Arrivée du Premier Consul à Paris. -- Scrutin du Sénat qui exclut

soixante membres du Corps Législatif et vingt membres du

Tribunat. -- Les membres exclus remplacés par des hommes dévoués

au gouvernement. -- Fin du congrès d'Amiens. -- Quelques

difficultés surgissent au dernier moment de la négociation, par

suite d'ombrages excités en Angleterre. -- Le Premier Consul

surmonte ces difficultés par sa modération et sa fermeté. -- La

paix définitive signée le 25 mars 1802. -- Quoique le premier

enthousiasme de la paix soit amorti en France et en Angleterre,

on accueille avec une nouvelle joie l'espérance d'une

réconciliation sincère et durable. -- Session extraordinaire de

l'an X, destinée à convertir en loi le Concordat, le traité

d'Amiens, et différents projets d'une haute importance. -- Loi

réglementaire des cultes ajoutée au Concordat, sous le titre

d'_Articles organiques_. -- Présentation de cette loi et du

Concordat au Corps Législatif et au Tribunat renouvelés. --

Froideur avec laquelle ces deux projets sont accueillis, même

après l'exclusion des opposants. -- Ils sont adoptés. -- Le

Premier Consul fixe au jour de Pâques la publication du

Concordat, et la première cérémonie du culte rétabli. --

Organisation du nouveau clergé. -- Part faite aux

constitutionnels dans la nomination des évêques. -- Le cardinal

Caprara refuse, au nom du Saint-Siége, d'instituer les

constitutionnels. -- Fermeté du Premier Consul, et soumission du

cardinal Caprara. -- Réception officielle du cardinal comme légat

_a latere_. -- Sacre des quatre principaux évêques à Notre-Dame,

le dimanche des Rameaux. -- Curiosité et émotion du public. -- La

veille même du jour de Pâques et du _Te Deum_ solennel qui doit

être chanté à Notre-Dame, le cardinal Caprara veut imposer aux

constitutionnels une rétractation humiliante de leur conduite

passée. -- Nouvelle résistance de la part du Premier Consul. --

Le cardinal Caprara ne cède que dans la nuit qui précède le jour

de Pâques. -- Répugnance des généraux à se rendre à Notre-Dame.

-- Le Premier Consul les y oblige. -- _Te Deum_ solennel et

restauration officielle du culte. -- Adhésion du public, et joie

du Premier Consul en voyant le succès de ses efforts. --

Publication du _Génie du Christianisme_. -- Projet d'une amnistie

générale à l'égard des émigrés. -- Cette mesure, débattue au

Conseil d'État, devient l'objet d'un sénatus-consulte. -- Vues du

Premier Consul sur l'organisation de la société en France. -- Ses

opinions sur les distinctions sociales, et sur l'éducation de la

jeunesse. -- Deux projets de loi d'une haute importance, sur

l'institution de la Légion-d'Honneur, et sur l'instruction

publique. -- Discussion de ces deux projets dans le sein du

Conseil d'État. -- Caractère des discussions de ce grand corps.

-- Paroles du Premier Consul. -- Présentation des deux projets au

Corps Législatif et au Tribunat. -- Adoption à une grande

majorité du projet de loi relatif à l'instruction publique. --

Une forte minorité se prononce contre le projet relatif à la

Légion-d'Honneur. -- Le traité d'Amiens présenté le dernier,

comme couronnement des oeuvres du Premier Consul. -- Accueil fait

à ce traité. -- On en prend occasion de dire de toutes parts,

qu'il faut décerner une récompense nationale à l'auteur de tous

les biens dont jouit la France. -- Les partisans et les frères du

Premier Consul songent au rétablissement de la monarchie. --

Cette idée paraît prématurée. -- L'idée du consulat déféré à vie

prévaut généralement. -- Le consul Cambacérès offre son

intervention auprès du Sénat. -- Dissimulation du Premier Consul,

qui ne veut jamais avouer ce qu'il désire. -- Embarras du consul

Cambacérès. -- Ses efforts auprès du Sénat, pour obtenir que le

consulat soit déféré au général Bonaparte pour la durée de sa

vie. -- Les ennemis secrets du général profitent de son silence,

pour persuader au Sénat qu'une prolongation du consulat pour dix

années lui suffit. -- Vote du Sénat dans ce sens. -- Déplaisir du

Premier Consul. -- Il veut refuser. -- Son collègue Cambacérès

l'en empêche, et propose, comme expédient, de recourir à la

souveraineté nationale, et de poser à la France la question de

savoir si le général Bonaparte sera consul à vie. -- Le Conseil

d'État chargé de rédiger la question. -- Ouverture de registres

pour recevoir les votes, dans les mairies, les tribunaux, les

notariats. -- Empressement de tous les citoyens à porter leur

réponse affirmative. -- Changements apportés à la constitution de

M. Sieyès. -- Le Premier Consul reçoit le consulat à vie, avec la

faculté de désigner son successeur. -- Le Sénat est investi du

pouvoir constituant. -- Les listes de notabilité sont abolies, et

remplacées par des colléges électoraux à vie. -- Le Tribunat

réduit à n'être qu'une section du Conseil d'État. -- La nouvelle

constitution devenue tout à fait monarchique. -- Liste civile du

Premier Consul. -- Il est proclamé solennellement par le Sénat.

-- Satisfaction générale d'avoir fondé enfin un pouvoir fort et

durable. -- Le Premier Consul prend le nom de NAPOLÉON BONAPARTE.

-- Sa puissance morale est à son apogée. -- Résumé de cette

période de trois ans.

[En marge: Janv. 1802.]

Le voyage du Premier Consul à Lyon avait eu pour but de constituer la

République italienne, et de s'en assurer le gouvernement dans

l'intérêt de l'Italie, et dans celui de la France. Il avait eu pour

but aussi d'embarrasser l'opposition, de la discréditer en la laissant

oisive, en prouvant que le bien était impossible avec elle; enfin de

ménager au consul Cambacérès le temps d'exclure du Corps Législatif et

du Tribunat les personnages les plus remuants et les plus incommodes.

[En marge: Embarras des opposants laissés à Paris sans aucun projet de

loi à discuter.]

[En marge: Adoption au Sénat du plan imaginé par le consul Cambacérès,

pour l'exclusion des opposants du Corps Législatif et du Tribunat.]

Tout ce qu'on avait voulu était réalisé. La République italienne,

constituée avec éclat, se trouvait liée à la politique de la France,

sans perdre son existence propre. Les opposants du Tribunat et du

Corps Législatif, frappés par le message qui retirait le Code civil,

laissés à Paris sans un seul projet de loi à discuter, ne savaient

comment sortir d'embarras. Partout on s'en prenait à eux de

l'interruption des beaux travaux du gouvernement; partout on les

blâmait d'imiter mesquinement et hors de propos les agitateurs

d'autrefois. C'est dans cette situation que M. Cambacérès leur porta

le dernier coup, par la combinaison ingénieuse qu'il avait imaginée.

Il fit appeler le savant jurisconsulte Tronchet, introduit au Sénat

par son influence, et jouissant dans ce corps de la double autorité du

savoir et du caractère. Il lui communiqua son plan, et le lui fit

agréer. On a vu dans le livre précédent quel était ce plan; on a vu

qu'il consistait à interpréter l'article 38 de la Constitution, qui

fixait en l'an X la sortie d'un premier cinquième du Tribunat et du

Corps Législatif, et à donner au Sénat la désignation de ce cinquième.

Il y avait beaucoup de raisons pour et contre cette manière

d'entendre l'article 38: la meilleure de toutes était le besoin de

suppléer à la faculté de dissolution, que la Constitution n'avait

point attribuée au pouvoir exécutif. M. Tronchet, homme sage, bon

citoyen, admirant et craignant à la fois le Premier Consul, mais le

jugeant indispensable, et reconnaissant avec M. Cambacérès que si on

ne le délivrait pas de l'opposition importune du Tribunat, il se

jetterait, par amour même du bien qu'on l'empêchait de faire, dans des

mesures violentes, M. Tronchet entra dans les vues du gouvernement, et

se chargea de préparer le Sénat à l'adoption des mesures projetées. Il

y réussit sans peine, car le Sénat sentait qu'on l'avait rendu

complice et dupe de la mauvaise humeur des opposants. Ce corps avait

déjà reculé avec beaucoup d'empressement et peu de dignité dans

l'affaire des candidatures. Dominé par cet amour du repos et du

pouvoir, qui avait saisi tout le monde, il consentit à écarter les

opposants dont il avait d'abord secondé les projets. Le plan ayant été

accueilli par les principaux personnages du corps, Lacépède, Laplace,

Jacqueminot, et autres, on procéda sans délai à l'exécution, par un

message daté du 7 janvier 1802 (17 nivôse an X).

«Sénateurs, disait le message, l'article 38 de la Constitution veut

que le renouvellement du premier cinquième du Corps Législatif et du

Tribunat ait lieu dans l'an X, et nous touchons au quatrième mois de

cette année. Les Consuls ont cru devoir appeler votre attention sur

cette circonstance. Votre sagesse y trouvera la nécessité de vous

occuper sans délai des opérations qui doivent précéder ce

renouvellement.»

[En marge: Élimination de 20 membres du Tribunat, et de 60 membres du

Corps Législatif.]

Ce message, dont l'intention était facile à deviner, frappa de

surprise les opposants des deux assemblées législatives, et

naturellement excita chez eux la plus vive irritation. Par légèreté,

par entraînement, ils s'étaient jetés dans cette carrière

d'opposition, sans en prévoir l'issue, et ils étaient étrangement

surpris du coup qui les menaçait, coup qui aurait été plus rude sans

l'intervention du consul Cambacérès. Ils s'assemblèrent pour rédiger

un mémoire, et le présenter au Sénat. M. Cambacérès, qui les

connaissait presque tous, s'adressa aux moins compromis. Il leur fit

sentir qu'en se signalant davantage par leur résistance, ils

attireraient sur leur personne l'attention du Sénat, et le pouvoir

d'exclusion dont ce corps allait être revêtu. Cette observation calma

la plupart d'entre eux, et ils attendirent en silence la décision de

cette autorité suprême. Dans les séances des 15 et 18 janvier (25 et

28 nivôse), le Sénat résolut la question que soulevait le message des

Consuls. À une très-grande majorité, il décida que le renouvellement

du premier cinquième, dans les deux assemblées législatives, aurait

lieu immédiatement, et que la désignation de ce cinquième se ferait

par le scrutin, et non par le sort. Mais on adopta un tempérament de

forme, et au lieu de faire porter le scrutin sur le nom de ceux qui

devaient sortir, on le fit porter sur le nom de ceux qui devaient

rester. La mesure avait alors l'apparence d'une préférence, au lieu

d'avoir celle d'une exclusion. Moyennant ce léger adoucissement de

forme, on procéda sans délai à la désignation des deux cent quarante

membres du Corps Législatif, et des quatre-vingts membres du Tribunat,

destinés à continuer la législature. Les sénateurs dont on disposait

le plus immédiatement avaient le secret des noms qu'on voulait sauver

de l'exclusion, et dans les derniers jours de janvier (fin de nivôse

et commencement de pluviôse), les scrutins incessamment répétés du

Sénat, opérèrent la séparation des partisans et des adversaires du

gouvernement. Soixante membres du Corps Législatif, qui avaient montré

le plus de résistance aux projets du Premier Consul, surtout au projet

du rétablissement des cultes, vingt membres du Tribunat les plus

actifs, furent frappés d'exclusion, ou, comme on dit alors,

_éliminés_. Les principaux parmi ces vingt étaient MM. Chénier,

Ginguené, Chazal, Bailleul, Courtois, Ganilh, Daunou et Benjamin

Constant. Les autres, moins connus, gens de lettres ou d'affaires,

anciens conventionnels, anciens prêtres, n'avaient eu d'autre titre

pour entrer au Tribunat que l'amitié de M. Sieyès et de son parti; le

même titre les en fit sortir.

Telle fut la fin, non pas du Tribunat, qui continua d'exister quelque

temps encore, mais de l'importance momentanée que ce corps avait

acquise. Il eût été à désirer que le Premier Consul, si plein de

gloire, si dédommagé par l'adhésion universelle de la France d'une

opposition inconvenante, pût se résigner à supporter quelques

détracteurs impuissants. Cette résignation eût été plus digne, et

aussi moins dommageable à l'espèce de liberté qu'il aurait pu nous

laisser alors, pour nous préparer plus tard à une liberté véritable.

Mais en ce monde la sagesse est plus rare que l'habileté, plus rare

même que le génie; car la sagesse suppose la victoire sur ses propres

passions, victoire dont les grands hommes ne sont guère plus capables

que les petits. Le Premier Consul, il faut le reconnaître, manqua de

sagesse en cette occasion, et on ne peut faire valoir en sa faveur

qu'une seule excuse: c'est qu'une telle opposition, encouragée par sa

patience, serait peut-être devenue plus qu'incommode, mais dangereuse

et même insurmontable, si la majorité du Corps Législatif et du Sénat

avait fini par y prendre part, ce qui était possible. Cette excuse a

un certain fondement, et elle prouve qu'il y a des temps où la

dictature est nécessaire, même aux pays libres, ou destinés à l'être.

[En marge: Caractère de l'opposition du Tribunat.]

Quant à cette opposition du Tribunat, elle n'a pas mérité les éloges

qu'on lui a décernés souvent. Inconséquente et tracassière, elle

résista au Code civil, au rétablissement des autels, aux meilleurs

actes enfin du Premier Consul, et regarda en silence la proscription

des malheureux révolutionnaires, déportés sans jugement, pour cette

machine infernale, dont ils n'étaient pas les auteurs. Les tribuns

s'étaient tus alors, parce que la terrible explosion du 3 nivôse les

avait glacés d'effroi, et qu'ils n'osaient pas défendre les principes

de la justice, dans la personne d'hommes qui la plupart étaient

couverts de sang. Le courage qu'ils n'eurent pas pour blâmer une

illégalité flagrante, ils le trouvèrent tristement pour entraver des

mesures excellentes! Si, du reste, un sentiment sincère de liberté

inspirait beaucoup d'entre eux, chez d'autres on pouvait apercevoir ce

fâcheux sentiment d'envie, qui animait le Tribunat contre le Conseil

d'État, les hommes réduits à ne rien faire, contre ceux qui avaient le

privilége de tout faire. Ils commirent donc de graves fautes, et

malheureusement en provoquèrent de non moins graves de la part du

Premier Consul: déplorable enchaînement, que l'histoire observe si

souvent dans notre univers agité, dont les passions sont l'éternel

mobile.

[En marge: Remplacement par des hommes dévoués, du cinquième exclu

dans le Corps Législatif et le Tribunat.]

Il fallait remplacer le cinquième exclu, dans le Corps Législatif et

le Tribunat. La majorité, qui avait prononcé les exclusions, prononça

les nouvelles admissions, et le fit de la manière la plus

satisfaisante pour le gouvernement consulaire. On se servit pour les

nouveaux choix des listes de notabilité imaginées par M. Sieyès, comme

base principale de la Constitution. Malgré les efforts du Conseil

d'État, pour trouver une manière convenable de former ces listes,

aucun des systèmes imaginés n'avait racheté l'inconvénient du

principe. Elles étaient lentes et difficiles à former, parce qu'elles

inspiraient peu de zèle aux citoyens, qui ne voyaient, dans cette

vaste présentation de candidats, aucun moyen direct et immédiat

d'influer sur la composition des premières autorités. Elles n'étaient

en réalité qu'une manière de sauver les apparences, et de dissimuler

la nécessité, alors inévitable, de la composition des grands corps de

l'État par eux-mêmes; car toute élection tournait à mal, c'est-à-dire

aux extrêmes. On avait eu la plus grande peine à terminer ces listes,

et, sur cent deux départements alors existants, dont deux, ceux de la

Corse, étaient hors la loi, dont quatre, ceux de la rive gauche du

Rhin, n'étaient pas organisés, quatre-vingt-trois seulement avaient

envoyé leurs listes. Il fut convenu qu'on ferait les choix dans les

listes envoyées, sauf à dédommager par des choix postérieurs les

départements qui n'avaient pas encore exécuté la loi.

On appela au Corps Législatif bon nombre de ces grands propriétaires,

que la sécurité nouvelle dont on les faisait jouir portait à quitter

la retraite dans laquelle ils avaient jusqu'ici cherché à vivre. On y

appela aussi quelques préfets, quelques magistrats, qui, depuis trois

ans, venaient de se former à la pratique des affaires, sous la

direction du gouvernement consulaire. Parmi les personnages introduits

au Tribunat se trouvait Lucien Bonaparte, revenu d'Espagne, après une

ambassade plus agitée qu'utile, et affectant de ne plus rien désirer

qu'une existence tranquille, employée à servir son frère dans le sein

de l'un des grands corps de l'État. Avec lui on avait introduit

Carnot, sorti depuis peu du ministère de la guerre, où il n'avait pas

eu l'art de plaire au Premier Consul. Ce dernier n'était pas plus

favorable au gouvernement consulaire que les tribuns récemment exclus;

mais c'était un personnage grave, universellement respecté, dont

l'opposition devait être peu active, et que la Révolution ne pouvait

pas, sans une odieuse ingratitude, laisser à l'écart. Cette nomination

était d'ailleurs un dernier hommage à la liberté. Après ces deux noms,

le plus notable était celui de M. Daru, administrateur capable et

intègre, esprit sage et cultivé.

Pendant que ces opérations s'exécutaient, le Premier Consul était

arrivé à Paris, à la suite d'une absence de vingt-quatre jours. Il

était de retour le 31 janvier au soir (11 pluviôse). La soumission

était partout, et ce mouvement singulier de résistance qu'on avait vu

se produire naguère dans les deux assemblées législatives, était

maintenant complétement apaisé. L'autorité nouvelle dont le Premier

Consul venait d'être revêtu, avait elle-même agi sur les esprits.

Assurément c'était peu pour la puissance du Premier Consul, que la

République italienne ajoutée à cette République française, qui avait

vaincu et désarmé le monde; mais cet exemple de déférence, donné au

génie du général Bonaparte par un peuple allié, avait produit un grand

effet. Les corps de l'État vinrent tous avec empressement lui

présenter leurs félicitations, et lui adresser des discours où

perçait, à côté de l'exaltation de langage qu'il inspirait

ordinairement, une nuance marquée de respect. Il semblait qu'on voyait

déjà sur cette tête dominatrice la double couronne de France et

d'Italie.

[En marge: Le Premier Consul, délivré de toute opposition, peut donner

cours à ses projets.]

Il pouvait tout maintenant, et pour l'organisation de la France, qui

était son premier objet, et pour sa grandeur personnelle, qui était le

second. Il n'avait plus à craindre que les codes qu'il avait fait

rédiger, et qu'il faisait rédiger encore, que les arrangements conclus

avec le Pape pour la restauration des autels, n'échouassent devant la

mauvaise volonté, ou devant les préjugés des grands corps de l'État.

Ces projets n'étaient pas les seuls qu'il méditait. Depuis quelques

mois, il préparait un vaste système d'éducation publique, pour

façonner la jeunesse française au régime sorti de la Révolution. Il

projetait un système de récompenses nationales, qui, sous une forme

militaire, convenable au temps et à l'imagination guerrière des

Français, pût servir à rémunérer les grandes actions civiles, aussi

bien que les grandes actions militaires; c'était la Légion-d'Honneur,

noble institution long-temps méditée en secret, et certainement pas la

moins difficile des oeuvres que le Premier Consul voulait faire agréer

à la France républicaine. Il désirait aussi fermer une des plaies les

plus profondes de la Révolution, c'était l'émigration. Beaucoup de

Français vivaient encore à l'étranger, dans les mauvais sentiments que

l'exil inspire, privés de leur famille, de leur fortune, de leur

patrie. Avec le projet d'effacer les traces de nos profondes

discordes, et de conserver tout ce que la Révolution avait eu de bon,

d'en écarter tout ce qu'elle avait eu de mauvais, l'émigration n'était

pas un de ses résultats qu'il fallût laisser subsister. Mais, à cause

des acquéreurs de biens nationaux, toujours susceptibles et défiants,

c'était l'un des actes les plus difficiles, et qui exigeaient le plus

de courage. Toutefois le moment approchait où un tel acte allait

devenir possible. Enfin si, comme on le disait alors de toutes parts,

il fallait consolider le pouvoir dans les mains de l'homme qui l'avait

exercé d'une manière si admirable, s'il fallait donner à son autorité

un nouveau caractère, plus élevé, plus durable, que celui d'une

magistrature temporaire de dix années, dont trois s'étaient déjà

écoulées, le moment était venu encore, car la prospérité publique,

fruit de l'ordre, de la victoire, de la paix, était au comble; elle

était sentie en cet instant, avec une vivacité que le temps pouvait

plutôt émousser qu'accroître.

[En marge: Fév. 1802.]

[En marge: Suite du congrès d'Amiens.]

Cependant ces projets de bien public et de grandeur personnelle qu'il

nourrissait tous à la fois, avaient besoin pour s'accomplir d'un

dernier acte, c'était la conclusion définitive de la paix maritime,

laquelle se négociait au congrès d'Amiens. Les préliminaires de

Londres avaient posé les bases de cette paix; mais tant que ces

préliminaires n'étaient pas convertis en traité définitif, les

alarmistes intéressés à troubler le repos public, ne manquaient pas de

dire chaque semaine qu'on avait cessé d'être d'accord, et qu'on serait

bientôt replongé dans la guerre maritime, et par la guerre maritime

dans la guerre continentale. Aussi, dès son retour à Paris, le Premier

Consul avait imprimé une nouvelle activité aux négociations d'Amiens.

Signez, écrivait-il chaque jour à Joseph, car depuis les préliminaires

il n'y a plus aucune question sérieuse à débattre.--Cela était vrai.

Les préliminaires de Londres avaient résolu les seules questions

importantes, en stipulant la restitution de toutes les conquêtes

maritimes des Anglais, sauf Ceylan et la Trinité, dont les Hollandais

et les Espagnols devaient faire le sacrifice. Les Anglais avaient

bien, comme on l'a vu, demandé au congrès d'Amiens la petite île de

Tabago; mais le Premier Consul avait tenu bon, et ils y avaient

renoncé. Dès lors, il n'y avait plus de contestation que relativement

à des points tout à fait accessoires, tels que l'entretien des

prisonniers, et le régime à donner à l'île de Malte.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 39 段