Le Premier Consul commença par la loi destinée à régler la police des

cultes. C'est celle qui porte dans nos codes le titre d'_articles

organiques_. Elle était volumineuse, et réglait les rapports du

gouvernement avec toutes les religions, catholique, protestante,

hébraïque. Elle reposait sur le principe de la liberté des cultes,

leur accordait à tous sécurité et protection, leur imposait égards et

tolérance entre eux, soumission envers le gouvernement. Quant à la

religion catholique, celle qui embrasse la presque totalité de la

population de notre pays, elle était réglée d'après les principes de

l'Église romaine, consacrés dans le Concordat, et les principes de

l'Église gallicane, proclamés par Bossuet. D'abord il était établi

qu'aucune bulle, bref, ou écrit quelconque du Saint-Siége, ne pourrait

être publié en France sans l'autorisation du gouvernement; qu'aucun

délégué de Rome, excepté celui qu'elle envoyait publiquement comme son

représentant officiel, ne serait admis, ou reconnu, ou toléré; ce qui

faisait disparaître ces mandataires secrets, dont le Saint-Siége

s'était servi pour gouverner clandestinement l'Église française

pendant la Révolution. Toute infraction quelconque aux règles

résultant soit des traités avec le Saint-Siége, soit des lois

françaises, commise par un membre du clergé, était qualifiée _abus_,

et déférée à la juridiction du Conseil d'État, corps politique et

administratif, animé d'un véritable esprit de gouvernement, et qui ne

pouvait éprouver pour le clergé l'antique haine que la magistrature

lui avait vouée sous l'ancienne monarchie. Aucun concile, général ou

particulier, ne pouvait être tenu en France, sans l'ordre formel du

gouvernement. Il devait y avoir un seul catéchisme, approuvé par

l'autorité publique. Tout ecclésiastique consacré à l'enseignement du

clergé devait professer la Déclaration de 1682, connue sous le titre

de PROPOSITIONS DE BOSSUET. Ces propositions, comme on sait,

contiennent ces beaux principes de soumission et d'indépendance, qui

caractérisent particulièrement l'Église gallicane, laquelle, toujours

soumise à l'unité catholique, qu'elle a fait triompher en France et

défendue en Europe, mais indépendante dans son régime intérieur,

fidèle à ses rois, n'a jamais abouti ni au protestantisme, comme

l'Église allemande ou anglaise, ni à l'inquisition, comme l'Église

espagnole. Soumission au chef de l'Église universelle sous le rapport

spirituel, soumission au chef de l'État sous le rapport temporel, tel

est le double principe sur lequel le Premier Consul voulut que

l'Église française restât établie. C'est pourquoi il exigea d'une

manière formelle l'enseignement dans le clergé des propositions de

Bossuet. Il fut arrêté ensuite dans les articles organiques, que les

évêques nommés par le Premier Consul, institués par le Pape,

choisiraient les curés, mais, avant de les installer, seraient obligés

de les faire agréer par le gouvernement. Il fut accordé aux évêques de

former des chapitres de chanoines dans les cathédrales, et des

séminaires dans les diocèses. Tous les choix des professeurs dans ces

séminaires devaient être approuvés par l'autorité publique. Aucun

élève des séminaires ne pouvait être ordonné prêtre, s'il n'avait 25

ans, s'il ne faisait preuve d'une propriété de 300 francs de revenu,

s'il n'était agréé par l'administration des cultes. Cette condition de

propriété n'a pas pu tenir devant la réalité[23]; mais il eût été à

désirer qu'elle fût praticable, car l'esprit du clergé serait moins

descendu que nous ne l'avons vu depuis. Les archevêques devaient

recevoir 15,000 francs d'appointements, les évêques 10,000. Les curés

de première classe devaient recevoir 1,500 francs, ceux de seconde,

1,000, sans cumul toutefois avec les pensions ecclésiastiques, dont

beaucoup de prêtres jouissaient en compensation des biens

ecclésiastiques aliénés. Le casuel, c'est-à-dire les rétributions

volontaires des fidèles pour l'administration de certains sacrements,

était conservé, à condition d'un règlement donné par les évêques. Du

reste, il était stipulé que tous les secours du culte seraient

administrés gratuitement. Les églises étaient restituées au nouveau

clergé. Les presbytères, et les jardins attenants, ce que dans nos

campagnes on appelle la _maison du curé_, devaient être les seules

portions des anciens biens d'église, rendues aux prêtres; bien entendu

qu'il n'était pas question de ceux de ces biens qui avaient été

vendus. L'usage des cloches était rétabli pour appeler les fidèles à

l'église; mais avec défense de les employer à aucun usage civil, à

moins d'une permission de l'autorité. Le sinistre souvenir du tocsin

avait fait adopter cette précaution. Aucune fête, excepté celle du

dimanche, ne pouvait être établie sans l'autorisation du gouvernement.

Le culte ne devait pas être extérieur, c'est-à-dire, célébré hors des

temples, dans les villes où il existait des temples appartenant à des

religions différentes. Enfin le calendrier grégorien se trouvait en

partie concilié avec le calendrier républicain. C'était là

certainement la plus grave des difficultés. On ne pouvait pas abolir

complètement le calendrier qui rappelait, plus que toute autre

institution, le souvenir de la Révolution, et qui avait été adapté au

nouveau système des poids et mesures. Mais il n'était pas possible non

plus de rétablir la religion catholique sans rétablir le dimanche, et

avec le dimanche la semaine. D'ailleurs les moeurs avaient déjà fait

ce que la loi n'avait pas osé faire encore, et le dimanche était

redevenu partout un jour de fête religieuse, plus ou moins observé,

mais universellement admis comme interruption du travail de la

semaine. Le Premier Consul adopte un moyen terme. Il décida que

l'année, le mois, seraient nommés comme dans le calendrier

républicain, et le jour, la semaine, comme dans le calendrier

grégorien; qu'on dirait, par exemple, pour le jour de Pâques, dimanche

28 germinal an X, ce qui répondait au 18 avril 1802. Il exigea enfin

qu'on ne pût marier personne à l'église, sans la production préalable

de l'acte du mariage civil; et quant aux registres des naissances, des

morts, des mariages, que le clergé avait continué de tenir par suite

de ses habitudes, il fit déclarer que ces registres ne pourraient

jamais avoir aucune valeur en justice. Enfin toute donation

testamentaire ou autre, faite au clergé, devait être constituée en

rentes.

[Note 23: Elle n'a été abolie qu'en février 1810.]

Telle est en substance la sage et profonde loi qui porte le nom

d'_articles organiques_. Elle était pour le gouvernement français un

acte tout intérieur, qui le regardait seul, et qui, à ce titre, ne

devait pas être soumis au Saint-Siége. Il suffisait qu'elle ne contînt

rien de contraire au Concordat, pour que la cour de Rome ne fût pas

raisonnablement fondée à se plaindre. La lui soumettre, c'était se

préparer des difficultés interminables, difficultés plus grandes, plus

nombreuses que celles qu'avait rencontrées le Concordat lui-même. Le

Premier Consul n'avait garde de s'y exposer. Il savait bien qu'une

fois le culte publiquement rétabli, le Saint-Siége ne romprait pas la

nouvelle paix entre la France et Rome, pour des articles concernant la

police intérieure de la République. Il est bien vrai que, plus tard,

ces articles sont devenus l'un des griefs de la cour de Rome contre

Napoléon, mais ils furent un prétexte plutôt qu'un grief véritable.

Ils avaient été, du reste, communiqués au cardinal Caprara, qui ne

parut point révolté à leur lecture[24], à en juger toutefois par ce

qu'il écrivit à sa cour. Il fit quelques réserves, et conseilla au

Saint-Père de ne point s'en affliger, espérant, disait-il, que ces

articles ne seraient pas exécutés à la rigueur.

[Note 24: Ces assertions sont fondées sur la correspondance

même du cardinal Caprara.]

[En marge: Après la rédaction des articles organiques, on s'occupe de

la nomination des évêques.]

[En marge: Le Pape voudrait qu'il n'y eût pas des prêtres

constitutionnels parmi les nouveaux évêques.]

La loi des articles organiques rédigée, et discutée en Conseil d'État,

il fallait s'occuper du personnel du clergé. C'était un travail

considérable, car il y avait une multitude de choix à examiner de

très-près, avant de les arrêter définitivement. M. Portalis, que le

Premier Consul avait chargé de l'administration des cultes, et qui

était éminemment propre, soit à traiter avec le clergé, soit à le

représenter auprès des corps de l'État, et à le défendre par une

élocution douce, brillante, empreinte d'une certaine onction

religieuse, M. Portalis résistait ordinairement au Saint-Siége, avec

une fermeté respectueuse. Cette fois il s'était fait en quelque sorte

l'allié du cardinal Caprara, dans une prétention de la cour de Rome,

celle d'exclure complètement le clergé constitutionnel des nouveaux

siéges. Le Pape, tout ému encore d'un acte aussi exorbitant à ses yeux

que la déposition des anciens titulaires, voulait au moins s'en

dédommager, en éloignant de l'épiscopat les ministres du culte qui

avaient pactisé avec la Révolution française, et prêté serment à la

Constitution civile. Depuis que le Concordat était signé, c'est-à-dire

depuis environ huit à neuf mois, le cardinal Caprara, qui remplissait

incognito les fonctions de légat _à latere_, et qui voyait sans cesse

le Premier Consul, lui insinuait avec douceur, mais avec constance,

les désirs de l'Église romaine, s'avançant plus hardiment quand le

Premier Consul était d'humeur à le laisser dire, se retirant

précipitamment, et avec humilité, quand il était d'humeur contraire.

Ces désirs de l'Église romaine ne consistaient pas seulement à

repousser de la nouvelle composition du clergé français les prêtres

qu'elle appelait _intrus_, mais à recouvrer les provinces perdues,

Bologne, Ferrare et la Romagne.--Le Saint-Père, disait le cardinal,

est fort pauvre depuis qu'il a été dépouillé de ses provinces les plus

fertiles; il est si pauvre qu'il ne peut payer ni des troupes pour le

garder, ni l'administration de ses États, ni le Sacré Collége. Il a

perdu même une partie de ses revenus extérieurs. Au milieu de ses

douleurs, le rétablissement de la religion en France est la plus

grande de ses consolations; mais ne mêlez pas des amertumes à cette

consolation, en l'obligeant à instituer des prêtres qui ont apostasié,

en privant le clergé fidèle des places déjà tant réduites par la

nouvelle circonscription.--Oui, répondait le Premier Consul, le

Saint-Père est pauvre; je le soulagerai. Toutes les limites des États

d'Italie ne sont pas irrévocablement fixées; celles de l'Europe

elle-même ne sont pas définitivement arrêtées. Mais je ne puis

aujourd'hui ôter des provinces à la République italienne, qui vient de

me prendre pour chef. En attendant, il faut au Saint-Père plus

d'argent qu'il n'en a. Il lui faut quelques millions; je suis prêt à

les lui donner. Quant aux _intrus_, ajoutait-il, c'est autre chose. Le

Pape a promis, une fois les démissions données, de réconcilier avec

l'Église, sans aucune distinction, tous ceux qui se soumettraient au

Concordat. Il l'a promis, il faut qu'il tienne sa parole. Je la lui

rappellerai, et il n'est ni homme, ni pontife à y manquer. D'ailleurs

je ne suis pas venu pour faire triompher tel ou tel parti; je suis

venu pour les réconcilier les uns avec les autres, en tenant la

balance égale entre eux. Depuis quelque temps, vous m'avez obligé à

lire l'histoire de l'Église. J'y ai vu que les querelles religieuses

ne se passent pas autrement que les querelles politiques; car vous

prêtres, nous militaires ou magistrats, nous sommes tous hommes. Elles

ne finissent que par l'intervention d'une autorité assez forte pour

obliger les partis à se rapprocher et à se fondre. Je mêlerai donc

quelques évêques constitutionnels aux évêques que vous appelez

fidèles; je les choisirai bien, j'en choisirai peu, mais il y en

aura. Vous les réconcilierez avec l'Église romaine; je les obligerai à

être soumis au Concordat, et tout ira bien. Du reste, c'est chose

résolue, n'y revenez plus.--LE GRAND CONSUL, comme l'appelait le

cardinal, si on insistait, s'animait vite; et le cardinal s'arrêtait,

car il l'admirait, l'aimait, le craignait également, et disait au

Saint-Père: N'irritons pas cet homme! lui seul nous soutient dans ce

pays, où tout le monde est contre nous. Si son zèle se refroidissait

un instant, ou si par malheur il venait à mourir, il n'y aurait plus

de religion en France.--Le cardinal, quand il n'avait pas réussi,

s'efforçait néanmoins de paraître satisfait, car le général Bonaparte

aimait à voir les gens contents, et prenait de l'humeur quand on se

présentait à lui avec un visage chagrin. Le cardinal se montrait donc

toujours doux et serein, et avait, par ce moyen, trouvé l'art de lui

plaire. Il voyait d'ailleurs les peines qu'avait le général Bonaparte,

et il n'aurait pas voulu les accroître. Le général, à son tour,

s'efforçait d'expliquer au cardinal les susceptibilités, les ombrages

de l'esprit français; et, malgré sa puissance, il faisait autant

d'efforts pour le convaincre, que le cardinal en pouvait faire de son

côté pour l'amener à ses vues. Un jour, impatienté des instances du

légat, il le fit taire par cette parole à la fois gracieuse et

profonde.--Tenez, lui dit-il, cardinal Caprara, possédez-vous encore

le don des miracles? le possédez-vous?... en ce cas, employez-le, vous

me rendrez grand service. Si vous ne l'avez pas, laissez-moi faire;

et, puisque je suis réduit aux moyens humains, permettez-moi d'en

user comme je l'entends, pour sauver l'Église.--

[En marge: Nominations aux siéges de la nouvelle circonscription.]

C'est un spectacle curieux et saisissant, conservé tout entier dans la

correspondance du cardinal Caprara, que celui de ce puissant homme de

guerre, déployant tour à tour une finesse, une grâce, une véhémence

extraordinaires, pour persuader le vieux cardinal, théologien et

diplomate. Tous deux étaient ainsi arrivés au moment de la publication

du Concordat, sans avoir pu se convaincre. M. Portalis, qui, sur ce

point uniquement, était de l'avis du Saint-Siége, n'osa pas, comme il

le voulait d'abord, exclure tout à fait les constitutionnels de ses

propositions pour les soixante siéges à remplir, mais il n'en présenta

que deux. S'étant entendu avec l'abbé Bernier pour les choix à faire

dans le clergé orthodoxe, il avait proposé les membres les plus

éminents et les plus sages de l'ancien épiscopat, et, en assez grand

nombre, des curés estimables, distingués par leur piété, leur

modération, et la continuation de leurs services pendant la terreur.

Il disait avec l'abbé Bernier, que n'appeler aucun membre de l'ancien

épiscopat, et ne désigner que des curés, ce serait créer un clergé

trop nouveau, trop dépourvu d'autorité; que nommer, au contraire,

d'anciens évêques seuls à tous les siéges, ce serait trop oublier le

clergé inférieur, qui avait rendu de vrais services pendant la

Révolution, et dont la juste ambition serait ainsi gravement froissée.

Ces vues étaient raisonnables, et furent admises par le Premier

Consul. Mais, quant aux deux prélats constitutionnels, il ne s'en

contenta pas. Sur soixante siéges, j'en veux dit-il, donner le

cinquième au clergé de la Révolution, c'est-à-dire douze. Il y aura

deux archevêques constitutionnels sur dix, et dix évêques

constitutionnels sur cinquante, ce qui n'est pas trop.--Après s'être

concerté avec MM. Portalis et Bernier, il fit avec eux les choix les

mieux entendus, sauf un ou deux. M. de Belloy, évêque de Marseille, le

plus respectable, le plus âgé des membres de l'ancienne Église de

France, digne ministre d'une religion de charité, qui joignait une

figure vénérable à la piété la plus sage, fut nommé archevêque de

Paris. M. de Cicé, ancien garde des sceaux sous Louis XVI, autrefois

archevêque de Bordeaux, esprit ferme et politique, fut promu à

l'archevêché d'Aix. M. de Boisgelin, grand seigneur, prêtre éclairé,

instruit et doux, jadis archevêque d'Aix, devint archevêque de Tours.

M. de La Tour-du-Pin, ancien archevêque d'Auch, reçut l'évêché de

Troyes. Ce digne prélat, illustre par son savoir autant que par sa

naissance, eut la modestie d'accepter ce poste si inférieur à celui

qu'il quittait. Le Premier Consul l'en récompensa plus tard par le

chapeau de cardinal. M. de Roquelaure, autrefois évêque de Senlis,

l'un des prélats les plus distingués de l'ancienne Église, par l'union

de l'aménité et des bonnes moeurs, obtint l'archevêché de Malines. M.

Cambacérès, frère du second Consul, fut appelé à l'archevêché de

Rouen. L'abbé Fesch, oncle du Premier Consul, prêtre orgueilleux, qui

mettait sa gloire à résister à son neveu, fut fait archevêque de

Lyon, c'est-à-dire primat des Gaules. M. Lecoz, évêque constitutionnel

de Rennes, prêtre de bonnes moeurs, mais janséniste ardent et

incommode, fut nommé archevêque de Besançon. M. Primat, évêque

constitutionnel de Lyon, autrefois oratorien, prêtre instruit et doux,

ayant donné des scandales fâcheux sous le rapport du schisme, mais

aucun sous le rapport des moeurs, fut promu à l'archevêché de

Toulouse. Un curé distingué, M. de Pancemont, fort employé dans

l'affaire des démissions, fut tiré de la paroisse de Saint-Sulpice,

pour être envoyé à Vannes comme évêque. Enfin, l'abbé Bernier, le

célèbre curé de Saint-Laud d'Angers, autrefois le meneur caché de la

Vendée, depuis son pacificateur, et, sous le Premier Consul, le

négociateur du Concordat, reçut l'évêché d'Orléans. Ce siége n'était

pas en rapport avec la haute influence que le Premier Consul lui avait

laissé prendre sur les affaires de l'Église de France; mais l'abbé

Bernier sentait que les souvenirs de la guerre civile, attachés à son

nom, ne permettaient pas une élévation trop marquante et trop brusque;

que le pouvoir réel dont il jouissait valait mieux que les honneurs

extérieurs. Le Premier Consul lui destinait d'ailleurs le chapeau de

cardinal.

Quand ces nominations, qui étaient arrêtées, mais qui ne devaient être

publiées qu'après la conversion du Concordat en loi de l'État, furent

communiquées au cardinal Caprara, celui-ci opposa une vive résistance,

versa même des larmes, se disant dépourvu de pouvoirs, bien qu'il eût

reçu de Rome une latitude absolue, et jusqu'à la faculté

extraordinaire d'instituer les nouveaux prélats, sans recours au

Saint-Siége. MM. Portalis et Bernier lui déclarèrent que la volonté du

Premier Consul était irrévocable, qu'il fallait se soumettre, ou

renoncer à la restauration solennelle des autels, promise sous

quelques jours. Il se soumit, écrivant au Pape que le salut des âmes,

privées de religion, s'il avait persisté, l'avait emporté dans son

esprit sur l'intérêt du clergé fidèle.--On me blâmera, disait-il au

Saint-Père; mais j'ai obéi à ce que j'ai cru la voix du ciel.--

Il consentit donc, se réservant d'exiger des constitutionnels

nouvellement élus, une rétractation, qui couvrît cette dernière

condescendance du Saint-Siége.

Tout étant prêt, le Premier Consul fit apporter le Concordat au Corps

Législatif, pour y être voté comme une loi, suivant les prescriptions

de la Constitution. Au Concordat étaient joints les articles

organiques. Ce fut le premier jour de la session extraordinaire, 5

avril 1802 (15 germinal), que le Concordat fut présenté au Corps

Législatif par les conseillers d'État Portalis, Régnier, et Regnault

de Saint-Jean-d'Angély. Le Corps Législatif n'était point en séance

quand le traité d'Amiens, signé le 25 mars, avait été connu à Paris.

Il n'avait donc pas été au nombre des autorités, venues pour féliciter

le Premier Consul. On proposa dès cette première séance d'envoyer une

députation de vingt-cinq membres, pour complimenter le Premier Consul,

à l'occasion de la paix générale. Dans cette proposition il ne fut pas

dit un mot du Concordat, ce qui montre l'esprit du temps, même dans

le sein du Corps Législatif renouvelé. La députation fut présentée le

6 avril (16 germinal).

[En marge: Allocution du Premier Consul à une députation du Corps

Législatif, relativement au Concordat.]

«Citoyen consul, dit le président du Corps Législatif, le premier

besoin du peuple français attaqué par l'Europe était la victoire, et

vous avez vaincu. Son voeu le plus cher après la victoire était la

paix, et vous la lui avez donnée. Que de gloire pour le passé, que

d'espérance pour l'avenir! Et tout cela est votre ouvrage! Jouissez de

l'éclat et du bonheur que la République vous doit!» Le président

terminait cette allocution par l'expression la plus vive de la

reconnaissance nationale, mais il se taisait absolument au sujet du

Concordat. Le Premier Consul saisit l'occasion de lui donner à ce

sujet une sorte de leçon, et de ne parler que du Concordat, à des gens

qui ne parlaient que de la paix d'Amiens. «Je vous remercie, dit-il

aux envoyés du Corps Législatif, des sentiments que vous m'exprimez.

Votre session commence par l'opération la plus importante de toutes,

celle qui a pour but l'apaisement des querelles religieuses. La France

entière sollicite la fin de ces déplorables querelles, et le

rétablissement des autels. J'espère que dans votre vote vous serez

unanimes comme elle. La France verra avec une vive joie que ses

législateurs ont voté la paix des consciences, la paix des familles,

cent fois plus importante pour le bonheur des peuples que celle à

l'occasion de laquelle vous venez féliciter le gouvernement.»

[En marge: Adoption du Concordat par le Corps Législatif, et sa

conversion en loi de l'État.]

Ces nobles paroles produisirent l'effet qu'en attendait le Premier

Consul. Le projet, porté immédiatement du Corps Législatif au

Tribunat, y fut examiné avec gravité, même avec faveur, et discuté

sans véhémence. Sur le rapport de M. Siméon, il fut adopté par 78

suffrages contre 7. Au Corps Législatif, 228 voix se prononcèrent

pour, et 21 contre.

[En marge: Réception officielle du cardinal Caprara comme légat _à

latere_.]

Ce fut le 8 avril (18 germinal) que les deux projets furent convertis

en lois. Il n'y avait plus d'obstacle. On était au jeudi; le dimanche

suivant était le dimanche des Rameaux; le dimanche d'après, celui de

Pâques. Le Premier Consul voulut consacrer ces jours solennels de la

religion catholique, à la grande fête du rétablissement des cultes. Il

n'avait pas encore reçu officiellement le cardinal Caprara, comme

légat du Saint-Siége. Il lui assigna le lendemain, vendredi, pour

cette réception officielle. L'usage des légats _à latere_ est de faire

porter devant eux la croix d'or. C'est le signe du pouvoir

extraordinaire que le Saint-Siége délègue aux représentants de cette

espèce. Le cardinal Caprara voulant, conformément aux vues de sa cour,

que l'exercice du culte fût aussi public, aussi extérieur que possible

en France, demandait que, suivant l'usage, le jour où il irait aux

Tuileries, la croix d'or fût portée devant lui, par un officier vêtu

de rouge, et à cheval. C'était là un spectacle qu'on craignait de

donner au peuple parisien. On négocia, et il fut convenu que cette

croix serait portée dans l'une des voitures qui devaient précéder

celle du légat.

Le vendredi 9 avril (19 germinal), le cardinal-légat se rendit en

pompe aux Tuileries, dans les équipages du Premier Consul, escorté par

la garde consulaire, et précédé par la croix portée dans l'une des

voitures. Le Premier Consul le reçut à la tête d'un nombreux

entourage, composé de ses collègues, de plusieurs conseillers d'État,

et d'un brillant état-major. Le cardinal Caprara, dont l'extérieur

était doux et grave, adressa au Premier Consul un discours, dans

lequel la dignité se mêlait à l'expression de la reconnaissance. Il

prêta le serment convenu de ne rien faire contre les lois de l'État,

et de cesser ses fonctions dès qu'il en serait requis. Le Premier

Consul lui répondit en termes élevés, et destinés surtout à retentir

ailleurs que dans le palais des Tuileries.

[En marge: Sacre des quatre premiers évêques le dimanche des Rameaux.]

Cette manifestation extérieure était la première de toutes celles

qu'on préparait, et elle fut peu aperçue, parce que le peuple de

Paris, n'étant point averti, n'avait pu céder à sa curiosité

ordinaire. Le surlendemain était le dimanche des Rameaux. Le Premier

Consul avait déjà fait agréer au cardinal quelques-uns des principaux

prélats, dont la nomination était arrêtée. Il voulait qu'on les sacrât

dans cette journée du dimanche des Rameaux, pour qu'ils pussent

officier le dimanche suivant, jour de Pâques, dans la grande solennité

qu'il avait projetée. C'étaient MM. de Belloy, nommé archevêque de

Paris, de Cambacérès, archevêque de Rouen, Bernier, évêque d'Orléans,

de Pancemont, évêque de Vannes. L'église Notre-Dame était encore

occupée par les constitutionnels, qui en gardaient les clefs. Il

fallut un ordre formel pour les obliger à les rendre. Ce beau temple

se trouvait dans un état de délabrement fort triste; rien n'y était

prêt pour la cérémonie du sacre des quatre prélats. On y pourvut au

moyen d'une somme fournie par le Premier Consul, et avec tant de

précipitation que, le jour de la cérémonie venu, on n'avait pas même

disposé un lieu propre à servir de sacristie. Une maison voisine fut

employée à cet usage. Les nouveaux prélats s'y revêtirent de leurs

ornements pontificaux, et traversèrent dans cet appareil la place qui

précède la cathédrale. Le peuple, averti qu'une grande cérémonie se

préparait, était accouru, et se montra calme et respectueux. La figure

du vénérable archevêque de Belloy était si noble et si belle, qu'elle

toucha les coeurs simples dont se composait cette foule, et tous,

hommes et femmes, s'inclinèrent avec respect. L'église était pleine de

cette nombreuse classe de chrétiens, qui avaient gémi des malheurs de

la religion, et qui, n'appartenant à aucune faction, recevaient avec

reconnaissance le présent que leur faisait en ce jour le Premier

Consul. La cérémonie fut touchante par le défaut même de pompe, par le

sentiment qu'on y apportait. Les quatre prélats furent sacrés d'après

toutes les formes usitées.

Dès ce moment, il faut le dire, la satisfaction était générale dans

les masses, et on était certain de l'approbation publique, pour la

grande manifestation fixée au dimanche suivant. Excepté les hommes de

parti, révolutionnaires entêtés dans leurs systèmes, ou royalistes

factieux qui voyaient avec chagrin le levier de la révolte leur

échapper, tout le monde approuvait ce qui se passait, et le Premier

Consul pouvait reconnaître déjà que ses vues étaient plus justes que

celles de ses conseillers.

[En marge: _Te Deum_ solennel chanté à Notre-Dame, le jour de Pâques,

pour célébrer la paix générale et le rétablissement du culte.]

Le dimanche suivant, jour de Pâques, fut destiné à un _Te Deum_

solennel qu'on devait chanter, pour célébrer en même temps la paix

générale et la réconciliation avec l'Église. Cette cérémonie fut

annoncée par l'autorité publique comme une véritable fête nationale.

Les préparatifs et le programme en furent publiés. Le Premier Consul

voulut s'y transporter en grand cortége, accompagné de tout ce qu'il y

avait de plus élevé dans l'État. Il fit savoir par les dames du Palais

aux femmes des hauts fonctionnaires, qu'elles satisferaient l'un de

ses désirs les plus vifs, en se rendant à la métropole le jour du _Te

Deum_. La plupart ne se firent pas presser. On sait quels motifs

frivoles se joignent aux motifs les plus pieux, pour augmenter

l'affluence dans ces solennités de la religion. Les plus brillantes

femmes de Paris obéirent au Premier Consul. Les principales d'entre

elles avaient rendez-vous aux Tuileries, pour accompagner madame

Bonaparte dans les voitures de la nouvelle cour.

Le Premier Consul avait donné un ordre formel à ses généraux de

l'accompagner. C'était le plus difficile à obtenir, car on disait

partout qu'ils tenaient un langage inconvenant et presque factieux. On

a déjà vu les écarts de Lannes. Augereau, toléré à Paris, était

actuellement l'un de ceux qui parlaient le plus haut. Il fut chargé

par ses camarades de se présenter au Premier Consul, et de lui

exprimer leur désir de ne pas se rendre à Notre-Dame. C'est en séance

consulaire, en présence des trois Consuls et des ministres, que le

général Bonaparte voulut recevoir Augereau. Celui-ci exposa son

message, mais le Premier Consul le rappela à son devoir avec cette

hauteur qu'il savait apporter dans le commandement, surtout à l'égard

des gens de guerre. Il lui fit sentir l'inconvenance de sa démarche,

lui rappela que le Concordat était maintenant loi de l'État, que les

lois étaient obligatoires pour toutes les classes de citoyens, aussi

bien pour les militaires que pour les citoyens les plus humbles et les

plus faibles; qu'il veillerait du reste à leur exécution, en sa double

qualité de général et de premier magistrat de la République; que ce

n'était pas aux officiers de l'armée, mais au gouvernement à juger la

convenance de la cérémonie ordonnée pour le jour de Pâques; que toutes

les autorités avaient ordre d'y assister, les autorités militaires

comme les autorités civiles, que toutes obéiraient; que quant à la

dignité de l'armée, il en était aussi jaloux, et aussi bon juge

qu'aucun des généraux ses compagnons d'armes, et qu'il était certain

de ne la point compromettre, en assistant de sa personne aux

cérémonies de la religion; qu'au surplus, ils n'avaient pas à

délibérer, mais à exécuter un ordre, et qu'il s'attendait à les voir

tous dimanche, à ses côtés, dans l'église métropolitaine. Augereau ne

répliqua point, et ne rapporta auprès de ses camarades que l'embarras

d'avoir commis une légèreté, et la résolution d'obéir.

[En marge: Dernières difficultés la veille de la cérémonie, suscitées

par le cardinal Caprara, relativement aux évêques choisis parmi les

constitutionnels.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 39 段