée de la manière dont ils l'envisageaient que de longs
développements.
À un déjeuner, assez nombreux, donné par le comte et la comtesse
Fernand de Chabot pour l'inauguration d'un nouvel appartement,
quelqu'un, impatienté des impertinences qu'on débitait sur monsieur le
duc d'Angoulême, s'amusa à dire qu'il avait passé à l'ennemi à la tête
de quatre régiments. «Vraiment, s'écria madame de Meffray, dame et
favorite de madame la duchesse de Berry, vraiment! est-il possible? Je
savais bien que monsieur le duc d'Angoulême pensait très mal, mais je
ne le croyais pas encore capable de cela!» Sans doute madame de
Meffray était une niaise, mais ses paroles indiquent le diapason de
l'intérieur où elle vivait.
Lors de la sage ordonnance d'Andujar, les clameurs contre le prince
furent telles que le ministère fut obligé de la casser. À dater de ce
moment, monsieur le duc d'Angoulême cessa de prendre aucune part
politique aux affaires de la Péninsule, se bornant à ses devoirs
militaires.
Il avait été grandement dégoûté par les procédés du roi Ferdinand VII
qui, non seulement ne lui avait accordé aucune confiance, mais avait
même affecté des formes grossièrement arrogantes vis-à-vis de lui.
Ainsi, par exemple, lorsque monsieur le duc d'Angoulême, au moment où
le Roi débarquait à Port-Sainte-Marie, lui avait présenté son épée en
s'agenouillant, il lui avait laissé accomplir cette cérémonie de
courtoisie, à la grande indignation des français présents, et se
relever sans lui offrir d'assistance.
L'absurde étalage qu'on a fait de la prise du Trocadéro a rendu
ridicule jusqu'au nom d'un très joli fait de guerre qui décida la
prise de Cadix et termina la campagne, si on peut donner ce nom à une
marche triomphale de Bayonne à Cadix. Les partisans des Cortès se
défendirent dans quelques villes; mais, en général, l'armée française
fut accueillie partout avec une grande joie.
Les populations des villages accouraient à sa rencontre. Le prince
était reçu avec acclamation: «Viva el duca! Viva le Bourbone! Viva el
re netto! Viva la sacra santo inquisition!», criait la foule qui
couvrait l'escouade royale de fleurs et de guirlandes et déployait des
tapis sous les pieds des chevaux.
Aussi le maréchal Oudinot disait-il en soupirant: «Ce qu'il y a de
déplorable, dans cette affaire-ci, c'est que nos gens se persuadent
qu'ils font la guerre.» Malgré cette exclamation chagrine du vieux
soldat, nos jeunes troupes, toutes les fois qu'elles en eurent
occasion, montrèrent leur zèle et leur intrépidité accoutumés; et j'ai
entendu dire à des officiers, ayant fait la _vraie guerre_, que
notamment le petit fort du Trocadéro avait été emporté avec une
vigueur digne des grenadiers de la grande armée.
Le prince de Carignan s'y distingua particulièrement. On lui a fort
reproché d'avoir fait cette campagne contre les révolutionnaires. Elle
lui avait été imposée comme amende honorable par la Cour de Sardaigne,
et tout lui était bon pour sortir de la position intolérable où il se
trouvait à Florence. Mais, quelque opinion qu'on puisse avoir sur la
convenance de sa présence auprès de monsieur le duc d'Angoulême, tout
le monde doit approuver la conduite qu'il y tint en passant, avec les
premiers grenadiers, le fossé plein d'eau qui entourait la redoute.
Le lendemain, à la parade, une députation des grenadiers s'avança
vers le prince et lui offrit, au nom du corps, une paire d'épaulettes
de laine, appartenant à un des camarades tué à ses côtés pendant la
périlleuse traversée du large fossé, et le proclama _grenadier
français_.
Le prince attacha les épaulettes sur son uniforme, et certainement ce
moment a été un des plus heureux de sa vie, quoique son visage se
trouvât tout à coup inondé de larmes. Tous les assistants étaient émus
de cet épisode improvisé auquel personne ne s'attendait.
Il me rappelle une circonstance, bien postérieure, mais que je
placerai ici, d'autant que je ne pense pas conduire ces récits jusqu'à
l'époque où elle a eu lieu.
Le colonel de La Rue se trouvant à Vienne en 1832 avec le jeune duc de
Reichstadt, celui-ci, qui cherchait sans cesse à le faire parler sur
les armées de France, lui demanda si, en effet, le roi de Sardaigne
avait payé de sa personne autant qu'on l'avait dit.
Monsieur de La Rue, témoin et acteur au Trocadéro, lui raconta ce gui
s'y était passé, ainsi que la démarche des grenadiers, et il ajouta:
«Et je vous assure, monseigneur, que le prince était bien content.
--Sacrebleu, je le crois bien! répondit le jeune homme en frappant du
pied.» Puis il reprit après un assez long silence:
«Voyez la différence des pays, mon cher La Rue; chez eux (il désignait
du doigt l'ambassadeur de Russie), chez eux quand on veut humilier un
officier, on le fait soldat. _Chez nous_ quand on veut honorer un
prince, on le fait grenadier! Ah! chère France!» Et il s'éloigna du
colonel pour cacher une émotion qu'il venait de lui faire partager.
Ce même monsieur de La Rue possède une pièce assez curieuse. La
veille de son départ de Vienne, il adressa à monsieur le duc de
Reichstadt, qu'il rencontrait dans le monde tous les soirs, cette
phrase banale:
«Monseigneur a-t-il des ordres à me donner pour Paris?
--Des ordres pour Paris! moi? Moi! oh! non, cher La Rue!» Et il sentit
trembler la main qu'on lui avait tendue.
Il se retira affligé de l'effet produit sur le prince par son
inadvertance. Au moment où il montait en voiture le lendemain, un
valet de pied lui remit un paquet. C'était un grand papier plié en
quatre, sur le milieu duquel était écrit de la main du duc: «Présentez
mes respects à la colonne.»
Il n'y a ni date ni signature, mais l'enveloppe, mise par un
secrétaire, est contresignée de tous les titres et qualités de S. A.
I. le duc de Reichstadt et porte l'assurance que l'intérieur est de
son écriture. Est-ce un usage allemand pour les lettres des princes ou
une précaution particulière pour celle-là? Je l'ignore.
Monsieur de La Rue me l'a confiée, pendant une absence qu'il a faite,
mais il me l'a redemandée; et je n'ai pas osé lui témoigner le désir
que j'aurais eu de la conserver.
Je reprends le fil de mon discours. Madame la duchesse d'Angoulême
s'était établie à Bordeaux, pendant la guerre d'Espagne, pour être
plus à portée des nouvelles. Le même motif y conduisit ma belle-soeur.
Cette similitude d'intérêt la rapprocha de la princesse, beaucoup plus
gracieuse en général lorsqu'elle s'éloignait de Paris, et qui, dans
cette circonstance, montra à madame d'Osmond des bontés qu'elle lui a
toujours continuées.
Elle n'était pas précisément de son intimité, mais du petit nombre
des personnes qu'elle accueillait avec faveur, distinction d'autant
plus appréciée qu'elle était moins prodiguée, aussi ma belle-soeur lui
est-elle très dévouée. Le naturel de son esprit lui a fait trouver
grâce devant Madame. Madame d'Osmond est la seule personne d'un esprit
remarquable que je lui ai vu ne point repousser. Il y a fort à parier
que, sans le séjour de Bordeaux, elle serait restée dans la disgrâce
qu'elle méritait sous ce rapport.
L'animadversion de monsieur le duc d'Angoulême pour le duc de Bellune
était si hautement prononcée qu'il fallait bien songer à le remplacer.
Monsieur de Villèle en faisait d'autant plus volontiers le sacrifice
qu'il désirait fort s'en débarrasser et était charmé d'en laisser
l'impopularité au prince.
Monsieur de Chateaubriand, qui se savait assez mal dans son esprit,
crut faire un acte de haute courtisanerie en poussant à la nomination
du baron de Damas, attaché à sa maison. Lorsque monsieur le duc
d'Angoulême reçut le courrier qui lui en apportait la nouvelle, il
entra dans le salon où étaient réunis ses aides de camp et il leur
dit:
«Messieurs, le duc de Bellune n'est plus ministre de la guerre.
Devinez qui le remplace. Je vous le donne en dix. Que dis-je, en dix?
Je vous le donne en cent et même cela ne sera pas assez, je vous le
donne en mille.»
Quelques noms étranges ayant été prononcés, le prince reprit:
«Non, c'est encore mieux.... Vous ne trouverez jamais.... C'est le
baron de Damas, votre camarade ... le bon Damas!»
Il se prit à rire et tout l'état-major avec lui. On voit comme
monsieur de Chateaubriand avait bien réussi à faire sa cour à
monsieur le duc d'Angoulême.
À son retour à Paris, le prince se montra aussi simple et aussi
modeste qu'il avait été brave et sage en Espagne. Son père le reçut
avec une tendresse et une joie toute paternelle, le Roi avec cette
pompe théâtrale qui suppléait en lui à la sensibilité.
Madame la duchesse d'Angoulême jouissait des succès de son mari d'une
joie si étrangère à sa physionomie qu'elle en était altérée. Cette
pauvre princesse a eu si peu d'occasion d'en ressentir qu'elle ne sait
comment la porter. Son attachement pour monsieur le duc d'Angoulême
était aussi tendre que sincère, quoiqu'il ne partageât pas ses
passions politiques.
Le prince était resté en rapport avec les personnes les plus
influentes du ministère Richelieu, messieurs Pasquier, Mounier, etc.,
et surtout monsieur Portal au sage esprit duquel il accordait grande
confiance. Il leur parlait volontiers des affaires du moment pour
s'éclairer de leurs lumières.
Ces relations, que le prince lui-même ne cherchait point à dissimuler,
achevaient de le discréditer auprès des exaltés. Ils s'étaient ameutés
contre lui dès ce voyage dans la Vendée où il avait prêché _Union et
Oubli_. L'ordonnance d'Andujar, autre crime de même nature, aurait
constaté qu'il était incorrigible et décidément jacobin si, déjà, sa
désapprobation formelle de la manière dont monsieur Manuel avait été
expulsé de la Chambre avait pu laisser quelques doutes sur ses
sentiments.
Peu de jours après son retour, monsieur le duc d'Angoulême, sortant en
voiture avec mon frère, fut accueilli de très vives acclamations par
la foule assemblée dans la cour des Tuileries. Une fois sur le quai,
et les salutations accomplies, il se renfonça dans sa voiture et dit
avec un sourire amer:
«Voilà bien ce qui s'appelle, en termes de gazette, un prince adoré!
Il serait bien doux d'y pouvoir croire! Mais, voyez-vous, d'Osmond,
ils crieraient _à l'eau_ tout aussi volontiers si on les y poussait.»
Au moins ne se faisait-il pas illusion sur sa popularité, malgré les
adulations dont les gens qui avaient le plus cherché à le déjouer et à
empoisonner sa conduite vis-à-vis du Roi et du public l'étourdissaient.
Il en était fort contrarié et l'a souvent témoigné avec son peu de bonne
grâce accoutumée, mais avec beaucoup de jugement.
Personne plus que lui n'était impatienté de l'abus fait de ce
malheureux nom du Trocadéro. L'esprit courtisan l'avait donné à tout,
depuis un ruban jusqu'à une salle de festin à l'hôtel de ville, depuis
un joujou du duc de Bordeaux jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile.
Toutefois, monsieur le duc d'Angoulême s'opposa formellement à ce
dernier baptême, et cette ridicule appellation tomba vite en
désuétude.
Je me livre avec complaisance à parler de monsieur le duc d'Angoulême
en ce moment. C'est certainement la plus belle année d'une vie si
éprouvée par le malheur. Ce pauvre prince méritait un meilleur sort;
mais la fortune, son éducation, son père, ses entours et même ses
vertus lui en ont préparé un si déplorable que l'histoire elle-même
l'accablera de dédains, sans rendre justice à des qualités réelles.
Si monsieur le duc d'Angoulême s'était trouvé succéder immédiatement à
Louis XVIII, la Restauration aurait probablement marché dans des voies
assez sages pour se concilier les suffrages du pays. Pendant bien des
années, toutes les espérances se sont tournées vers lui, et c'est
seulement lorsqu'on l'a vu suivre les traces de son père que les
orages se sont pressés autour du trône et que la foudre populaire l'a
renversé.