On a exposé précédemment la difficulté relative aux prisonniers.

C'était une pure question d'argent, toujours facile à résoudre. Le

régime à donner à Malte présentait une difficulté plus réelle, car une

défiance réciproque compliquait les vues des deux puissances. Le

Premier Consul, par un singulier pressentiment, voulait raser les

fortifications de l'île, la réduire à un rocher, et en faire un

lazaret neutre et ouvert à toutes les nations. Les Anglais, qui

voyaient dans Malte une échelle pour aller en Égypte, disaient que le

rocher seul était trop important, pour le laisser toujours accessible

aux Français, qui de l'Italie pouvaient passer en Sicile, de Sicile à

Malte. Ils voulaient le rétablissement de l'ordre sur ses anciennes

bases, avec la création d'une langue anglaise, et d'une langue

maltaise, celle-ci composée des habitants de l'île, qui leur étaient

dévoués. Le Premier Consul n'avait pas admis ces conditions; car, dans

l'état des moeurs en France, on ne pouvait pas espérer de composer une

langue française assez nombreuse, pour contre-balancer la création

d'une langue anglaise. On s'était enfin mis d'accord sur ce point.

L'ordre devait être rétabli, sans qu'il y eût aucune langue nouvelle.

Un autre grand-maître devait être nommé, car on ne voulait plus de M.

de Hompesch, qui, en 1798, avait livré Malte au général Bonaparte. En

attendant que l'ordre fût réorganisé, il était décidé qu'on

demanderait au roi de Naples de fournir une garnison napolitaine de

deux mille hommes, laquelle occuperait l'île lorsque les Anglais

l'évacueraient. Par surcroît de précaution, on désirait que quelque

grande puissance garantît cet arrangement, pour mettre Malte à l'abri

de l'une de ces entreprises, qui depuis cinq ans l'avaient fait tomber

au pouvoir, tantôt des Français, tantôt des Anglais. On songeait à

demander cette garantie à la Russie, en se fondant sur l'intérêt que

cette puissance avait témoigné à l'ordre sous Paul Ier. Sur tous ces

points on était encore d'accord, au départ du Premier Consul pour

Lyon. Les pêcheries rétablies sur leur ancien pied, l'indemnité

territoriale promise en Allemagne à la maison d'Orange pour la perte

du stathoudérat, la paix et l'intégrité de territoire assurées soit au

Portugal, soit à la Turquie, ne présentaient que des questions

résolues. Cependant, depuis le retour du Premier Consul à Paris, la

négociation paraissait languir, et lord Cornwallis, inquiet, semblait

reculer à mesure que le négociateur français faisait de nouveaux pas

vers lui. On ne pouvait suspecter lord Cornwallis, bon et respectable

militaire, qui ne demandait qu'à terminer amiablement les difficultés

de la négociation, et à joindre à ses services guerriers un grand

service civil, celui de donner la paix à sa patrie. Mais ses

instructions étaient tout à coup devenues plus rigoureuses, et la

peine qu'il en ressentait se peignait clairement sur son visage. Son

cabinet, en effet, lui avait enjoint d'être plus difficile, plus

vigilant dans la rédaction du traité, et lui avait imposé des

conditions de détail qu'il était peu aisé de faire subir à l'humeur

altière et défiante du Premier Consul. Ce brave militaire, qui avait

cru couronner sa carrière par un acte mémorable, en était à craindre

de voir sa vieille considération ternie par le rôle qu'on allait lui

faire jouer dans une négociation scandaleusement rompue. Dans son

chagrin, il s'en était franchement ouvert à Joseph Bonaparte, et

faisait avec lui de sincères efforts pour vaincre les obstacles

opposés à la conclusion de la paix.

On se demandera quel motif avait pu détruire tout à coup, ou refroidir

du moins, les dispositions pacifiques du cabinet présidé par M.

Addington? Ce motif est facile à comprendre. Il s'était fait à Londres

une sorte de revirement, ordinaire dans les pays libres. Les

préliminaires étaient signés depuis six mois, et, dans cet état

intermédiaire, qui, sauf les coups de canon, ressemblait assez à la

guerre, on avait peu joui des bienfaits de la paix. Le haut commerce,

qui en Angleterre était la classe la plus intéressée à une reprise

d'hostilités, parce que la guerre lui valait le monopole universel,

avait cru se dédommager de ce qu'il perdait en faisant des

expéditions nombreuses pour les ports de France. Il y avait trouvé des

règlements prohibitifs, qui étaient nés d'une lutte violente, et qu'on

n'avait pas eu le temps d'adoucir. Le peuple, qui espérait

l'abaissement du prix des denrées alimentaires, n'avait pas vu

jusqu'ici se réaliser son espérance, car il fallait un traité

définitif pour vaincre les spéculateurs qui tenaient le prix des

céréales encore très-élevé. Enfin les grands propriétaires, qui

souhaitaient la réduction de tous les impôts, les classes moyennes,

qui demandaient la suppression de l'_income-tax_, n'avaient point

encore recueilli les fruits promis de la pacification du monde. Un peu

de désenchantement avait donc succédé à cet engouement inouï pour la

paix, qui, six mois auparavant, avait saisi subitement le peuple

anglais, peuple tout aussi sujet à engouement que le peuple français.

Mais, plus que tout le reste, les scènes de Lyon avaient agi sur son

imagination ombrageuse. Cette prise de possession de l'Italie, devenue

si manifeste, avait paru pour la France et pour son chef quelque chose

de si grand, que la jalousie britannique en avait été vivement

excitée. C'était un argument de plus pour le parti de la guerre, qui

déjà ne manquait pas de dire que la France allait s'agrandissant

toujours, et l'Angleterre se rapetissant à proportion. Une nouvelle

récente et très-répandue agissait également sur les esprits: c'était

celle d'une acquisition considérable faite par les Français en

Amérique. On avait vu la Toscane donnée sous le titre de royaume

d'Étrurie à un infant, sans connaître le prix de ce don fait à

l'Espagne. Maintenant que le Premier Consul réclamait à Madrid la

cession de la Louisiane, qui était l'équivalent stipulé de la Toscane,

cette condition du traité se trouvait divulguée; et ce fait, joint à

l'expédition de Saint-Domingue, révélait des projets nouveaux et

vastes en Amérique. À tout cela on ajoutait qu'un port considérable

était acquis par la France dans la Méditerranée, c'était celui de

l'île d'Elbe, échangée contre le duché de Piombino.

Ces divers bruits répandus à la fois, pendant que la Consulte, réunie

à Lyon, décernait au général Bonaparte le gouvernement de l'Italie,

avaient rendu à Londres un peu de force au parti de la guerre, lequel

avait été obligé jusqu'ici de se renfermer dans une extrême réserve,

et de saluer, au moins de quelques hommages hypocrites, le

rétablissement de la paix.

M. Pitt, sorti du cabinet depuis l'année dernière, mais toujours plus

puissant dans sa retraite que ses honnêtes et faibles successeurs ne

l'étaient au pouvoir, s'était tu sur les préliminaires. Il n'avait

rien dit des conditions, mais il avait approuvé le fait même de la

paix. Ses anciens collègues, fort inférieurs à lui, et par conséquent

moins modérés, MM. Windham, Dundas, Grenville, avaient blâmé la

faiblesse du cabinet Addington, et trouvé les conditions des

préliminaires désavantageuses pour la Grande-Bretagne. En apprenant le

départ d'une flotte portant vingt mille hommes à Saint-Domingue, ils

s'étaient récriés contre la duperie de M. Addington, qui laissait

passer une escadre destinée à rétablir la puissance française dans

les Antilles, sans être assuré de la paix définitive. Ils présageaient

qu'il serait victime de son imprudente confiance. À la nouvelle des

événements de Lyon, de la cession de la Louisiane, de l'acquisition de

l'île d'Elbe, ils s'étaient récriés plus vivement encore, et lord

Carlisle avait fait une violente sortie contre l'ambition gigantesque

de la France, et contre la faiblesse du nouveau cabinet britannique.

M. Pitt continuait de se taire, pensant qu'il fallait laisser épuiser

ce goût pour la paix, dont la multitude de Londres paraissait éprise,

et qu'il convenait de protéger encore quelque temps le cabinet destiné

à satisfaire un goût probablement passager. Le cabinet anglais

lui-même se montrait ému de l'effet produit sur l'opinion publique;

mais il craignait beaucoup plus ce qu'on dirait, si la paix était

rompue aussitôt qu'essayée, et si un traité en forme ne prenait pas la

place des articles préliminaires. Il se borna donc à expédier quelques

bâtiments armés, qu'on avait trop tôt rappelés dans les ports, et à

les envoyer dans les Antilles, pour y surveiller la flotte française

dirigée sur Saint-Domingue. Il envoya à lord Cornwallis des

instructions, qui, sans changer le fond des choses, aggravaient

certaines conditions, et surchargeaient la rédaction définitive, de

précautions ou inutiles, ou désagréables pour la dignité du

gouvernement français. Lord Hawkesbury voulait que l'on stipulât avec

précision un solde au profit de l'Angleterre, pour le nombre de

prisonniers qu'elle avait eu à entretenir; il voulait que la Hollande

payât à la maison d'Orange une indemnité en argent, indépendamment de

l'indemnité territoriale promise en Allemagne; il voulait que l'on

stipulât formellement que l'ancien grand-maître ne serait pas remis à

la tête de l'ordre de Malte. Il aurait désiré surtout faire figurer un

plénipotentiaire turc au congrès d'Amiens, car, toujours rempli du

souvenir de l'Égypte, le cabinet britannique tenait à enchaîner

l'audace du Premier Consul en Orient. Il souhaitait enfin une

rédaction, qui permît au Portugal d'échapper aux stipulations du

traité de Badajos, stipulations en vertu desquelles la cour de

Lisbonne perdait Olivença en Europe, et un certain arrondissement

territorial en Amérique.

Telles furent les instructions envoyées à lord Cornwallis. Cependant

il y eut une proposition qui fut réservée pour être faite directement

par lord Hawkesbury à M. Otto. Cette proposition était relative à

l'Italie.--Nous voyons, dit lord Hawkesbury à M. Otto, qu'il n'y a

rien à obtenir du Premier Consul, en ce qui touche le Piémont.

Demander quelque chose à cet égard serait vouloir l'impossible. Mais

que le Premier Consul concède la plus faible indemnité territoriale au

roi de Sardaigne, dans quelque coin de l'Italie que ce soit, et, en

échange de cette concession, nous reconnaîtrons à l'instant même tout

ce que la France a fait dans cette contrée. Nous reconnaîtrons le

royaume d'Étrurie, la République italienne et la République

ligurienne.--

Les changements demandés soit par lord Cornwallis, soit par lord

Hawkesbury, consistant plutôt dans la forme que dans le fond,

n'étaient bien fâcheux ni pour la puissance ni pour l'orgueil de la

France. La paix était assez belle en soi, pour l'accepter telle qu'on

la proposait. Mais le Premier Consul, ne pouvant pas démêler si ces

nouvelles demandes étaient une pure précaution du cabinet anglais,

dans l'intention de rendre le traité plus présentable au Parlement, ou

si en effet ce retour en arrière sur des points déjà concédés,

accompagné d'armements maritimes, cachait une secrète pensée de

rupture, agit comme il faisait toujours, en allant résolument au but.

Il concéda ce qui lui semblait devoir être concédé, et refusa

nettement le reste. Relativement aux prisonniers, il repoussa la

stipulation précise d'un solde au profit de l'Angleterre, mais accorda

la formation d'une commission, qui réglerait le compte des dépenses,

en considérant toutefois comme prisonniers anglais, les soldats

allemands ou autres qui avaient été à son service. Il ne voulut pas

que la Hollande donnât un florin pour le stathouder. Il consentit

d'une manière formelle à la nomination d'un nouveau grand-maître de

Malte, mais sans aucune expression applicable à M. de Hompesch, et de

laquelle on pût induire que la France se laissait imposer l'abandon

des gens qui l'avaient servie. Il voulut bien que la garantie de

Malte, proposée à la Russie, fût demandée aussi à l'Autriche, à la

Prusse et à l'Espagne. Enfin, sans admettre un plénipotentiaire turc

ou portugais, il consentit à l'insertion d'un article dans lequel

l'intégrité du territoire turc, et celle du territoire portugais,

seraient formellement garanties.

[En marge: Mars 1802.]

Quant à la reconnaissance de la République italienne, de la République

ligurienne, et du royaume d'Étrurie, il déclara qu'il s'en passerait,

et qu'il ne l'achèterait par aucune concession faite au roi de

Piémont, dont il avait résolu dès lors l'expropriation définitive.

Après avoir envoyé ces réponses à son frère Joseph, avec une liberté

suffisante quant à la rédaction, il lui recommanda d'agir avec une

grande prudence, pour bien constater que le refus de signer la paix ne

venait pas de lui, mais de l'Angleterre. Il fit en outre déclarer,

soit à Londres, soit à Amiens, que, si on ne voulait pas accepter ce

qu'il proposait, on devait en finir, et qu'à l'instant il allait

réarmer l'ancienne flottille de Boulogne, et former un camp vis-à-vis

des côtes d'Angleterre.

[En marge: Signature de la paix d'Amiens, donnée le 25 mars 1802.]

La rupture n'était pas plus désirée à Londres qu'à Paris, ou Amiens.

Le cabinet anglais sentait qu'il succomberait sous le ridicule, si la

trêve de six mois, suite des préliminaires, n'avait servi qu'à ouvrir

les mers aux flottes françaises. Lord Cornwallis, qui savait que la

légation anglaise serait injustifiable, car c'était elle seule qui

avait élevé les dernières difficultés, lord Cornwallis fut

très-conciliant dans la rédaction. Joseph Bonaparte ne le fut pas

moins, et le 25 mars 1802 au soir (4 germinal an X), la paix avec la

Grande-Bretagne fut signée, sur un instrument surchargé de corrections

de tout genre.

On prit trente-six heures, pour la traduction du traité, dans autant de

langues qu'il y avait de puissances intéressées. Le 27 mars (6

germinal), les plénipotentiaires se réunirent à l'hôtel-de-ville. Le

Premier Consul avait voulu que tout se passât avec le plus grand

appareil. Depuis long-temps il avait fait partir pour Amiens un

détachement de ses plus belles troupes, habillées à neuf; il avait fait

réparer les routes d'Amiens à Calais et d'Amiens à Paris, et envoyé des

secours aux ouvriers du pays privés de travail, pour que rien ne pût

inspirer au négociateur anglais une fâcheuse idée de la France. Il avait

enfin prescrit des préparatifs dans la ville même d'Amiens, pour que la

signature fut donnée avec une sorte de solennité. Le 27, à 11 heures du

matin, des détachements de cavalerie allèrent chercher les

plénipotentiaires à leur demeure, et les escortèrent à l'hôtel-de-ville,

où une salle avait été préparée pour les recevoir. Ils employèrent un

certain temps à revoir les copies du traité, et vers deux heures enfin,

on introduisit les autorités et la foule, empressées d'assister à ce

spectacle imposant des deux premières nations de l'univers, se

réconciliant à la face du monde, se réconciliant, hélas! pour trop peu

de temps! Les deux plénipotentiaires signèrent la paix, et puis

s'embrassèrent cordialement, aux acclamations des assistants émus et

transportés de joie. Lord Cornwallis et Joseph Bonaparte furent

reconduits à leurs demeures, au milieu des démonstrations les plus

bruyantes de la multitude. Lord Cornwallis entendit son nom béni par le

peuple français, et Joseph rentra chez lui, entendant de toutes parts

ce cri, qui devait être long-temps, et qui aurait pu être toujours, le

cri de la France: _Vive Bonaparte!_

Lord Cornwallis partit immédiatement pour Londres, malgré l'invitation

qu'il avait reçue de se rendre à Paris. Il craignait que les facilités

de rédaction auxquelles il s'était prêté, ne fussent point approuvées

par son gouvernement, et il voulut assurer la ratification du traité

par sa présence.

L'heureuse issue du congrès d'Amiens, si elle n'excita pas chez le

peuple anglais les mêmes transports d'enthousiasme que la signature

des préliminaires, le trouva encore joyeux et bruyant. Cette fois on

lui dit, qu'il allait jouir de la réalité de la paix, du bas prix des

denrées, et de l'abolition de l'_income-tax_. Il le crut, et se montra

véritablement satisfait.

[En marge: Conséquences du traité d'Amiens.]

L'effet fut à peu près le même de notre côté. Moins de démonstrations

extérieures, pas moins de satisfaction réelle, tel fut le spectacle

donné par le peuple en France. Enfin, on croyait tenir la paix

véritable, celle des mers, condition certaine et nécessaire de la paix

du continent. Après dix années de la plus grande, de la plus terrible

lutte qui se soit vue chez les hommes, on posait les armes: le temple

de Janus était fermé.

[En marge: Avril 1802.]

Qui avait fait tout cela? Qui avait rendu la France si grande et si

prospère, l'Europe si calme? Un seul homme, par la force de son épée,

et par la profondeur de sa politique. La France le proclamait ainsi,

et l'Europe entière faisait écho avec elle. Il a vaincu depuis, à

Austerlitz à Iéna, à Friedland, à Wagram, il a vaincu en cent

batailles, ébloui, enrayé, soumis le monde; jamais il ne fut si grand,

car jamais il ne fut si sage!

[En marge: Session extraordinaire de l'an X.]

Aussi tous les corps de l'État vinrent de nouveau lui dire, dans des

harangues pleines d'un sincère enthousiasme, qu'il avait été le

vainqueur, qu'il était aujourd'hui le bienfaiteur de l'Europe. Le

jeune auteur de tant de biens, le possesseur de tant de gloire, était

loin de se croire au terme de sa tâche; il jouissait à peine de ce

qu'il avait fait, tant il était impatient de faire davantage.

Passionné alors pour les travaux de la paix, sans être bien certain

que cette paix durât long-temps, il était pressé d'achever ce qu'il

appelait l'organisation de la France, et de concilier ce qu'il y avait

de vrai, de bon dans la Révolution, avec ce qu'il y avait d'utile, de

nécessaire à tous les temps, dans l'ancienne monarchie. Ce qui lui

tenait aujourd'hui le plus à coeur, c'était la restauration du culte

catholique, l'organisation de l'éducation publique, le rappel des

émigrés, et l'institution de la Légion-d'Honneur. C'étaient là, non

pas les seules choses qu'il méditait, mais c'étaient suivant lui les

plus urgentes. Maître désormais des esprits dans les corps de l'État,

il usa des prérogatives de la Constitution pour ordonner une session

extraordinaire. Il était revenu le 31 janvier 1802 (11 pluviôse) de la

Consulte tenue à Lyon; le traité d'Amiens avait été signé le 25 mars

(4 germinal); les promotions au Corps Législatif et au Tribunat

étaient finies depuis plusieurs semaines, et les nouveaux élus rendus

à leur poste: il convoqua donc une session extraordinaire pour le 5

avril (15 germinal). Elle devait durer jusqu'au 20 mai (30 floréal),

c'est-à-dire un mois et demi. Cela suffisait à ses plans, quelque

grands qu'ils fussent, car la contradiction qu'il était exposé à

rencontrer désormais, ne pouvait lui faire perdre beaucoup de temps.

Le premier des projets soumis au Corps Législatif fut le Concordat.

C'était toujours le plus difficile des nouveaux projets à faire

adopter, sinon par les masses populaires, au moins par les hommes qui

entouraient le gouvernement, civils et militaires. Le Saint-Siége, qui

avait mis tant de lenteur à concéder, tantôt le fond même du

Concordat, tantôt la bulle des nouvelles circonscriptions, tantôt la

faculté d'instituer les nouveaux évêques, avait tout envoyé depuis

long-temps au cardinal Caprara, pour qu'il fût en mesure de déployer

les pouvoirs du Saint-Siége, lorsque le Premier Consul le jugerait

opportun. Le Premier Consul avait pensé avec raison que la

proclamation de la paix définitive était le moment où l'on pourrait, à

la faveur de la joie publique, donner pour la première fois le

spectacle du gouvernement républicain prosterné au pied des autels, et

remerciant la Providence des bienfaits qu'il en avait reçus.

[En marge: Reprise de l'affaire du Concordat.]

Il disposa tout pour consacrer le jour de Pâques à cette grande

solennité. Mais les quinze jours qui précédèrent ce grand acte, ne

furent ni les moins critiques, ni les moins laborieux. Il fallait

d'abord, outre le traité appelé Concordat, et qui, à titre de traité,

devait être voté par le Corps Législatif, il fallait rédiger et

présenter une loi, qui réglerait la police des cultes, d'après les

principes du Concordat et de l'Église gallicane. Il fallait composer

le nouveau clergé destiné à remplacer les anciens titulaires, dont la

démission avait été demandée par le Pape, et presque universellement

obtenue. C'étaient soixante siéges à remplir à la fois, en choisissant

parmi les prêtres de tous les partis des sujets respectables, en

prenant garde de froisser par ces choix les sentiments religieux, et

de faire renaître le schisme par l'excès même du zèle qu'on apportait

à l'éteindre.

Ce furent là des difficultés que la ténacité, enveloppée de douceur,

du cardinal Caprara, que les passions du clergé, aussi grandes que

celles des autres hommes, rendirent fort graves, fort inquiétantes,

jusqu'au dernier instant, jusqu'à la veille même du jour où le grand

acte du rétablissement des autels fut consommé.

[En marge: Loi des articles organiques.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 39 段