CHAPITRE IV

Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux éphémères au duc

de Castries. -- Procès de Louvel. -- Intrigues du parti ultra. --

Madame la duchesse de Berry y entre. -- Exécution de Louvel. --

Agitation politique. -- Établissements faits à Chambéry par

monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine Caroline

d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- Naissance de monsieur

le duc de Bordeaux. -- Mot du général Pozzo. -- Promotion de

chevaliers des ordres.

Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille;

monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut

l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux;

monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles

du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal

caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux

conduisait l'armée.

En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de

Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot,

etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les

hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les

faire valoir en les plaçant en évidence.

Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir

paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait consciencieusement

trouver l'homme propre à la place et non pas la place propre à l'homme

qu'il souhaitait favoriser. Aussi a-t-il eu beaucoup de partisans, mais

point de clientèle.

Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur

un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse

impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient

dans un ministre. Je voudrais croire que _non_, mais l'expérience dit

que _oui_.

De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était

incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi

a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides

pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies

accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a

comblé la mesure et bouleversé l'édifice.

Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que

le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment

établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite

et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver

ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le

déblai!...

Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de

gouvernement satisfaisait complètement aux voeux et aux besoins de

l'immense majorité du pays.

Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la

révolution de 1830 _juste milieu_, ce qui, dans toutes les langues de

tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances

admettent de la sage raison.

Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne

l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses

sentiments les avait encore exaltés. Il soulageait ses chagrins par

une multitude de petites effusions parfois ridicules.

La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée

dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le

jour du départ, il donna pour mot d'ordre _Élie_ et _Chartres_, en

accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait

_Élie_ et devait coucher à _Chartres_.

Le lendemain, il donna _Zélie_, nom de madame Princeteau, et la ville

où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame

Decazes, _Égidie_. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en

auberge, jusqu'à Bordeaux.

La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du

soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique

ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et

l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu

accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en

attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance

aux pieds de Sa Majesté.

À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du

Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes

ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des

médailles en or frappées depuis la Révolution.

Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa

nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y

rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le

valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous

les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait

que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez

monsieur de Castries les objets que Sa Majesté destinait au favori. Le

duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il avait

distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.

L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions

et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard

ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans

tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se

distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry

s'y associa par une misérable et coupable intrigue.

Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier

dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion;

toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs

de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent

ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient

sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.

Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une

lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés

de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle

portait dans son sein.

La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se

dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu

pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier

sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne

faisaient qu'obscurcir l'affaire.

Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle

se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On

lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la

répugnance qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la renvoya au

palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et les

ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort sur le

sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux qu'ils

comblent le plus de faveur.

Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara,

avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper

court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de l'interrogatoire

la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse que mentir sous

serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait bien d'ailleurs que

ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne pouvait promettre de la

cacher à une seconde séance.

Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le

chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son

invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son

ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu

la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police

qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé

tous les agents de monsieur Decazes.

Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions,

il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son

commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit

la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un

ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication

au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait

d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:

«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la

réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»

En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que les

agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. On

laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et

même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à

rassurer.

On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques

jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande

animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu

découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la

duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.

Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs

clameurs.

Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry

dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas

manqué de parole.

Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de

Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y

avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de

réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de

n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage,

l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la

permission d'habiter l'Élysée.

Il fallait un véritable courage à la commission chargée de

l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le

comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à

les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais

président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il

la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et

impartial.

Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient Louvel comme

un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué avec personne

depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux projet, tout en

faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la presse et les

jacobins ne cessaient de propager.

Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent

loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et

chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de

quelque voisin.

Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et

l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place

de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du

peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en

fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il

y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour

devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés

principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités

par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur

d'un assassin.

Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles.

Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent.

La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en

droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les

ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments

avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit

pour le moment.

Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti

militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de

vanité et d'ambition, froissés et irrités dans tous leurs sentiments

par la Restauration et animés contre elle d'une haine vindicative.

Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère,

mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames.

C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait

prévoir et affronter.

Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry

fit élever à Rosny un tombeau renfermant le coeur de son malheureux

époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des

factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à

sa douleur.

Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de

Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux

monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.

Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été

appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien

moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait

pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant

dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur

n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il

a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne

resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il

n'avait jamais voulu se rendre.

Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour

avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à

l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à

Chambéry. C'est la maison de _refuge de Saint-Benoît_, destinée à

recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société,

ayant dépassé l'âge de soixante ans et se trouvant sans ressource, des

ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens employés, etc.; des

veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs maris ou leurs

parents, sans conserver de fortune.

Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et

s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à

ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.

Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec

satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est

le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux

autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et

presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le

contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien

négligé pour rendre [le séjour] confortable.

De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du

refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour

son coeur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les

aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées.

Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des

boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'oeuvre,

rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans

les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car,

avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le

carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne,

moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au

couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.

Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des

accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement

réjouie, et monsieur de Boigne ne se faisait faute d'en plaisanter

lui-même les capucins ses bons amis.

C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis

le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans

l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait

souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.

Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite

de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence

naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce

sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.

La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs

mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait

les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la

semaine.

Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture

déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent

l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai

vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance

absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.

Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances

avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt

toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle

exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter

en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait

plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après

avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui,

se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de

poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.

Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, gauche, d'une

figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa conversation était

généralement froide, compassée et peu intéressante. On pouvait passer

des soirées entières avec lui en lui entendant jeter, çà et là, dans

la conversation des phrases courtes, sans rédaction et sans effet;

mais, si quelque circonstance frappait son imagination, alors le dieu

se révélait en lui, sa physionomie s'animait, son regard brillait, son

geste s'ennoblissait, sa voix devenait sonore et timbrée; il s'opérait

en lui une véritable métamorphose, mais aussi une surexcitation après

laquelle il retombait dans un état d'atonie véritable.

C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements

d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire.

Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux

qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés

à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant

après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en

colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une

pensée à son service.

Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne

s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le

mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental.

Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient

les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il

était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les

ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai

passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa

personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans

son jugement.

Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent Aix. On

nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route de

Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.

Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque,

peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture

à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air

très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques

questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les

yeux, qu'elle ne savait rien.

«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.

--Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»

L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée

huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était

empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:

«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais

répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»

Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie

pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était

pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le

ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle

l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la

semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses

autres valets.

L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi

sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant

élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant

imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur

générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et

elle en courut quelque risque.

Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation anglaise

réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de la bonne

foi des oppositions en tous pays.

Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis

toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au

milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de

monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé

une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations

royalistes sur cet _enfant du miracle_, comme nous l'appelions.

Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer

l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à

toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère

pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver

là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.

Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa

dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me

promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette

naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur

mon bras, et me dit:

«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez

toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de

Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»

Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de

Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en

même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction

naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en

sympathie.

C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent trompée

par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse devaient

se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la justice de

reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le prédirent

dès alors.

Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de

monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait

madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir

des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration.

Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de

l'extinction de la branche régnante!»

Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le

duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de

soutenir.

Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès

de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les

procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et

les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes

furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on

n'osait pas les laisser sur la table.

Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une

promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire

jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été

sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de

s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante

cérémonie.

On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point

porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres

ambassadeurs, en activité et en retraite, furent nommés. Le Roi

conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de Richelieu

eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un dégoût très vif

à un de ses plus chauds partisans qui, par cette retraite même, lui

avait donné une marque de confiance plus constitutionnelle qu'il

n'entrait encore dans les idées françaises.

Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas

assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de

lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait

grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été

moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison

attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 13 / 106 题