CHAPITRE X

Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt est destitué de places

gratuites. -- Exécution de quatre jeunes sous-officiers. --

Élections gouvernementales. -- Renvoi de monsieur de

Chateaubriand. -- Sa colère. -- L'indemnité aux émigrés et la

réduction des rentes. -- L'archevêque de Paris, monsieur de

Quélen. -- Situation politique de monsieur de Villèle. -- Le père

Élisée. -- Répugnance du Roi à quitter les Tuileries. -- Quel en

était le motif.

L'opinion publique se montra fort choquée de la destitution du duc de

La Rochefoucauld-Liancourt. Je ne me rappelle plus dans quelle

circonstance il témoigna de la résistance aux volontés ministérielles.

C'était pour quelque chose de fort peu important. Cependant le

_Moniteur_ prit la peine de répondre par une litanie de treize places

qui étaient enlevées au duc. Or, ces places étaient toutes de

bienfaisance et gratuites. Il les exerçait avec autant de zèle que de

dévouement, dans l'intérêt du pauvre dont il était adoré. En supposant

même qu'il eût témoigné de l'hostilité au gouvernement, c'était une

puérile et maladroite vengeance.

Celle exercée, d'une façon plus cruelle, contre les sous-officiers de

La Rochelle fut encore plus réprouvée. Quatre de ces jeunes gens

périrent sur l'échafaud pour un projet de conspiration, très coupable,

sans doute, mais qui, n'ayant aucune chance de réussite, ne frappait

pas assez l'esprit public pour lui faire supporter le sacrifice de

ces quatre jeunes têtes dont la plus âgée n'avait pas vingt-trois ans.

Ils se conduisirent, de manière à augmenter l'intérêt, avec fermeté et

sans jactance, et parurent poursuivis avec acharnement.

Je me rappelle très bien que le petit noyau d'hommes modérés qui

m'entourait s'affligeait de cette procédure et désirait beaucoup que

le Roi fît grâce à ces jeunes gens. Je crois me souvenir qu'une note

fut remise à monsieur le duc d'Angoulême par monsieur Portal, qu'il

entra fort dans ses sentiments mais lui dit qu'il s'était fait la loi

de ne s'ingérer, en aucune façon, dans le gouvernement du Roi, qu'il

gémissait souvent de ce qu'il voyait, que, toutes les fois qu'on lui

demandait son opinion, il la donnait consciencieusement mais que

jamais il ne prenait l'initiative: «L'opposition des princes est une

trop grande calamité pour que le pays puisse en supporter deux»,

ajouta-t-il.

Puis, embarrassé lui-même de ce qui venait de lui échapper, il devint

fort rouge: «Le Roi, reprit-il, doit être obéi respectueusement par

tout le monde, et surtout par moi. Lorsqu'il veut bien me charger

d'une mission, je la fais de mon mieux et dans ma conscience; mais,

lorsqu'il ne me consulte, ni ne m'emploie, je me tais et je vais à la

chasse.»

Je n'affirme pas que ce soit à l'occasion des sous-officiers de la

Rochelle que ces paroles ont été prononcées. Je crois même que c'est

après le retour d'Espagne que monsieur Portal nous rapporta les avoir

entendues, le jour même, de la bouche du prince. Cette sagesse lui

attirait notre respect et justifiait les espérances que le pays

fondait sur lui.

Les succès obtenus dans la Péninsule, en persuadant au parti

ultra-royaliste que l'armée était à sa dévotion, excita sa violence.

Il exigea de monsieur de Villèle les lois sur le sacrilège, sur le

droit d'aînesse, et l'accomplissement des promesses faites aux

émigrés. Le ministre y ajouta de sa propre invention la conversion des

rentes cinq pour cent en trois pour cent. C'était de toutes ces lois

la seule à laquelle il tint sérieusement.

Les élections, faites avec des fraudes éhontées, avaient amené à la

Chambre des députés une majorité compacte qui votait selon le bon

plaisir du ministre. Il n'eut pas de peine à faire accepter par elle

les élections septennales.

La Chambre des pairs, persuadée que cette nouvelle organisation était

meilleure et plus gouvernementale, l'adopta, quoiqu'un grand nombre

des pairs, qui votèrent en sa faveur, reconnussent l'inconvénient de

prolonger, entre les mains du parti contre-révolutionnaire, un

instrument aussi dangereux que la Chambre des députés telle qu'elle

était composée. Mais là s'arrêta leur complaisance, et l'utilité du

gouvernement représentatif et de la pondération des pouvoirs ne s'est

peut-être jamais fait mieux sentir qu'à cette époque.

La Chambre des députés étant servile autant que puérilement

aristocratique, celle des pairs se montra indépendante et libérale; et

les lois du sacrilège, du droit d'aînesse, de la réduction du taux des

rentes, de l'indemnité, etc., furent ou repoussées, ou amendées de

manière à perdre leur caractère de lois de parti.

Monsieur de Villèle s'était bien mordu les doigts d'avoir fait

exception à son goût pour les médiocrités en appelant monsieur de

Chateaubriand au pouvoir. Dès les premiers moments, il avait été

trompé dans son espérance de trouver en lui un appui contre la guerre

que la Cour, la sacristie et la Sainte-Alliance souhaitaient porter en

Espagne.

Monsieur de Villèle, en se voyant joué, s'était promis de se venger.

Monsieur de Chateaubriand n'avait aucune faveur auprès du Roi et des

princes; il était facile à démolir de ce côté. Monsieur de Villèle

prétendit qu'il avait voté contre la loi sur la réduction des rentes.

Monsieur de Chateaubriand l'a toujours nié; mais il convenait

volontiers que la loi lui semblait intempestive et dangereuse et s'en

exprimait librement dans son salon. Toutefois, il n'existait aucun

dissentiment ostensible entre lui et ses collègues, lorsqu'un dimanche

il se présenta à la porte de Monsieur pour lui faire sa cour.

L'huissier lui répondit qu'il ne pouvait entrer. Monsieur de

Chateaubriand y fit peu d'attention; il était tard, il crut la porte

fermée et Monsieur déjà passé chez le Roi. Il se hâta de descendre

pour arriver dans le cabinet. En passant la première porte, il vit de

l'hésitation dans les huissiers et les gardes du corps. Enfin

l'officier s'avança vers lui et lui dit, du ton le plus

respectueusement peiné:

«Monsieur le vicomte, nous avons la consigne de ne vous point laisser

entrer.»

Il était sous le coup de l'étonnement, lorsque monsieur de Vitrolles,

son ami, lui dit:

«Vous ne venez donc pas de chez vous?

--J'en suis sorti il y a une heure.

--Eh bien, vous avez manqué une lettre qui vous y attend.»

Monsieur de Chateaubriand y courut, et trouva une ordonnance qui

réclamait le reçu d'une dépêche, fort laconique, portant que le Roi

n'avait plus besoin de ses services. Monsieur de Chateaubriand signa

le reçu de sa propre main, envoya chercher une demi-douzaine de

fiacres, y jeta ses effets pêle-mêle et, avant que sa pendule eût

sonné l'heure commencée, écrivit à monsieur de Villèle que les ordres

du Roi étaient accomplis et l'hôtel des affaires étrangères, aussi

bien que le portefeuille, à la disposition du président du conseil.

La manière dont il avait quitté cet hôtel, en plaisant à

l'imagination de monsieur de Chateaubriand, adoucit un peu la blessure

qu'il avait reçue aux Tuileries; et, pendant les premiers jours, il

soutint sa chute avec un calme et une dignité qui lui firent jouer le

beau rôle. Mais, petit à petit, les embarras et les ennuis de sa

position ranimèrent l'insulte gratuite qu'on lui avait fait éprouver

et excitèrent sa haine et sa vengeance contre monsieur de Villèle,

jusqu'au point où elles ne connurent plus ni borne ni convenance.

Le _journal des Débats_, dont l'amitié des frères Bertin lui ouvrait

les colonnes, devint l'arène où il traîna son antagoniste et où il se

servit d'armes si peu courtoises que bientôt l'offense sembla plus

qu'expiée, d'autant que, dans sa colère, monsieur de Chateaubriand

s'occupait peu des blessures qu'il pouvait faire au pouvoir en

attaquant ses agents.

Monsieur de Villèle se crut forcé de rétablir la censure. Mais qu'en

arriva-t-il? Toutes les fois que le censeur effaçait un article ou une

phrase, sa place restait en blanc dans le journal et l'imagination de

l'abonné suppléait à tout ce que la _tyrannie_ l'empêchait de lire.

Ces blancs ayant été proscrits par une ordonnance, les journalistes

les remplacèrent par des pages entières de tirets-- -- -- -- -- --

-- -- -- -- -- -- -- -- --figurant des lignes.

Il devint évident que, pour rendre la censure efficace, il fallait

l'appuyer par des mesures sévères que la disposition de l'esprit

public ne tolérait pas. Pour oser entraver la liberté de la presse,

dans les temps où nous vivons, il faut que son danger soit évident aux

yeux de tous, ou succéder à un temps d'anarchie, lorsque tout le monde

a tellement souffert que chacun invoque des chaînes afin que son

voisin ait les mains liées. Telle a été la fortune du gouvernement

impérial.

L'indemnité aux émigrés pouvait être une mesure juste et même

politique, mais elle n'était rien moins que populaire. Monsieur de

Villèle, pour comble de maladresse, l'accola à la loi de la réduction

des rentes. Son but était d'assurer à cette dernière le vote de tous

les députés et pairs émigrés. Il réussit auprès des députés, mais

échoua à la Chambre des pairs.

Monsieur Pasquier fut un de ses antagonistes les plus formidables. Il

déploya dans la Chambre haute la même éloquence de tribune qu'il avait

déjà montrée comme député et comme ministre et prit, dès lors, sur ses

collègues, l'ascendant que ses hautes lumières, sa modération

constante et son talent incontesté lui ont toujours conservé.

Monsieur de Villèle rencontra aussi dans l'archevêque de Paris un

adversaire qui ne laissa pas de lui enlever quelques votes. Sous

prétexte de défendre les intérêts des rentiers, ses diocésains, il se

montra très hostile au projet de réduction et en releva l'injustice et

l'iniquité, après que d'autres orateurs eurent établi la vanité de la

mesure sous le point de vue économique.

L'archevêque acquit une assez grande popularité par cette résistance.

Il n'avait pas encore eu le temps de déployer son caractère ambitieux

et hautain; on était disposé à le croire dans les idées modérées.

L'abbé de Quélen, né dans une famille vendéenne, avait commencé sa

carrière dans le service de la grande aumônerie impériale. Le cardinal

Fesch, son patron, l'avait ensuite placé, comme aumônier, auprès de

Madame, mère de l'Empereur. Lors de la Restauration, monsieur de

Quélen ne fit qu'un bond des genoux du cardinal Fesch sur ceux du

cardinal de Talleyrand dont il devint le benjamin. Il dirigea la

grande aumônerie et s'y montra très sage. Aussi, lorsque le cardinal

de Talleyrand, devenant de plus en plus infirme, le demanda pour

coadjuteur de l'archevêché de Paris, monsieur de Richelieu accueillit

cette démarche avec empressement.

Préoccupé de la crainte de voir arriver à ce siège un prélat qui y

portât les idées réactionnaires du clergé émigré, et notamment

l'archevêque de Sens, La Fare, que Madame y poussait, il crut faire un

coup de parti en l'assurant à un homme dont les précédents

promettaient autant de modération que de tolérance.

Cette considération fit arriver monsieur de Quélen, ecclésiastique

obscur et sans talents remarquables, à la première place de son ordre,

lorsqu'il était à peine âgé de quarante ans. On aurait pu croire son

ambition satisfaite, mais il montra bientôt qu'elle était insatiable.

Monsieur de Richelieu s'était laissé entraîné à commettre une faute.

Jamais, depuis le cardinal de Retz, l'ancienne monarchie n'avait

consenti à donner le siège de Paris à un homme assez jeune pour

prétendre à faire de l'opposition. Il était la récompense de prélats

vieillis dans les vertus évangéliques; et la probabilité de leur

succession, promptement ouverte, servait de moyen pour en maintenir

plusieurs autres dans la dépendance du gouvernement. Il était donc

d'une mauvaise politique, lors même que monsieur de Quélen se fût

montré tel qu'on le croyait, de donner la première place dans le

clergé a un homme aussi jeune.

Monsieur de Quélen n'était pas de cet avis, et même il se flattait que

l'héritage de la grande aumônerie, possédée par le cardinal de

Talleyrand, lui arriverait avec l'archevêché de Paris. L'humeur qu'il

conçut de l'en voir séparer, en faveur du cardinal de Croy, entra pour

beaucoup dans son hostilité à la conversion des rentes.

Quoi qu'il en soit, l'esprit financier et finassier de monsieur de

Villèle se trouva cruellement blessé d'être dévoilé et battu sur son

propre terrain. À aucune autre époque il n'a été aussi maître dans le

cabinet. L'incapacité du baron de Damas ayant été suffisamment

constatée au département de la guerre, il l'avait placé à celui des

affaires étrangères, en se réservant le soin de le diriger.

Le marquis de Clermont-Tonnerre passa de la marine à la guerre,

également disposé à obéir partout au président du conseil, toutes les

fois que la Congrégation n'en décidait pas autrement, et, à cette

époque, l'accord existait entre ces deux hautes puissances. Je ne me

rappelle plus quelle nullité remplaça monsieur de Tonnerre à la

marine.

Monsieur de Corbière et monsieur de Peyronnet semblaient les membres

les plus indépendants du cabinet; mais, comme leurs tendances étaient

toutes dans le sens le plus opposé aux intérêts de la Révolution,

monsieur de Villèle trouvait assez bon de laisser entrevoir qu'il

avait à résister à leurs exigences, afin de conserver, dans le public,

le caractère de modération acquis pendant qu'il était à la tête de

l'opposition ultra.

Louis XVIII ne se mêlait plus de rien et Monsieur se trouvait obligé

de ménager l'homme qui, par avance, avait transporté la couronne sur

sa tête; de sorte que toutes les circonstances militaient pour assurer

l'omnipotence de monsieur de Villèle, lorsqu'elle fut arrêtée par

l'échec reçu dans la Chambre des pairs. Il lui fut d'autant plus

sensible qu'à la suite de la guerre d'Espagne il avait nommé un assez

grand nombre de pairs, et qu'il ne doutait pas plus de la majorité

dans cette Chambre que dans celle des députés. Il se promit bien de

prendre sa revanche et de représenter son projet favori de la

conversion des rentes dans un moment plus opportun.

La santé du Roi devenait de plus en plus mauvaise. Il tombait dans une

sorte d'anéantissement dont il ne sortait que pour recevoir les

visites de madame du Cayla. Ces jours-là, il ne manquait pas de donner

pour mot d'ordre _Sainte Zoé_, en accompagnant cette confidence d'un

sourire qu'il aurait voulu rendre indiscret et que le duc de Raguse

m'a souvent dit lui avoir inspiré pitié encore plus que dégoût.

Le Roi détestait Saint-Cloud. Le chirurgien en qui il avait eu le plus

de confiance, le père Élisée, qu'il avait ramené d'émigration,

s'ennuyant hors de Paris, avait persuadé au vieux monarque que le

château était humide. Aussi avait-il coutume de dire tous les ans (les

princes répètent volontiers les mêmes gentillesses) qu'il n'y

attendrait pas sa fête, mais reviendrait à Paris pour celle _des

chats_. Il était de bonne courtisanerie de paraître ne pas comprendre,

afin de lui donner le plaisir d'expliquer que c'était le jour de la

_mi-août_.

C'était une singulière anomalie dans cette Cour dévote et sévère que

la présence de ce père Élisée. Il avait été frère de la Charité et

assez habile chirurgien. À la Révolution, il jeta le froc et se

précipita dans tous les désordres du siècle, avec l'appétit d'un homme

longtemps gêné. Il trouvait plaisant de présenter lui-même ses

compagnes successives sous le nom de _mère Élisée_. Je ne sais comment

il avait trouvé le moyen de déterrer ainsi un assez grand nombre de

jolies filles qu'il passait ensuite à ses amis ou patrons.

Il faisait ce commerce, accompagné des orgies qu'il peut entraîner,

jusque dans les appartements du palais du Roi, jusque sous les yeux de

Madame qui le savait et ne l'en traitait que mieux, quoiqu'en tout

lieu une vie si scandaleuse pour tout le monde et surtout pour un

vieux moine eût été justement honnie; mais le père Élisée avait le

privilège des hommes déshonorés: on leur passe tout parce qu'ils ne

sont honteux de rien.

Ce n'était que pour l'absolue nécessité de faire nettoyer les

Tuileries que le Roi consentait à s'en éloigner momentanément. Le

palais était habité par plus de huit cents personnes, fort mal

soigneuses. Il y avait des cuisines à tous les étages; et le manque

absolu de caves et d'égouts rendait la présence de toutes les espèces

d'immondices tellement pestilentielle qu'on était presque asphyxié en

montant l'escalier du pavillon de Flore et en traversant les corridors

du second.

Ces affreuses odeurs finissaient par atteindre les appartements du Roi

et le décidèrent à faire à Saint-Cloud les séjours les plus courts

qu'il pouvait. Il ne quittait Paris qu'à la dernière extrémité.

Je me suis laissé dire qu'un de ces visionnaires que le Roi

interrogeait assez volontiers lui avait prédit, pendant l'émigration,

qu'il rentrerait dans les Tuileries, mais qu'il n'y mourrait pas. Plus

il se sentait malade, plus il se cramponnait au lieu où il ne devait

pas mourir. Ce serait à Gand, pendant les Cent-Jours, que le Roi

aurait raconté cette prédiction. Je ne me rappelle pas comment ce

récit m'est arrivé et quel degré de foi il mérite.

Tant il y a qu'il préférait l'habitation des Tuileries à toute autre.

Monsieur et monsieur le duc d'Angoulême s'en accommodaient très bien.

Madame la duchesse de Berry n'en prenait qu'à son aise et ne se gênait

pas pour suivre sa famille. Madame, seule, préférait Saint-Cloud et

regrettait que la Cour n'y fît pas un plus long séjour.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 19 / 106 题