CHAPITRE II

La princesse de Poix. -- Son salon. -- Anecdote sur la princesse

d'Hénin. -- La comtesse Charles de Damas. -- L'abbé de

Montesquiou. -- Le comte de Lally-Tollendal. -- Salon de la

marquise de Montcalm. -- Rapports de famille du duc de Richelieu.

-- La duchesse de Richelieu. -- Mesdames de Montcalm et de

Jumilhac.

Quoique je restasse habituellement chez moi, je fréquentais pourtant

deux salons, en outre de celui de madame de Duras, ceux de la

princesse de Poix et de la marquise de Montcalm. J'étais accueillie

chez madame de Poix avec une bonté extrême et je m'y plaisais.

Ce monde, absolument différent de celui auquel on était accoutumé,

mais qui prenait encore vif intérêt à tous les événements du jour,

représentait le siècle dernier, se mettant à la fenêtre pour voir

passer celui-ci. Une jeune personne qui causait y devenait

sur-le-champ l'objet d'une gâterie générale et d'acclamations

obligeantes que, tout en les trouvant intempestives, on recevait très

bénévolement; du moins, tel est l'effet qu'elles faisaient sur moi.

La princesse de Poix était la plus aimable vieille femme que j'aie

rencontrée. Elle joignait aux grâces de l'esprit, aux douceurs du

commerce le plus facile, un caractère digne et ferme qui la rendait

également propre à être chef de famille et centre de la société. La

conduite exemplaire de sa jeunesse lui donnait le droit d'être

indulgente dans sa vieillesse, et elle en usait avec assez de

discernement pour que sa protection fût honorable et secourable.

Elle est morte comblée d'ans, de respect et de considération, ayant

survécu à toutes ses intimités et même à son fils, le duc de Mouchy

dont la perte l'a cruellement éprouvée et a hâté sa fin. Elle

supportait, depuis plusieurs années, un état de cécité complet avec

une patience admirable, usant de tous les moyens rationnels d'adoucir

cette calamité et se soumettant aux inconvénients irrémédiables avec

la résignation courageuse et enjouée qui peut en atténuer la

souffrance.

Madame de Poix n'ayant jamais émigré, son salon avait peu subi

l'influence de la Révolution. Une partie des personnes qui s'y

rencontraient chaque soir conservaient l'habitude quotidienne de s'y

retrouver depuis quarante ans. Les autres, après une absence plus ou

moins longue, étaient venues s'y rallier en se rangeant de nouveau aux

formes et au ton dont la vieille maréchale de Beauvau était restée,

jusqu'à très récemment, l'exemple et l'oracle. On se trouvait ainsi

rattaché directement à la société du temps de Louis XV.

Les enfants et les petits-enfants de la princesse, après avoir dîné et

passé quelque temps auprès d'elle, allaient chercher les plaisirs du

grand monde vers neuf heures. Ils étaient remplacés par mesdames de

Chalais, d'Hénin, de Simiane, de Damas, et messieurs de Chalais, de

Montesquiou, de Damas, de Lally, etc. qui s'y réunissaient chaque

soir. D'autres habitués étaient moins fidèlement exacts, et toute la

bonne compagnie de Paris passait en visite dans ce salon.

Les personnes que j'ai nommées formaient _la coterie_ proprement dite,

d'ancienne date assurément, car, longtemps avant la Révolution,

mesdames les princesses de Poix, de Chalais, d'Hénin et de Bouillon,

étaient connues à la Cour sous le titre des _princesses combinées_.

Le ton de cette société était monté à un degré d'enthousiasme et à une

sensiblerie pour les petites choses qui semblaient très exagérés à

notre génération, rappelée à la simplicité par l'importance des

événements, mais qui ne manquaient ni de grâce ni d'obligeance. Un mot

un peu heureux, échappé dans la conversation, était relevé avec une

approbation qui allait souvent jusqu'à l'applaudissement manuel. Les

exclamations: _Qu'elle est charmante! Qu'il a d'esprit!_ etc., se

distribuaient en face fort bénévolement.

Madame de Staël avait conservé quelque chose de cette tradition; mais,

plus jeune, elle l'arrangeait mieux aux habitudes du siècle dont elle

avait davantage essuyé le frottement.

Dans le salon de madame de Poix, une histoire quelque peu

attendrissante faisait couler une profusion de larmes; c'était aussi

un reste d'habitude de la jeunesse de ces dames où les coeurs

sensibles étaient fort à la mode.

On racontait de la princesse d'Hénin, qui professait un sentiment

passionné pour madame de Poix, qu'un soir où celle-ci était fort

souffrante, madame d'Hénin fut obligée de la quitter pour aller faire

son service de dame du palais à Versailles. Le lendemain matin, madame

de Poix reçoit une lettre de sa jeune amie: «Elle lui écrit n'ayant pu

dormir de la nuit; elle a compté toutes les heures et, lorsque celle

qui devait amener le redoublement a sonné, elle-même a ressenti une

espèce de frisson. Elle en est tout épouvantée! Serait-ce un

pressentiment? Elle ne peut résister à son trouble et fait partir un

homme sur-le-champ. Elle ne vivra pas jusqu'au retour; de grâce qu'on

la rassure, etc., etc.»

Madame de Poix, très touchée de l'état de madame d'Hénin, écrit en

toute hâte qu'elle a passé une assez bonne nuit et fait entrer le

valet de chambre pour lui remettre son billet:

«Allez vite porter ma réponse à madame d'Hénin.... Elle a donc passé

une bien mauvaise nuit?

--Je ne sais pas, princesse.

--Était-elle bien souffrante ce matin?

--On n'était pas entré chez elle quand je suis parti.

--Elle ne vous a donc pas donné sa lettre elle-même?

--Si fait, princesse, la princesse me l'a remise hier au soir.»

Madame de Poix rit un peu des frissons de son amie, mais cela ne

changea rien à leur intimité qui s'est prolongée jusqu'à la mort. Il

faut ajouter que madame d'Hénin était la plus affectée de toutes ces

dames, et madame de Poix la plus naturelle aussi bien que la plus

aimable et la plus raisonnable.

Madame de Simiane, dont j'ai déjà parlé au sujet de monsieur de

Lafayette, avait été la jolie femme _par excellence_ de la Cour de

Louis XVI et conservait une grande élégance, beaucoup d'agrément et

tout autant d'esprit qu'il en fallait pour être encore charmante dans

sa gracieuse bienveillance.

Madame de Chalais, avec plus d'esprit, n'avait pas le même besoin de

plaire, mais cependant beaucoup de bonté.

La comtesse Charles de Damas, moins vieille que ces autres dames et

dont l'intimité était de relation plus que de sympathie, a toujours

passé vis-à-vis de ses contemporaines pour avoir prodigieusement

d'esprit. Je n'en ai jamais vu trace; mais je me récuse, ne pouvant

avoir raison contre l'opinion générale. Toujours gémissante, toujours

larmoyante, elle me représentait «la plaintive élégie en longs habits

de deuil», et ses sentiments étaient trop affectés pour jamais

m'émouvoir. Peu de jours avant ses couches, son mari la trouva toute

en larmes:

«Qu'avez-vous, ma chère amie?

--Hélas! je pleure mon enfant.

--Hé! bon Dieu, quelle idée, pourquoi le perdriez-vous?

--Le perdre! ah! cette affreuse pensée me tuerait! Mais, hélas, ne

vais-je pas m'en séparer?

--Vous en séparer? Vous comptez le nourrir.

--Il ne sera plus dans mes entrailles.»

Cette enfant, née d'entrailles si maternelles, n'a pas hérité de ces

affectations. Elle est une des personnes les plus distinguées et les

plus naturelles de mon temps. Je suis liée avec elle depuis notre

mutuelle enfance. Elle avait épousé en premières noces monsieur de

Vogué qui se tua en tombant de cheval.

Madame de Damas n'omit aucun soin pour entretenir la douleur de sa

fille au plus haut degré de violence. Mais elle finit par s'affranchir

et épousa César de Chastellux, le frère aîné d'Henry devenu duc de

Rauzan.

Je reviens au salon de madame de Poix où madame de Chastellux, au

surplus, se trouvait fréquemment.

L'abbé de Montesquiou y régnait. C'est encore une de ces personnes

d'esprit que je n'ai jamais su apprécier. Je ne lui en refuse pourtant

pas; mais il l'a employé à faire des sottises comme homme public et à

se rendre insupportable par son aigreur comme homme privé.

Aussi, un certain monsieur Brénier, médecin de Nancy, député de la

Chambre introuvable et qui avait été adopté par la société ultra à

cause de la violence de ses opinions, disait-il un jour à l'abbé de

Montesquiou, qui donnait un de ses coups de griffes aux ministres ses

successeurs:

«Monsieur l'abbé, vous ne devriez jamais oublier que vous avez de très

grands droits à être fort modeste.»

Cette brutalité expulsa le médecin de la société, et personne n'y

perdit, car il était aussi absurde que grossier, mais le mot resta.

Monsieur de Lally a fait des requêtes, des mémoires, des discours, des

tragédies, des satires, des panégyriques des morts, bien plus d'éloges

des vivants. Je ne sais si rien de tout cela le mènera à la postérité.

Ses contemporains l'ont appelé le plus gras des hommes sensibles, on

aurait pu ajouter le plus plat des hommes bouffis. Peut-être cela

tenait-il à l'affaiblissement de l'âge, mais je ne l'ai jamais vu que

plein de ridicules et d'affectation, répandant des larmes à tout

propos, pleurant sur l'enfance, pleurant sur les vieillards, pleurant

pour la gloire, pleurant pour la défaite, pleurant de joie, pleurant

de tristesse, enfin toujours pleurnichant. Je le voyais beaucoup au

Palais-Royal, où il jouait son grand jeu, interrogeant tous les

enfants, jusqu'à ceux au maillot, s'attendrissant de leurs réponses,

et les encensant avec un excès de flatterie qui n'avait pas cours en

ce lieu.

Je ne parlerai pus des autres hommes de la société de madame de Poix.

Quelques-uns s'étaient renouvelés depuis la Révolution et

n'appartenaient pas à son temps. Messieurs de Chalais et de Damas

étaient de fort bons et loyaux personnages, mais nullement

remarquables.

Le salon de madame de Montcalm était composé de gens de notre âge, et,

jusqu'à la mort de son frère le duc de Richelieu, il a eu une teinte

politique très marquée.

Le duc de Richelieu avait été marié, a dix-sept ans, à mademoiselle de

Rochechouart qui en avait douze. Selon l'usage du temps, on l'avait

envoyé voyager. Pendant les trois années de son absence, il recevait

de fréquentes lettres de sa jeune épouse, remplies de grâce et

d'esprit. À son instante prière, elle lui envoya son portrait où il

retrouva les traits, un peu plus développés, du petit minois enfantin

gravé dans son souvenir.

Madame la comtesse de Chinon (c'est le nom que portait le jeune

ménage) ayant accompli sa quinzième année, le mari fut rappelé. Plein

d'espérance, il débarqua à l'hôtel de Richelieu. On vint au-devant de

lui sur l'escalier.

Le vieux maréchal, son grand-père et le duc de Fronsac, son père,

avaient placé entre eux un petit monstre de quatre pieds, bossue par

devant et par derrière, qu'il présentèrent au comte de Chinon comme la

compagne de sa vie. Il recula de trois marches et tomba sans

connaissance sur l'escalier. On le porta chez lui. Il se dit trop

souffrant pour paraître au salon, écrivit à ses parents sa ferme

détermination de ne jamais accomplir un hymen qui lui répugnait si

cruellement, fit demander des chevaux de poste dans la nuit même, prit

en désespéré la route d'Allemagne et alla faire les campagnes de

Souvarow contre les Turcs.

La duchesse de Fronsac, seconde femme de son père, avait trouvé moyen

de pénétrer jusqu'à lui, pendant son court séjour à Paris et de lui

présenter deux petites soeurs charmantes, dont il emporta le gracieux

souvenir.

Lorsque, quinze ans plus tard, la tourmente révolutionnaire étant un

peu calmée, il obtint par la protection de l'empereur Paul Ier, au

service duquel il était entré, la permission de venir faire un voyage

en France sous le consulat de Bonaparte, il rapporta cette agréable

image, et retrouva deux petites bossues qui ne cédaient guère à sa

femme dans leur tournure hétéroclite. Toutefois, mieux aguerri, il ne

prit pas la fuite.

Ce ne fut qu'après avoir vendu ses biens, payé les dettes de la

succession et distribué sa part de l'héritage paternel à ses deux

soeurs qu'il reprit le chemin de la Crimée où il s'occupait à fonder

la ville d'Odessa.

La difficulté des communications, pendant la Révolution, avait tenu le

duc de Richelieu dans la même ignorance sur la tournure de ses soeurs

que la discrétion mal entendue de sa famille sur celle de sa femme. Il

lui en était resté une sorte de répugnance instinctive pour les

bossues.

Longtemps après, ayant été nommé tuteur de sa nièce, mademoiselle

d'Hautefort, devenue baronne de Damas, et la trouvant aussi

contrefaite, il ne put s'empêcher de s'écrier en serrant la main d'un

homme de ses amis:

«Ah! par Dieu, c'est trop fort, je suis donc né pour être poursuivi,

enguignonné de bossues!»

Si le petit monstre de quinze ans, présenté à monsieur de Richelieu,

lui avait inspiré une répugnance invincible, son propre aspect, en

revanche, avait produit un effet bien différent. Son air noble, sa

charmante figure avaient confirmé l'impression préparée par une

correspondance tendre qui se poursuivait fort activement entre les

deux jeunes époux.

Sous une enveloppe si hideuse, madame de Richelieu portait un esprit

élevé et un coeur généreux. Elle ne s'occupa qu'à réconcilier les deux

familles à la fuite intempestive de monsieur de Richelieu, offrit à

celui-ci de l'assister dans toutes les tentatives pour faire casser

son mariage et accepta comme une faveur le refus qu'il en fit.

Avertie par la conduite de son mari des disgrâces personnelles que la

tendresse de ses parents avait cherché à lui dissimuler, elle ne

voulut pas s'exposer aux dédains du monde et à la pitié des

indifférents. Elle se retira dès lors dans une belle terre

(Courteilles), à vingt lieues de Paris, qu'elle a constamment habitée

jusqu'à sa mort.

Quoique bien jeune encore au moment où la Révolution éclata, ses

vertus lui avaient déjà acquis de l'influence; elle l'employa à

maintenir la tranquillité dans ses environs. Elle fut la providence de

toute la famille Richelieu, et, loin de jamais témoigner du

ressentiment au duc, elle a constamment employé les recherches les

plus délicates à l'entourer des soins d'une amitié désintéressée,

renfermant dans son sein tout ce qui pouvait sembler dicté par un

sentiment plus vif.

Le duc de Richelieu, vaincu par des procédés si généreux et assez

noble lui-même pour pardonner à une personne qu'il avait si grièvement

offensée, allait quelquefois, depuis la Restauration, la voir au

château de Courteilles où il était reçu avec une joie extrême.

Leur âge à tous deux aurait fini par rendre cette existence simple et

facile; je suis persuadée qu'au moment où la mort l'a enlevé, monsieur

de Richelieu était près de s'établir à Courteilles. Quant à sa femme,

rien ne l'aurait décidée à affronter le monde de Paris dont elle

s'était retirée avant d'y être entrée.

Madame de Montcalm était l'aînée des deux soeurs du duc de Richelieu.

Un très mauvais état de santé l'autorisait à ne point quitter une

chaise longue, et l'espoir de dissimuler sa taille lui donnait la

patience de se soumettre à cette sujétion. Elle montrait un beau

visage, et le reste de sa personne était enveloppé de tant de

garnitures, de châles, de couvre-pieds que sa difformité était

presque entièrement cachée.

J'ai toujours attribué à cette circonstance la préférence marquée que

monsieur de Richelieu lui accordait sur sa soeur, madame de Jumilhac,

qui promenait son épouvantable figure sans le moindre embarras à

travers toutes les foules et toutes les fêtes. Un esprit extrêmement

piquant, une imperturbable gaieté, un entrain naturel que je n'ai vu à

personne autant qu'à elle, la faisaient rechercher de tout ce qu'il y

avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.

Il n'y avait pas de bonne fête sans madame de Jumilhac. Elle était

très à la mode et, chose bien bizarre, malgré sa figure, c'était le

but et l'ambition de toute sa vie.

Madame de Montcalm, avec un esprit beaucoup plus cultivé, était, à mon

sens, bien moins aimable que sa soeur. Fort exigeante, elle voulait,

avant tout, être admirée de gens capables d'apprécier un mérite

qu'elle croyait transcendant. L'autre ne pensait qu'à s'amuser avec

les premiers venus.

Peut-être suis-je partiale dans mon jugement des deux soeurs. J'étais

fort liée avec la cadette; il m'était difficile de rester neutre entre

elles. En ayant réciproquement l'une pour l'autre les procédés les

plus nobles, les plus délicats dans les circonstances importantes,

elles se taquinaient et se chagrinaient si constamment dans tous les

petits détails de la vie journalière qu'elles en étaient venues à se

détester cordialement. Les personnes de leur intimité se trouvaient

nécessairement influencées et conduites à prendre parti.

Quoiqu'il en soit, monsieur de Richelieu accordait une préférence

marquée à madame de Montcalm. Il passait chez elle la plus grande

partie de ses soirées, ce qui lui facilitait le moyen d'attirer autour

de sa chaise longue toutes les notabilités françaises et étrangères.

Récits d'une tante (Vol. 3 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 11 / 106 题