CHAPITRE V

Insurrections militaires. -- Congrès de Troppau. -- Habileté du

prince de Metternich. -- Il se raccommode avec l'empereur

Alexandre. -- Conduite du vieux roi de Naples. -- La «Paüra». --

Description qu'il en fait. -- Insurrection du Piémont. -- Le

prince de Carignan. -- Conduite du général Bubna à Milan. -- Mort

de l'empereur Napoléon.

L'épidémie des insurrections militaires gagnait de plus en plus. Elle

avait éclaté d'abord à Cadix; une tentative avait eu lieu chez nous.

Naples en fut attaquée, et bientôt après le Piémont.

L'insurrection à Naples était devenue une révolution; notre cabinet se

refusait à l'intervention armée des autrichiens. Il espérait, par des

négociations, amener les napolitains eux-mêmes à renoncer à une partie

des concessions arrachées aux terreurs de leur vieux Roi et à se

contenter de sacrifices qui laissassent du moins la possibilité d'un

gouvernement monarchique. En d'autres termes, il désirait faire

remplacer la constitution espagnole de 1812 par la charte française de

1814. Les puissances absolutistes se souciaient peu d'un pareil

exemple. Il y eut un congrès assemblé à Troppau.

Je n'écris pas l'histoire et ne prétends point donner le journal de ce

congrès ni de ceux qui le suivirent. Je n'en parle que pour citer une

anecdote peu connue; je la tiens de bonne source et elle ne laissa pas

d'influer sur le destin du monde.

L'empereur Alexandre, dont le libéralisme commençait à se calmer

beaucoup, se trouvant à un grand dîner chez l'empereur d'Autriche,

s'exprima en termes fort chauds contre les fauteurs de révolutions. Il

assura que les gouvernements militaires étaient seuls à l'abri des

bouleversements, ajouta qu'à la vérité la moindre insurrection des

troupes y serait mortelle, puis affirma que les armées autrichiennes,

russes et prussiennes étaient complètement....

Le prince de Metternich lui coupa la parole en parlant d'autre chose.

L'Empereur parut surpris et choqué. Tout le monde fut étonné, et le

dîner s'acheva dans le silence. À peine levé de table, le prince

s'approcha de l'Empereur et lui demanda pardon de son impertinence; il

avait cru remarquer dans ses paroles l'ignorance de ce qui se passait

en Russie et avait voulu l'empêcher de les prononcer.

Il apprit à l'Empereur l'insurrection de la garnison de Pétersbourg:

elle avait déposé ses officiers et quitté la ville pour marcher sur

les colonies militaires. L'Empereur protesta de l'impossibilité d'un

pareil fait. Monsieur de Metternich le supplia d'attendre avant de se

prononcer hautement, promettant de garder le secret le plus absolu, et

de laisser Sa Majesté Impériale être le premier à répandre la nouvelle

dans les termes qui lui conviendraient le mieux.

Quarante-huit heures s'écoulèrent. Enfin, le troisième jour arriva le

courrier de Pétersbourg. Il apportait la confirmation de

l'insurrection et du départ des troupes.

Leur présence dans les colonies militaires aurait pu entraîner les

suites les plus graves, mais elles avaient été poursuivies et

ramenées, moitié par force moitié par persuasion. Le danger était

conjuré, et c'était pour pouvoir en donner l'assurance à l'Empereur

qu'on avait retardé jusque-là le départ du courrier.

Il fut très mécontent d'avoir appris des événements de cette

importance par une voie étrangère et tança vertement son monde; mais

il conçut une grande idée de la manière dont le prince de Metternich

était instruit par ses agents et beaucoup de reconnaissance du secret

qu'il avait fidèlement gardé, même vis-à-vis de l'Empereur son maître.

C'est à dater de ce moment que l'empereur Alexandre commença à se

livrer, d'une part, aux terreurs qui ont empoisonné le reste de sa vie

et, de l'autre, à une confiance pour le prince de Metternich qui

bientôt ne connut plus de borne.

Dans ces conjonctures, le prince Ypsilanti quitta le drapeau russe

pour lever en Grèce celui de l'indépendance. À toute autre époque, le

cabinet de Pétersbourg, qui préparait cette catastrophe depuis un

siècle, l'aurait assurément appuyé de tous ses moyens; mais

l'Empereur, effrayé de ce qui portait le caractère d'insurrection et

surtout d'insurrection militaire, céda facilement aux exhortations du

prince de Metternich. Celui-ci ne voulait pas de guerre en Orient. Son

seul but était d'assurer la domination autrichienne en Italie.

On avait déjà vu le vieux Roi de Naples arriver à Troppau, accompagné

de deux énormes lévriers seuls objets de ses sollicitudes, rapporter

tous les engagements pris avec ses sujets, manquant ainsi aux serments

les plus solennels au risque des dangers qu'il pouvait faire courir à

son fils, resté à Naples en otage de sa bonne foi. On l'avait vu

suivre les souverains alliés à Laybach, passer dans les rangs des

troupes autrichiennes, prêcher la croisade contre ses propres États

et, les larmes aux yeux, demander vengeance envers ceux qu'il avait

juré de protéger. Ses voeux étant accomplis et son pays conquis,

occupé, foulé et ruiné par l'étranger, il reprit assez de courage

pour consentir à y retourner.

On le fit accompagner par des commissaires de toutes les puissances,

en partie pour le soutenir contre ses propres terreurs, en partie pour

donner à sa cause triomphante l'appui moral de la sanction européenne

et plus encore pour modérer la cruauté des réactions que la peur dont

il était encore dominé aurait pu lui inspirer. Naples se rappelait en

frémissant son premier retour de Sicile, et le monde n'en avait pas

perdu la mémoire.

Le prince héréditaire vint à sa rencontre jusqu'à Rome. Les

commissaires assistèrent à l'entrevue de ces deux royaux personnages,

et c'était la rougeur sur le front que Pozzo, pleurant d'un oeil et

riant de l'autre, racontait la discussion qui s'éleva entre eux sur

l'excès des craintes qu'ils avaient mutuellement ressenties.

En Italie, les choses s'appellent par leur nom; on ne cherche pas de

circonlocution. Et c'était de leur _maladetta paüra_ que le père et le

fils s'entretenaient librement:

«E che paüra ti! è io che ho avuto paüra.

--Oh! cara maestà no, non era niente, è dopo la sua partenza ch'è

venuta la vera paüra.»

Et puis ils racontaient tous les degrés et tous les effets de cette

terrible _paüra_ avec une candeur qui pourtant ne touchait guère leurs

auditeurs.

Pozzo me disait: «En sortant de cette entrevue, mes collègues et moi

nous avons été vingt-quatre heures sans oser seulement nous regarder.»

Le prince de Metternich fait, au même sujet, un récit où il convient

de joindre la pantomime lazaronesque au jargon du vieux Roi pour qu'il

ait tout son mérite.

Ferdinand lui parlait sans cesse à Laybach _di questa maladetta

paüra_. L'impassibilité du ministre persuadant au Roi qu'il

n'appréciait pas toute l'importance de ce mobile, il lui demanda un

jour s'il savait bien ce que c'était que la «paüra». Sur la réponse un

peu dédaigneuse de monsieur de Metternich, le Roi reprit, avec une

extrême bonhomie:

«Non ... non ce n'est pas ça ... _ve lo dirò io_.... C'est une _certa

cosa_ qui vous _piglia là_», en mettant sa main sur le sommet de sa

tête et faisant le geste de tordre; «et qui vous prend _les cervelles_

et les fait danser _fin_ qu'on croit qu'elles vont sortir de la tête;

_poi scende al stomacho_ ... on croit qu'on va _svenare_ ... _pare_

qu'on se meurt...» Et il mettait les deux mains sur son estomac, «_poi

scende un po più giù_», les deux mains suivaient. «On sent une _dolor

del diavolo_, et _poi ... poi ... brebre brebre_»...; en lâchant les

mains et terminant sa description physiologique par un geste

expressif.

Lorsque l'insurrection militaire se déclara en Piémont, le roi Victor

donna sa démission et descendit du trône plutôt que d'imiter le roi de

Naples en s'humiliant devant ses sujets pour les trahir par la suite.

Victor avait à la fois trop de courage et trop de loyauté pour jouer

un pareil rôle. Celui qu'accepta le prince de Carignan dans cette

triste affaire, si mal conçue, lui attira l'animadversion de tous les

partis.

J'avoue que je me sens un assez grand fond de bienveillance envers ce

prince pour être tentée de l'excuser. Il était bien jeune: nourri dans

la haine des autrichiens qu'il avait raison de détester, il savait ce

sentiment partagé par le Roi.

On l'avait entouré et persuadé qu'il s'agissait d'entrer dans une

ligue commune à tous les peuples de la péninsule. Naples était déjà

émancipée. La Lombardie, la Romagne, la Toscane devaient lever à la

fois le drapeau de l'indépendance et expulser les allemands de leur

sein. La nationalité italienne une fois rétablie, on diviserait ce

pays en deux grands États capables de se défendre eux-mêmes contre

leurs voisins, et la maison de Savoie se trouverait naturellement

appelée à gouverner celui du nord.

Voilà le roman à l'aide duquel on avait fait entrer le prince de

Carignan dans la conspiration, en lui assurant que le Roi lui-même y

donnerait les mains avec joie, une fois le mouvement commencé.

Lorsqu'il vit le Piémont seul s'émouvoir et que, loin d'amener la

réunion de l'Italie sous la protection du roi de Sardaigne,

l'insurrection avait pour but de le dépouiller de son autorité, le

prince de Carignan s'aperçut qu'il était joué par la faction

révolutionnaire. Il voulut se retirer du complot, s'y prit

maladroitement, livra ses anciens confidents et compromit sa

réputation d'homme d'honneur fort au delà peut-être qu'il ne le

méritait. Quoi qu'il en soit, la punition fut dure. Il fut chassé de

Turin, et l'asile qu'il trouva chez son beau-père à Florence ne lui

fut ouvert que sous les conditions les plus rigoureuses et les plus

humiliantes.

L'habileté du général Bubna, gouverneur autrichien, avait déjoué les

trames ourdies en Lombardie avec tant de bonheur, que la tranquillité

y fut maintenue, sans avoir recours à de grandes sévérités. Il lui

suffit de se montrer instruit des menées et d'avertir les fauteurs de

troubles qu'ils devaient s'éloigner.

La façon dont il expulsa lord Kinnaird, un des agents les plus actifs

du complot, est bien dans son caractère. Tous les jours, lord Kinnaird

faisait la partie de whist du général. Un soir, au lieu de l'_à

demain_ habituel, Bubna accompagna son serrement de main quotidien de:

«Bonsoir, mon cher lord, bon voyage.

--Comment, bon voyage?

--Hélas! oui, vous nous quittez.

--Point du tout.

--Ah! si fait; j'ai visé votre passeport, vos chevaux sont commandés

pour cinq heures du matin. Bon voyage, mon cher lord. Si vous teniez à

avoir une escorte, elle serait à vos ordres à six heures, mais le pays

est tranquille et je ne pense pas que ce soit nécessaire. Bonjour, mon

cher lord, bon voyage.»

Lord Kinnaird partit en effet à cinq heures bien précises, sans

attendre l'escorte que Bubna lui aurait infailliblement envoyée. Ce

congé donné de cette façon, devant quarante personnes, avertit les

complices qu'ils étaient découverts et qu'il fallait renoncer à une

trame où la plupart des assistants étaient entrés.

Le général Bubna conseilla plus confidentiellement à quelques

seigneurs de Lombardie, les plus compromis, une courte absence et

surtout un voyage à Vienne. Ce ne fut qu'après sa mort que les

complots se renouvelèrent et que des gouverneurs moins habiles eurent

recours à des mesures plus acerbes.

Tandis que les passions révolutionnaires s'agitaient en Europe, la

main puissante qui les avait domptées et fait servir à répandre son

nom dans tout l'univers, cette main désarmée qui effrayait encore les

nations cédait au plus terrible des vainqueurs.

Le 5 mai 1821, Napoléon Bonaparte exhalait son dernier soupir sur un

rocher au milieu de l'Atlantique. La destinée lui avait ainsi préparé

le plus poétique des tombeaux. Placée à l'extrémité des deux mondes,

et n'appartenant qu'au nom de Bonaparte, Sainte-Hélène est devenue le

colossal mausolée de cette colossale gloire; mais l'ère de sa

popularité posthume n'avait pas encore, commencé pour la France.

J'ai entendu crier par les colporteurs des rues: _La mort de Napoléon

Bonaparte, pour deux sols; son discours au général Bertrand, pour

deux sols; les désespoirs de madame Bertrand, pour deux sols, pour

deux sols_, sans que cela fît plus d'effet dans les rues que l'annonce

d'un chien perdu.

Je me rappelle encore combien nous fûmes frappées, quelques personnes

un peu plus réfléchissantes, de cette singulière indifférence; combien

nous répétâmes: «Vanité des vanités et tout est vanité!» Et pourtant

la gloire est quelque chose, car elle a repris son niveau, et des

siècles d'admiration vengeront l'empereur Napoléon de ce moment

d'oubli.

Je ne puis donner des détails particuliers sur les temps de son exil.

Ils ne me sont arrivés que par des séides ou des détracteurs. J'ai

connu quelques-unes des personnes qui l'ont accompagné, mais elles

voulaient tirer parti de leurs paroles. Gourgaud prétendait vendre ses

révélations, Bertrand exploiter sa fidélité. Ni l'un ni l'autre ne

méritaient de confiance dans leurs récits. Encore moins pouvait-on se

fier à ceux de sir Hudson Lowe qui, accablé du poids de sa

responsabilité, avait compris sa mission fort gauchement. Il

tracassait l'Empereur dans les détails et lui cédait dans les choses

essentielles.

S'il était possible de se faire une idée un peu juste sur l'ensemble

de son existence à Sainte-Hélène, il me semble qu'elle a été composée

de grandeur dans les souvenirs dont ses belles dictées font foi, et de

petitesses dans les actions dont la correspondance avec sir Hudson

Lowe fait aussi témoignage.

Au surplus, l'Empereur avait ce caractère de l'omnipotence que, même

au sommet de sa gloire et occupé à culbuter les empires, il trouvait

encore le temps d'entrer avec chaleur dans des détails qu'un simple

particulier aurait négligés sans scrupule. La puissance de Dieu

soigne l'aile du moucheron. Peut-être ce que notre malveillance

qualifiait de petitesse était-il l'excès de la force.

Lord Castlereagh, en entrant dans le cabinet de George IV, lui dit:

«Sire, je viens apprendre à Votre Majesté qu'Elle a perdu son plus

mortel ennemi.

--Quoi, s'écria-t-il, est-il possible! elle est morte!»

Lord Castlereagh dut calmer la joie du monarque en lui expliquant

qu'il ne s'agissait pas de la Reine, sa femme, mais de Bonaparte. Peu

de mois après, les espérances conçues par le Roi furent accomplies. Il

faut convenir que, si jamais de pareils sentiments peuvent être

justifiés, c'était assurément par la conduite de la reine Caroline. Sa

mort fut un soulagement pour tout le monde, et surtout pour le parti

qui avait entrepris la tâche impossible de l'honorer. Elle périt

victime de ses excès.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 14 / 106 题