ceux qui ne voulaient aucune distinction: Pourquoi donc avez-vous créé
les fusils et les sabres d'honneur? C'est une distinction que
celle-là, et assez ridiculement inventée, car on ne porte pas un fusil
ou un sabre d'honneur à sa poitrine, et, en ce genre, les hommes
aiment ce qui s'aperçoit de loin.--Le Premier Consul avait observé un
fait singulier, et il le faisait volontiers remarquer à ceux avec
lesquels il avait l'habitude de s'entretenir. Depuis que la France,
objet des égards et des empressements de l'Europe, était remplie des
ministres de toutes les puissances, ou d'étrangers de distinction qui
venaient la visiter, il était frappé de la curiosité avec laquelle le
peuple et même des gens au-dessus du peuple suivaient ces étrangers,
et étaient avides de voir leurs riches uniformes et leurs brillantes
décorations. Il y avait souvent foule dans la cour des Tuileries, pour
assister à leur arrivée et à leur départ.--Voyez, disait-il, ces
vaines futilités que les esprits forts dédaignent tant! Le peuple
n'est pas de leur avis. Il aime ces cordons de toutes couleurs, comme
il aime les pompes religieuses. Les philosophes démocrates appellent
cela vanité, idolâtrie. Idolâtrie, vanité, soit. Mais cette idolâtrie,
cette vanité sont des faiblesses communes à tout le genre humain, et
de l'une et de l'autre on peut faire sortir de grandes vertus. Avec
ces hochets tant dédaignés, on fait des héros! À l'une comme à l'autre
de ces prétendues faiblesses, il faut des signes extérieurs; il faut
un culte au sentiment religieux; il faut des distinctions visibles au
noble sentiment de la gloire.--
Le Premier Consul résolut de créer un ordre qui remplacerait les armes
d'honneur, qui aurait l'avantage d'être donné au soldat comme au
général, au savant paisible comme au militaire, qui consisterait en
décorations, semblables pour la forme à celles qu'on portait dans
toute l'Europe, et de plus en dotations utiles, utiles surtout au
simple soldat, quand celui-ci serait rentré dans ses champs. C'était,
à ses yeux, un moyen de plus de mettre la France nouvelle en rapport
avec les autres pays. Puisque c'était ainsi que dans toute l'Europe on
signalait à l'estime publique les services rendus, pourquoi ne pas
admettre le même système en France? Les nations, disait-il, ne
doivent pas plus chercher à se singulariser que les individus.
L'affectation de faire autrement que tout le monde, est une
affectation réprouvée par les gens sensés, et surtout par les gens
modestes. Les cordons sont en usage dans tous les pays, qu'ils soient,
ajoutait le Premier Consul, en usage en France! Ce sera un rapport de
plus établi avec l'Europe. Seulement on ne les donnait en France, on
ne les donne chez nos voisins qu'à l'homme bien né; je les donnerai à
l'homme qui aura le mieux servi dans l'armée et dans l'État, ou qui
aura produit les plus beaux ouvrages.--
Une remarque frappait plus particulièrement le Premier Consul, et chez
lui était devenue l'objet d'une véritable préoccupation: c'est à quel
point les hommes de la Révolution étaient désunis, sans lien entre
eux, sans force contre leurs ennemis communs. Tandis que les anciens
nobles se donnaient tous la main; tandis que les Vendéens étaient,
quoique épuisés et soumis, secrètement coalisés encore; tandis que le
clergé, bien que reconstitué, formait cependant une corporation
puissante, amie fort équivoque du gouvernement, les hommes qui avaient
fait cette Révolution étaient divisés, et désavoués même, il faut le
dire, par l'opinion ingrate et trompée. À peine laissait-on les
élections aller seules qu'on voyait aussitôt surgir ou des personnages
nouveaux, à qui on ne pouvait imputer ni mal ni bien, ou, par
contre-coup, des révolutionnaires fougueux, dont le souvenir inspirait
la terreur. Aux yeux d'une génération nouvelle, qui ne savait aucun
gré de leurs efforts à ceux qui, depuis quatre-vingt-neuf jusqu'à
dix-huit cent, avaient tant souffert pour affranchir la France, le
titre principal était de n'avoir rien fait. Le Premier Consul était
convaincu, et avec raison, que, si on se prêtait à ce mouvement, il
n'y aurait bientôt plus sur la scène un seul des auteurs de la
Révolution; qu'on verrait se produire une classe nouvelle, facile à
incliner vers le royalisme; que tout au plus y aurait-il dans certains
moments une réaction révolutionnaire, qui ferait reparaître quelques
hommes de sang; que les élections opérées sous le Directoire,
alternativement royalistes à la façon du club de Clichy, ou
révolutionnaires à la façon de Baboeuf, en étaient la preuve, et que,
de convulsions en convulsions, on aboutirait ainsi au triomphe des
Bourbons et de l'étranger, c'est-à-dire à la contre-révolution pure.
[En marge: Comment le Premier Consul veut organiser la société sortie
de la Révolution.]
Il regardait donc comme indispensable de ralentir le mouvement des
institutions libres, de maintenir ainsi au pouvoir la génération qui
avait fait la Révolution, de l'y maintenir, à l'exception seulement de
quelques individus souillés de sang, et à ceux-là même d'assurer de
l'oubli et du pain; de fonder avec cette génération une société
tranquille, régulière et brillante, dont il serait le chef, dont ses
compagnons d'armes et ses collaborateurs civils formeraient la classe
élevée, aristocratie si l'on veut, mais aristocratie toujours ouverte
au mérite naissant, dans laquelle resteraient placés, eux et leurs
enfants, les hommes qui auraient rendu de grands services, et
pourraient toujours venir prendre place les hommes qui seraient
capables de rendre des services nouveaux. Cette société ainsi formée,
d'après les éternelles lois de la nature, il la voulait entourer de
toutes les gloires, embellir par tous les arts, pour l'opposer avec
avantage à cet ancien régime, existant comme un vivant souvenir dans
la mémoire des émigrés, existant comme une réalité dans toute
l'Europe; et il espérait y rattacher les émigrés eux-mêmes, quand le
temps les aurait corrigés, quand l'attrait des hauts emplois les
aurait attirés, à condition toutefois qu'ils viendraient, non en
protecteurs dédaigneux, mais en serviteurs utiles et soumis. Quel
degré de liberté politique accorderait-il à cette société ainsi
constituée? Il ne le savait pas. Il croyait que le moment présent n'en
comportait pas beaucoup, car toute liberté accordée se changeait en
réactions cruelles; et il croyait de plus que la liberté arrêterait
son génie créateur. Du reste, il pensait peu alors à cette question;
et le pays, avide d'ordre seulement, ne l'y faisait guère penser. Il
voulait donc fonder cette société d'après les principes de la
Révolution française, lui donner de bonnes lois civiles, une puissante
administration, de riches finances, et la grandeur extérieure,
c'est-à-dire tous les biens, sauf un seul, laissant plus tard à
d'autres le soin de lui dispenser, ou de lui laisser prendre, ce
qu'elle comporterait de liberté politique.
C'est d'après ces idées qu'il avait conçu son système de récompenses
civiles et militaires, et son plan d'éducation.
[En marge: Institution de la Légion-d'Honneur.]
[En marge: Serment des Légionnaires.]
Les armes d'honneur, imaginées par la Convention, n'avaient guère
réussi, parce qu'elles n'étaient pas adaptées aux moeurs. Elles avaient
d'ailleurs entraîné des complications administratives assez fâcheuses,
à cause de la double paye accordée aux uns, refusée aux autres. Le
Premier Consul imagina un ordre militaire par la forme, mais non pas
destiné aux militaires seuls. Il l'appela Légion-d'Honneur, voulant
imprimer l'idée d'une réunion d'hommes voués au culte de l'honneur, et à
la défense de certains principes. Elle devait être composée de 15
cohortes, chaque cohorte de 7 grands-officiers, 20 commandeurs, 30
officiers et 350 simples légionnaires, en tout 6 mille individus de tout
grade. Le serment indiquait à quelle cause on devait se consacrer,
lorsqu'on faisait partie de la Légion-d'Honneur. Chaque membre
promettait de se dévouer à la défense de la République, de l'intégrité
de son territoire, du principe de l'égalité, de l'inviolabilité des
propriétés dites nationales. C'était, par conséquent, une légion qui
mettrait son honneur à faire triompher les principes et les intérêts de
la Révolution. Des décorations et des dotations étaient attachées à
chaque grade. Il était alloué aux grands-officiers 5,000 francs de
traitement, aux commandeurs 2,000, aux officiers 1,000, aux simples
légionnaires 250 francs. Une dotation en biens nationaux devait suffire
à ces dépenses. Chaque cohorte devait avoir son siége dans la province
où seraient situés ses biens particuliers. Toutes les cohortes réunies
devaient être administrées par un conseil supérieur, formé de sept
membres: les trois Consuls d'abord, et puis quatre grands-officiers,
dont le premier serait désigné par le Sénat, le second par le Corps
Législatif, le troisième par le Tribunat, le quatrième par le Conseil
d'État. Le conseil de la Légion-d'Honneur, composé de la sorte, était
chargé de gérer les biens de la Légion, et de délibérer sur la
nomination de ses membres. Enfin, ce qui achevait de compléter
l'institution, et d'en indiquer l'esprit, c'est que les services civils
dans toutes les carrières, telles que l'administration, le gouvernement,
les sciences, les arts, les lettres, étaient des titres d'admission
aussi bien que les services militaires. Pour partir du présent état de
choses, il était décidé que les militaires qui avaient des armes
d'honneur, seraient de droit membres de la Légion, et classés dans ses
rangs selon leur grade dans l'armée.
Cette institution ne compte guère plus de quarante ans, et elle est
déjà consacrée, comme si elle avait traversé les siècles, tant elle
est devenue, dans ces quarante ans, la récompense de l'héroïsme, du
savoir, du mérite en tout genre! tant elle a été recherchée par les
grands et les princes de l'Europe, les plus orgueilleux de leur
origine! Le temps, juge des institutions, a donc prononcé sur
l'utilité et la dignité de celle-ci. Laissons de côté l'abus qui a pu
être fait quelquefois d'une telle récompense, à travers les divers
régimes qui se sont succédé, abus inhérent à toute récompense donnée
par des hommes à d'autres hommes, et reconnaissons ce qu'avait de
beau, de profond, de nouveau dans le monde, une institution, tendant à
placer sur la poitrine du simple soldat, du savant modeste, la même
décoration qui devait figurer sur la poitrine des chefs d'armée, des
princes et des rois! reconnaissons que cette création d'une
distinction honorifique était le triomphe le plus éclatant de
l'égalité même, non de celle qui égalise les hommes en les abaissant,
mais de celle qui les égalise en les élevant; reconnaissons enfin que,
si, pour les grands de l'ordre civil ou militaire, elle pouvait bien
n'être qu'une satisfaction de vanité, elle était, pour le simple
soldat rentré dans ses champs, l'aisance du paysan, en même temps que
la preuve visible de l'héroïsme.
[En marge: Système d'éducation imaginé par le Premier Consul.]
Après ce beau système de récompenses, le Premier Consul s'était occupé
avec non moins d'empressement d'un système d'éducation pour la
jeunesse française. L'éducation, en effet, était alors nulle ou livrée
aux ennemis de la Révolution.
[En marge: État de l'éducation pendant le cours de la Révolution.]
Les corporations religieuses autrefois employées à élever la jeunesse,
avaient disparu avec l'ancien ordre de choses. Elles tendaient bien à
renaître; mais le Premier Consul n'avait garde de leur livrer la
génération nouvelle, les considérant comme les ouvriers secrets de ses
ennemis. Les institutions par lesquelles la Convention avait cherché à
les remplacer, n'avaient été qu'une chimère déjà presque évanouie. La
Convention avait voulu donner gratuitement l'instruction primaire au
peuple, et l'instruction secondaire aux classes moyennes, de manière à
rendre l'une et l'autre accessibles à toutes les familles. Elle
n'avait abouti à rien. Les communes avaient donné aux instituteurs
primaires des logements, en général ceux des anciens curés de
campagne, mais ne les avaient point appointés, ou du moins l'avaient
fait avec des assignats. L'indigence avait bientôt dispersé ces
malheureux instituteurs. Les écoles centrales, dans lesquelles se
dispensait l'instruction secondaire, placées dans chaque chef-lieu de
département, étaient des établissements en quelque sorte académiques,
où se faisaient des cours publics, auxquels la jeunesse pouvait
assister quelques heures par jour, mais en retournant ensuite dans les
familles, ou dans des pensionnats formés par l'industrie particulière.
La nature des études était conforme à l'esprit du temps. Les études
classiques, considérées comme une vieille routine, y avaient été
presque abandonnées. Les sciences naturelles et exactes, les langues
vivantes, avaient pris la place des langues anciennes. Un muséum
d'histoire maternelle était attaché à chacune de ces écoles. Une telle
instruction avait peu d'influence sur la jeunesse; car un cours qui
dure une ou deux heures par jour, n'est pas un moyen de s'emparer
d'elle. On la laissait former par les chefs de pensionnat, pour la
plupart alors ennemis du nouvel ordre de choses, ou spéculateurs
avides traitant la jeunesse comme un objet de trafic, non comme un
dépôt sacré de l'État et des familles. Les écoles centrales
d'ailleurs, placées dans les cent deux départements, une dans chaque
chef-lieu, étaient trop nombreuses. Il n'y avait pas assez d'élèves
pour ces cent deux écoles. Trente-deux seulement avaient attiré des
auditeurs, et étaient devenues des foyers d'instruction. On avait vu
s'y produire quelques professeurs distingués, conservant encore
l'esprit des saines études. Mais les vicissitudes politiques, là comme
ailleurs, avaient fait sentir leur triste influence. Les professeurs,
choisis par des jurys d'instruction, s'étaient succédé comme les
partis au pouvoir, avaient paru et disparu tour à tour, et les élèves
avec eux! Enfin ces écoles, sans lien, sans unité, sans direction
commune, présentaient des fragments épars, et non un grand édifice
d'instruction publique.
[En marge: Plan du Premier Consul.]
Le Premier Consul forma son projet d'un jet, avec la résolution
d'esprit qui lui était ordinaire.
D'abord, les finances de la France ne permettaient pas de fournir,
partout et gratis, l'instruction primaire au peuple, lequel, du reste,
n'aurait pas eu assez de loisir pour la recevoir, si l'État avait eu
assez d'argent pour la lui donner. C'est tout au plus si on était en
mesure de faire les frais du nouveau clergé, et on le pouvait grâce à
une circonstance particulière du temps, c'était la masse des pensions
ecclésiastiques, qui tenaient lieu de traitement à la plupart des
curés. Il était donc impossible de payer un instituteur primaire par
commune. On se contenta d'en établir chez les populations assez aisées
pour en faire elles-mêmes les frais. La commune accordait le logement
et l'école, les écoliers payaient une rétribution calculée sur les
besoins de l'instituteur. C'était tout ce qu'on pouvait faire alors.
[En marge: Création des Lycées.]
Pour le moment, le plus important était l'instruction secondaire. Le
Premier Consul supprima dans son projet les écoles centrales, qui
n'étaient que des cours publics, sans ensemble, sans action sur la
jeunesse. On comptait trente-deux écoles centrales, qui avaient plus
ou moins réussi. C'était une indication du besoin d'instruction dans
les diverses parties de la France. Le Premier Consul projeta
trente-deux établissements, qu'il nomma lycées, d'un nom emprunt à
l'antiquité, et qui étaient des pensionnats où la jeunesse, casernée,
retenue pendant les principales années de l'adolescence, devait subir
la double influence d'une forte instruction littéraire, et d'une
éducation mâle, sévère, suffisamment religieuse, tout à fait
militaire, modelée sur le régime de l'égalité civile. Il voulut y
rétablir l'ancienne règle classique, qui assignait aux langues
anciennes la première place, ne donnait que la seconde aux sciences
mathématiques et physiques, laissant aux écoles spéciales le soin
d'achever l'enseignement des dernières. Il avait raison en cela comme
dans le reste. L'étude des langues mortes n'est pas seulement une
étude de mots, mais une étude de choses; c'est l'étude de l'antiquité
avec ses lois, ses moeurs, ses arts, son histoire si morale, si
fortement instructive. Il n'y a qu'un âge pour apprendre ces choses:
c'est l'enfance. La jeunesse une fois venue avec ses passions, avec
son penchant à l'exagération et au faux goût, l'âge mûr avec ses
intérêts positifs, la vie se passe, sans qu'on ait donné un moment à
l'étude d'un monde, mort comme les langues qui nous en ouvrent
l'entrée. Si une curiosité tardive nous y ramène, c'est à travers de
pâles et insuffisantes traductions qu'on pénètre dans cette belle
antiquité. Et dans un temps où les idées religieuses se sont
affaiblies, si la connaissance de l'antiquité s'évanouissait aussi,
nous ne formerions plus qu'une société sans lien moral avec le passé,
uniquement instruite et occupée du présent; une société ignorante,
abaissée, exclusivement propre aux arts mécaniques.
Le Premier Consul voulut donc que, dans son projet, les études
classiques reprissent leur rang. Les sciences ne venaient qu'après. On
devait en enseigner ce qui est utile dans toutes les professions de la
vie, et ce qui est nécessaire pour passer des écoles secondaires aux
écoles spéciales. L'instruction religieuse y devait être donnée par
des aumôniers, l'instruction militaire, par de vieux officiers sortis
de l'armée. Tous les mouvements devaient s'y exécuter au pas
militaire, et au son du tambour. Ce régime était convenable à une
nation destinée tout entière à manier les armes, ou dans l'armée ou
dans la garde nationale. Huit professeurs de langues anciennes ou de
belles-lettres, un censeur des études, un économe, chargé du matériel,
un chef supérieur, sous le nom de proviseur, composaient le personnel
de ces établissements.
Telles étaient les écoles dans lesquelles le Premier Consul voulait
former la jeunesse française. Mais comment l'y attirer? Là était la
difficulté. Le Premier Consul y pourvut par un de ces moyens hardis et
sûrs, comme il faut les employer quand on veut sérieusement atteindre
un but. Il imagina de créer 6,400 bourses gratuites, dont l'État
ferait les frais, et qui, au taux moyen de 7 à 800 francs,
représenteraient une dépense totale de 5 à 6 millions par an, somme
considérable alors. Ces six mille et quelques cents élèves suffisaient
pour fournir le fond de la population des lycées. La confiance des
familles, qu'on espérait acquérir plus tard, devait un jour dispenser
l'État de continuer un tel sacrifice. Le produit de ces six mille
bourses formait en même temps une ressource suffisante pour couvrir la
plus grande partie des frais des nouveaux établissements.
Le Premier Consul entendait distribuer de la manière suivante les
bourses dont le gouvernement allait avoir la disposition: 2,400
devaient être données aux enfants des militaires en retraite qui
étaient peu aisés, des fonctionnaires civils qui avaient utilement
servi, des habitants des provinces récemment réunies à la France. Les
4,000 autres étaient destinées aux pensionnats actuellement établis.
Il y avait en effet un grand nombre de ces pensionnats exploités par
l'industrie particulière. Le Premier Consul crut devoir les laisser
exister; mais, il les rattacha à son plan par le moyen le plus simple
et le plus efficace. Ces pensionnats ne pouvaient subsister désormais
qu'avec l'autorisation du gouvernement; ils devaient être inspectés
tous les ans par les agents de l'État; ils étaient obligés d'envoyer
leurs élèves aux cours des lycées, moyennant une faible rétribution.
Enfin, les 4,000 bourses devaient, après un examen annuel, être
distribuées entre les élèves des divers pensionnats, en raison du
mérite reconnu et de la bonne tenue de chaque maison. Ainsi rattachés
au plan général, les pensionnats en faisaient tout à fait partie.
Passant ensuite à l'instruction spéciale, le Premier Consul s'occupa
d'en compléter l'organisation. L'étude de la jurisprudence avait péri
avec l'ancien établissement judiciaire; il créa dix écoles de droit.
Les écoles de médecine, moins négligées, subsistaient au nombre de
trois; il proposa d'en créer six. L'École Polytechnique existait,
elle fut rattachée à cette organisation. On y ajouta une école des
services publics, connue depuis sous le titre d'École des
Ponts-et-Chaussées, une école des arts mécaniques, alors fixée à
Compiègne, depuis à Châlons-sur-Marne, premier modèle des écoles des
arts et métiers, qui sont aujourd'hui jugées si utiles; enfin une
école du grand art qui faisait alors la puissance du Premier Consul et
de la France, une école d'art militaire, destinée à occuper le château
de Fontainebleau.
Il manquait à cet ensemble un complément, c'est-à-dire un corps
enseignant, qui fournît à ces colléges des instituteurs, qui les
embrassât dans sa surveillance, en un mot, ce qu'on a nommé depuis
l'Université. Mais le moment n'en était pas encore venu. C'était déjà
beaucoup de recueillir du naufrage les établissements d'instruction
publique, et de créer tout d'abord, avec les professeurs actuels, des
colléges dépendants de l'État, où la jeunesse de toutes les classes,
attirée par l'éducation gratuite, serait formée sur un modèle commun,
régulier, conforme aux principes de la Révolution française, et aux
saines doctrines littéraires. Le Premier Consul dit au savant
Fourcroy: Ceci n'est qu'un commencement; plus tard, nous ferons plus
et mieux.--
[En marge: Discussion du Conseil d'État, sur l'institution de la
Légion-d'Honneur, et sur le nouveau système d'éducation publique.]
Ces deux projets importants furent d'abord portés au Conseil d'État,
et livrés, dans ce corps éclairé, à de vives controverses. Le Premier
Consul, qui n'aimait pas la discussion publique, parce qu'elle agitait
alors les esprits trop long-temps émus, la recherchait, la provoquait
même dans le sein du Conseil d'État. C'était son gouvernement
représentatif à lui. Il y était familier, original, éloquent, s'y
permettait tout à lui-même, y permettait tout aux autres, et, par le
choc de son esprit sur celui de ses contradicteurs, faisait jaillir
plus de lumières qu'on ne peut en obtenir d'une grande assemblée, où
la solennité de la tribune, les inconvénients de la publicité gênent
et compriment sans cesse la vraie liberté de la pensée. Cette forme de
discussion serait même la meilleure pour l'éclaircissement des
affaires, s'il ne dépendait d'un maître absolu de l'arrêter aux
limites fixées par sa volonté. Mais un tel corps est pour le
despotisme éclairé, quand il veut être éclairé, la meilleure des
institutions.
[En marge: Caractère des discussions dans le sein du Conseil d'État.]
Le Conseil d'État, composé de tous les hommes de la Révolution, et de
quelques-uns de ceux qui avaient surgi plus récemment, offrait dans
son ensemble les diverses nuances de l'opinion publique, et peu
affaiblies, car si, d'une part, MM. Portalis, Roederer, Regnaud de
Saint-Jean d'Angély, Devaines y représentaient vivement le parti de la
réaction monarchique, MM. Thibaudeau, Berlier, Truguet, Emmery,
Bérenger y représentaient le parti fidèle à la Révolution, jusqu'à
défendre quelquefois ses préjugés. Mais là, dans le huis-clos du
Conseil d'État, les discussions étaient sincères et profondément
utiles.
Le projet de la Légion-d'Honneur fut fortement attaqué. Ici, comme
dans l'affaire du Concordat, le Premier Consul devançait peut-être le
mouvement des esprits. Cette génération, qui bientôt fut au pied des
autels, qui bientôt se couvrit de décorations avec un empressement
puéril, résistait encore, dans le moment, au rétablissement des cultes
et à l'institution de la Légion-d'Honneur.
[En marge: Objections élevées dans le sein du Conseil d'État, contre
l'institution de la Légion-d'Honneur.]