Mes habitudes et mes habitués. -- Récompense nationale au duc de
Richelieu. -- La reine de Suède le suit dans son voyage. -- Salon
de la duchesse de Duras. -- Goût de madame de La Rochejaquelein
pour la guerre civile. -- Madame de Duras se fait auteur. --
Mariage de Clara de Duras. -- La duchesse de Rauzan.
J'aurai moins occasion dorénavant de parler de la politique des
Cabinets; la retraite de mon père en éloignait ma pensée. Le désir de
le tenir au courant m'avait, depuis quelques années, encouragée à
m'enquérir des affaires publiques avec soin. Privée de ce stimulant
d'un côté et assez refroidie par les événements de l'autre, je cessai
de m'en occuper avec le même zèle.
Il m'arrivait bien de temps à autre quelque confidence, quelque
révélation de dessous de cartes; mais je ne prenais plus la peine de
m'informer de leur exactitude, de remonter aux sources, de suivre les
conséquences et les résultats; et, hormis que j'en causais plus
volontiers que les personnes qui n'y avaient jamais pris intérêt,
hormis que je n'adoptais pas sans examen les nouvelles qui flattaient
mes désirs, je n'étais guère mieux informée que tout le gros des gens
du grand monde.
J'avais arrangé ma vie d'une façon qui me plaisait fort. Je sortais
peu et, lorsque cela m'arrivait, ma mère tenait le salon, de sorte
qu'il était ouvert tous les soirs. Quelques habitués s'y rendaient
quotidiennement, et, lorsque l'heure des visites était passée, celle
de la conversation sonnait et se prolongeait souvent très tard.
De temps en temps, je priais du monde à des soirées devenues assez à
la mode. Mes invitations étaient verbales et censées adressées aux
personnes que le hasard me faisait rencontrer. Toutefois, j'avais
grand soin qu'il plaçât sur mon chemin celles que je voulais réunir et
que je savais se convenir. J'évitais par ce moyen une trop grande
foule et la nécessité de recevoir cette masse d'ennuyeux que la
bienséance force à inviter et qui ne manquent jamais d'accourir au
premier signe. Je les passais en revue, dans le courant de l'hiver,
par assez petite portion, pour ne pas en écraser mon salon.
L'incertitude d'y être prié donnait quelque prix à ces soirées et
contribuait plus que tout autre chose à les faire rechercher.
Je voyais les gens de toutes les opinions. Les ultras dominaient dans
les réunions privées, parce que mes relations de famille et de société
étaient toutes avec eux; mais les habitués des autres jours se
composaient de personnes dans une autre nuance d'opinion.
Nous étions les royalistes du Roi et non pas les royalistes de
Monsieur, les royalistes de la Restauration et non pas les royalistes
de l'Émigration, les royalistes enfin qui, je crois, auraient sauvé le
trône si on les avait écoutés.
Je le reconnais, toutefois, nous-mêmes trouvions alors le ministère
Decazes tombé dans l'ornière de gauche et prêtant une oreille trop
bénévole aux théoriciens de la doctrine dont la plupart mettaient
leurs arguments au service de leurs intérêts. Bien des gens auraient
voulu se rallier autour du duc de Richelieu pour faire contrepoids à
cette tendance qui effrayait. Non seulement il ne le désirait pas,
mais encore il s'y refusait et s'était éloigné.
Monsieur Decazes, un peu repentant peut-être de sa conduite envers le
duc, s'occupa avec empressement de lui faire décerner une récompense
nationale; mais les germes d'ingratitude, soigneusement semés depuis
quelques mois, avaient fructifié; et, lorsqu'on voulut faire valoir
des services qu'on avait pris tant de peine à déprécier, on ne trouva
nulle part assez d'élan pour résister aux malveillances des
oppositions de l'extrême gauche et de l'extrême droite. Au lieu d'être
votée d'acclamation, la récompense nationale fut discutée, disputée et
ne passa qu'à une faible majorité.
Monsieur de Richelieu, le plus désintéressé des hommes, fut
profondément blessé de la forme de cette transaction. Il employa la
somme votée par les Chambres à une fondation dans la ville de
Bordeaux. Accoutumé à la frugalité et à la simplicité, ses revenus
personnels suffisaient de reste à ses besoins.
Il était entré à l'hôtel des affaires étrangères apportant tout son
bagage dans une valise; il en sortit de même; mais, malgré cette
modestie, il _se sentait_ autant qu'homme de France. Il se souciait
peu que ses services fussent mal rémunérés, mais il était cruellement
blessé qu'ils ne fussent pas mieux appréciés.
Il était donc profondément dégoûté des affaires et ne voulait y
rentrer ni comme chef d'opposition, ni, encore moins, comme chef du
gouvernement. C'était un forçat délivré de ses chaînes et il formait
le bien ferme propos de ne jamais les reprendre.
Le désir de jouir de la liberté qu'il avait reconquise l'engagea à
faire un voyage dans le Midi. Il ne s'attendait guère à la nouvelle
persécution qu'il allait y trouver.
La femme de Bernadotte avait passé l'hiver de 1815 en Suède. La
rigueur du climat ayant excité une maladie cutanée qui se porta sur
son visage, cette espèce de lèpre, jointe aux regrets qu'elle
conservait de Paris, lui avait rendu l'habitation de Stockholm si
intolérable qu'elle n'avait pu consentir à y prolonger son séjour.
Elle était établie à Paris, dans son hôtel de la rue d'Anjou où elle
avait une espèce d'existence amphibie. Ses gens et l'ambassadeur du
Roi son époux l'appelaient Votre Majesté, le reste de l'univers madame
Bernadotte.
Louis XVIII la recevait le matin dans son cabinet _pour rendez-vous
d'affaires_. Elle n'allait pas chez les autres princes, ni à la Cour.
Du reste, elle faisait des visites à ses anciennes amies sur le pied
de l'égalité, et vivait dans une coterie assez restreinte. Je l'ai
souvent rencontrée chez madame Récamier où elle n'avait en rien une
attitude royale. Quoiqu'elle se fît annoncer: _la reine de Suède_,
elle n'exigeait ni n'obtenait aucune distinction sociale.
Vers la fin du ministère de monsieur de Richelieu, elle eut quelque
démarche à faire pour un de ses parents. Elle écrivit au ministre et
lui demanda une audience. Monsieur de Richelieu se rendit chez elle
(comme cela se pratiquait autrefois, par tous les ministres, pour
toutes les femmes de la société, usage dont monsieur de Richelieu a
seul conservé la tradition de mon temps). Il fut très poli. Ce que
madame Bernadotte désirait réussit; il vint lui-même l'en informer.
Elle l'invita à dîner; il accepta.
Il ne se doutait guère qu'il jetait les fondements d'une frénésie qui
l'a poursuivi jusqu'au tombeau. Madame Bernadotte s'était prise d'une
telle passion pour le pauvre duc qu'elle le suivit à la piste pendant
son voyage. Cela commença par lui paraître extraordinaire. Il ne
comprenait pas comment elle se trouvait toujours arriver trois heures
après lui dans tous les lieux où il s'arrêtait.
Bientôt il ne put se dissimuler que lui seul l'y attirait et l'y
retenait. L'impatience le gagna. Il cacha sa marche et ses projets,
fit des crochets, choisit les plus tristes résidences, les plus
méchantes auberges. Peines perdues, la maudite berline arrivait
toujours trois heures après sa chaise de poste. C'était un cauchemar!
Il sentait, de plus, combien cette poursuite finirait par prêter au
ridicule. Il trouva le moyen de faire savoir à la royale héroïne de
grande route qu'il était décidé à retourner sur-le-champ à Paris si
elle persistait à le suivre. Elle, de son côté, s'informa d'un médecin
si les eaux que le duc devait prendre étaient essentielles à sa santé.
Sur la réponse affirmative, elle se décida à faire trêve à ses
importunités et passa la saison des eaux à Genève; mais, à peine
fut-elle terminée, qu'elle se remit en campagne; et cette persécution
qu'il espérait pouvoir mieux conjurer à Paris qu'ailleurs y ramena le
duc, bien plus que l'ouverture de la session.
La maison de madame de Duras était toujours la plus agréable de Paris.
La position de son mari à la Cour la mettait en rapport avec les
notabilités de tout genre, depuis le souverain étranger qui traversait
la France jusqu'à l'artiste qui sollicitait la présentation de son
ouvrage au Roi. Elle avait tout le tact nécessaire pour choisir dans
cette foule les personnes qu'elle voulait grouper autour d'elle; et
elle s'était fait un entourage charmant, au milieu duquel elle se
mourait de chagrin et de tristesse.
Le mariage de sa fille aînée avec monsieur de La Rochejaquelein lui
avait été un véritable malheur. Elle y avait constamment refusé son
approbation et ne consentit pas même à assister à la cérémonie,
lorsque madame de Talmont, ayant atteint vingt et un ans, se décida à
la faire célébrer. Le duc de Duras, quoique très récalcitrant,
accompagna sa fille à l'autel.
Il est assez remarquable qu'elle s'est mariée deux fois le jour
anniversaire de sa naissance, à l'époque juste où la loi le
permettait. Le jour où elle a eu quinze ans, elle a épousé le prince
de Talmont au milieu des acclamations de sa famille, et, le jour où
elle en a eu vingt et un, elle a épousé monsieur de La Rochejaquelein,
malgré sa réprobation.
Le grand mérite de monsieur de La Rochejaquelein, aux yeux de sa
nouvelle épouse, était son nom vendéen et l'espoir qu'elle serait
appelée à jouer un rôle dans les troubles civils de l'Ouest.
Félicie de Duras sortait à peine de l'enfance lorsque le manuscrit de
monsieur de Barante (connu sous le nom des _Mémoires de madame de La
Rochejaquelein_), circula dans nos salons. Ce récit s'empara de sa
jeune imagination. Depuis ce temps, elle a constamment rêvé la guerre
civile comme le complément du bonheur, et, pour s'y préparer, dès
qu'elle a été maîtresse de ses actions, elle a été à la chasse au
fusil, elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé
des chevaux, elle les a montés à poil, enfin elle s'est exercée à tous
les talents d'un sous-lieutenant de dragons, à la grande désolation de
sa mère et à la destruction de sa beauté qui, avant vingt ans, avait
succombé devant ce régime de vie.
Madame de La Rochejaquelein s'est donné depuis 1830 la joie de courir
le pays le pistolet au poing, d'y fomenter des troubles, d'y attirer
beaucoup de malheurs et de ruines. Je ne sais si la réalité de toutes
ces choses lui aura paru aussi charmante que son imagination, les lui
avait représentées; mais elle est plus excusable qu'aucune autre
personne de s'être jetée dans la guerre civile, car c'était son rêve
depuis l'âge de douze ans.
Sa belle-mère, la princesse douairière de Talmont, à qui le mariage
avec monsieur de La Rochejaquelein plaisait, principalement, je crois,
parce qu'il désolait la duchesse de Duras, conserva le nouveau ménage
chez elle. Elle a laissé toute sa fortune à Félicie qu'elle semblait
aimer passionnément et qui était encensée jusqu'à la fadeur dans le
petit cercle de cet intérieur. Je lui ai entendu adresser cette phrase
par un des habitués de sa belle-mère:
«Princesse, permettez-moi de prendre la liberté de vous dire que vous
avez toujours parfaitement raison.» Je n'en ai jamais oublié
l'heureuse rédaction.
Madame de Duras cherchait, quoique un peu honteusement, à recueillir
la succession de madame de Staël. Elle était elle-même effrayée de
cette prétention et aurait voulu qu'on la reconnût sans qu'elle eût à
la proclamer. Ainsi, par exemple, n'osant pas arborer le rameau de
verdure que madame de Staël se faisait régulièrement apporter après le
déjeuner et le dîner et qu'elle tournait incessamment dans ses doigts,
dans le monde comme chez elle, madame de Duras avait adopté des bandes
de papier qu'un valet de chambre apportait _in fiocchi_ sur un plateau
après le café et dont elle faisait des _tourniquets_ pendant toute la
soirée, les déchirant les uns après les autres.
Elle s'occupait dès lors à écrire les romans qui ont depuis été
imprimés et auxquels il me semble impossible de refuser de la grâce,
du talent et une véritable connaissance des moeurs de nos salons.
Peut-être faut-il les avoir habités pour en apprécier tout le mérite.
_Ourika_ retrace les sentiments intimes de madame de Duras. Elle a
peint sous cette peau noire les tourments que lui avait fait éprouver
une laideur qu'elle s'exagérait et qui, à cette époque de sa vie,
avait même disparu.
Ses occupations littéraires ne la calmaient pas sur ses chagrins de
coeur que l'attachement naissant de monsieur de Chateaubriand pour
madame Récamier rendait très poignants, et ses chagrins de coeur ne
suffisaient pas à la distraire de son ambition de situation.
Elle n'avait pas de garçon. Le second mariage de sa fille aînée
l'avait trop irritée pour s'occuper de son sort. Elle reporta toutes
ses espérances sur la seconde, Clara, à qui elle voulut créer une
existence qui montrât à Félicie tout ce qu'elle avait perdu par sa
rébellion.
Elle choisit Henri de Chastellux et obtint de lui qu'il consentirait à
changer son nom pour celui de Duras, avec la promesse qu'en épousant
Clara il hériterait du duché et de tous les avantages que les Duras
auraient pu faire à leur fils. En conséquence, nous assistâmes à la
messe de mariage du marquis et de la marquise de Duras, mais, lorsque
nous revînmes le soir, la duchesse de Duras, à la suite d'une visite
de monsieur Decazes, nous présenta, en leur place, le duc et la
duchesse de Rauzan. C'était un ancien titre de la maison de Duras que
le Roi avait fait revivre en faveur des nouveaux époux. Il avait voulu
que ce présent de noces arrivât par l'intermédiaire du favori que la
duchesse de Duras avait, malgré les répugnances de parti et les
réticences de salon, employé pour obtenir que l'hérédité du titre et
de la pairie du duc de Duras fussent assurés à Henri de Chastellux.
Il ne manqua pas de gens pour le blâmer d'avoir quitté un nom qui
valait bien celui de Duras; mais, à mon sens, il s'est borné à mettre
deux duchés et une belle fortune dans la maison de Chastellux, car ses
enfants seront Chastellux, malgré les engagements contraires qu'il a
pu prendre.
Madame de Duras se complut à entourer Clara de tous les agréments, de
toutes les distinctions, de tous les amusements qui peuvent charmer
une jeune femme, afin surtout de faire sentir à madame de La
Rochejaquelein le poids de son mécontentement. Elle se vengeait comme
un amant trahi, car toutes ses préférences avaient été pour Félicie
et, même en cherchant à la tourmenter, elle l'adorait encore. Au
surplus, elle ne parvint jamais à diviser les deux soeurs qui
restèrent tendrement unies, à leur mutuel honneur, quoique l'aînée fût
traitée comme une étrangère dans la maison paternelle où l'autre
semblait posée sur un autel pour être divinisée.
Les contemporaines de madame de Rauzan ont établi qu'elle était fort
bornée. Je ne puis être de cet avis. Elle a beaucoup de bon sens, un
grand esprit de conduite; elle est très instruite, sait plusieurs
langues dont elle connaît la littérature. Peut-être n'a-t-elle pas
beaucoup d'esprit naturel, mais elle en a été tellement frottée
pendant ses premières années qu'elle en est restée suffisamment
saturée pour me satisfaire pleinement.
Je ne sais si je m'aveugle par l'affection que je lui porte, mais elle
me paraît à cent pieds au-dessus de la plupart de celles qui la
critiquent.