Tout était prêt, mais au dernier instant les arrière-pensées du

cardinal Caprara faillirent mettre au néant les nobles projets du

Premier Consul. Les évêques choisis dans le clergé constitutionnel,

s'étaient rendus chez le cardinal Caprara, pour le procès informatif

qui se fait à l'égard de tout évêque présenté au Saint-Siége. Le

cardinal avait exigé d'eux une rétractation, par laquelle ils

abjuraient leurs anciennes erreurs, en qualifiant de la manière la

plus flétrissante leur adhésion à la Constitution civile du Clergé.

C'était une démarche humiliante, non-seulement pour eux, mais pour la

Révolution elle-même. Le Premier Consul averti ne voulut pas la

souffrir, et leur enjoignit de ne pas céder, promettant de les

appuyer, et de forcer le représentant du Saint-Siége à renoncer à ses

prétentions si peu chrétiennes. Le cardinal Caprara n'avait vu d'autre

excuse à sa condescendance, s'il instituait ce qu'on appelait des

_intrus_, que dans une rétractation formelle de leur conduite passée.

Mais le Premier Consul ne l'entendait pas ainsi.--Quand j'accepte pour

évêque, disait-il, l'abbé Bernier, l'apôtre de la Vendée, le Pape peut

bien agréer des Jansénistes ou des Oratoriens, qui n'ont eu d'autre

tort que d'adhérer à la Révolution.--Il leur ordonna de se renfermer

dans une simple déclaration, consistant à dire qu'ils adhéraient au

Concordat et aux volontés du Saint-Siége, écrites dans ce traité. Il

soutenait avec raison, que le Concordat contenant les principes sur

lesquels l'Église française et l'Église romaine s'étaient mises

d'accord, on ne pouvait exiger davantage, sans avouer l'intention

d'humilier un parti au profit d'un autre, et il déclarait qu'il ne le

permettrait pas.

Le samedi soir, veille de Pâques, cette contestation n'était pas

terminée. M. Portalis fut chargé d'aller annoncer au cardinal que la

cérémonie du lendemain n'aurait pas lieu, que le Concordat ne serait

point publié, et resterait sans effet, si l'on insistait plus

long-temps sur la rétractation demandée. Cette résolution, au surplus,

était sérieuse, et le Premier Consul, en se montrant plein de

condescendance pour l'Église, ne voulait cependant pas céder sur les

points qui lui semblaient compromettre le but lui-même, c'est-à-dire

la fusion des partis. Il savait que, pour être conciliateur, il faut

être énergique, car il en coûte pour amener les partis à transiger,

presque autant que pour les vaincre.

[En marge: Le cardinal Caprara cède enfin à l'égard des

constitutionnels.]

Le cardinal céda enfin, mais très-avant dans la nuit. Il fut convenu

que les nouveaux élus, pris dans le clergé constitutionnel, subiraient

chez lui leur procès informatif, qu'ils professeraient de vive voix

leur réunion sincère à l'Église, et qu'ensuite on déclarerait qu'ils

s'étaient réconciliés, sans dire comment, ni dans quels termes.

Toujours est-il que la rétractation demandée ne fut pas faite.

[En marge: Publication du Concordat le jour de Pâques.]

Le lendemain, jour de Pâques, 18 avril 1802 (28 germinal an X), le

Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris, avec grand

appareil, et par les principales autorités. Tandis que cette

publication se faisait dans les rues de la capitale, le Premier

Consul, qui voulait solenniser dans la même journée tout ce qu'il y

avait d'heureux pour la France, échangeait aux Tuileries les

ratifications du traité d'Amiens. Cette importante formalité

accomplie, il partit pour Notre-Dame, suivi des premiers corps de

l'État, et d'un grand nombre de fonctionnaires de tout ordre, d'un

brillant état-major, d'une foule de femmes du plus haut rang, qui

accompagnaient madame Bonaparte. Une longue suite de voitures

composait ce magnifique cortége. Les troupes de la première division

militaire, réunies à Paris, bordaient la haie, depuis les Tuileries

jusqu'à la métropole. L'archevêque de Paris vint processionnellement

recevoir le Premier Consul à la porte de l'église, et lui présenter

l'eau bénite. Le nouveau chef de l'État fut conduit sous le dais, à la

place qui lui était réservée. Le Sénat, le Corps Législatif, le

Tribunat étaient rangés des deux côtés de l'autel. Derrière le Premier

Consul, se trouvaient debout les généraux en grand uniforme, plus

obéissants que convertis, quelques-uns même affectant une contenance

peu décente. Quant à lui, revêtu de l'habit rouge des Consuls,

immobile, le visage sévère, il ne montrait ni la distraction des uns,

ni le recueillement des autres. Il était calme, grave, dans l'attitude

d'un chef d'empire, qui fait un grand acte de volonté, et qui commande

de son regard la soumission à tout le monde.

La cérémonie fut longue et digne, malgré la mauvaise disposition de la

plupart de ceux qu'il avait fallu y amener. Du reste, l'effet en

devait être décisif, car, l'exemple une fois donné par le plus

imposant des hommes, toutes les anciennes habitudes religieuses

allaient renaître, et toutes les résistances s'évanouir.

La fête avait deux motifs, le rétablissement du culte et la paix

générale. Naturellement la satisfaction était partout, et quiconque

n'avait pas dans le coeur les mauvaises passions des partis, était

heureux du bonheur public. Ce jour-là il y eut de grands dîners chez

les ministres, auxquels assistèrent les principaux membres des

administrations. Les représentants des puissances étaient conviés chez

le ministre des affaires étrangères. Il y avait un banquet brillant

chez le Premier Consul, où étaient invités le cardinal Caprara,

l'archevêque de Paris, les principaux élus du nouveau clergé, les plus

hauts personnages de l'État. Le Premier Consul s'entretint long-temps

avec le cardinal; il lui montra sa joie d'avoir achevé une telle

oeuvre. Il était fier de son courage, et de son succès. À peine un

léger nuage traversa-t-il un instant son noble front: ce fut à

l'aspect de certains des généraux dont l'attitude et le langage

n'avaient pas été convenables en cette circonstance. Il leur exprima

son mécontentement avec une fermeté de ton qui n'admettait pas la

réplique, et qui ne laissait pas craindre une récidive.

[En marge: Ouvrage de M. de Chateaubriand sur le génie du

christianisme.]

Pour compléter l'effet que le Premier Consul avait voulu produire dans

ce même jour, M. de Fontanes rendait compte, dans le _Moniteur_, d'un

livre nouveau, qui faisait grand bruit en ce moment: c'était le _Génie

du Christianisme_. Ce livre, écrit par un jeune gentilhomme breton, M.

de Chateaubriand, allié des Malesherbes, long-temps absent de sa

patrie, décrivait avec un éclat infini les beautés du christianisme,

et relevait le côté moral et poétique des pratiques religieuses,

livrées vingt ans auparavant aux plus amères railleries. Critiqué

violemment par MM. Chénier et Ginguené, qui lui reprochaient des

couleurs fausses et outrées, soutenu avec passion par les partisans de

la restauration religieuse, le _Génie du Christianisme_, comme toutes

les oeuvres remarquables, fort loué, fort attaqué, produisait une

impression profonde, parce qu'il exprimait un sentiment vrai, et

très-général alors dans la société française: c'était ce regret

singulier, indéfinissable, de ce qui n'est plus, de ce qu'on a

dédaigné ou détruit quand on l'avait, de ce qu'on désire avec

tristesse quand on l'a perdu. Tel est le coeur humain! Ce qui est, le

fatigue ou l'oppresse; ce qui a cessé d'être, acquiert tout à coup un

attrait puissant. Les coutumes sociales et religieuses de l'ancien

temps, odieuses et ridicules en 1789, parce qu'elles étaient alors

dans toute leur force, et que de plus elles étaient souvent

oppressives, maintenant que le dix-huitième siècle, changé vers sa fin

en un torrent impétueux, les avait emportées dans son cours

dévastateur, revenaient au souvenir d'une génération agitée, et

touchaient son coeur disposé aux émotions par quinze ans de spectacles

tragiques. L'oeuvre du jeune écrivain, empreinte de ce sentiment

profond, remuait fortement les esprits, et avait été accueillie avec

une faveur marquée par l'homme qui alors dispensait toutes les

gloires. Si elle ne décelait pas le goût pur, la foi simple et solide,

des écrivains du siècle de Louis XIV, elle peignait avec charme les

vieilles moeurs religieuses qui n'étaient plus. Sans doute on y

pouvait blâmer l'abus d'une belle imagination; mais après Virgile,

mais après Horace, il est resté, dans la mémoire des hommes, une place

pour l'ingénieux Ovide, pour le brillant Lucain, et, seul peut-être

parmi les livres de ce temps, le _Génie du Christianisme_ vivra,

fortement lié qu'il est à une époque mémorable: il vivra, comme ces

frises sculptées sur le marbre d'un édifice vivent avec le monument

qui les porte.

[En marge: Rappel des émigrés.]

En rappelant les prêtres à l'autel, en les faisant sortir des

retraites obscures où ils pratiquaient leur culte, et conspiraient

souvent contre le gouvernement, le Premier Consul avait réparé l'un

des plus fâcheux désordres du temps, et satisfait l'un des plus grands

besoins moraux de toute société. Mais il restait un autre désordre

extrêmement triste, et qui laissait à la France l'aspect d'une contrée

déchirée par les factions: c'était l'exil d'une quantité considérable

de Français, vivant à l'étranger dans l'indigence, quelquefois dans la

haine de leur patrie, et recevant des gouvernements ennemis un pain,

que beaucoup d'entre eux payaient par des actes indignes envers la

France. C'est une affreuse invention de la discorde, que l'exil: elle

rend l'exilé malheureux, elle dénature son coeur, elle le met à

l'aumône de l'étranger, elle promène au loin l'affligeant spectacle

des troubles du pays. De toutes les traces d'une révolution, c'est

celle qu'il faut effacer la première. Le général Bonaparte considérait

le rappel des émigrés comme le complément indispensable de la

pacification générale. C'était un acte réparateur dont il était

impatient de braver les difficultés, et d'avoir la gloire. Déjà il

existait pour les émigrés un système de rappel fort incomplet, fort

partial, fort irrégulier, qui avait tous les inconvénients d'une

mesure générale, et qui n'en avait pas l'éclat bienfaisant; c'était le

système des radiations, qui étaient accordées aux émigrés les mieux

recommandés, sous prétexte qu'ils avaient été indûment portés sur les

listes. On n'amnistiait pas toujours ainsi les plus excusables ou les

plus intéressants.

[En marge: Dispositions principales composant la mesure du rappel des

émigrés.]

Le Premier Consul forma donc la résolution de faire rentrer les

émigrés en masse, sauf certaines exceptions. De graves objections

s'élevaient contre cette mesure. D'abord toutes les constitutions, et

notamment la Constitution consulaire, disaient formellement qu'on ne

rappellerait jamais les émigrés. Elles le disaient, surtout à cause

des acquéreurs de biens nationaux, qui étaient fort ombrageux, et qui

regardaient l'exil des anciens possesseurs de leurs biens, comme

nécessaire à leur sûreté. Le Premier Consul se considérant comme le

plus ferme appui de ces acquéreurs, ayant toujours exprimé la ferme

volonté de les défendre, seul au monde en ayant la puissance, se

croyait assez fort de la confiance qu'il leur inspirait à tous, pour

pouvoir ouvrir les portes de la France aux émigrés. Il fit donc

préparer une résolution dont la première clause était la consécration

nouvelle et irrévocable des ventes faites par l'État aux acquéreurs de

biens nationaux. Il y fit insérer ensuite une disposition par

laquelle tous les émigrés étaient rappelés en masse, en les

soumettant à la surveillance de la haute police, et en soumettant à

cette surveillance, pendant toute leur vie, ceux qui en auraient une

seule fois provoqué l'application. Il y avait toutefois quelques

exceptions à ce rappel général. Le bénéfice en était refusé aux chefs

des rassemblements armés contre la République, à ceux qui avaient eu

des grades dans les armées ennemies, aux individus qui avaient

conservé des places ou des titres dans la maison des princes de

Bourbon, aux généraux ou représentants du peuple qui avaient pactisé

avec l'ennemi (ceci concernait Pichegru et quelques membres des

assemblées législatives), enfin aux évêques et archevêques qui avaient

refusé la démission demandée par le Pape. Le nombre de ces exclus

était infiniment peu considérable.

La plus difficile question à résoudre était celle qui s'élevait au

sujet des biens des émigrés, qu'on n'avait pas encore vendus. Si, avec

toute raison, on déclarait inviolables les ventes faites par l'État,

cependant il pouvait paraître dur de ne pas restituer aux émigrés

leurs biens, restés encore intacts dans les mains du gouvernement.--Je

ne fais rien, disait le Premier Consul, si je rends à ces émigrés leur

patrie, sans leur rendre leur patrimoine. Je veux effacer les traces

de nos guerres civiles, et, en remplissant la France d'émigrés

rentrés, qui resteront dans l'indigence, tandis que leurs biens seront

là sous le séquestre de l'État, je crée une classe de mécontents qui

ne nous laisseront aucun repos. Et ces biens restés sous le séquestre

de l'État, qui croyez-vous qui les achète, en présence de leurs

anciens propriétaires rentrés?--Le Premier Consul résolut donc de

rendre tous les domaines non vendus, excepté les maisons ou bâtiments

consacrés à un service public.

[En marge: Discussion en conseil privé de la mesure du rappel.]

Cette résolution ainsi rédigée fut soumise à un conseil privé, composé

des Consuls, des ministres, d'un certain nombre de conseillers d'État

et de sénateurs. Elle fut chaudement discutée dans cette réunion, et

parut exciter de vifs ombrages. Cependant l'entraînement général vers

toutes les mesures réparatrices, qui tendaient à effacer les traces de

nos troubles, le prestige de la paix générale, la volonté positive du

Premier Consul, toutes ces causes réunies amenèrent l'adoption du

principe même du rappel des émigrés. Mais on tint à insérer dans la

résolution le mot d'amnistie, pour conserver à l'émigration le

caractère d'un acte criminel, que la nation victorieuse et heureuse

voulait bien oublier. Le Premier Consul, désirant faire les choses

d'une manière complète, répugnait à l'emploi du mot d'amnistie. Il

disait qu'on ne devait pas humilier les gens dont on voulait opérer la

réconciliation avec la France, et que les traiter comme des criminels

graciés, c'était les humilier profondément. On lui répondait que

l'émigration, à l'origine, avait été un crime, car elle avait eu pour

but principal de faire la guerre à la France, et qu'il fallait qu'elle

restât condamnée par les lois. La plus vive contestation s'engagea

relativement aux biens des émigrés. Les conseillers, appelés à

délibérer, repoussèrent obstinément la restitution des bois et forêts,

que la loi du 2 nivôse an IV avait déclarés inaliénables. C'était, à

leur avis, remettre des richesses immenses dans les mains de la

grande-émigration, priver l'État d'une énorme valeur, et surtout de

forêts d'une utilité indispensable, pour le service de la guerre, et

de la marine. Malgré tous ses efforts, le Premier Consul fut obligé de

céder, et il garda ainsi, sans y songer, l'un des plus puissants

moyens d'influence sur l'ancienne noblesse française, celui qui depuis

a servi à la lui ramener presque tout entière: ce moyen était la

restitution individuelle qu'il fit plus tard de leurs biens, à ceux

des émigrés qui se soumettaient à son gouvernement.

[En marge: La mesure du rappel rendue dans la forme d'un

sénatus-consulte.]

La résolution ainsi modifiée, il restait à savoir comment on lui

donnerait un caractère légal. On ne voulait pas en faire une loi; on

voulait lui donner un caractère plus élevé, s'il était possible. On

imagina donc d'en faire un sénatus-consulte organique. La résolution

touchait à la Constitution même, et, par ce côté, elle semblait

appartenir plus particulièrement au Sénat. Déjà le Sénat, par deux actes

considérables, celui qui avait proscrit les Jacobins faussement accusés

de la machine infernale, celui qui avait interprété l'article 38 de la

Constitution, et exclu les opposants des deux assemblées législatives,

avait acquis une sorte de pouvoir supérieur à la Constitution même, car

il avait légitimé ou les mesures extraordinaires, ou les nouvelles

dispositions constitutionnelles, dont le gouvernement avait cru avoir

besoin. Après avoir fait des actes rigoureux, il devait être agréable au

Sénat d'être chargé d'un acte de clémence nationale. Il fut donc arrêté

que la résolution, prononçant le rappel des émigrés, serait d'abord

discutée au Conseil d'État, comme l'étaient les règlements, les lois,

les sénatus-consultes, et soumise ensuite au Sénat, pour y être

délibérée comme une mesure touchant à la Constitution même.

La chose fut ainsi exécutée. Le projet d'amnistie, discuté au Conseil

d'État le 16 avril (26 germinal), avant-veille de la publication du

Concordat, fut porté dix jours après au Sénat, le 26 avril 1802 (6

floréal). Il y fut adopté sans aucune contestation, et avec des motifs

remarquables.

«Considérant, disait le Sénat, que la mesure proposée est commandée

par l'état actuel des choses, par la justice, par l'intérêt national,

et qu'elle est conforme à l'esprit de la Constitution;

»Considérant qu'aux diverses époques, où les lois sur l'émigration ont

été portées, la France, déchirée par des divisions intestines,

soutenait contre presque toute l'Europe une guerre dont l'histoire

n'offre pas d'exemple, et qui nécessitait des dispositions rigoureuses

et extraordinaires;

»Qu'aujourd'hui, la paix étant faite au dehors, il importe de la

cimenter à l'intérieur par tout ce qui peut rallier les Français,

tranquilliser les familles, et faire oublier les maux inséparables

d'une longue révolution;

»Que rien ne peut mieux consolider la paix au dedans qu'une mesure qui

tempère la sévérité des lois, et fait cesser les incertitudes et les

lenteurs résultant des formes établies pour les radiations;

»Considérant que cette mesure n'a pu être qu'une amnistie qui fît

grâce au plus grand nombre, toujours plus égaré que criminel, et qui

fît tomber la punition sur les grands coupables par leur maintenue

définitive sur la liste des émigrés;

»Que cette amnistie, inspirée par la clémence, n'est cependant

accordée qu'à des conditions justes en elles-mêmes, tranquillisantes

pour la sûreté publique, et sagement combinées avec l'intérêt

national;

»Que des dispositions particulières de l'amnistie, en défendant de

toute atteinte les actes faits avec la République, consacrent de

nouveau la garantie des ventes des biens nationaux, dont le maintien

sera toujours un objet particulier de la sollicitude du Sénat

Conservateur, comme il l'est de celle des Consuls; le Sénat adopte la

résolution proposée.»

Cet acte courageux de clémence devait obtenir l'approbation de tous

les hommes sages, qui souhaitaient sincèrement la fin de nos troubles

civils. Grâce aux nouvelles garanties données aux acquéreurs de biens

nationaux, grâce à la confiance que leur inspirait le Premier Consul,

cette dernière mesure du gouvernement ne leur causa pas de trop

grandes inquiétudes, et elle satisfit cette masse honnête, et

heureusement la plus nombreuse, du parti royaliste, qui recevait sans

dépit le bien qu'on lui faisait. Elle ne rencontra l'ingratitude que

chez les hommes de la haute émigration, qui vivaient dans les salons

de Paris, y payant en mauvais discours les bienfaits du gouvernement.

Suivant eux, l'acte était insignifiant, incomplet, injuste, parce

qu'il faisait quelques distinctions entre les personnes, parce qu'il

ne restituait pas les biens des émigrés vendus ou non vendus. Il

fallait bien se passer de l'approbation de ces vains discoureurs.

Cependant le Premier Consul était si avide de gloire que ces

misérables critiques troublaient quelquefois le plaisir que lui

causait l'assentiment universel de la France et de l'Europe.

Mais son ardeur à bien faire ne dépendait pas de la louange et de la

critique, et à peine avait-il consommé le grand acte que nous venons

de rapporter, qu'il en préparait déjà d'autres de la plus haute

importance politique et sociale. Débarrassé des obstacles que

présentait à sa féconde activité la résistance du Tribunat, il était

résolu, pendant cette session extraordinaire de germinal et floréal,

de terminer, ou du moins d'avancer beaucoup la réorganisation de la

France. Il faut exposer ses idées à cet égard.

[En marge: Manière de penser du Premier Consul, relativement à

l'organisation sociale de la France, et projets qui en découlent.]

Par les actes déjà connus du Premier Consul, surtout par le

rétablissement des cultes, il était facile de deviner quelle était la

tendance ordinaire de son esprit, et sa manière particulière de penser

sur les questions d'organisation sociale. En général, il était disposé

à contredire les systèmes étroits ou exagérés de la Révolution, ou,

pour parler plus exactement, de quelques révolutionnaires; car, dans

ses premiers mouvements, la Révolution avait toujours été généreuse et

vraie. Elle avait voulu abolir les irrégularités, les bizarreries, les

injustes distinctions, dérivant du régime féodal, et en vertu

desquelles, par exemple, un juif, un catholique, un protestant, un

noble, un prêtre, un bourgeois, un Bourguignon, un Provençal, un

Breton, n'avaient pas les mêmes droits, les mêmes devoirs, ne

supportaient pas les mêmes charges, ne jouissaient pas des mêmes

avantages, en un mot, ne vivaient pas sous les mêmes lois. Faire de

tous ces Français, quelle que fût leur religion, leur naissance, leur

province natale, des citoyens égaux en droits et en devoirs, aptes à

tout suivant leur mérite, voilà ce qu'avait voulu la Révolution dans

ses premiers élans, avant que la contradiction ne l'eût irritée

jusqu'au délire; voilà ce que voulait le Premier Consul, depuis que ce

délire avait fait place à la raison. Mais cette chimérique égalité que

des démagogues avaient rêvée un instant, qui devait mettre tous les

hommes sur le même niveau, qui admettait à peine les inégalités

naturelles provenant de la différence des esprits et des talents,

cette égalité, il la méprisait, ou comme une chimère de l'esprit de

système, ou comme une révolte de l'envie.

Il voulait donc dans la société une hiérarchie, sur les degrés de

laquelle tous les hommes, sans distinction de naissance, viendraient

se placer suivant leur mérite, et sur les degrés de laquelle

resteraient établis ceux que leurs pères y auraient portés, sans faire

obstacle toutefois aux nouveaux venus qui tendraient à s'élever à leur

tour.

Cette espèce de végétation sociale, résultant de la nature même,

observée en tout pays et en tout temps, il entendait lui donner un

libre cours dans les institutions qu'il s'occupait de fonder. Comme

tous les esprits puissants, qui s'appliquent à découvrir dans le

sentiment des masses les vrais instincts de l'humanité, et aiment à

opposer ce sentiment aux vues étroites de l'esprit de système, il

cherchait, dans les dispositions manifestées sous ses yeux par le

peuple lui-même, des arguments pour ses opinions.

[En marge: Opinion du Premier Consul sur les distinctions sociales.]

À ceux qui, en matière de religion, lui avaient conseillé

l'indifférence, il avait opposé ce mouvement populaire, qui s'était

produit récemment à la porte d'une église, pour forcer les prêtres à

donner la sépulture à une actrice. Voyez, avait-il dit à ces partisans

de l'indifférence, voyez comme ce peuple est indifférent! Et

vous-mêmes, leur avait-il dit aussi, pourquoi avez-vous, au milieu du

plus grand paroxysme révolutionnaire, proclamé l'Être suprême?...

C'est qu'au fond du coeur du peuple, il y a quelque chose qui le porte

à se donner un Dieu, n'importe lequel.--

[En marge: Mai 1802.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 39 段