Second ministère du duc de Richelieu. -- Cadeaux éphémères au duc
de Castries. -- Procès de Louvel. -- Intrigues du parti ultra. --
Madame la duchesse de Berry y entre. -- Exécution de Louvel. --
Agitation politique. -- Établissements faits à Chambéry par
monsieur de Boigne. -- Monsieur Lainé. -- La reine Caroline
d'Angleterre. -- Sa conduite en Savoie. -- Naissance de monsieur
le duc de Bordeaux. -- Mot du général Pozzo. -- Promotion de
chevaliers des ordres.
Monsieur de Richelieu devint président du conseil sans portefeuille;
monsieur Pasquier resta aux affaires étrangères; monsieur Siméon eut
l'intérieur; monsieur Portal la marine; monsieur de Serre les sceaux;
monsieur Roy les finances. La guerre était entre les mains peu habiles
du marquis de La Tour Maubourg, mais il représentait bien; son loyal
caractère et sa jambe de bois imposaient; et monsieur de Caux
conduisait l'armée.
En seconde ligne, cette administration était renforcée de messieurs de
Reyneval, Mounier, Anglès, Saint-Cricq, Bequey, Barante, Guizot,
etc.... Monsieur de Richelieu recherchait avec un soin scrupuleux les
hommes de talent pour s'entourer de leurs lumières, en profiter et les
faire valoir en les plaçant en évidence.
Personne moins que lui n'a été accessible à la petitesse de vouloir
paraître éclairé de sa propre spontanéité. Il voulait consciencieusement
trouver l'homme propre à la place et non pas la place propre à l'homme
qu'il souhaitait favoriser. Aussi a-t-il eu beaucoup de partisans, mais
point de clientèle.
Je crains que les gouvernements représentatifs ne soient établis sur
un principe si immoral d'intérêt personnel que cette vertueuse
impartialité, au lieu d'être un mérite, ne devienne un inconvénient
dans un ministre. Je voudrais croire que _non_, mais l'expérience dit
que _oui_.
De toutes les administrations de mon temps, celle-ci était
incontestablement la plus forte, la plus habile et la plus unie. Aussi
a-t-elle jeté, en moins de deux années, des fondations assez solides
pour que la Restauration ait pu élever impunément dessus les folies
accumulées pendant le cours de huit années consécutives. La neuvième a
comblé la mesure et bouleversé l'édifice.
Si ce ministère avait duré plus longtemps, il y a toute apparence que
le régime d'une monarchie sagement tempérée aurait été suffisamment
établie dans tous les esprits pour imposer aux oppositions de droite
et de gauche et résister à leur double attaque. Puisse-t-on retrouver
ces utiles fondations! Puissent-elles n'être point perdues dans le
déblai!...
Il a été constaté, par les événements subséquents, que cette forme de
gouvernement satisfaisait complètement aux voeux et aux besoins de
l'immense majorité du pays.
Ce second ministère Richelieu était ce qu'on a appelé depuis la
révolution de 1830 _juste milieu_, ce qui, dans toutes les langues de
tous les pays du monde, veut dire le plus près que les circonstances
admettent de la sage raison.
Le Roi fut bien plus affecté de perdre monsieur Decazes qu'il ne
l'avait été de la mort de son neveu. La violence qu'on faisait à ses
sentiments les avait encore exaltés. Il soulageait ses chagrins par
une multitude de petites effusions parfois ridicules.
La gravure de monsieur Decazes, magnifiquement encadrée, fut placée
dans sa chambre. Le portrait en miniature figurait sur son bureau. Le
jour du départ, il donna pour mot d'ordre _Élie_ et _Chartres_, en
accompagnant ces mots d'un gros soupir. Monsieur Decazes s'appelait
_Élie_ et devait coucher à _Chartres_.
Le lendemain, il donna _Zélie_, nom de madame Princeteau, et la ville
où la caravane s'arrêtait. Puis ce fut le tour du nom de madame
Decazes, _Égidie_. Il suivit ainsi les voyageurs, d'auberge en
auberge, jusqu'à Bordeaux.
La veille du départ, le duc de Castries avait reçu, à neuf heures du
soir, un beau portrait du Roi. À dix, on lui remit un magnifique
ouvrage de Daniel sur l'Inde orné des plus belles gravures. L'un et
l'autre étaient apportés, par un valet de pied, de la part du Roi. Peu
accoutumé à ces petits soins, le duc se confondit en remerciements, en
attendant qu'il allât lui-même mettre l'hommage de sa reconnaissance
aux pieds de Sa Majesté.
À minuit, on entra dans sa chambre à grand fracas, «de la part du
Roi». C'était un médaillier le plus élégant, avec des couronnes
ducales relevées en bosse sur toutes les faces, contenant des
médailles en or frappées depuis la Révolution.
Le duc de Castries se frottait les yeux, ne comprenant rien à sa
nouvelle faveur. Après y avoir bien pensé, il se rendormit pour y
rêver. À trois heures, on le réveilla de nouveau; mais cette fois le
valet de pied venait, avec une multitude d'excuses, redemander tous
les dons. Trompés par le titre de duc, que monsieur Decazes ne portait
que depuis la veille, les gens du Roi avaient fait porter chez
monsieur de Castries les objets que Sa Majesté destinait au favori. Le
duc de Castries n'eut à son compte que les louis qu'il avait
distribués aux porteurs de ces fugitives magnificences.
L'instruction du procès de Louvel mit en mouvement toutes les passions
et les exigences royalistes. Peu s'en fallut que monsieur de Bastard
ne passât pour son complice parce qu'il refusa d'en reconnaître dans
tous ceux que l'esprit de parti signalait. Le duc de Fitzjames se
distingua dans cette chasse aux assassins. Madame la duchesse de Berry
s'y associa par une misérable et coupable intrigue.
Un pétard fut placé dans un poêle hors d'usage, situé dans un escalier
dérobé de l'appartement du Roi. Il fit une assez violente explosion;
toutefois, le vieux monarque en fut peu ému. On rechercha les auteurs
de cet attentat sans pouvoir les découvrir. De nouveaux pétards furent
ramassés dans les environs des Tuileries. Quelques-uns même partaient
sous les fenêtres de madame la duchesse de Berry.
Bientôt elle trouva dans ses appartements des écrits effrayants. Une
lettre surtout, placée sur sa toilette, contenait, au nom des associés
de Louvel, des menaces atroces contre la princesse et l'enfant qu'elle
portait dans son sein.
La police était désespérée de ne rien découvrir sur un complot qui se
dénonçait ainsi lui-même avec tant d'audace. Comment avait-on pu
pénétrer jusque chez madame la duchesse de Berry pour poser un papier
sur sa toilette? Ses gens furent interrogés et leurs réponses ne
faisaient qu'obscurcir l'affaire.
Enfin on arriva à une femme de chambre favorite de la princesse; elle
se troubla si visiblement qu'on la pressa vivement de questions. On
lui fit écrire quelques lignes, sous un prétexte quelconque; la
répugnance qu'elle témoigna augmenta les soupçons. On la renvoya au
palais pendant qu'on livrait son écriture aux experts; et les
ministres, au rapport de cet interrogatoire, s'apitoyèrent fort sur le
sort des grands exposés à trouver des traîtres parmi ceux qu'ils
comblent le plus de faveur.
Le soir, le Roi assembla un Conseil extraordinairement et lui déclara,
avec un peu d'embarras et une profonde tristesse, qu'il fallait couper
court à toute perquisition. Il raconta qu'au retour de l'interrogatoire
la femme de chambre avait prévenu sa royale maîtresse que mentir sous
serment était au-dessus de ses forces. Elle voyait bien d'ailleurs que
ces messieurs soupçonnaient la vérité et elle ne pouvait promettre de la
cacher à une seconde séance.
Madame la duchesse de Berry envoya chercher son confesseur et le
chargea de révéler à Monsieur que les pétards étaient de son
invention, les lettres écrites sous sa dictée et placées par son
ordre. Elle était bien sûre, au reste, de n'avoir en cela que prévenu
la pensée des assassins et voulait stimuler l'attention de la police
qu'elle présumait très mal faite, puisqu'on n'avait pas encore chassé
tous les agents de monsieur Decazes.
Si ses bonnes intentions ne suffisaient pas à expliquer ses actions,
il ne fallait s'en prendre qu'à elle, ses gens n'ayant agi que par son
commandement exprès. Sa femme de chambre, ajouta-t-elle, n'avait écrit
la fameuse lettre de menaces qu'après de longues représentations et un
ordre impératif. Monsieur avait dû porter cette maussade communication
au Roi, et celui-ci la transmettait au conseil. Après ce récit, fait
d'une voix altérée, écouté les yeux baissés, le Roi ajouta:
«Messieurs, je vous demande de ménager le plus que vous pourrez la
réputation de ma nièce quoiqu'elle ne mérite guère d'égards.»
En effet, on traîna encore en longueur cette affaire pour que les
agents subalternes ne pussent pas deviner la révélation obtenue. On
laissa revenir ceux des gens de la princesse qui étaient mandés, et
même la dame à écriture. Les questions furent posées de façon à
rassurer.
On ralentit petit à petit les poursuites et, au bout de quelques
jours, il n'en resta, dans l'opinion publique, qu'une grande
animadversion contre les mesures de la police qui n'avait rien pu
découvrir, lorsqu'on avait des preuves matérielles que madame la
duchesse de Berry était entourée d'assassins et de traîtres.
Les habitués du pavillon de Marsan furent les plus violents dans leurs
clameurs.
Je crois que cette affaire est le début de madame la duchesse de Berry
dans la carrière de l'intrigue. Il promettait; elle ne lui a pas
manqué de parole.
Depuis la mort de monsieur le duc de Berry, madame la duchesse de
Berry était établie aux Tuileries, dans l'appartement que le prince y
avait conservé et où il avait l'habitude de tenir sa cour les jours de
réception. Madame la duchesse de Berry s'est souvent repentie de
n'avoir pas continué, dès le premier moment de son veuvage,
l'indépendance d'un établissement séparé, car elle n'a plus obtenu la
permission d'habiter l'Élysée.
Il fallait un véritable courage à la commission chargée de
l'instruction du procès de Louvel et surtout à son rapporteur, le
comte de Bastard, pour s'affranchir des influences dont on cherchait à
les entourer. Le chancelier Dambray, pitoyable ministre, mauvais
président de la Chambre des pairs, se trouvait mieux placé lorsqu'il
la dirigeait comme cour et se montrait magistrat intègre et
impartial.
Il soutint les conclusions du rapporteur qui montraient Louvel comme
un fanatique atrabilaire et isolé, n'ayant communiqué avec personne
depuis dix-huit mois qu'il nourrissait son affreux projet, tout en
faisant la part aux doctrines révolutionnaires que la presse et les
jacobins ne cessaient de propager.
Les ultras de la Cour, de la ville et surtout de la province furent
loin de se tenir pour satisfaits de ces résultats de l'enquête, et
chacun avait une preuve incontestable à rapporter de la complicité de
quelque voisin.
Les débats n'apportèrent aucune révélation; la condamnation et
l'exécution eurent lieu sans aucun obstacle. Louvel fut mené en place
de Grève à trois heures de l'après-midi, escorté de l'exécration du
peuple et sans exciter de trouble, quoique les esprits fussent mis en
fermentation par la discussion de la nouvelle loi d'élection et qu'il
y eût eu les jours précédents des rassemblements assez tumultueux pour
devoir être réprimés par la force armée; mais ces groupes, formés
principalement d'officiers à demi-solde et de jeunes étudiants excités
par les députés libéraux, n'auraient pas voulu se déclarer en faveur
d'un assassin.
Le gouvernement déploya la force nécessaire, sans rigueurs inutiles.
Quelques coups de plat de sabre et de poitrails de chevaux suffirent.
La sentinelle qui avait tiré sur le jeune Lallemant, étudiant en
droit, fut mise en jugement. On acheva de discuter la loi. Les
ministres Pasquier et de Serre emportèrent, un à un, les arguments
avec autant de talent que d'habileté et la tranquillité se rétablit
pour le moment.
Toutefois, le parti révolutionnaire s'était renforcé du parti
militaire, gens d'action, arrêtés subitement dans une carrière de
vanité et d'ambition, froissés et irrités dans tous leurs sentiments
par la Restauration et animés contre elle d'une haine vindicative.
Ces dispositions avaient été réprimées pendant l'occupation étrangère,
mais, depuis l'émancipation, il s'ourdissait partout des trames.
C'était un danger inhérent à l'évacuation du territoire qu'il fallait
prévoir et affronter.
Malgré le jugement de la Cour des pairs, madame la duchesse de Berry
fit élever à Rosny un tombeau renfermant le coeur de son malheureux
époux sur lequel elle fit inscrire: «Tombé sous les coups des
factieux». Cela choqua le pays qui avait pris une part si généreuse à
sa douleur.
Monsieur de Chateaubriand publia une histoire sur monsieur le duc de
Berry où il représenta le crime comme celui de la France. Ces deux
monuments élevés à sa mémoire indisposèrent contre elle.
Monsieur de Chateaubriand était profondément blessé de n'avoir pas été
appelé à faire partie du nouveau ministère. Louis XVIII n'était rien
moins que disposé à le nommer, et monsieur de Richelieu n'en voulait
pas davantage pour collègue. Mais, comme il avait était fort avant
dans toutes les intrigues du pavillon de Marsan, quoique Monsieur
n'eût aucun goût pour lui, on obtint que le Roi payât les dettes qu'il
a toujours en permanence, et il fut envoyé ministre en Prusse. Il ne
resta guère à Berlin. Il avait déjà été nommé à Stockholm où il
n'avait jamais voulu se rendre.
Je m'étais assez bien trouvée des eaux d'Aix, l'année précédente, pour
avoir le désir d'y retourner. Je souhaitais d'ailleurs assister à
l'inauguration d'un bel établissement que monsieur de Boigne fondait à
Chambéry. C'est la maison de _refuge de Saint-Benoît_, destinée à
recevoir quarante personnes, parmi la classe moyenne de la société,
ayant dépassé l'âge de soixante ans et se trouvant sans ressource, des
ecclésiastiques, de vieux militaires, d'anciens employés, etc.; des
veuves ou des vieilles filles, ayant perdu leurs maris ou leurs
parents, sans conserver de fortune.
Monsieur de Boigne avait doté cette maison d'un assez gros revenu et
s'était complu à l'établir avec tous les soins qui devaient assurer à
ses futurs habitants une existence aussi douce que paisible.
Je m'identifiai fort à cette noble pensée et je fis, avec
satisfaction, les honneurs du premier repas donné aux réfugiés (c'est
le nom qu'on assigna aux habitants de la maison Saint-Benoît) et aux
autorités du pays invitées à cette occasion. Je passai la journée, et
presque la totalité du lendemain, avec les nouveaux installés dont le
contentement faisait bonheur à voir. Monsieur de Boigne n'avait rien
négligé pour rendre [le séjour] confortable.
De tous les nombreux bienfaits dont il a doté Chambéry, la maison du
refuge m'a toujours paru la plus utile et la plus satisfaisante pour
son coeur. Il a construit une aile à l'hôpital, un hospice pour les
aliénés, un pour les voyageurs, un autre pour les maladies cutanées.
Il a bâti des casernes, un théâtre, ouvert des rues, planté des
boulevards, construit des maisons; et, pour couronner l'oeuvre,
rétabli un couvent de capucins et un collège de Jésuites lorsque, dans
les dernières années, il devint très dévot, à sa façon pourtant car,
avec l'autorisation du directeur jésuite, les capucins faisaient le
carême, jeûnaient et mangeaient maigre pour le général de Boigne,
moyennant des bons de deux mille livres de viande qu'il donnait au
couvent, à prendre sur les bouchers de Chambéry.
Je ne sais pas trop comment cela s'arrangeait. Il est avec le ciel des
accommodements. Cette façon de faire maigre m'a toujours extrêmement
réjouie, et monsieur de Boigne ne se faisait faute d'en plaisanter
lui-même les capucins ses bons amis.
C'est pendant le séjour que je fis aux eaux, cette année, que je vis
le plus familièrement monsieur Lainé et que je me confirmai dans
l'idée qu'il n'était point du tout homme d'État. Lui-même répétait
souvent qu'il n'était nullement propre aux affaires.
Il avait refusé la demande que monsieur de Richelieu lui avait faite
de rentrer au ministère. Cependant, par suite de cette inconséquence
naturelle à la vanité humaine, il ne laissait pas d'être blessé que ce
sacrifice n'eût pas été exigé de son patriotisme.
La grande conspiration militaire, qui se préparait depuis plusieurs
mois, éclata au mois d'août de cette année. Monsieur Lainé en recevait
les détails par chaque courrier. Il n'arrivait que deux fois la
semaine.
Monsieur Lainé ouvrait ses lettres avec le frisson et leur lecture
déterminait un accès de fièvre, soit qu'elles lui apportassent
l'espoir ou l'inquiétude. Il venait les attendre chez moi, et je l'ai
vu passer alternativement, trois fois en dix jours, de la confiance
absolue à un entier découragement: tout était sauvé; tout était perdu.
Il déduisait alors les motifs de ses craintes ou de ses espérances
avec une éloquence bien propre à entraîner mais qui perdit bientôt
toute influence sur mon esprit par la mobilité des impressions qu'elle
exprimait. Et c'était moi, faible femme, qui cherchais à le remonter
en lui répétant ses arguments de la veille; mais il ne les écoutait
plus dès que son imagination se trouvait autrement frappée. Après
avoir fait son hymne de joie ou de désespoir, il retournait chez lui,
se mettait au lit, avait un accès de fièvre, et attendait le jour de
poste en devisant plus tranquillement dans l'intervalle.
Monsieur Lainé était un homme grand, sec, dégingandé, gauche, d'une
figure laide et dénuée de toute physionomie. Sa conversation était
généralement froide, compassée et peu intéressante. On pouvait passer
des soirées entières avec lui en lui entendant jeter, çà et là, dans
la conversation des phrases courtes, sans rédaction et sans effet;
mais, si quelque circonstance frappait son imagination, alors le dieu
se révélait en lui, sa physionomie s'animait, son regard brillait, son
geste s'ennoblissait, sa voix devenait sonore et timbrée; il s'opérait
en lui une véritable métamorphose, mais aussi une surexcitation après
laquelle il retombait dans un état d'atonie véritable.
C'était pour lui-même que monsieur Lainé éprouvait ces mouvements
d'inspiration; il n'avait pas besoin d'être exalté par son auditoire.
Je lui ai entendu faire, dans ma petite chambre d'Aix, dix morceaux
qui auraient été applaudis avec transport s'ils avaient été prononcés
à la tribune; mais aussi, s'il avait fallu répliquer, un instant
après, à quelque antagoniste, hormis qu'il n'eût réussi à le mettre en
colère, notre brillant improvisateur n'aurait eu ni un mot, ni une
pensée à son service.
Monsieur Lainé avait un magnifique talent d'opposition; personne ne
s'élevait plus grandement, plus noblement contre ce qu'il trouvait le
mal; mais le genre même de son éloquence n'était pas gouvernemental.
Il était trop irrité contre les arguments de mauvaise foi qu'emploient
les partis et, lorsqu'il ne les pulvérisait pas au premier coup, il
était incapable de leur faire cette guerre de poste à laquelle les
ministres sont astreints. Il m'est resté, des six semaines que j'ai
passées à voir monsieur Lainé tous les jours, de l'amitié pour sa
personne, de l'admiration pour son éloquence et nulle confiance dans
son jugement.
Les équipages de la reine Caroline d'Angleterre traversèrent Aix. On
nous dit qu'elle avait séjourné dans une auberge sur la route de
Genève; d'étranges récits nous en parvinrent.
Curieuse de savoir la vérité sur les détails, je m'en enquis lorsque,
peu de temps après, je suivis le même chemin. Je descendis de voiture
à Rumilly et j'entrai dans l'auberge. Une jeune fille, ayant l'air
très décent, travaillait dans la cuisine; je lui fis quelques
questions sur le séjour de la Reine. Elle me répondit, en baissant les
yeux, qu'elle ne savait rien.
«Est-ce qu'elle ne s'est pas arrêtée ici.
--Si fait, madame, mais je n'y étais pas.»
L'hôtesse alors s'approcha et me raconta que cette reine était restée
huit jours chez elle, mais que, dès la première soirée, elle s'était
empressée d'envoyer ses filles chez une de leurs tantes:
«J'étais honteuse, madame, de ce que je voyais moi-même et j'avais
répugnance à envoyer mes servantes pour la servir.»
Il paraît que le courrier Bergami était devenu trop bonne compagnie
pour satisfaire aux goûts de cette impudique princesse. Elle en était
pourtant dominée. Mais, sous prétexte d'une conférence avec le
ministre d'Angleterre à Berne, pour régler son passage en Suisse, elle
l'avait expédié en mission de confiance, et elle avait passé la
semaine de son absence à Rumilly dans une orgie perpétuelle avec ses
autres valets.
L'indignation était arrivée à un tel point dans le petit bourg ainsi
sali de sa présence que, le jour de son départ, une querelle s'étant
élevée entre un de ses gens et un postillon et la Reine prétendant
imposer silence de sa parole royale, il y eut une explosion de fureur
générale. Toute la population y prit part. On la voulait lapider, et
elle en courut quelque risque.
Voilà l'honorable personne qu'une partie notable de la nation anglaise
réclamait à grands cris comme souveraine. Nouvelle preuve de la bonne
foi des oppositions en tous pays.
Après avoir passé quelques jours dans l'enchantement que je suis
toujours assurée de retrouver à Genève, je traversai le Jura, au
milieu de la neige, et j'arrivai à Paris la veille de la naissance de
monsieur le duc de Bordeaux. Je ne nierai pas qu'elle ne m'ait causé
une vive joie et que je n'aie répété toutes les exagérations
royalistes sur cet _enfant du miracle_, comme nous l'appelions.
Véritablement, lorsqu'on pense que son père avait péri pour assurer
l'extinction de la race et que ce faible rejeton avait échappé à
toutes les excitations morales et physiques de sa malheureuse mère
pendant cette fatale soirée du 13 février, il était permis de trouver
là le doigt de la Providence et de compter sur sa protection.
Toutefois, je me rappelle parfaitement une circonstance qui me frappa
dans le temps et que nous avons bien souvent remémorée depuis. Je me
promenais dans mon salon avec Pozzo et je poétisais sur cette
naissance depuis une heure. Tout à coup, il s'arrêta, posa sa main sur
mon bras, et me dit:
«Vous voilà bien contente, bien joyeuse, bien charmée! Vous entendez
toutes ces cloches qui sonnent, hé bien, c'est le glas de la maison de
Bourbon; souvenez-vous de mes paroles.»
Pozzo n'avait que trop bien prévu. La naissance de monsieur le duc de
Bordeaux excita sa famille à vouloir rétablir la monarchie absolue, en
même temps qu'elle enlevait au peuple l'espérance de l'extinction
naturelle de la branche aînée avec laquelle il ne se sentait pas en
sympathie.
C'est ainsi que la prévision des faibles mortels est souvent trompée
par les décrets de la Providence et que nos cris d'allégresse devaient
se transformer en larmes de regrets. Je dois à Pozzo la justice de
reconnaître qu'il a été du bien petit nombre de gens qui le prédirent
dès alors.
Le duc de Wellington exprimait à peu près la même idée, au mariage de
monsieur le duc de Berry, lorsqu'en répondant à quelqu'un qui trouvait
madame la duchesse de Berry trop frêle pour donner l'espoir d'avoir
des enfants, il dit: «Ce serait un grand bonheur pour la Restauration.
Sa meilleure chance pour s'établir est de laisser l'espérance de
l'extinction de la branche régnante!»
Les partis firent courir des bruits sur la naissance de monsieur le
duc de Bordeaux que la royale impudeur de sa mère ne permit pas de
soutenir.
Je n'entrerai dans aucun détail ni sur ses couches, ni sur le procès
de la reine d'Angleterre. Tout ce que je dirai c'est qu'entre les
procès-verbaux de l'héroïsme maternel de l'une de ces princesses et
les scandaleuses dépositions sur la vie de l'autre, les gazettes
furent, pendant quelques jours, d'une si dégoûtante indécence qu'on
n'osait pas les laisser sur la table.
Il y eut au moment du baptême de monsieur le duc de Bordeaux une
promotion de chevaliers des ordres. On avait hésité à en faire
jusque-là parce que le Roi ne pouvait tenir chapitre avant d'avoir été
sacré, et les infirmités de Louis XVIII ne lui permettaient pas de
s'exposer à tous les regards pendant une si longue et si fatigante
cérémonie.
On se décida cependant à faire des chevaliers. Mon père ne fut point
porté sur la liste. Il en fut même comme exclu, car tous les autres
ambassadeurs, en activité et en retraite, furent nommés. Le Roi
conservait du mécontentement de sa retraite et monsieur de Richelieu
eut le tort de ne pas insister et de laisser donner un dégoût très vif
à un de ses plus chauds partisans qui, par cette retraite même, lui
avait donné une marque de confiance plus constitutionnelle qu'il
n'entrait encore dans les idées françaises.
Mon père en fut profondément blessé, et je me reproche de n'avoir pas
assez partagé son chagrin. Ne trouvant que peu de sympathie autour de
lui, il le renferma dans son sein, et j'ai su depuis qu'il en avait
grandement souffert. S'il l'avait épanché, peut-être lui aurait-il été
moins sensible; mais je ne pouvais me persuader que sa haute raison
attachât tant de prix à une décoration qui me semblait si futile.