En résumé, une dette en rentes perpétuelles de 50 millions,

parfaitement régularisée, réunie sous un seul titre, pourvue d'une

dotation suffisante en biens nationaux; une dette en rentes viagères

de 20 millions, des pensions civiles pour 20; 210 millions affectés à

la guerre, 105 à la marine, composaient, avec les autres dépenses

moins considérables, un budget de 500 millions, sans les centimes

additionnels et les frais de perception, de 625 avec ces centimes et

ces frais: budget couvert par des revenus qui augmentaient à vue

d'oeil, sans compter le rétablissement des contributions indirectes,

restant comme ressource pour les besoins nouveaux, qui pourraient plus

tard se produire. Ainsi, après dix ans de guerre, de conquêtes

superbes, on revenait à 500 millions, budget de 1789, avec cette

différence que la dette se trouvait dans une faible proportion à

l'égard du revenu, et que ce chiffre de 500 millions, porté à 625 par

les centimes additionnels et les frais de perception, représentait

toutes les charges du pays; tandis que les 500 millions du budget de

Louis XVI laissaient en dehors, non-seulement les frais de perception,

mais les revenus du clergé, les droits féodaux, les corvées,

c'est-à-dire pour plusieurs centaines de millions de charges. Si, en

1802, la France payait 625 millions également répartis, la France, en

1789, payait 11 ou 12 cents millions mal répartis, avec un territoire

moindre d'un quart. La Révolution, sans compter le bienfait d'une

réforme sociale complète, avait donc produite, au moins sous le

rapport matériel, autre chose que des calamités. Il n'y avait dans

toute cette prospérité financière qu'un souvenir regrettable: c'était

la banqueroute, résultant du papier-monnaie, mais nullement imputable

au gouvernement consulaire.

Ces propositions ne furent plus accueillies, comme celles de l'an IX,

par une violente opposition. Elles satisfirent les deux assemblées

législatives, et furent votées avec de simples observations, sur la

proportion des contributions directes et indirectes, observations que

le gouvernement aurait dictées lui-même, si on ne les avait pas faites

spontanément.

Ce fut là le dernier acte de cette session de quarante-cinq jours

consacrée à de si grands objets.

Le Tribunat et le Corps Législatif se séparèrent le 20 mai (30

floréal), laissant la France dans un état dans lequel elle n'avait pas

été encore, et ne sera peut-être jamais.

[En marge: Juin 1802.]

[En marge: Grand nombre de votes apportés dans les mairies, les

greffes des tribunaux, les offices des notaires, etc.]

En ce moment, la population se présentait avec empressement aux

mairies, aux greffes des tribunaux, chez les notaires, pour donner une

réponse affirmative à la question posée par le Conseil d'État. On

évaluait entre trois et quatre millions le nombre des votes qui

étaient ou qui allaient être donnés. C'est peu en apparence sur une

population de 36 millions d'âmes; c'est beaucoup, c'est plus qu'on ne

demande, et qu'on n'obtient dans la plupart des constitutions connues,

où trois, quatre, cinq cent mille suffrages, au plus, expriment les

volontés nationales. En effet, sur 36 millions d'individus, il y en a

la moitié à écarter comme appartenant à un sexe qui n'a pas de droits

politiques. Sur les 18 millions restants, il y a les vieillards, les

enfants, qui réduisent à 12 millions au plus la population mâle et

valide d'un pays. C'est donc un nombre extraordinaire, si on songe aux

hommes travaillant de leurs mains, la plupart illettrés, sachant à

peine sous quel gouvernement ils vivent, c'est un nombre

extraordinaire, que celui de quatre millions d'habitants sur douze,

amenés à se former une opinion, et surtout à l'exprimer.

Il y avait, toutefois, quelques dissidents républicains ou royalistes,

qui venaient exprimer leur voeu négatif, et qui par leur présence

attestaient la liberté laissée à tout le monde. Mais c'était une

minorité imperceptible. Du reste, adhérents ou refusants se montraient

fort calmes, et produisaient par leur concours un mouvement à peine

sensible, tant la population était tranquille et satisfaite.

[En marge: Changements qu'on projette d'apporter à la Constitution.]

Il y avait cependant une sorte de fermentation d'esprit autour du

gouvernement, au sujet des changements qu'on ne pouvait manquer

d'apporter à la Constitution, à la suite de la prorogation du Consulat

à vie. On répandait à cette occasion mille bruits divers, ayant pour

origine les voeux de chaque parti.

Les frères du général Bonaparte, Lucien en particulier, n'avaient pas

entièrement renoncé à la monarchie héréditaire, qui leur donnait tout

de suite rang de princes, et les mettait hors de pair avec les autres

grands fonctionnaires de l'État. M. Roederer, l'ami et le confident de

Lucien, était, de tous les personnages se mêlant d'avoir un avis, le

plus avancé dans les opinions monarchiques, bien plus du reste par son

inclination naturelle, que par aucune suggestion intéressée. Il était

conseiller d'État, chargé de l'instruction publique sous les ordres du

ministre de l'intérieur Chaptal, et il usait de cette position pour

adresser aux préfets des circulaires, qui, parfaitement étrangères à

l'objet dont il était chargé, avaient trait directement aux questions

dont s'occupaient alors le gouvernement et le public. Ces circulaires,

dans lesquelles on adressait aux préfets certaines questions, en

indiquant la réponse, et en l'indiquant dans un sens tout monarchique,

ces circulaires n'émanant pas du ministre lui-même, mais partant

cependant d'une autorité fort élevée, semblaient révéler un projet

occulte, remontant peut-être très-haut. Elles agitaient les esprits

dans les provinces, et donnaient lieu à mille rumeurs.

M. Roederer et ceux qui partageaient ses idées, auraient voulu qu'on

fît surgir des départements une sorte de voeu spontané, qui autorisât

plus de hardiesse qu'on ne venait d'en montrer récemment. Ils ne

manquaient pas d'adresser de vives instances au Premier Consul, pour

qu'il tranchât plus hardiment les questions soulevées. Mais le Premier

Consul était fixé. Il croyait, avec tous les amis sages du

gouvernement, que c'était assez, du moins cette fois, que d'établir le

Consulat à vie; que c'était la monarchie elle-même, surtout si on y

ajoutait la faculté de désigner son successeur. Un mouvement d'opinion

assez sensible parmi les hommes qui entouraient le pouvoir, même parmi

les plus dévoués, avait averti le Premier Consul qu'il n'en fallait

pas faire davantage. Il avait donc résolu de s'arrêter, et il

qualifiait de démarches indiscrètes, tout ce que faisaient et disaient

autour de lui des amis inhabiles, dont le zèle était loin de lui

déplaire, mais n'était pas assez généralement partagé pour être

accueilli.

Il s'occupait de faire lui-même à la Constitution quelques changements

qui lui semblaient indispensables. Quoique médisant volontiers de

l'ouvrage de M. Sieyès, il songeait à en conserver le fond, en y

ajoutant seulement certaines commodités nouvelles pour le

gouvernement.

[En marge: Quelques esprits songent un moment à la monarchie

constitutionnelle, comme elle existe en Angleterre.]

Il se produisit une singulière disposition d'esprit chez quelques

hommes. Ils demandaient qu'on revînt à la monarchie, puisque ainsi le

voulait la force des choses; mais qu'en retour on donnât à la France

les libertés qui, dans la monarchie, sont compatibles avec la royauté,

c'est-à-dire qu'on lui donnât purement et simplement la monarchie

anglaise, avec une royauté héréditaire et deux chambres indépendantes.

M. Camille Jordan avait publié sur ce sujet un écrit, fort remarqué du

petit nombre de personnes qui se mêlaient encore de questions

politiques; car la masse n'avait pas d'autre avis que celui de laisser

le Premier Consul faire comme il voudrait. Ainsi cette idée de la

monarchie représentative, qui, dès le début de la Révolution, s'était

présentée à MM. Lally-Tollendal et Mounier, comme la forme nécessaire

de notre gouvernement, et qui, cinquante ans plus tard, devait en

devenir la forme dernière, cette idée apparaissait encore une fois à

quelques esprits, comme un de ces monts élevés et lointains, que, dans

une longue route, on aperçoit plus d'une fois avant de les atteindre.

Les royalistes sincères, qui désiraient la monarchie, même sans les

Bourbons, si les Bourbons étaient reconnus impossibles, et avec le

général Bonaparte si elle n'était possible qu'avec lui, étaient fort

de cet avis; et les royalistes gens de parti en étaient aussi, mais

ces derniers par des motifs différents. Ils espéraient qu'avec des

élections et une presse libre, tout serait bientôt remis en confusion,

ainsi qu'il était arrivé sous le Directoire, et que de ce

renouvellement du chaos, surgirait enfin la monarchie légitime des

Bourbons, comme terme nécessaire des maux de la France.

[En marge: Le Premier Consul repousse l'idée de la monarchie

anglaise.]

Le Premier Consul n'avait garde d'adhérer à un tel projet, quoique ce

projet contînt la royauté pour lui-même. Ce n'était pas seulement par

aversion pour les résistances que lui aurait opposées une pareille

forme de gouvernement, c'était par la conviction sincère de

l'impossibilité d'un tel établissement, dans l'état présent des

choses.

Ceux qui ne veulent voir en lui qu'un homme de guerre, tout au plus un

administrateur, point un homme d'État, s'imaginent qu'il n'avait

aucune idée de la Constitution anglaise. C'est une complète erreur.

Voyant dans l'Angleterre la seule ennemie redoutable que la France eût

en Europe, il tenait sur elle les yeux constamment fixés, et il avait

pénétré les plus secrets ressorts de sa Constitution. Dans ses

entretiens fréquents sur les matières de gouvernement, il en

raisonnait avec une sagacité rare. Une chose lui déplaisait fort dans

la Constitution britannique, et il en exprimait son sentiment avec

cette vivacité de langage qui lui était propre: c'était de voir les

grandes affaires d'État, celles qui exigent pour réussir, de longues

méditations, une grande suite dans les vues, un secret profond dans

l'exécution, livrées à la publicité, et aux hasards de l'intrigue ou

de l'éloquence.--Que MM. Fox, Pitt ou Addington, disait-il, soient

plus adroits l'un que l'autre dans la conduite d'une intrigue

parlementaire, ou plus éloquents dans une séance du Parlement, et nous

aurons la guerre au lieu de la paix; le monde sera de nouveau en feu;

la France détruira l'Angleterre, ou sera détruite par elle! Livrer,

s'écriait-il avec colère, livrer le sort du monde à de tels

ressorts!--Ce grand esprit, exclusivement préoccupé des conditions

d'une bonne exécution dans les affaires de l'État, oubliait que, si on

ne veut pas soumettre ces affaires aux influences parlementaires,

lesquelles ne sont, après tout, que les influences nationales

représentées par des hommes passionnés, faillibles sans doute, comme

ils le sont tous, elles retombent sous des influences bien autrement

fâcheuses, sous celle de madame de Maintenon dans un siècle dévot, de

madame de Pompadour dans un siècle dissolu, et même, si on a la bonne

fortune très-passagère de posséder un grand homme, comme Frédéric ou

Napoléon, sous l'influence de l'ambition, épuisant jusqu'au bout la

chance des batailles.

Cette erreur à part, erreur bien naturelle chez le général Bonaparte,

il était frappé, et il en convenait, de cette liberté sans orages,

dont la Constitution britannique fait jouir l'Angleterre. Seulement il

paraissait douter qu'elle pût convenir au caractère français, si

prompt et si vif. À cet égard il laissait voir la plus complète

incertitude. Mais il la regardait comme parfaitement impossible en

France dans les circonstances présentes.

Le Premier Consul disait qu'une telle Constitution exigeait d'abord

une forte dose d'hérédité; qu'il y fallait un roi et des pairs

héréditaires; qu'en France les idées n'étaient pas tournées de ce

côté; qu'on était prêt à le prendre, lui général Bonaparte, pour

dictateur, mais qu'on n'en voudrait pas pour monarque héréditaire (ce

qui était vrai dans le moment); qu'il en était de même pour le Sénat,

auquel personne ne voudrait accorder l'hérédité, tout en lui accordant

un pouvoir constituant extraordinaire; que le besoin de stabilité

était senti jusqu'à faire concéder à tout le monde des pouvoirs fort

étendus, mais viagers; que telle était actuellement la disposition des

esprits; qu'il n'avait donc pas sous la main les éléments de la

royauté à l'anglaise, car il n'avait ni roi ni pairs; que les

sénateurs à vie de M. Sieyès, aristocrates d'hier, la plupart sans

fortune, vivant d'appointements, seraient ridicules, si on essayait de

les convertir en lords d'Angleterre; que, si, à leur défaut, on

voulait prendre les grands propriétaires, on se mettrait sur les bras

les plus redoutables ennemis, car ils étaient royalistes au fond du

coeur, plus amis des Anglais et des Autrichiens que des Français;

qu'il n'avait pas de quoi faire une chambre haute; qu'en prenant les

parleurs du Tribunat et les muets du Corps Législatif, il aurait bien,

à la rigueur, de quoi faire une chambre basse, mais que pour rendre

sérieuse cette imitation de l'Angleterre, il faudrait la tribune, la

presse, des élections libres, et qu'on s'exposerait ainsi à

recommencer les quatre années du Directoire, dont il avait été témoin,

et qui ne sortiraient pas de sa mémoire; qu'on avait vu se former

alors dans les colléges électoraux une majorité, qui, sous prétexte

d'écarter les hommes souillés de sang, ne voulait élire que des

royalistes plus ou moins avoués; qu'on avait vu en même temps cent

journaux, tout pleins des fureurs du royalisme, pousser dans le même

sens, et que, sans le 18 fructidor, sans la force prêtée au Directoire

par l'armée d'Italie, on aurait assisté au triomphe de cette contre

révolution déguisée; que bientôt, par un contre-coup inévitable, à ces

élections royalistes avaient succédé des élections terroristes, dont

tous les honnêtes gens avaient été effrayés, et avaient demandé

l'annulation; que, si on ouvrait de nouveau la carrière aux esprits,

on irait, de convulsions en convulsions, au triomphe des Bourbons et

de l'étranger; qu'il fallait en finir, arrêter ce torrent, et terminer

la Révolution, en maintenant au pouvoir les hommes qui l'avaient

faite, et en consacrant dans nos lois ses principes justes et

nécessaires.

À cette occasion, le Premier Consul répétait sa thèse favorite,

consistant à dire que, pour sauver la Révolution, il fallait d'abord

sauver ses propres auteurs, en les maintenant à la tête des affaires;

et que sans lui ils seraient déjà tous disparus, par l'ingratitude de

la génération présente.--Voyez, s'écriait-il, ce que sont devenus

Rewbell, Barras, La Réveillère! où sont-ils? qui pense à eux? il n'y a

de sauvés que ceux que j'ai pris par la main, mis au pouvoir,

soutenus, malgré le mouvement qui nous entraîne. Voyez M. Fouché,

combien j'ai de peine à le défendre! M. de Talleyrand crie contre M.

Fouché; mais les Malouet, les Talon, les Calonne, qui m'offrent leurs

plans et leur concours, auraient bientôt écarté M. de Talleyrand

lui-même, si je voulais m'y prêter. On ménage un peu plus les

militaires, parce qu'on les craint, et parce qu'il n'est pas facile de

prendre à la tête des armées la place des généraux Lannes et Masséna.

Mais si on les ménage aujourd'hui, les ménagera-t-on long-temps?

Moi-même, sais-je ce qu'on voudrait faire de moi? Ne m'a-t-on pas

proposé de me nommer connétable de Louis XVIII? Sans doute l'esprit de

la Révolution est immortel, il survivrait aux hommes. La Révolution

finirait par triompher, mais par la main de messieurs de la société du

Manége! et ce seraient toujours des réactions, des déchirements, et,

pour fin dernière, la contre-révolution!--

Maintenant, ajoutait le Premier Consul, il faut faire un gouvernement

avec les hommes de la Révolution d'abord, avec ceux qui ont de

l'expérience, des services, et point de sang sur leurs habits, à moins

que ce ne soit le sang des Russes et des Autrichiens; puis leur

adjoindre un petit nombre d'hommes surgis nouvellement, et jugés

capables, ou d'hommes d'autrefois, tirés de Versailles si l'on veut,

pourvu qu'ils soient capables aussi, et qu'ils viennent en adhérents

soumis, non en protecteurs dédaigneux. Pour atteindre ce but, la

Constitution de M. Sieyès est bonne, sauf quelques modifications. Il

faut, en outre, consacrer le grand principe de la Révolution

française, qui est l'égalité civile, c'est-à-dire, la justice

distributive en toutes choses, législation, tribunaux, administration,

impôt, service militaire, distribution des emplois, etc. Aujourd'hui

tout département est l'égal d'un autre département; tout Français est

l'égal d'un autre Français; tout citoyen obéit à la même loi,

comparaît devant le même juge, subit le même châtiment, reçoit la même

récompense, paie le même impôt, fournit le même service militaire,

arrive aux mêmes grades, quelle que soit sa naissance, sa religion ou

son lieu d'origine. Voilà le grand résultat social de la Révolution,

pour lequel il valait la peine de souffrir ce qu'on a souffert, et

qu'il faut maintenir invariablement. Après ce résultat, il en est un

autre à maintenir avec une égale vigueur, c'est la grandeur de la

France. Les cris de la presse, les éclats de la tribune, tout cela ne

nous va plus, tout cela nous ira peut-être dans d'autres temps.

Maintenant il nous faut de l'ordre, du repos, de la prospérité, des

affaires bien conduites, et la conservation de notre grandeur

extérieure. Pour conserver cette grandeur, la lutte n'est pas finie,

elle recommencera; et pour la soutenir nous aurons besoin de beaucoup

de force et d'unité dans le gouvernement!--

Telle est la substance des entretiens continuels du Premier Consul,

avec ceux qu'il avait admis à lui donner leurs idées, et avec lesquels

il prépara le remaniement de la Constitution consulaire.

On peut y reconnaître sa manière habituelle de penser. Sans nier

l'avenir, ne s'inquiétant que du présent, il voyait le bien actuel de

la France dans la réunion de tous les partis, dans le maintien et

l'achèvement de la réforme sociale accomplie par la Révolution; enfin,

dans le développement de la puissance acquise par nos armes. Quant à

la liberté, il l'écartait comme un retour à tous les troubles, comme

un obstacle à tout ce qu'il voulait faire de bon, et lui laissait dans

sa pensée la place d'un problème difficile, obscur, dont la solution

ne le concernait pas lui-même, car douze années d'agitation en avaient

fait passer le besoin et le désir pour long-temps. M. Sieyès, avec sa

constitution aristocratique, empruntée aux républiques du moyen âge à

leur déclin, avec son Sénat revêtu du pouvoir électoral, avec ses

listes de notabilité, espèce de livre d'or immuable, avait trouvé la

constitution qui convenait le mieux à cette situation.

[En marge: Idées auxquelles s'arrête le Premier Consul, relativement à

la Constitution, et aux changements qu'il convient d'y apporter.]

Le Premier Consul n'avait garde de toucher au Sénat: il voulait, au

contraire, le rendre plus puissant; mais il projeta un premier

changement, qui, en apparence, fut une concession à l'influence

populaire.

Les listes de notabilité, qui contenaient les cinq cent mille

individus parmi lesquels on devait choisir les conseils

d'arrondissement et de département, le Corps Législatif, le Tribunat,

le Sénat lui-même, auxquelles on ne touchait jamais que pour y

remplacer les morts ou en retrancher les indignes, tels que les

faillis par exemple, les listes de notabilité paraissaient trop

illusoires, et laissaient le gouvernement, comme on dirait

aujourd'hui, sans lien avec le pays. Elles étaient d'ailleurs

très-difficiles à composer, car les citoyens ne mettaient aucun

intérêt à se mêler d'une oeuvre aussi insignifiante.

Le Premier Consul pensa que l'augmentation d'autorité qui lui était

destinée, et quelques autres modifications favorables au pouvoir qui

allaient être apportées à la Constitution, devaient être payées d'une

concession populaire, au moins apparente. Il résolut de rétablir les

colléges électoraux.

[En marge: Suppression des listes de notabilité.]

En conséquence, on imagina diverses espèces de colléges. D'abord on

créa des assemblées de canton, composées de tous les habitants du

canton qui avaient l'âge et la qualité de citoyen, chargées d'élire

deux colléges électoraux, l'un d'arrondissement, l'autre de

département. Le collége d'arrondissement devait être formé en raison

de la population, et se composer d'un individu sur cinq cents. Le

collége de département devait être formé de même, à raison d'un sur

mille. Mais les choix pour celui-ci ne pouvaient pas aller au delà des

six cents plus imposés.

[En marge: Établissement de collége électoraux à vie.]

Les deux colléges électoraux d'arrondissement et de département

devaient être élus à vie par les assemblées de canton, qui, une fois

cette nomination générale faite, n'avaient plus qu'à remplacer les

morts ou les indignes.

Le gouvernement nommait les présidents de toutes ces assemblées, tant

assemblées de canton que colléges électoraux. Il pouvait dissoudre un

collége électoral. Alors les assemblées de canton étaient convoquées

pour composer de nouveau le collége dissous.

[En marge: Juillet 1802.]

[En marge: Les colléges électoraux chargés de présenter des candidats

entre lesquels le Sénat doit choisir.]

Les assemblées de canton et les deux colléges électoraux

d'arrondissement et de département présentaient des candidats aux

Consuls, pour la composition des justices de paix, des autorités

municipales et départementales. Les colléges d'arrondissement

présentaient deux candidats pour les places vacantes au Tribunat; les

colléges de département, deux candidats pour les places vacantes au

Sénat. Chacun de ces deux colléges présentait deux candidats pour les

places vacantes au Corps Législatif, ce qui en faisait quatre. De

façon que le Tribunat avait pour origine le conseil d'arrondissement;

le Sénat avait pour origine le conseil de département; le Corps

Législatif, l'un et l'autre.

C'était toujours le Sénat qui était chargé de choisir, entre les

candidats présentés, les membres du Tribunat, du Corps Législatif et

du Sénat lui-même.

On voit en quoi consistait le changement apporté à la Constitution. Au

lieu de ces listes de notabilité, complétées ou modifiées de temps en

temps par l'universalité des citoyens, des colléges électoraux à vie,

nommés par cette même universalité, désignaient des candidats, entre

lesquels choisissait le Sénat, corps générateur de tous les autres. Le

changement n'était pas grand, car ces colléges électoraux à vie,

modifiés quelquefois, quand il y avait des morts ou des indignes à

remplacer, étaient à peu près aussi immuables que les listes de

notabilité, mais ils s'assemblaient dans certaines occasions pour

élire des candidats. Sous ce rapport les citoyens recouvraient

quelque part à la composition des assemblées délibérantes. Il y avait

peu, du reste, à craindre avec une telle composition le tumulte

électoral.

Le Corps Législatif et le Tribunat devaient être divisés en cinq

séries, sortant l'une après l'autre, chaque année. Le Sénat remplaçait

la série sortante, en prenant les nouveaux élus parmi les candidats

présentés. Les colléges à vie remplaçaient ensuite les candidats que

l'élection du cinquième avait absorbés.

Après cette concession, qui paraissait si exorbitante alors, que tous

les collaborateurs du Premier Consul allaient disant qu'il fallait un

pouvoir bien fort, bien sûr de lui-même, pour faire une aussi large

part à l'influence populaire, on s'occupa de compléter les

attributions du Sénat, conformément aux indications tirées des

derniers événements.

[En marge: Nouvelles attributions données au Sénat.]

Le Sénat dut conserver d'abord le pouvoir d'élire tous les corps de

l'État. On voulut lui conférer, en outre, un pouvoir constituant plus

complet. Déjà on lui avait fait exercer ce pouvoir, en lui donnant à

interpréter l'article 38 de la Constitution, en l'appelant à prononcer

le rappel des émigrés, en lui demandant une prolongation d'autorité

pour le Premier Consul. Il était commode d'avoir à côté de soi un

pouvoir constituant, toujours prêt à créer ce dont on aurait besoin.

[En marge: Pouvoir constituant.]

Il fut donc établi que le Sénat, par des sénatus-consultes, dits

organiques, aurait la faculté d'interpréter la Constitution, de la

compléter, de faire en un mot tout ce qui serait nécessaire à sa

marche.

[En marge: Pouvoir de suspendre la Constitution, de dissoudre le Corps

Législatif, de cesser les décisions des tribunaux.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 39 段