Carnaval de 1820. -- Le Palais-Royal. -- Bal à l'Élysée. --
Humeur de monsieur le duc de Berry. -- Bal masqué chez monsieur
Greffulhe. -- Mascarade chez madame de la Briche. -- Assassinat
de monsieur le duc de Berry. -- Son courage. -- Détails sur cet
événement. -- Préventions contre le comte Decazes. -- Il est
forcé de se retirer. -- Le duc de Richelieu le remplace. --
Promesses de Monsieur.
Le carnaval de 1820 fut extrêmement gai et brillant. Les plaies du
pays commençaient à se cicatriser. Malgré le peu de reconnaissance
témoignée à l'administration qui avait travaillé et réussi à émanciper
le pays, les personnes mêmes qui craignaient ce résultat et avaient
intrigué pour l'empêcher éprouvaient, en dépit de leurs préventions,
du soulagement à ne plus voir l'uniforme étranger se pavanant _chez
lui_, dans nos rues.
Monsieur le duc de Berry donna un grand bal à l'Élysée. Les
invitations furent nombreuses et assez libéralement distribuées.
Monsieur le duc de Berry trouvait la Cour tenue trop étroitement. Les
prétentions des entours avaient profité des goûts sédentaires et
retirés des autres princes pour les accaparer entièrement. Il fallait
être de leur Maison, ou y tenir de bien près, pour avoir accès jusqu'à
eux.
Monsieur le duc de Berry blâmait cette exclusion et annonçait
l'intention de s'en affranchir. Il avait déjà donné quelques dîners
où il avait admis des pairs et des députés marquants par leur
existence politique, et il se proposait encore d'étendre le cercle de
ses invitations. Lui-même aurait eu beaucoup à y gagner, car il avait
assez d'esprit pour pouvoir profiter de la conversation et pour
chercher à l'encourager. Il était stimulé dans ce projet par
l'attitude du Palais-Royal.
Monsieur le duc d'Orléans avait affecté, plus que personne, de relever
la tête au départ des alliés et de changer sa façon de vivre; il était
bien aise qu'on remarquât combien il respirait plus librement. Le
premier mercredi de chaque mois, il recevait comme prince, mais non
pas en habit de Cour. Il n'était porté, au Palais-Royal, que par les
femmes présentées pour la première fois; encore les en dispensait-on
fréquemment.
On n'avait pas non plus, ainsi qu'aux Tuileries, inventé de séparer
les hommes et les femmes, ni de nous faire défiler comme un troupeau,
ou entrer en fournées, disciplinées par un huissier, pour obtenir le
mot, ou le coup de tête qu'on nous accordait avec autant d'ennui que
nous en avions à le recevoir.
Les salons du Palais-Royal, brillamment éclairés, étaient remplis de
femmes magnifiquement parées, d'hommes chamarrés d'ordres et de
broderies, qui circulaient librement. On s'y rencontrait; on se
réunissait aux gens de sa société. On attendait sans ennui la tournée
des princes qui distribuaient leurs obligeances de la façon la plus
gracieuse.
Les réceptions du Palais-Royal se trouvaient être de fort belles
assemblées où on s'amusait et d'où l'on sortait content de sa soirée
et des gens qui vous l'avaient procurée. Elles étaient très à la mode.
J'ignore ce qui décida plus tard à y renoncer et à n'avoir plus qu'une
seule réception princière le premier mercredi de l'année où il y
avait une telle foule que c'était une corvée insupportable.
En outre des cercles dont je viens de parler, il y avait de fréquents
et excellents concerts ainsi que de grands dîners, pas trop ennuyeux
où on avait soin que les invitations fussent toujours suffisamment
mélangées pour que toutes les opinions se trouvassent représentées et
qu'il n'y eût repoussement pour aucune.
J'allais très souvent au Palais-Royal. Dans les jours ordinaires, les
princesses et leurs dames travaillaient à une table ronde placée à
l'extrémité de la galerie. Les enfants jouaient à l'autre bout.
Monsieur le duc d'Orléans partageait son temps entre ces deux groupes
et le billard. Dès que les enfants étaient couchés, il se rapprochait
de la table, et on causait de tout fort librement et souvent d'une
façon très amusante.
Monsieur le duc d'Orléans se tenait au courant de tout ce qui
paraissait de nouveau soit dans les arts, soit dans les sciences. Les
savants lui communiquaient leurs découvertes; celles qui étaient de
nature à intéresser les princesses étaient produites et démontrées au
salon. Les artistes qui passaient y étaient entendus et y apportaient
une variété qui le rendait fort agréable aux habitués.
La liste en était assez étendue pour qu'il y vînt dans le cours de la
soirée une trentaine de personnes, soit de celles pour qui la porte
était toujours ouverte, soit de celles qui demandaient à faire leur
cour et à qui on fixait un jour.
Monsieur le duc de Berry y venait parfois avec sa femme, et avait
l'air de s'y plaire. Je ne le voyais plus que rarement. Dès la seconde
Restauration, il avait cessé de faire des visites et, depuis son
mariage, il n'allait dans le monde qu'aux grands bals où il
accompagnait sa femme. Cependant, lorsque nous nous rencontrions, nos
vieilles habitudes, d'une familiarité qui datait de l'enfance, nous
remettaient facilement en intimité.
Je me souviens qu'un soir, au Palais-Royal, me trouvant à côté de lui
sur une banquette, dans le billard, il me témoigna son approbation des
habitudes sociales des maîtres de la maison, et combien cela valait
mieux que d'être toujours: _Comme nous, entre nous comme des juifs_,
ce fut son expression.
Je lui représentai qu'il lui serait bien facile de mettre l'Élysée sur
le même pied et qu'il aurait tout à gagner à se faire connaître
davantage.
«Pas si facile que vous le croyez bien. Mon père le trouverait très
bon et serait même aise d'en profiter, car, malgré tous ses scrupules
religieux, il aime le monde; mais je ne crois pas que cela convînt au
Roi; et je suis sûr que cela déplairait à mon frère et plus encore à
ma belle-soeur. Elle n'entend pas qu'on s'amuse autrement qu'à sa
façon: _moult tristement_ ... vous savez?...» Et il se prit à rire.
Ce _moult tristement_ est un terme que Froissard applique aux
divertissements des anglais.
Après quelque long dîner de Londres, monsieur le duc de Berry
s'écriait souvent:
«Ah! que nous nous sommes _bien divertis, moult tristement, selon l'us
de leur pays_.»
En outre des sévérités de madame la duchesse d'Angoulême, il y avait
un obstacle principal qu'il n'exprimait pas mais qu'il voyait très
bien: c'était la différence qui existait entre madame la duchesse de
Berry et madame la duchesse d'Orléans. Toutefois, dans l'approbation
du Prince il perçait beaucoup de jalousie contre le Palais-Royal. J'en
eus une nouvelle preuve le jour de ce bal de l'Élysée où je retourne
après cette longue digression.
La maladie du duc de Kent avait fait hésiter à le remettre, un léger
mieux encouragea à le donner. Le télégraphe apporta la nouvelle de la
mort le jour même où il devait avoir lieu. Je l'appris par monsieur le
duc de Berry.
La file m'avait retardée. Je lui trouvai, dès en arrivant, l'air que
je lui connaissais quand il était mécontent. Le bal était si beau, si
brillant, si animé que je ne comprenais pas qu'il n'en fut pas
satisfait. Il s'approcha de moi.
«Hé bien! vous savez que le Palais-Royal ne vient pas; ils ont envoyé
leurs excuses.
--Vraiment, Monseigneur?
--C'est fort déplacé. Le Roi avait décidé que la nouvelle de la mort
du duc de Kent ne serait sue que demain; et voilà qu'ils la répandent
par leur absence qu'il faut bien expliquer.... C'est pour me donner un
tort.»
Je cherchai à l'apaiser et lui rappelai, ce qui était exact, que
monsieur le duc d'Orléans était personnellement intimement lié avec le
duc de Kent, qu'il devait être douloureusement affecté et que sa
situation était toute différente de celle de monsieur le duc de Berry.
«Ah bah, reprit-il avec impatience, c'est toujours pour faire pot à
part.»
Il y avait bien un peu de vrai dans cette boutade de mauvaise humeur.
Le bal fut magnifique et parfaitement ordonné. Le Prince en fit les
honneurs avec bonhomie et obligeance, et le succès de cette fête, dont
il s'était lui-même occupé, le dérida avant la fin de la soirée. Il
dit, tout autour de lui, qu'il était enchanté qu'on s'amusât et que
ces bals se renouvelleraient souvent. Hélas! aveugles mortels que nous
sommes, c'était pourtant le dernier!
Madame la duchesse d'Angoulême fit les honneurs avec un empressement
et une gracieuseté que je ne lui avais jamais vus. Elle était polie,
accorte, couverte de diamants, noblement mise et avait bien l'air
d'une grande princesse.
En revanche, sa belle-soeur avait celui d'une maussade pensionnaire.
Elle ne faisait politesse à personne, ne s'occupait que de sauter et
courait sans cesse après monsieur le duc de Berry pour qu'il lui
nommât des danseurs. Il ne voulait pas qu'elle valsât, et elle prenait
une mine boudeuse toutes les fois que les orchestres jouaient une
valse. Il est difficile d'être moins à son avantage et plus
complètement une sotte petite fille que madame la duchesse de Berry ce
jour-là. Il n'approchait que trop celui où elle devait montrer une
distinction de caractère que personne ne lui supposait.
Je me rappelle pourtant avoir entendu raconter à monsieur le duc de
Berry que, se trouvant un jour avec elle dans une voiture dont les
chevaux s'emportaient, elle avait continué à parler sans que le son de
sa voix s'altérât, qu'il avait fini par lui dire:
«Mais, Caroline, tu ne vois donc pas?
--Si fait, je vois; mais, comme je ne puis arrêter les chevaux, il est
inutile de s'en occuper.»
La voiture versa sans que personne fût blessé. Madame la duchesse de
Berry est une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formée.
L'étiquette ne permettait pas de quitter le bal avant les princes.
J'étais exténuée de fatigue lorsque je rencontrai monsieur le duc de
Berry après le souper. Il me parut de très bonne humeur et enchanté de
l'effet de son bal.
«Vous n'en pouvez plus, me dit-il, allez-vous-en.»
Je fis quelques difficultés.
«Allez, allez, c'est moi qui vous chasse. Bonsoir, ma vieille Adèle.»
C'était son terme d'amitié envers moi. Voilà les derniers mots que je
lui ai entendu prononcer. La poignée de main qui les accompagna fut
aussi la dernière que j'aie reçue de lui. Je ne reviens pas sur ces
moments sans émotion. Avec de grands défauts, il avait des qualités
très attachantes et, dans sa poitrine de prince, battait un coeur
d'homme généreux.
Le samedi suivant, qui précédait le dimanche gras 13 février 1820, il
y eut un bal costumé chez monsieur Greffulhe, riche banquier qui avait
épousé mademoiselle du Luc de Vintimille et qu'on avait créé pair de
France. La fête était très belle; tout ce qu'il y avait de meilleure
et de plus élégante compagnie à Paris s'y réunit.
Monsieur le duc et madame la duchesse de Berry l'honorèrent de leur
présence. La princesse ne dansa pas; mais, comme elle était vêtue en
reine du moyen âge, avec un voile flottant et en velours chamarré de
broderies d'or, on ne le remarqua pas.
On donnait, en ce temps, au théâtre de la porte Saint-Martin, une
parodie de l'opéra des _Danaïdes_ où l'acteur Potier, après avoir
distribué de ces couteaux, dits eustaches, à ses filles pour tuer leur
mari, ajoutait: «_Allez, mes petits agneaux_». Ce mot, dit par Potier
d'une façon inimitable, avait fait la fortune de la pièce, et tout
Paris le connaissait.
Le duc de Fitzjames avait adopté le costume de Potier et, les poches
pleines de couteaux, en donnait à toutes les jeunes femmes en y
ajoutant quelques phrases appropriées à leur situation personnelle. Il
s'adressa particulièrement à madame la duchesse de Berry; ce fut sujet
d'une longue plaisanterie sur l'endroit du coeur qu'il fallait
frapper, et je vis madame la duchesse de Berry partir tenant encore ce
couteau à la main. Hélas! vingt-quatre heures ne s'étaient pas
écoulées qu'un couteau plus formidable était enfoncé dans ce coeur
qu'on lui conseillait de toucher.
Édouard de Fitzjames s'est souvent reproché ce badinage, bien
innocent assurément, mais dont je conçois que le souvenir lui fut
pénible.
Pendant tout le temps que le prince était resté au bal, monsieur
Greffulhe ne l'avait pas quitté d'un instant. Il paraissait inquiet et
préoccupé. Dès qu'il eut remis ses illustres hôtes dans leur voiture
et qu'elle fut sortie de sa cour, il sembla débarrassé d'un pesant
fardeau.
J'appris qu'il avait reçu de nombreux avertissements qu'on chercherait
à profiter des facilités que donnait le masque pour assassiner
monsieur le duc de Berry; mais, hormis le maître de la maison,
personne ne faisait état de ces menaces anonymes. Tout le monde était
fort gai, fort entrain; les plaisirs de tout genre se succédaient.
La coterie, à laquelle j'appartenais, se réunit le lendemain dimanche
chez madame de La Briche. On y avait préparé une mascarade qui
représentait un baptême de village. Un grand monsieur de Poreth, de
six pieds de haut, en était le maillot; il portait sa nourrice. Tout
était conçu dans cet esprit, et cette parade bouffonne ne manquait pas
de gaieté.
On était fort en train de s'amuser, quoiqu'un des personnages de la
farce, l'amphitryon de la veille, monsieur Greffulhe, eût été retenu
chez lui par une indisposition dont, par parenthèse, il mourut cinq
jours après.
Les éclats de joie étaient en pleine possession du salon,
lorsqu'Alexandre de Boisgelin y entra. Il s'assit à côté de madame de
Mortefontaine, près de la porte, et lui parla à voix basse. J'allais
sortir, ils m'appelèrent.
Alexandre arrivait de l'Opéra. Il savait monsieur le duc de Berry
atteint. Il avait vu l'assassin; il avait vu le sanglant couteau.
Cependant il ignorait encore le danger de la blessure. Il croyait le
blessé transportable, avait été donner des ordres à l'Élysée et
retournait l'y attendre. Il nous imposa le silence, en promettant de
revenir aussitôt que le Prince serait arrivé chez lui.
Nous restâmes, madame de Mortefontaine et moi, assises l'une près de
l'autre et osant à peine nous regarder dans la peur d'éclater. Mais
bientôt de nouveaux avertissements parvinrent dans ce salon où les
plaisirs régnaient encore. Je n'oublierai jamais son aspect. Les
groupes éloignés de la porte étaient livrés à la gaieté et aux rires,
tandis que ceux plus rapprochés recevaient successivement la sinistre
nouvelle et que la consternation gagnait de place en place, mais
pourtant assez lentement. Personne ne voulant s'en faire le héraut,
elle circulait tout bas de proche en proche.
Les hommes, qui pouvaient se débarrasser des costumes dont ils étaient
affublés, se précipitaient dans les rues pour aller aux informations.
Ceux qui avaient des devoirs à remplir couraient chez eux pour prendre
leur uniforme. Bientôt nous nous trouvâmes entre femmes.
Il ne resta que monsieur de Mun, qui, vêtu en dame du château, lacé,
colleretté, falbalassé, emplumé, ne pouvait se déshabiller. Il resta
dans ce costume, toute la nuit au milieu des allants et des venants,
des aides de camp, des valets, des ordonnances, car les messagers de
toutes sortes ne nous manquaient pas, sans que personne, ni lui, ni
nous, ni les survenants ne pensassent à le remarquer, tant le trouble
était grand. Ce n'est que par la réflexion que nous nous en sommes
souvenues.
Nous apprîmes que, loin que monsieur le duc de Berry fût venu à
l'Élysée, madame de Gontaut avait reçu ordre de porter la petite
Mademoiselle à l'Opéra et les femmes de madame la duchesse de Berry de
l'y aller joindre. Enfin, à quatre heures du matin, on vint nous dire,
du poste de l'Élysée, que les nouvelles étaient meilleures, que le
prince avait été pansé, qu'il était calme et qu'on allait le
transporter, couché sur des matelas. Chacun se sépara, la terreur dans
le coeur. Dès sept heures, nous étions en campagne, mais c'était pour
apprendre la fin de cette cruelle tragédie.
Les récits qui m'en ont été faits sont de la plus scrupuleuse
exactitude. Ils me sont revenus par trop de bouches pour que j'en
puisse douter un instant.
La mort de monsieur le duc de Berry a été celle d'un héros, et d'un
héros chrétien. Il s'est occupé de tout le monde avec un courage, une
présence d'esprit, un sang-froid admirables. Comment cela
s'accorde-t-il avec le peu de résolution dont on a pu quelquefois le
soupçonner? Hélas! je ne sais! Les hommes sont pleins de ces sortes
d'anomalies inexplicables. Lorsqu'on veut les montrer parfaitement
conséquents avec eux-mêmes, on ne fait plus que le portrait d'un
personnage de roman.
Monsieur le duc de Berry venait de mettre sa femme en voiture. Les
valets de pied fermaient la portière. Il rentrait à l'Opéra pour voir
la dernière scène du ballet et recevoir d'une danseuse le signal de la
visite qu'il désirait lui faire. Il était suivi de deux aides de camp;
deux sentinelles portaient les armes des deux côtés de la porte.
Un homme passe à travers tout ce monde, heurte un des aides de camp au
point qu'il lui dit: «Prenez donc garde, monsieur;» dans le même
instant pose une main sur l'épaule du Prince, de l'autre enfonce,
par-dessus l'épaule, un énorme couteau qu'il lui laisse dans la
poitrine et prend la fuite sans que personne, dans tout ce nombreux
entourage, ait le temps de prévenir son action.
Monsieur le duc de Berry crut d'abord n'avoir reçu qu'un coup de
poing, et dit: «Cet homme m'a frappé,» puis, portant la main sur sa
poitrine, il s'écria: «Ah! c'est un poignard; je suis mort.»
Madame la duchesse de Berry, voyant du mouvement, voulut aller vers
son mari. Madame de Béthisy, sa dame de service dont je tiens ce
détail, chercha à la retenir. Les valets de pied hésitaient à baisser
le marchepied; elle s'élança de la voiture sans qu'il fût ouvert.
Madame de Béthisy la suivit.
Elles trouvèrent monsieur le duc de Berry assis sur une chaise dans le
passage. Il n'avait pas perdu connaissance; il dit seulement: «Ah! ma
pauvre Caroline, quel spectacle pour toi!» Elle se jeta sur lui:
«Prends garde, tu me fais mal.»
On parvint à le monter jusqu'au petit salon qui communiquait avec sa
loge. Les hommes qui l'y avaient conduit se dispersèrent aussitôt pour
aller chercher des secours; il se trouva seul avec les deux femmes.
Le couteau, resté dans la poitrine, le faisait horriblement souffrir;
il exigea de madame de Béthisy de l'arracher, après y avoir vainement
essayé lui-même. Elle se résigna à lui obéir. Le sang alors jaillit
avec abondance; sa robe et celle de madame la duchesse de Berry en
furent inondées.
Depuis ce moment jusqu'à l'arrivée des chirurgiens et les saignées
qu'ils pratiquèrent, il ne fit plus entendre que des gémissements
continuels, des mots entrecoupés: «J'étouffe, j'étouffe, de l'air, de
l'air!» Ces pauvres femmes ouvraient la porte, et la musique du ballet
inachevé, les applaudissements du parterre, venaient faire un
contraste épouvantable à la scène qu'elles avaient sous les yeux.
Madame la duchesse de Berry déployait un sang-froid et une force de
caractère qu'on ne saurait trop honorer, car son désespoir était
extrême. Elle pensait à tout, préparait tout de ses propres mains, et
la pensionnaire du matin était devenue tout à coup héroïque.
Je crois que monsieur le duc d'Angoulême arriva le premier des
princes, puis Monsieur. Celui-ci s'était jeté dans la voiture de la
personne venue l'avertir. On ignorait encore si cet assassinat n'était
pas le commencement d'une conspiration plus générale; il pouvait y
avoir du danger.
Le duc de Maillé, premier gentilhomme de la Chambre, ne pouvant
trouver place dans la voiture, prit le parti de monter derrière,
renouvelant ainsi, en occurrence honorable, le courtisanesque
dévouement du vieux maréchal de Beauveau qui, en sa qualité de
capitaine des gardes, était revenu de Rambouillet à Versailles
derrière une chaise de poste où le jeune Louis XVI avait trouvé asile,
un jour où il avait manqué ses relais à la chasse.
Combien les circonstances qualifient diversement les mêmes faits! La
conduite du maréchal, malgré tout le succès qu'elle eut à Versailles,
m'a toujours semblé d'un valet et l'action du duc de Maillé d'un loyal
gentilhomme.
J'ai entendu raconter, à des témoins oculaires, que le passage du
vieux Roi dans les corridors de l'Opéra, où il se traînait pour aller
recevoir le dernier soupir du dernier de sa famille, avait un
caractère plus imposant, par ce contraste même, que si pareille scène
se fût passée dans l'intérieur d'un palais.
Les détails touchants qui accompagnèrent cette horrible catastrophe et
qui eurent trop de témoins pour qu'on osât les discuter relevèrent
beaucoup la famille royale aux yeux de la France, et la mort de
monsieur le duc de Berry lui fut plus utile que sa vie.
Les plus petites circonstances de cette cruelle nuit me furent redites
par les nombreux assistants et surtout par les princesses d'Orléans.
Elles en étaient bouleversées lorsque j'allai chez elles le lendemain.
Mademoiselle me raconta que le Roi avait dit à monsieur le duc
d'Orléans, au moment ou madame la duchesse de Berry se précipitait sur
le corps de son mari et refusait de s'en séparer:
«Duc d'Orléans, ayez soin d'elle; elle est grosse.»
Monsieur le duc de Berry lui avait également recommandé de prendre
garde de ne point se blesser; mais il faut rendre justice à la jeune
princesse; elle ne pensait aucunement à son état et était tout entière
à son malheur. Elle ne faisait trêve à sa douleur que pour témoigner
de sa méfiance et de sa haine à monsieur Decazes qui, abîmé dans sa
propre consternation et enveloppé de son innocence, ne s'apercevait
même pas de l'animadversion qu'il suscitait et qui éclatait en paroles
et en gestes.
Cela fut poussé à un point si absurde que, monsieur Decazes ayant été
dans la salle où était gardé Louvel et lui ayant, à la prière des
médecins, demandé à voix basse si l'arme était empoisonnée, on eut
l'infamie de dire autour de lui qu'il avait été s'entendre avec
l'assassin!
Monsieur le duc de Berry ne cessa pas d'implorer la clémence du Roi
pour ce misérable qu'il supposait avoir une vengeance personnelle à
exercer contre lui, donnant ainsi un bel exemple de charité
chrétienne.
Il recommanda à sa femme deux jeunes filles qu'il avait eues en
Angleterre d'une madame Brown et dont il avait toujours été fort
occupé. On les envoya chercher. Ces pauvres enfants arrivèrent dans
l'état qu'on peut imaginer; madame la duchesse de Berry les serra sur
son coeur.
Elle a été fidèle à cet engagement pris au lit de mort, les a élevées,
dotées, mariées, placées près d'elle et leur a montré une affection
qui ne s'est jamais démentie. Nous les avons vues paraître à la Cour,
d'abord comme mesdemoiselles d'Issoudun et de Vierzon, puis comme
princesse de Lucinge et comtesse de Charette.
Monsieur le duc de Berry confia ensuite, à l'indulgence de la vertu de
son frère, le soin d'un enfant qu'il avait eu tout récemment d'une
danseuse de l'Opéra, Virginie. Les sanglots de monsieur le duc
d'Angoulême répondirent de son zèle à accepter ce dépôt. Je ne sais ce
qu'est devenu ce petit garçon, mais j'ose répondre que monsieur le duc
d'Angoulême ne l'a pas abandonné.
Monsieur le duc de Berry eut des mots touchants et parfaitement
appropriés pour tout le monde. Il ne se fit pas un instant illusion
sur son état et ne s'occupa que des autres. Il remplit ses devoirs
religieux avec résignation et confiance et rendit son âme à Dieu avec
une douceur tout à fait imprévue dans un caractère si violent.
S'il était permis de reprendre quelque chose à une si belle fin, je
reprocherais au prince de n'avoir pas dit un mot de monsieur de La
Ferronnays. Vingt-trois ans de dévouement valaient un souvenir; mais
il était alors bien loin (à Pétersbourg). L'agonie ne dura que peu
d'heures. Les objets présents ne laissèrent guère le temps de penser
aux absents.
La mort de monsieur le duc de Berry causa une désolation générale. Les
personnes qui s'en croyaient le moins susceptibles s'identifièrent aux
chagrins de cette noble famille, et les relations de cette cruelle
nuit arrachèrent des larmes mêmes aux plus opposants.
Il est inouï que ce farouche Louvel, qui poursuivait le Prince depuis
longtemps, n'ait pas trouvé une autre occasion de le frapper. La vie
irrégulière de monsieur le duc de Berry le menait presque
journellement et sans aucune escorte dans les lieux où il semblait
bien autrement facile de l'atteindre.
La même catastrophe, arrivée à la porte d'une danseuse, au moment où
il sortait de cabriolet, aurait eu un tout autre effet sur le public
que de le voir tomber dans les bras de sa jeune épouse, toute couverte
de son sang, là où il était entouré de toutes les convenances de son
rang. Sous ce rapport, il y eut quelque chose de providentiel dans un
si grand malheur.
Le désespoir du palais de l'Élysée ne peut se décrire. Monsieur le duc
de Berry, malgré ses vivacités, était adoré de ses serviteurs. Il
était humain, généreux, juste et même facile, le premier moment de
colère passé.
On ne sait pas assez qu'il a le premier introduit, en France, les
caisses d'épargne. Il en avait fondé une pour sa maison et, pour
encourager ses gens à y mettre, lorsqu'un d'eux avait économisé cinq
cents francs, il doublait la somme. Il s'occupait lui-même de ces
détails. Si un de ses domestiques avait besoin de reprendre l'argent
placé, il s'informait de la nature de ses nécessités et, lorsqu'elles
étaient réelles et honorables, y suppléait. Cette occupation de leurs
petits intérêts lui valait leur dévouement passionné. Il fut pleuré de
larmes venant du coeur.
Si monsieur le duc de Berry avait été élevé par des personnes
raisonnables, si on lui avait appris à vaincre la fougue de ses
passions, à compter avec les autres hommes, à sacrifier ses fantaisies
aux convenances, il y avait en lui de l'étoffe pour faire un prince
accompli. Tel qu'il était, sa mort n'était pas une perte ni pour son
fils, ni pour sa famille, ni pour son pays.
La conviction que j'en avais ne m'a pas empêchée de le regretter
sincèrement. Ce sentiment fut général. On en dira maintenant tout ce
qu'on voudra, mais cette tragique nuit fut reçue comme une calamité
nationale. Il s'éleva un long cri de douleur dans toute la France et
les partis l'exploitèrent si bien qu'en trois jours il s'était changé
en imprécations contre monsieur Decazes.
Les premières personnes qui les avaient exprimées n'avaient songé
qu'à l'accuser d'incurie, mais le vulgaire, ayant pris le change, on
ne chercha pas à le désabuser. Il fut établi, à la halle, que monsieur
Decazes avait armé le bras de Louvel; et un député osa le dénoncer, à
la Chambre, comme complice du crime. Cela ne supportait pas un moment
d'examen. Mais la passion ne raisonne pas, et les gens de parti aiment
mieux profiter de l'aveuglement des masses que de chercher à les
éclairer.
D'un autre côté, on faisait valoir au château les douleurs de madame
la duchesse de Berry. En supposant que ses répugnances fussent
injustes, le Roi pouvait-il exiger qu'elle vît l'homme qui lui en
inspirait de si vives? Son désespoir, son état n'exigeaient-ils pas
des ménagements?
L'exaltation fut poussée au point que monsieur Decazes n'était plus en
sûreté. Un frémissement menaçant se faisait entendre autour de lui
quand il traversait les salles des gardes du corps, et sa vie était en
danger dans tous les carrefours. Le Roi céda. Il s'agissait de le
remplacer au ministère. Il était président du conseil et ministre de
l'intérieur. Monsieur se chargea d'aplanir les difficultés.
Depuis que monsieur Pasquier avait remplacé le général Dessolle aux
affaires étrangères, le duc de Richelieu avait prêté un amical et un
loyal appui au ministère dont monsieur Decazes était le chef. Pour
témoigner de sa bienveillance, il venait d'accepter la commission
d'aller complimenter le roi George IV. La mort de son vieux père
l'avait rendu souverain titulaire du pays qu'il gouvernait depuis
quinze années comme prince régent.
Le duc devait partir à l'heure même où monsieur le duc de Berry
expirait; son voyage fut retardé. Le Roi lui fit proposer de remplacer
monsieur Decazes; il refusa. Monsieur l'envoya chercher, il le supplia
d'accepter; le duc de Richelieu refusa de nouveau et plus
péremptoirement vis-à-vis du Prince. Enfin, poussé jusque dans ses
derniers retranchements, il lui dit que son objection la plus forte
était l'impossibilité de gouverner pour un roi valétudinaire dont la
vie semblait toujours prête à échapper, lorsqu'on avait contre soi
l'héritier de la Couronne et tous ses familiers.
«Si j'acceptais, Monseigneur, dans un an vous seriez à la tête de
l'opposition contre mon administration.»
Monsieur donna sa parole d'honneur de soutenir les mesures du duc de
Richelieu de tous ses moyens. Le duc résistait toujours. Enfin il le
supplia à genoux (et quand je dis à genoux, j'entends exprimer à deux
genoux par terre), au nom de sa douleur, de venir au secours de sa
famille et de protéger ce qui en restait du couteau des assassins.
Monsieur de Richelieu, ému, troublé, hésitait encore. Monsieur reprit:
«Écoutez, Richelieu; ceci est une transaction de gentilhomme à
gentilhomme. Si je trouve quelque chose à redire à ce que vous ferez,
je vous promets de m'en expliquer franchement avec vous seul, mais de
soutenir loyalement et hautement les actes de votre ministère. J'en
prends l'engagement sur le corps sanglant de mon fils; je vous en
donne ma parole d'honneur, foi de gentilhomme.»
Monsieur de Richelieu, vaincu et profondément touché, s'inclina
respectueusement sur la main qu'on lui tendait, en disant: «Je
l'accepte, Monseigneur».
Trois mois après, Monsieur était à la tête de toutes les oppositions
et au fond de toutes les intrigues; mais peut-être en ce moment
était-il de bonne foi. Quoi qu'il en soit, il conduisit monsieur de
Richelieu en triomphe chez le Roi qui l'accueillit avec peu
d'empressement.
Autant Monsieur cherchait à faciliter la retraite de monsieur
Decazes, autant le Roi désirait prolonger les obstacles dans l'espoir
que la clameur s'apaiserait et qu'il pourrait conserver près de lui
l'objet de toutes ses affections.
Monsieur Decazes jugeait plus sainement sa position. Il avait cherché
à ramener l'opinion en présentant des lois d'exception et en demandant
lui-même le rappel de la loi d'élection, celle-là même que naguère il
soutenait avec tant de chaleur. Dès que ces démarches n'avaient pas
suffi à lui concilier le public, il comprit que les ambitieux du parti
ne permettraient pas aux exaltés de se calmer et qu'il lui serait
impossible de braver la réprobation générale qui l'accablait en ce
moment.
Monsieur de Chateaubriand eut assez peu de générosité pour imprimer
que le _pied lui glissait dans le sang_. Certes, il était trop éclairé
pour croire monsieur Decazes coupable du meurtre de monsieur le duc de
Berry; mais il voulait le rendre impossible comme ministre, dans
l'espoir d'être appelé au partage de sa succession. Ne pouvant faire
tête à l'orage, le favori arracha au Roi la permission de se retirer.
Le monarque ne céda qu'avec le plus vif chagrin et, pour adoucir un
peu sa royale douleur, il le nomma pair, duc et son ambassadeur à
Londres.
En attendant qu'il pût se rendre à sa nouvelle résidence, il partit
pour ses terres dans le Midi. L'exaspération était si vive contre lui
qu'il n'était pas sans danger de voyager sous son nom. Ses équipages
étant assez nombreux pour attirer l'attention, il profita des relais
commandés sur la route pour le duc de Laval-Montmorency qui retournait
à son poste de Madrid.
Il faisait bon entendre les fureurs de celui-ci sur la fantaisie
qu'avait eue _monsieur le duc Decazes_ de voyager sous le nom de
Montmorency.