Cette idée paraissant la plus prudente et la plus sage, on semblait

s'y être arrêté dans le sein de la famille Bonaparte. Cette famille

était, dans le moment, singulièrement émue. Les frères du Premier

Consul qui avaient sur leur front un rayon de sa gloire, mais à qui

cela ne suffisait pas, et qui auraient voulu qu'il devînt un vrai

monarque, pour devenir princes par le droit du sang, s'agitaient

beaucoup, se plaignaient de n'être rien, d'avoir servi à l'élévation

de leur frère, et de n'avoir pas dans l'État un rang proportionné à

leur mérite et à leurs services. Joseph, plus paisible par caractère,

satisfait d'ailleurs du rôle de négociateur ordinaire de la paix,

riche, considéré, était moins impatient. Lucien, qui se donnait pour

républicain, était cependant celui de tous qui se montrait le plus

pressé de voir le pouvoir souverain de son frère, élevé sur les ruines

de la République. Tout récemment il avait refusé de dîner chez madame

Bonaparte, disant qu'il s'y rendrait lorsqu'il y aurait une place

marquée pour les frères du Premier Consul. Au sein de cette famille,

madame Bonaparte, plus digne d'intérêt parce qu'elle n'éprouvait pas

toutes ces ardeurs ambitieuses, et les redoutait, au contraire, madame

Bonaparte était, suivant son ordinaire, plus effrayée que satisfaite

des changements qui se préparaient. Elle avait peur, comme nous

l'avons déjà dit, qu'on ne fît franchir trop tôt à son mari les

marches de ce trône, où elle avait vu siéger les Bourbons, et où il

lui semblait incroyable que d'autres qu'eux pussent être assis. Elle

craignait que des frères inconsidérés, jaloux de partager la grandeur

de leur frère, ne hâtassent imprudemment son élévation, et, pour le

faire monter trop vite, ne précipitassent elle, lui, eux, tous enfin,

dans un abîme. Rassurée à un certain degré, par la tendresse de son

époux, sur le danger d'un divorce prochain, elle était dans le moment

poursuivie d'une seule image, celle du nouveau César, frappé d'un coup

de poignard, à l'instant où il essaierait de poser le diadème sur sa

tête.

Madame Bonaparte avouait hardiment ses craintes à son époux, qui la

faisait taire, en lui imposant silence brusquement. Repoussée, elle

s'adressait alors aux hommes qui avaient sur lui quelque influence,

les suppliait de combattre les conseils de frères ambitieux et mal

avisés, et donnait ainsi à ses répugnances, à ses craintes, un éclat

fâcheux qui déplaisait au Premier Consul.

Parmi les personnages admis dans cet intérieur, le ministre Fouché

entrait plus qu'un autre dans les vues de madame Bonaparte. Ce n'est

pas qu'il eût plus de fierté de sentiments que les hommes dont le

Premier Consul était entouré, et que seul, entre tous, il ne cherchât

pas à plaire au maître inévitable; non, sans doute. Mais il avait un

grand sens; il voyait avec appréhension l'impatience de la famille

Bonaparte; il entendait de plus près que personne les cris sourds,

étouffés, des républicains vaincus, peu nombreux, mais révoltés d'une

usurpation si prompte; et lui-même, au milieu de ce mouvement des

choses, ressentait quelque émotion de ce qu'on allait entreprendre.

Bien qu'il ne voulût pas perdre la confiance du Premier Consul, qu'il

voulût au contraire l'avoir plus que jamais, puisque le Premier Consul

allait devenir arbitre de toutes les existences, cependant il avait

laissé deviner une partie de ce qu'il pensait. Lié avec madame

Bonaparte, il avait entendu l'expression des craintes dont elle était

assiégée, et, craignant le ressentiment de son mari, avait cherché à

la calmer.--Madame, lui avait-il dit, tenez-vous en repos. Vous

contrariez inutilement votre époux. Il sera consul à vie, roi ou

empereur, tout ce qu'on peut être. Vos craintes le fatiguent; mes

conseils le blesseraient. Restons donc à notre place, et laissons

s'accomplir des événements, que vous ni moi ne saurions empêcher.--

Le dénoûment de cette scène agitée approchait, à mesure qu'on arrivait

au terme de la session extraordinaire de l'an X, et on entendait les

meneurs répéter plus souvent et plus haut, qu'il fallait donner de la

stabilité au pouvoir, et un témoignage de reconnaissance au

bienfaiteur de la France et du monde. Cependant, on ne pouvait pas

amener ce dénouement d'une manière sûre et naturelle, sans la main

d'un homme, et cet homme était le consul Cambacérès. Nous avons déjà

parlé de son influence occulte, mais réelle, et habilement ménagée,

sur l'esprit du Premier Consul. Son action sur le Sénat était

également grande. Ce corps avait une véritable déférence pour le vieux

jurisconsulte, devenu confident du nouveau César. M. Sieyès, créateur

en quelque sorte du Sénat, y avait d'abord joui d'un certain

ascendant. Bientôt, son intention de tourner ce corps à l'opposition,

ayant été dévoilée et vaincue, M. Sieyès n'était plus que ce qu'il

avait toujours été, c'est-à-dire un esprit supérieur, mais chagrin,

impuissant, réduit désormais à médire de toutes choses, dans la terre

de Crosne, prix vulgaire de ses grands services. M. Cambacérès, au

contraire, était devenu le directeur secret du Sénat. Dans la

conjoncture actuelle, le général Bonaparte ne pouvant pas se proclamer

lui-même consul à vie ou empereur, ayant besoin qu'un corps

quelconque prît l'initiative, c'était évidemment le Sénat, et dans le

Sénat, l'homme qui le dirigeait, auquel appartenait la plus grande

importance.

M. Cambacérès, quoique dévoué au Premier Consul, ne voyait pas

toutefois sans quelque déplaisir un changement, qui tendait à le

placer à une distance encore plus grande de son illustre collègue.

Sachant néanmoins que les choses n'en resteraient pas où elles

étaient, qu'on perdrait sa peine à faire obstacle aux désirs du

général Bonaparte, et que d'ailleurs, dans leurs limites actuelles,

ces désirs étaient légitimes, M. Cambacérès résolut de s'entremettre

spontanément, pour faire aboutir à un résultat raisonnable toute cette

agitation intérieure, et pour donner au gouvernement une forme stable,

qui satisfît l'ambition du Premier Consul, sans trop effacer les

formes républicaines, chères encore à beaucoup d'esprits.

[En marge: Dissimulation du Premier Consul, à l'égard de son collègue

Cambacérès.]

Tandis qu'on s'entretenait vivement à ce sujet autour du Premier

Consul, lui se bornant à écouter, affectant même de garder le silence,

M. Cambacérès mit fin à cet état de contrainte, en parlant le premier

à son collègue de ce qui se passait. Il ne lui dissimula pas le danger

de la précipitation dans une affaire de cette nature, et l'avantage

qu'il y aurait à conserver une forme modeste, et toute républicaine, à

un pouvoir aussi réel, aussi grand que le sien. Toutefois, lui

offrant, en son propre nom et au nom du troisième consul Lebrun, un

dévouement sans réserve, il lui déclara qu'ils étaient prêts, l'un et

l'autre, à faire ce qu'il voudrait, et à lui épargner l'embarras

d'intervenir de sa personne, dans une circonstance où il devait

paraître recevoir, et non pas prendre, le titre qu'il s'agissait de

lui donner. Le Premier Consul, lui exprimant sa gratitude d'une

pareille ouverture, convint du danger qu'il y aurait à faire trop et

trop vite, déclara qu'il ne formait aucun désir, qu'il était content

de sa position actuelle, qu'il n'était pas pressé de la changer, et ne

ferait rien pour en sortir; que cependant la constitution du pouvoir

était, à son avis, précaire, et ne présentait pas un caractère

suffisant de solidité et de durée; que, dans son opinion, il y avait

quelque changements à introduire dans la forme du gouvernement, mais

qu'il était trop directement intéressé dans cette question pour s'en

mêler lui-même; qu'il attendrait donc, et ne prendrait aucune

initiative.

M. Cambacérès répondit au Premier Consul que sans doute sa dignité

personnelle exigeait beaucoup de réserve, et lui interdisait de

prendre ostensiblement l'initiative, mais que s'il voulait bien

s'expliquer avec ses deux collègues, leur faire connaître à tous deux

le fond de sa pensée, ils lui épargneraient, une fois ses intentions

connues, la peine de les manifester, et mettraient sans plus tarder la

main à l'oeuvre. Soit qu'il éprouvât un certain embarras à dire ce

qu'il désirait, soit qu'il désirât plus qu'on ne lui destinait alors,

la souveraineté peut-être, le Premier Consul se couvrit de nouveaux

voiles, et se contenta de répéter qu'il n'avait aucune idée arrêtée,

mais qu'il verrait avec plaisir que ses deux collègues surveillassent

le mouvement des esprits, le dirigeassent même, pour prévenir les

imprudences que pourraient commettre des amis malhabiles.

Jamais le Premier Consul ne voulut avouer sa pensée à son collègue

Cambacérès. À la gêne naturelle qu'il éprouvait, se joignait une

illusion. Il croyait que, sans qu'il eut besoin de s'en mêler, on

viendrait déposer la couronne à ses pieds. C'était une erreur. Le

public, tranquille, heureux, reconnaissant, était disposé à

sanctionner tout ce qu'on ferait; mais ayant en quelque sorte abdiqué

toute participation aux affaires publiques, il n'était pas prêt à s'en

mêler, même pour témoigner la gratitude dont il était plein. Les corps

de l'État, sauf les meneurs intéressés, étaient saisis d'une sorte de

pudeur, à l'idée de venir, à la face du ciel, abjurer ces formes

républicaines, qu'ils avaient récemment encore fait serment de

maintenir. Beaucoup de gens, peu versés dans les secrets de la

politique, allaient jusqu'à croire que le Premier Consul, satisfait de

la toute-puissance dont il jouissait, depuis surtout qu'on l'avait

débarrassé de l'opposition du Tribunat, se contenterait de pouvoir

tout ce qu'il voudrait, et se donnerait la gloire facile d'être un

nouveau Washington, avec bien plus de génie et de gloire que le

Washington américain. Aussi quand les meneurs disaient qu'on n'avait

rien fait pour le Premier Consul, qui avait tant fait pour la France,

certains esprits simples répondaient naïvement: Mais que voulez-vous

qu'on fasse pour lui? que voulez-vous qu'on lui offre? quelle

récompense serait proportionnée aux services qu'il a rendus? Sa vraie

récompense, c'est sa gloire.--

[En marge: Malgré le refus du Premier Consul de s'expliquer, M.

Cambacérès cherche à propager l'idée du Consulat à vie.]

M. Cambacérès était trop sage pour se venger de la dissimulation du

Premier Consul, en laissant les choses dans cette stagnation. Il

fallait en finir, et il résolut de s'en mêler sur-le-champ. Dans son

opinion et dans celle de beaucoup d'hommes éclairés, une prorogation

de pouvoir de dix années, accordée au Premier Consul, laquelle, avec

les sept années restant de la première période, portait à dix-sept la

durée totale de son Consulat, était bien suffisante. C'était en effet

soit en France, soit en Europe, déjouer les ennemis qui auraient

calculé sur le terme légal de sa puissance. Mais M. Cambacérès savait

bien que le Premier Consul ne s'en contenterait pas, qu'il fallait lui

offrir autre chose, et qu'avec le Consulat à vie, accompagné de la

faculté de désigner son successeur, on se procurerait tous, les

avantages de la monarchie héréditaire, sans les inconvénients d'un

changement de titre, sans le déplaisir que ce changement causerait à

beaucoup d'hommes de bonne foi. Il s'arrêta donc à cette idée, et

s'efforça de la propager dans le Sénat, dans le Corps Législatif, dans

le Tribunat. Mais s'il y avait beaucoup d'individus prêts à tout

voter, il y en avait d'autres qui hésitaient, et qui ne voulaient

qu'une prorogation de dix ans.

Le Premier Consul avait différé jusqu'à ce jour, et avec intention, la

présentation du traité d'Amiens au Corps Législatif, pour y être

converti en loi. M. Cambacérès, comprenant que cette circonstance

était celle dont il fallait user pour faire sortir d'une espèce

d'acclamation générale les changements proposés, disposa tout pour

amener un tel résultat. Le 6 mai (16 floréal) avait été choisi pour

porter au Corps Législatif le traité qui complétait la paix générale.

Le président du Tribunat, M. Chabot de l'Allier, était l'un des amis

du consul Cambacérès. Celui-ci le fit appeler, et convint avec lui de

la marche à suivre. Il fut arrêté entre eux que, lorsque le traité

serait porté du Corps Législatif au Tribunat, M. Siméon proposerait

une députation au Premier Consul pour lui témoigner la satisfaction de

cette assemblée; qu'alors le président Chabot de l'Allier quitterait

le fauteuil, et proposerait l'émission du voeu suivant: «Le Sénat est

invité à donner aux Consuls un témoignage de la reconnaissance

nationale».

[En marge: Le Tribunat prend occasion de la présentation du traité

d'Amiens, pour émettre le voeu d'une récompense nationale au Premier

Consul.]

[En marge: Motion de M. Chabot de l'Allier.]

Les choses ainsi disposées, le projet de loi fut porté le 6 mai (16

floréal) par trois conseillers d'État au Corps Législatif: c'étaient

MM. Roederer, Bruix (l'amiral), et Berlier. Ordinairement les projets

étaient communiqués purement et simplement par le Corps Législatif au

Tribunat; cette fois, vu l'importance de l'objet, le gouvernement

voulut communiquer directement au Tribunat le traité soumis aux

délibérations législatives. Trois conseillers d'État, Régnier,

Thibaudeau et Bigot-Préameneu, furent chargés de ce soin. À peine

avaient-ils achevé de faire cette communication, que le tribun Siméon

demanda la parole. Puisque le gouvernement, dit-il, nous a communiqué

d'une manière aussi solennelle le traité de paix conclu avec la

Grande-Bretagne, nous devons répondre à cette démarche par une

démarche pareille. Je demande qu'il soit adressé une députation au

gouvernement, pour le féliciter du rétablissement de la paix générale.

Cette proposition fut aussitôt adoptée. Le président Chabot de

l'Allier se fit ensuite remplacer au fauteuil par M. Stanislas de

Girardin, et, se transportant à la tribune, prononça les paroles

suivantes:

«Chez tous les peuples on a décerné des honneurs publics aux hommes

qui, par des actions éclatantes, ont honoré leur pays et l'ont sauvé

de grands périls.

»Quel homme eut jamais plus que le général Bonaparte des droits à la

reconnaissance nationale?

»Quel homme, soit à la tête des armées, soit à la tête du

gouvernement, honora davantage sa patrie, et lui rendit des services

plus signalés?

»Sa valeur et son génie ont sauvé le peuple français des excès de

l'anarchie, et des malheurs de la guerre, et le peuple français est

trop grand, trop magnanime, pour laisser tant de bienfaits sans une

grande récompense.

»Tribuns, soyons ses organes. C'est à nous surtout qu'il appartient de

prendre l'initiative lorsqu'il s'agit d'exprimer, dans une

circonstance si mémorable, les sentiments et la volonté du peuple

français.»

Pour conclusion de ce discours, M. Chabot de l'Allier proposa au

Tribunat d'émettre le voeu d'une grande manifestation de la

reconnaissance nationale, envers le Premier Consul.

[En marge: Voeu du Tribunat.]

Il proposa, en outre, de communiquer ce voeu au Sénat, au Corps

Législatif et au gouvernement. La proposition fut adoptée à

l'unanimité.

[En marge: Formation d'une commission dans le sein du Sénat, pour

l'accomplissement du voeu du Tribunat.]

Cette délibération fut aussitôt connue du Sénat, et ce corps décida

immédiatement qu'il serait formé une commission spéciale, afin de

présenter ses vues sur le témoignage de reconnaissance nationale qu'il

conviendrait de donner au Premier Consul.

La députation que le tribun Siméon avait proposé d'envoyer au

gouvernement fut reçue le lendemain même 7 mai (17 floréal) aux

Tuileries. Le Premier Consul était entouré de ses collègues, d'un

grand nombre de hauts fonctionnaires, et de généraux. Il avait une

attitude grave et modeste. M. Siméon portait la parole. Il célébra les

hauts faits du général Bonaparte, les merveilles de son gouvernement,

plus grandes que celles de son épée; il lui attribua les victoires de

la République, la paix qui les avait suivies, le rétablissement de

l'ordre, le retour de la prospérité, et, terminant enfin cette

allocution, «je me hâte, dit-il, je crains de paraître louer, quand il

ne s'agit que d'être juste, et d'exprimer en peu de mots un sentiment

profond que l'ingratitude seule aurait pu étouffer. Nous attendons que

le premier corps de la nation se rende l'interprète de ce sentiment

général, dont il n'est permis au Tribunat que de désirer et de voter

l'expression.»

[En marge: Réponse du Premier Consul à une députation du Tribunat.]

Le Premier Consul, après avoir remercié le tribun Siméon des

sentiments qu'il venait de lui témoigner, après avoir dit qu'il y

voyait un résultat des communications plus intimes établies entre le

gouvernement et le Tribunat, faisant ainsi une allusion directe aux

changements opérés dans ce corps, le Premier Consul termina par ces

nobles paroles: «Pour moi, je reçois avec la plus sensible

reconnaissance le voeu émis par le Tribunat. Je ne désire d'autre

gloire que celle d'avoir rempli tout entière la tâche qui m'était

imposée. Je n'ambitionne d'autre récompense que l'affection de mes

concitoyens: heureux s'ils sont bien convaincus que les maux qu'ils

pourraient éprouver seront toujours pour moi les maux les plus

sensibles; que la vie ne m'est chère que par les services que je puis

rendre à ma patrie; que la mort même n'aura point d'amertume pour moi,

si mes derniers regards peuvent voir le bonheur de la République aussi

assuré que sa gloire.»

[En marge: Nouvelle dissimulation du Premier Consul.]

Il ne s'agissait plus que de se fixer sur le témoignage de

reconnaissance nationale à donner au général Bonaparte. Personne ne

s'y trompait: tout le monde savait bien que c'était par une extension

de pouvoir qu'il fallait payer à l'illustre général les bienfaits

immenses qu'on en avait reçus. Cependant quelques esprits simples,

soit au Tribunat, soit au Sénat, avaient cru, en votant, qu'il

s'agissait peut-être d'un témoignage public, comme une statue ou un

monument. Mais ces esprits simples étaient en bien petit nombre. La

masse des tribuns et des sénateurs savaient parfaitement comment il

fallait exprimer sa reconnaissance. Pendant cette journée et la

suivante, les Tuileries et l'hôtel de M. Cambacérès, qui était logé

hors du palais, ne désemplirent point. Les sénateurs venaient avec

empressement demander comment il fallait agir. Le zèle était grand

parmi eux; on n'avait qu'à énoncer ce qu'on voulait pour qu'ils le

décrétassent. L'un d'eux alla même jusqu'à dire au consul Cambacérès:

Que veut le général? Veut-il être roi? qu'il le dise. Moi et mes

collègues de la Constituante, nous sommes tout prêts à voter le

rétablissement de la royauté, et plus volontiers pour lui que pour

d'autres, parce qu'il en est le plus digne.--Curieux de connaître la

pensée véritable du Premier Consul, les sénateurs s'approchèrent de

lui le plus qu'ils purent, et s'y prirent de cent manières, pour avoir

au moins un mot de sa bouche tant soit peu significatif. Mais il

refusa constamment de dévoiler ses intentions, même au sénateur

Laplace, qui était l'un de ses amis particuliers, et qu'on avait, à ce

titre, chargé de sonder ses intentions secrètes. Il répondit toujours

que ce qu'on ferait, quoi qu'on fît, serait reçu avec gratitude, et

qu'il n'avait rien d'arrêté dans son esprit. Quelques-uns voulurent

savoir si une prorogation de dix ans lui serait agréable. Il répondit

avec une humilité affectée que tout témoignage de la confiance

publique, celui-là ou tout autre, lui suffirait, et le remplirait de

satisfaction. Les sénateurs, fort peu instruits après de telles

communications, retournaient auprès des consuls Cambacérès et Lebrun,

s'informer de la conduite qu'ils avaient à tenir. Nommez-le consul à

vie, répondaient-ils, et vous ferez ce qu'il y a de mieux.--Mais on

dit qu'il ne le veut pas, répliquaient les plus simples, et que dix

ans de prorogation lui suffisent. Pourquoi aller plus loin qu'il ne

veut?--

Les consuls Lebrun et Cambacérès avaient de la peine à les persuader.

Celui-ci en avertit le Premier Consul.--Vous avez tort, lui dit-il, de

ne pas vous expliquer. Vos ennemis, et il vous en reste, malgré vos

services, même au Sénat, abuseront de votre réserve.--Le Premier

Consul ne parut ni surpris, ni même flatté de l'empressement des

sénateurs. Laissez-les faire, répondit-il à M. Cambacérès; la majorité

du Sénat est toujours prête à faire plus qu'on ne lui demande. Ils

iront plus loin que vous ne croyez.--

[En marge: Le Sénat, trompé sur les véritables désirs du Premier

Consul, se borne à voter une prorogation de ses pouvoirs pour dix

ans.]

M. Cambacérès lui répliqua qu'il se trompait. Mais il fut impossible

de vaincre cette dissimulation opiniâtre; et, comme on va le voir, les

conséquences en furent singulières. Malgré les avis de MM. Cambacérès

et Lebrun, beaucoup de bonnes gens qui trouvaient plus commode de

donner moins que plus, crurent que le Premier Consul regardait une

prorogation de dix ans comme un témoignage suffisant de la confiance

publique, et comme une assez grande consolidation de son pouvoir. Le

parti Sieyès, toujours fort malveillant, s'était réveillé à cette

occasion, et agissait sourdement. Les sénateurs qui étaient

secrètement liés à ce parti, circonvinrent leurs collègues incertains,

et leur affirmèrent que la pensée du Premier Consul était connue,

qu'il se contentait d'une prorogation de dix ans, qu'il la préférait à

toute autre chose, qu'on le savait, que d'ailleurs c'était mieux en

soi; que par cette combinaison le pouvoir public était consolidé, la

République maintenue, et la dignité de la nation sauvée. Comme dans

l'affaire des candidatures au Sénat, le brave Lefebvre fut un de ceux

qui se laissèrent persuader, et qui crurent, en votant une prorogation

de dix ans, faire ce que le général Bonaparte désirait. Il y avait

quarante-huit heures qu'on délibérait. Il fallait en finir. Le

sénateur Lanjuinais, avec le courage dont il avait donné tant de

preuves, attaqua ce qu'il appelait l'usurpation flagrante dont la

République était menacée. Son discours fut écouté avec peine, et comme

un hors-d'oeuvre. Des ennemis habiles avaient préparé une meilleure

manoeuvre. Ils avaient fait prévaloir l'idée de proroger pour dix ans

les pouvoirs du Premier Consul. Cette résolution fut en effet adoptée

le 8 mai (18 floréal), vers la fin du jour. Le sénateur Lefebvre

courut des premiers aux Tuileries, pour y annoncer ce qui venait de se

passer, croyant y apporter la nouvelle la plus agréable. Elle y

arrivait de toutes parts, et y causait une surprise aussi imprévue que

pénible.

[En marge: Assemblée de famille chez le Premier Consul, à laquelle M.

Cambacérès est appelé.]

[En marge: Expédient imaginé par le consul Cambacérès.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 39 段