Le Premier Consul, entouré de ses frères, Joseph et Lucien, apprit ce

résultat avec le plus vif déplaisir. Dans le premier moment, il ne

songeait à rien moins qu'à refuser la proposition du Sénat. Il fit

tout de suite appeler son collègue Cambacérès. Celui-ci accourut

sur-le-champ. Trop sage, trop prudent pour triompher de sa prévoyance,

et de la faute du Premier Consul, il dit que ce qui arrivait était

désagréable sans doute, mais facile à réparer; qu'avant tout il ne

fallait montrer aucune humeur; que, dans deux fois vingt-quatre

heures, tout pourrait être changé, mais qu'il était nécessaire pour

cela de donner à l'affaire une face nouvelle, et qu'il s'en chargeait.

Le Sénat vous offre une prorogation de pouvoir, dit M. Cambacérès,

répondez que vous êtes reconnaissant d'une telle proposition, mais que

ce n'est pas de lui, que c'est du suffrage de la nation que vous tenez

votre autorité, que c'est de la nation seule que vous pouvez en

recevoir la prorogation; et que vous voulez la consulter par les mêmes

moyens qui ont été employés pour l'adoption de la Constitution

consulaire, c'est-à-dire par des registres ouverts dans toute la

France. Alors nous ferons libeller par le Conseil d'État la formule

qui sera soumise à la sanction nationale. En faisant ainsi un acte de

déférence pour la souveraineté du peuple, nous parviendrons à

substituer un projet à un autre. Nous poserons la question de savoir,

non pas si le général Bonaparte doit recevoir une prorogation pour dix

ans du pouvoir consulaire, mais s'il doit recevoir le Consulat à vie.

Si le Premier Consul faisait lui-même une telle chose, ajouta M.

Cambacérès, les convenances seraient trop blessées. Mais je puis, moi,

second Consul, très-désintéressé dans cette circonstance, donner

l'impulsion. Que le général parte publiquement pour la Malmaison; je

resterai seul à Paris; je convoquerai le Conseil d'État, et c'est par

le Conseil d'État que je ferai rédiger la nouvelle proposition, qui

devra être soumise à l'acceptation de la nation.--

Cet habile expédient fut adopté avec grande satisfaction par le

général Bonaparte, et par ses frères. M. Cambacérès fut beaucoup

remercié de son ingénieuse combinaison, et chargé de tout avec un

entier abandon. Il fut convenu que le Premier Consul partirait le

lendemain, après avoir arrêté avec M. Cambacérès lui-même le texte de

la réponse au Sénat.

Ce texte fut rédigé le lendemain matin, 9 mai (19 floréal), par M.

Cambacérès et le Premier Consul, et adressé tout de suite au Sénat, en

réponse à son message.

[En marge: Réponse du Premier Consul au voeu du Sénat.]

«Sénateurs, disait le Premier Consul, la preuve honorable d'estime

consignée dans votre délibération du 18, sera toujours gravée dans mon

coeur.

»Dans les trois années qui viennent de s'écouler, la fortune a souri à

la République; mais la fortune est inconstante: et combien d'hommes

qu'elle y avait comblés de ses faveurs, ont vécu trop de quelques

années!

»L'intérêt de ma gloire et celui de mon bonheur sembleraient avoir

marqué le terme de ma vie publique au moment où la paix du monde est

proclamée.

»Mais la gloire et le bonheur du citoyen doivent se taire quand

l'intérêt de l'État et la bienveillance publique l'appellent.

»Vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice; je le ferai,

si le voeu du peuple me commande ce que votre suffrage autorise.»

[En marge: Délibération au sein du Conseil d'État, sur la question à

soumettre au peuple français, relativement au Consulat à vie.]

Le Premier Consul, sans s'expliquer, indiquait assez clairement qu'il

n'acceptait pas telle quelle la résolution du Sénat. Il partit

sur-le-champ pour la Malmaison, laissant à son collègue Cambacérès le

soin de terminer cette grande affaire, conformément à ses désirs.

Celui-ci appela auprès de lui les conseillers d'État, plus habitués à

seconder les vues du gouvernement, et convint avec eux de ce qui se

ferait dans le sein du conseil. Le lendemain, 10 mai (20 floréal), le

Conseil d'État fut assemblé extraordinairement. Les deux consuls

Cambacérès et Lebrun, tous les ministres, excepté M. Fouché,

assistaient à la séance. M. Cambacérès la présidait. Il énonça l'objet

de cette réunion, et fit appel aux lumières de ce grand corps, dans la

circonstance importante où le gouvernement se trouvait placé. MM.

Bigot de Préameneu, Roederer, Regnaud, Portalis, prirent aussitôt la

parole, soutinrent que la stabilité du gouvernement était aujourd'hui

le premier besoin de l'État; que les puissances, pour traiter avec la

France, que le crédit public, le commerce, l'industrie, pour reprendre

leur essor, avaient besoin de confiance; que la perpétuité du pouvoir

du Premier Consul était le moyen le plus certain de leur en inspirer;

que cette autorité, conférée pour dix ans, était une autorité

éphémère, sans solidité, sans grandeur, parce qu'elle était sans

durée; que le Sénat, gêné par la Constitution, n'avait pas cru

possible d'ajouter plus de dix ans de prolongation au pouvoir du

Premier Consul, mais qu'en s'adressant à la souveraineté nationale,

comme on avait fait pour toutes les constitutions antérieures, on

n'était plus gêné par la loi existante, puisqu'on remontait à la

source de toutes les lois, et qu'il fallait purement et simplement

poser cette question: LE PREMIER CONSUL SERA-T-IL CONSUL À VIE?--Le

préfet de police Dubois, membre du Conseil d'État, homme d'un

caractère généralement décidé et indépendant, fit part de l'opinion

qui régnait dans Paris. De tout côté, on trouvait la proposition du

Sénat ridicule; on disait qu'il fallait un gouvernement à la France,

qu'enfin on en avait trouvé un, fort, habile, heureux, qu'il fallait

le garder; qu'on aurait pu ne pas toucher à la Constitution, mais qu'à

y toucher, autant valait en finir, et organiser ce gouvernement de

manière à le conserver toujours.--Ce que rapportait le préfet Dubois

était vrai. L'opinion était si favorable au Premier Consul qu'on

voulait universellement trancher la question sur-le-champ, et donner à

son pouvoir la durée de sa vie même. Après avoir entendu ces diverses

allocutions, M. Cambacérès demanda si personne n'avait d'objection à

faire; et comme les opposants, au nombre de cinq ou six, tels que MM.

Berlier, Thibaudeau, Emmery, Dessoles, Bérenger, se taisaient, il mit

la résolution aux voix, et elle fut adoptée à une immense majorité. Il

fut donc arrêté que l'on provoquerait un vote public sur cette

question: NAPOLÉON BONAPARTE SERA-T-IL CONSUL À VIE?--Cette résolution

prise, M. Roederer, qui était le plus hardi de tous les membres du

parti monarchique, proposa d'ajouter une seconde question à la

première, c'était celle-ci: LE PREMIER CONSUL AURA-T-IL LA FACULTÉ DE

DÉSIGNER SON SUCCESSEUR?--M. Roederer tenait beaucoup à cette

question, et il avait raison. Si on agissait de bonne foi, si on ne

cachait pas l'arrière-pensée de revenir quelque temps après sur ce

qu'on faisait aujourd'hui, si on voulait enfin constituer

définitivement le pouvoir nouveau, la faculté de désigner le

successeur était le meilleur équivalent de l'hérédité, quelquefois

supérieur par ses effets à l'hérédité même, car c'est le moyen qui a

donné au monde le règne des Antonins. Un consul à vie, avec la faculté

de désigner son successeur, était une vraie monarchie sous une

apparence républicaine. C'était un beau et puissant gouvernement, qui

sauvait du moins la dignité de la génération présente, laquelle avait

juré de vivre en république, ou de mourir. M. Roederer, qui était

opiniâtre dans ses idées, insista, et fit poser cette seconde

question. Elle fut adoptée comme la précédente. Il fallait ensuite se

décider sur la forme à donner à toutes deux. On pensa que cet appel

fait au peuple français par le moyen des registres ouverts dans les

communes, était un acte qui devait appartenir au gouvernement, car

c'était pour ainsi dire une simple convocation; qu'il était naturel

dès lors de le faire délibérer au Conseil d'État; que la publication

de cette délibération, qui avait eu lieu en présence des second et

troisième Consuls, et en l'absence du premier, sauvait toutes les

convenances; qu'il fallait seulement trouver une rédaction convenable.

Une commission, composée de quelques conseillers d'État, fut chargée,

séance tenante, de rédiger la délibération. Cette commission y procéda

immédiatement, et rentra, une heure après, avec l'acte destiné à être

publié le lendemain.

Voici quel était cet acte:

«Les Consuls de la République, considérant que la résolution du

Premier Consul est un hommage éclatant rendu à la souveraineté du

peuple; _que le peuple, consulté sur ses plus chers intérêts, ne doit

connaître d'autre limite que ses intérêts mêmes_, arrêtent ce qui

suit....., etc. Le peuple français sera consulté sur ces deux

questions:

1º NAPOLÉON BONAPARTE SERA-T-IL CONSUL À VIE?

2º AURA-T-IL LA FACULTÉ DE DÉSIGNER SON SUCCESSEUR?

»Des registres seront ouverts à cet effet dans toutes les mairies, au

greffe de tous les tribunaux, chez les notaires et chez tous les

officiers publics.»

Le délai pour émettre les votes était de trois semaines.

M. Cambacérès se rendit ensuite auprès du Premier Consul pour lui

soumettre la résolution du Conseil d'État. Le Premier Consul, par une

disposition d'esprit difficile à expliquer, repoussa opiniâtrement la

seconde question. Qui voulez-vous, disait-il, que je désigne pour mon

successeur? Mes frères? Mais la France, qui a bien consenti à être

gouvernée par moi, consentira-t-elle à l'être par Joseph ou Lucien?

Vous désignerais-je, vous, consul Cambacérès? Oseriez-vous

entreprendre une telle tâche? Et puis on n'a pas respecté le testament

de Louis XIV, respecterait-on le mien? Un homme mort, quel qu'il soit,

n'est plus rien.--Le Premier Consul ne put être vaincu sur ce point;

il s'impatienta même contre M. Roederer, qui, sans attendre l'avis de

personne, ne suivant que les impulsions de son esprit, avait mis cette

idée en avant. Il fit donc retrancher de la résolution du Conseil

d'État la seconde question, relative au choix d'un successeur. Le

motif du Premier Consul, dans cette circonstance, est fort obscur.

Voulait-il, en laissant une lacune dans l'organisation du

gouvernement, se ménager un nouveau prétexte pour dire encore une

fois, et un peu plus tard, que le pouvoir était sans avenir, sans

grandeur, et qu'il fallait le convertir en monarchie héréditaire? ou

bien craignait-il les rivalités de famille, et les tribulations que

lui vaudrait la faculté de choisir un successeur parmi ses frères et

ses neveux? À en juger par son langage de cette époque, cette dernière

conjecture paraîtrait la plus vraie. Quoi qu'il en soit, il retrancha

la seconde question de l'acte émané du Conseil d'État; et, comme on ne

voulait pas perdre du temps à faire une nouvelle convocation, la

délibération ainsi tronquée fut envoyée au journal officiel.

Elle parut le 11 au matin (21 floréal) dans le _Moniteur_, deux jours

après celle du Sénat. Annoncer qu'une telle question venait d'être

posée à la France, c'était annoncer qu'elle était résolue. Si

l'opinion publique, devenue passive, ne prenait plus l'initiative des

grandes résolutions, on pouvait compter néanmoins qu'elle

sanctionnerait avec empressement tout ce qu'on proposerait pour le

Premier Consul. Il y avait pour lui confiance, admiration,

reconnaissance, tous les sentiments qu'un peuple vif et enthousiaste

est capable d'éprouver pour un grand homme, dont il a reçu tous les

biens à la fois. Sans doute, si les questions de forme avaient

conservé quelque importance, dans un temps où l'on avait vu les

constitutions faites et refaites tant de fois, on aurait dû trouver

singulier que le Sénat, ayant proposé une simple prorogation de dix

ans, cette proposition, émanée de la seule autorité qui eut pouvoir

pour la faire, fût convertie en une proposition de Consulat à vie,

faite par un corps qui n'était ni le Sénat ni le Corps Législatif, ni

le Tribunat, qui n'était qu'un conseil dépendant du gouvernement. Il

est vrai que le Conseil d'État avait alors une haute importance, qui

le rendait presque l'égal des assemblées législatives; que l'appel à

la souveraineté nationale était une espèce de correctif, qui couvrait

toutes les irrégularités de cette manière de procéder, et donnait au

Conseil d'État le rôle apparent d'un simple rédacteur de la question à

poser à la France. D'ailleurs on n'y regardait pas alors de si près.

Le résultat, c'est-à-dire la consolidation et la perpétuation du

gouvernement du Premier Consul, convenait à tout le monde; et ce qui

conduisait à ce résultat le plus directement possible, paraissait le

plus naturel et le meilleur. On railla un peu le Sénat, qui, en effet,

fut passablement confus de n'avoir pas mieux compris les désirs du

général Bonaparte, et qui se tut, n'ayant rien de convenable ni à

dire, ni à faire; car il ne pouvait ni revenir sur sa détermination,

ni s'approprier celle du Conseil d'État. Quant à résister, il n'en

avait pas le moyen, et pas même la pensée. Sans doute le torrent

n'était pas si général, qu'il y eût du blâme dans certains lieux, par

exemple, dans les retraites obscures où les républicains fidèles

cachaient leur désespoir, dans les hôtels brillants du faubourg

Saint-Germain, où les royalistes détestaient ce pouvoir nouveau,

qu'ils n'avaient pas encore commencé à servir. Mais ce blâme, presque

insaisissable au milieu du choeur de louanges qui de toutes parts

s'élevait autour du Premier Consul, et montait jusqu'à son oreille,

était de peu d'effet. Seulement, les hommes réfléchis, et c'est

toujours le petit nombre, pouvaient faire de singulières réflexions

sur les vicissitudes des révolutions, sur les inconséquences de cette

génération, renversant une royauté de douze siècles, voulant même dans

son délire renverser toutes les royautés de l'Europe, et, revenue

maintenant de ses premières ardeurs, réédifiant, pièce à pièce, un

trône détruit, et cherchant avec empressement à qui le donner.

Heureusement elle avait trouvé pour cet emploi un homme

extraordinaire. Les nations dans un tel besoin ne rencontrent pas

toujours un maître qui ennoblisse au même degré leurs inconséquences.

Cependant l'embarras de la pudeur avait un moment saisi tout le monde,

ce maître d'abord, n'osant lui-même avouer ses désirs, le Sénat

ensuite, n'osant les deviner, et hésitant à les satisfaire, jusqu'à ce

que le Conseil d'État, mettant de côté cette fausse honte, eût le

courage, pour tous, d'avouer ce qu'il fallait dire et faire.

[En marge: Le Tribunat et le Corps Législatif viennent voter

solennellement dans les mains du Premier Consul, en faveur du Consulat

à vie.]

[En marge: Empressement universel des citoyens à venir déposer leur

vote, en faveur du Consulat à vie.]

Ces difficultés d'un instant firent bientôt place à une véritable

ovation. Le Corps Législatif et le Tribunat voulurent se rendre chez

le Premier Consul, afin de donner le signal des adhésions, en venant

en corps voter dans ses mains, pour la perpétuité de son pouvoir. Le

motif imaginé pour colorer cette démarche, c'est que les membres du

Corps Législatif et du Tribunat, retenus pendant cette session

extraordinaire sur leurs siéges de législateurs, ne pouvaient pas être

dans leurs communes, afin d'y voter. La raison fut trouvée bonne, et

on se rendit en corps aux Tuileries. M. de Vaublanc y porta la parole

au nom du Corps Législatif, et M. Chabot de l'Allier au nom du

Tribunat. Reproduire les discours prononcés dans cette occasion,

serait fastidieux. C'était toujours l'expression de la même

reconnaissance, de la même confiance dans le gouvernement du Premier

Consul. Un tel exemple ne pouvait qu'entraîner les citoyens à voter,

s'ils en avaient eu besoin; mais une si haute impulsion n'était pas

nécessaire. Ils allaient avec empressement dans les mairies, chez les

notaires, dans les greffes des tribunaux, inscrire leurs votes

approbatifs sur les registres ouverts pour les recevoir.

[En marge: La session de l'an X terminée par le vote des lois de

finance.]

La fin de floréal était arrivée. On se hâta de terminer cette courte

et mémorable session par la présentation des lois financières. Le

budget proposé était des plus satisfaisants. Tous les revenus se

trouvaient augmentés grâce à la paix, tandis que les dépenses de la

guerre et de la marine étaient fort diminuées. Ce budget de l'an X

montait à 500 millions, 26 millions de moins que celui de l'an IX[25],

porté à 526 millions par les évaluations les plus récentes; et, si

l'on ajoute les centimes additionnels pour le service des

départements, qui se comptaient alors en dehors et s'élevaient à 60

millions environ, si l'on ajoute les frais de perception, qui

n'étaient pas portés au budget général parce que chaque régie des

impôts payait elle-même ses propres dépenses, lesquelles montaient à

70 millions, on peut évaluer en totalité à 625 ou 630 millions le

budget définitif de la France à cette époque.

[Note 25: L'exercice de l'an IX fut d'abord fixé à 415

millions, puis à 526, et enfin à 545 millions.]

La paix amenait des économies dans certains services, des

augmentations dans quelques autres, mais, en élevant le produit de

tous les impôts à vue d'oeil, préparait le rétablissement de

l'équilibre entre les dépenses et le revenu, équilibre si désiré, si

peu prévu deux années auparavant. L'administration de la guerre,

divisée en deux ministères, celui du matériel et celui du personnel,

devait coûter 210 millions au lieu de 250. On sera étonné sans doute

qu'il n'y eût que 40 millions de différence, entre l'état de guerre et

l'état de paix; mais il ne faut pas oublier que nos armées

victorieuses avaient vécu sur le sol étranger, et que rentrées depuis

sur notre territoire, sauf une centaine de mille hommes, elles étaient

alimentées par le trésor français. La marine, qu'on avait cru devoir

fixer à 80 millions depuis la fin des hostilités, était portée à 105

millions par le Premier Consul, qui était d'avis qu'on doit employer

le temps de paix à organiser la marine d'un grand État. D'autres

dépenses singulièrement réduites prouvaient, par leur réduction,

l'heureux progrès du crédit. Les obligations des receveurs généraux,

dont on a vu ailleurs l'origine, l'utilité, le succès, ne s'étaient

d'abord escomptées qu'à un pour cent par mois, puis à trois quarts.

Aujourd'hui elles s'escomptaient à un demi pour cent par mois,

c'est-à-dire à 6 pour cent par an. Aussi avait-on pu sans injustice

réduire l'intérêt des cautionnements de 7 à 6 pour cent. Toutes ces

économies avaient ramené les frais de négociation du trésor, de 32

millions à 15. Aucune réduction ne faisait autant d'honneur au

gouvernement, et ne prouvait mieux le crédit dont il jouissait. La

rente cinq pour cent, montée d'abord de 12 à 40 et 50 francs, était

dans le moment à 60.

À côté de ces diminutions de dépense, se rencontraient quelques

augmentations, qui étaient la suite des sages arrangements financiers

proposés en l'an IX, et si injustement critiqués par le Tribunat. Le

gouvernement avait voulu, comme nous l'avons dit en son lieu, achever

d'inscrire le tiers _consolidé_, c'est-à-dire le tiers de l'ancienne

dette, seul excepté de la banqueroute du Directoire. Quant aux deux

tiers _mobilisés_, c'est-à-dire frappés de déchéance, il avait voulu

leur donner une sorte de valeur, en les admettant au payement de

certains biens nationaux, ou en leur accordant la conversion en cinq

pour cent _consolidés_, sur le pied du vingtième du capital, ce qui

répondait au cours actuel. Le Premier Consul, désirant terminer ces

arrangements le plus tôt possible, fit décider, par la loi de finances

de l'an X, que les deux tiers _mobilisés_ seraient forcément convertis

en rentes cinq pour cent, au taux convenu dans la loi de ventôse an

IX. L'inscription définitive du tiers _consolidé_, la conversion des

deux tiers _mobilisés_ en cinq pour cent, d'autres liquidations, qui

restaient à faire pour les anciennes créances des émigrés, pour le

transport au grand livre des dettes des pays conquis, devaient faire

monter le total de la dette publique à 59 ou 60 millions de rentes

cinq pour cent. Cependant il importait de rassurer les esprits sur le

chiffre auquel ces diverses liquidations pourraient élever la dette

publique. On décida donc, par un article de ce même budget de l'an X,

qu'elle ne serait pas portée, soit par emprunt, soit par suite des

liquidations à terminer, à plus de 50 millions de rentes. On espérait

que les rachats de la caisse d'amortissement, largement dotée en biens

nationaux, absorberaient, avant qu'il eût le temps de se produire, cet

excédant prévu de 9 à 10 millions. Mais en tout cas, un article du

budget ajoutait qu'à l'instant où les inscriptions dépasseraient 60

millions, il serait créé sur-le-champ une portion d'amortissement pour

absorber en quinze ans la somme qui excéderait le terme désormais fixé

à la dette publique.

Le titre de cette dette dut aussi être régularisé. Les dénominations

diverses de _tiers consolidé_, de _deux tiers mobilisés_, de _dette

belge_, et autres, furent abolies et remplacées par le titre unique de

cinq pour cent consolidé. Il fut établi que la dette serait inscrite

la première au budget, que les intérêts en seraient acquittés avant

toute autre dépense, et toujours dans le mois qui suivrait l'échéance

de chaque semestre. On estimait que la dette viagère, qui dans le

moment s'élevait à 20 millions, pourrait s'élever à 24; mais, on

supposait que, les extinctions allant aussi vite que les nouvelles

liquidations, elle serait toujours ramenée au taux de 20 millions. Les

pensions civiles étaient arrêtées aussi à un taux de 20 millions. Les

dépenses qui étaient susceptibles de s'augmenter encore, étaient

celles de l'intérieur pour les routes et les travaux publics, celles

du clergé pour l'établissement successif de nouvelles cures: dépenses

plutôt heureuses que regrettables. Quant à celles de l'instruction

publique et de la Légion-d'Honneur, il y était pourvu, comme on l'a vu

précédemment, au moyen d'une dotation en biens nationaux.

En regard de ces dépenses croissantes, la marche du revenu faisait

entrevoir des produits croissant plus rapidement encore. Les douanes,

les postes, l'enregistrement, les domaines de l'État, donnaient des

plus-values considérables. D'ailleurs il restait la ressource des

impôts indirects, qui n'avaient été rétablis jusqu'à ce jour qu'au

profit des villes, et pour le service des hôpitaux. Les plaintes

avaient été vives, dans le Corps Législatif et le Tribunat, cette

année, contre le fardeau des contributions directes, et avaient

préparé de nouveaux arguments pour le rétablissement des taxes sur les

consommations. Des calculs fort exacts avaient fait ressortir, plus

que jamais la proportion excessive des contributions directes. L'impôt

sur la propriété foncière s'élevait à 210 millions; l'impôt personnel

et mobilier, à 32; l'impôt sur les portes et fenêtres, à 16; sur les

patentes, à 21; total, 279, plus de moitié par conséquent dans un

budget des recettes de 502 millions. On comparait ces sommes avec

celles qu'on avait payées pendant l'administration de MM. Turgot et

Necker, et on demandait le rétablissement d'une proportion plus juste

entre les diverses contributions. Avant 1789, en effet, l'impôt

foncier et personnel produisait 221 millions, l'impôt indirect 294,

total 515 millions. La conclusion naturelle de ces plaintes était le

rétablissement des anciennes perceptions sur les boissons, sur le

tabac, sur le sel, etc. Le Premier Consul entendait avec plaisir ces

réclamations, qui lui préparaient une puissante raison pour une

création financière, depuis long-temps résolue dans son esprit, mais

pas encore assez mûre pour être proposée.

La situation de nos finances était donc excellente, et se régularisait

tous les jours davantage. Les 90 millions affectés, au moyen d'une

création de rentes, à l'apurement des exercices V, VI et VII,

antérieurs au Consulat, étaient reconnus suffisants; les 21 millions

consacrés à la liquidation de l'an VIII, première année du Consulat,

suffisaient également pour acquitter cet exercice tout entier. Enfin,

l'exercice an IX, le premier qui eût été régulièrement établi, quoique

porté à 526 millions au lieu de 415, se trouvait liquidé en totalité,

au moyen de l'accroissement extraordinaire des produits. Nous venons

de dire que l'exercice courant, celui de l'an X, était en parfait

équilibre.

[En marge: Budget de la France avant et après la Révolution.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 39 段