Secondement, l'ordre de ces six articles était arbitraire, suivant M.

Andrieux. On pouvait faire du premier le dernier, et du dernier le

premier. Ceci n'était pas tout à fait exact, et, en y regardant bien,

il était facile de découvrir une véritable déduction logique, dans la

manière dont ils étaient disposés. Mais, en tout cas, qu'importait

l'ordre de ces articles, si l'un était aussi bon que l'autre? Le

meilleur ordre n'était-il pas celui que des jurisconsultes éminents,

après le travail le plus consciencieux, avaient préféré? N'y avait-il

pas assez de difficultés naturelles dans cette grande oeuvre, sans y

ajouter des difficultés puériles?

Enfin, suivant M. Andrieux, c'étaient des maximes générales,

théoriques, appartenant plutôt à la science du droit qu'au droit

positif, qui dispose et commande. Ceci était faux, car la forme de la

promulgation des lois, la limite donnée à leurs effets, l'obligation

pour les juges de juger et de ne pas réglementer, l'interdiction de

certaines conventions particulières contraires aux lois, tout cela

était impératif.

Ces critiques étaient donc aussi vaines que ridicules. Cependant elles

touchèrent le Tribunat, qui les jugea dignes de la plus grande

attention. Le tribun Thiessé trouva la disposition qui interdit aux lois

tout effet rétroactif extrêmement dangereuse et contre-révolutionnaire.

C'était, disait-il, rapporter jusqu'à un certain point les conséquences

de la nuit du 4 août, car les individus nés sous le régime du droit

d'aînesse et des substitutions, pourraient dire que la loi nouvelle sur

l'égalité des partages était rétroactive quant à eux, et dès lors nulle

à leur égard.

[En marge: Rejet par le Tribunat et par le Corps Législatif du titre

préliminaire du Code civil.]

De telles absurdités furent accueilles, et ce titre préliminaire fut

rejeté par 63 voix contre 15. Les opposants, enchantés de ce début,

voulurent poursuivre ce premier succès. D'après la Constitution, le

Tribunat nommait trois orateurs pour soutenir, contre trois

conseillers d'État, la discussion des lois devant le Corps Législatif.

MM. Thiessé, Andrieux, Favard, furent chargés de demander le rejet de

ce titre préliminaire. Ils l'obtinrent à 142 voix contre 139.

Ce résultat, rapproché des divers votes sur les personnes, de la scène

sur le mot _sujets_, était grave. On annonçait comme à peu près

certain le rejet des deux autres titres déjà présentés, sur _la

jouissance des droits civils_, et _sur la forme des actes de l'état

civil_. Le rapport de M. Siméon, sur _la jouissance et la privation

des droits civils_, concluait, en effet, au rejet. M. Siméon, cet

esprit ordinairement si sage, avait, entre différentes critiques, fait

celle-ci, c'est que la loi proposée négligeait de dire, que les

enfants nés de Français dans les colonies françaises, étaient Français

de droit. Nous citons cette critique singulière, parce qu'elle avait

excité chez le Premier Consul un étonnement mêlé de colère. Il

convoqua le Conseil d'État, pour aviser à ce qu'il y avait à faire

dans cette occurrence. Fallait-il persister ou non dans la marche

adoptée? fallait-il changer le mode de présentation au Corps

Législatif? ou bien convenait-il de différer ce grand ouvrage, si

impatiemment attendu, et de le remettre à une autre époque? Le Premier

Consul était exaspéré.--Que voulez-vous faire, s'écriait-il, avec des

gens qui, avant la discussion, disaient que les conseillers d'État et

les Consuls _n'étaient que des ânes_, et qu'il fallait leur jeter leur

ouvrage à la tête? Que voulez vous faire, quand un esprit tel que

Siméon accuse une loi d'être incomplète, parce qu'elle ne déclare pas

que les enfants nés de Français dans les colonies françaises, sont

Français? En vérité, on est confondu en présence de si étranges

aberrations. Même avec la bonne foi apportée dans cette discussion au

sein du Conseil d'État, nous avons eu la plus grande peine à nous

mettre d'accord; comment y parvenir, dans une assemblée cinq ou six

fois plus nombreuse, et qui discute sans bonne foi? Comment rédiger un

Code tout entier, dans de pareilles conditions? J'ai lu le discours de

Portalis au Corps Législatif, en réponse aux orateurs du Tribunat: il

ne leur a rien laissé à dire, _il leur a arraché les dents_. Mais

quelque éloquent qu'on soit, parlât-on vingt-quatre heures de suite,

on ne peut rien contre une assemblée prévenue, qui est résolue à ne

rien entendre.--

[En marge: Discussion au Conseil d'État pour savoir comment on

procédera pour la présentation des autres titres du Code civil.]

Après ces plaintes, exprimées en un langage vif et amer, le Premier

Consul demanda l'avis du Conseil d'État sur la meilleure manière de

s'y prendre, pour assurer l'adoption du Code civil par le Tribunat et

le Corps Législatif. Le sujet n'était pas nouveau, dans le Conseil

d'État. On y avait déjà prévu la difficulté, et proposé divers moyens

pour la résoudre. Les uns avaient imaginé de ne présenter que des

principes généraux, sur lesquels le Corps Législatif voterait, sauf à

donner ensuite les développements par voie réglementaire. C'était peu

admissible, car on comprend difficilement les principes généraux des

lois, et les développements rédigés séparément. Les autres proposaient

un plan plus simple: c'était de présenter le Code entier en une seule

fois. On n'aurait pas, disait-on, plus de peine pour les trois livres

du Code, qu'on en avait pour un seul. Les Tribuns s'acharneraient sur

les premiers titres, puis se fatigueraient, et laisseraient aller le

reste. La discussion se trouverait ainsi réduite par son immensité

même. Cette conduite était la plus plausible et la plus sage.

Malheureusement, pour qu'elle pût réussir, il manquait bien des

conditions. On n'avait pas alors la faculté d'amender les propositions

du gouvernement, ce qui permet ces petits sacrifices, au moyen

desquels on satisfait la vanité des uns, on désarme les scrupules des

autres, en améliorant les lois. Il manquait aussi aux opposants un

peu de cette bonne foi sans laquelle toute discussion grave est

impossible; et enfin il manquait au Premier Consul lui-même cette

patience constitutionnelle, que l'habitude de la contradiction inspire

aux hommes façonnés au gouvernement représentatif. Il n'admettait pas

que le bien sincèrement voulu, et laborieusement préparé, pût être

différé ou gâté, pour plaire à ce qu'il appelait des bavards.

Quelques esprits tranchants allèrent jusqu'à proposer de présenter le

Code civil comme on présentait les traités, avec une loi d'acceptation

à côté, et de le faire voter ainsi en bloc, par oui ou par non. Cette

façon de faire était trop dictatoriale, et on n'y songea pas

sérieusement.

Sur l'avis des membres les plus éclairés, Tronchet notamment, on

conclut qu'il fallait attendre quel serait le sort des deux autres

titres présentés au Tribunat.--Oui, dit le Premier Consul, nous

pouvons risquer encore deux batailles. Si nous les gagnons, nous

continuerons la marche commencée. Si nous les perdons, nous entrerons

dans nos quartiers d'hiver, et nous aviserons au parti à prendre.--

[En marge: On se décide à attendre le sort des deux autres titres

présentés.]

[En marge: Rejet du titre du Code civil sur la jouissance et la

privation des droits civils.]

Ce plan de conduite fut adopté, et on attendit l'issue des deux

discussions. L'opinion commençait à se prononcer fortement contre le

Tribunat. Aussi les meneurs imaginèrent-ils un moyen, pour tempérer

l'effet de leurs rejets successifs, ce fut de les entremêler d'une

adoption. Le titre relatif à la tenue _des actes de l'état civil_ leur

plaisait fort en lui-même, parce qu'il consacrait plus rigoureusement

encore les principes de la Révolution à l'égard du clergé, en lui

interdisant absolument l'enregistrement des naissances, des morts et

des mariages, pour les attribuer exclusivement aux officiers

municipaux. Ce titre présenté par le conseiller d'État Thibaudeau

était excellent, ce qui ne l'aurait pas sauvé, s'il n'eût contenu des

dispositions contraires au clergé. On se décida donc à l'adopter. Mais

dans l'ordre de présentation il ne devait venir que le troisième. On

le fit passer le second, et on le vota sans difficulté, pour rendre

plus certain le rejet du titre relatif _à la jouissance et à la

privation des droits civils_. Ce dernier, mis en discussion à son

tour, fut repoussé à une majorité immense par le Tribunat. Le rejet

par le Corps Législatif n'était pas douteux. La série des difficultés

prévues reparaissait donc tout entière. Ces difficultés devaient être

bien plus graves quand il s'agirait des lois sur le mariage, sur le

divorce, sur la puissance paternelle. Quant au Concordat, et au projet

relatif à l'instruction publique, il n'y avait évidemment aucune

chance de réussir à les faire adopter.

[En marge: Janv. 1802.]

[En marge: Nouveau scrutin pour la candidature au Sénat.]

[En marge: M. Daunou désigné par le Tribunat et le Corps Législatif.]

Mais ce qui acheva de pousser les choses à l'extrême, ce fut un

nouveau scrutin sur les personnes, qui prit à l'égard du Premier

Consul le caractère d'une hostilité tout à fait directe. On avait déjà

fait prévaloir le choix de l'abbé Grégoire comme sénateur,

contrairement aux propositions du gouvernement, et pour donner un

signe d'improbation à sa politique religieuse. Restaient, comme on

vient de le voir, deux places à remplir, et on voulait non-seulement

qu'elles fussent remplies d'une manière contraire aux propositions

déjà connues du Premier Consul en faveur de trois généraux, mais on

tenait aussi à faire le choix qui lui serait le plus désagréable. Ce

choix était celui de M. Daunou. On s'efforça donc d'obtenir la

présentation de M. Daunou par les deux autorités législatives à la

fois, c'est-à-dire par le Tribunat et le Corps Législatif, ce qui

rendait sa nomination par le Sénat presque inévitable.

On fit les démarches les plus actives, et on sollicita les votes avec

une hardiesse qui avait lieu d'étonner, en présence d'une autorité

aussi redoutée que celle du Premier Consul.

M. Daunou fut ballotté au Corps Législatif avec le général

Lamartillière, candidat du gouvernement. Il y eut des scrutins

réitérés. Enfin M. Daunou obtint 135 voix et le général Lamartillière

122. Il fut proclamé candidat du Corps Législatif, pour une des places

vacantes au Sénat. Au Tribunat M. Daunou eut encore pour concurrent le

général Lamartillière. Il obtint 48 voix, le général Lamartillière 39:

il fut proclamé candidat. Il avait donc deux présentations pour une.

Ce scrutin avait lieu le 1er janvier 1802 (11 nivôse), jour même du

rejet du titre du Code civil, sur _la jouissance et la privation des

droits civils_.

[En marge: Le Premier Consul, poussé à bout, songe à un coup d'État.]

D'après les règles ordinaires du régime représentatif, on aurait dû

dire que la majorité était perdue. Mais, dans ce cas, celui qui aurait

dû se retirer était le Premier Consul, vu qu'il était tout dans

l'admiration de la France, comme dans la haine de ses ennemis.

Cependant personne n'avait la prétention de l'exclure, parce que

personne n'en avait le moyen. C'était donc une vraie tracasserie,

indigne d'hommes sérieux. C'était du dépit le plus puéril et le plus

dangereux en même temps, car on poussait à bout un caractère violent,

plein du sentiment de sa force, et capable de tout. Le consul

Cambacérès lui-même, ordinairement fort modéré, voyant là un véritable

désordre, dit qu'on ne pouvait pas tolérer des hostilités aussi

directes, et que pour lui, il ne répondait plus de réussir à calmer le

Premier Consul. En effet la colère de celui-ci était au comble, et il

annonça hautement la résolution de briser les obstacles qu'on

cherchait à opposer à tout le bien qu'il voulait faire.

[En marge: Vive allocution à une réunion de sénateurs.]

Le lendemain, 2 janvier (12 nivôse), était le jour de la décade où il

donnait audience aux sénateurs. Il en vint beaucoup, même de ceux qui

avaient agi contre lui. Ils venaient, les uns par curiosité, les

autres par faiblesse, et pour désavouer par leur présence leur

participation à ce qui se passait. M. Sieyès se trouvait au nombre des

visiteurs. Le Premier Consul était comme d'usage en uniforme; son

visage paraissait animé, on s'attendait à quelque scène violente. On

fit cercle autour de lui. Vous ne voulez donc plus, dit-il, nommer des

généraux? cependant vous leur devez la paix: ce serait le moment de

leur témoigner votre reconnaissance.--Après ces premiers mots, les

sénateurs Kellerman, François de Neufchâteau et d'autres furent

rudement interpellés. Ils se défendirent assez mal. Puis la

conversation redevint générale, et le Premier Consul reprit la parole

en dirigeant ses regards du coté de M. Sieyès.--Il y a des gens,

dit-il à très-haute voix, qui veulent nous donner un Grand-Électeur,

et qui songent à un prince de la maison d'Orléans. Ce système, je le

sais, a des partisans même au Sénat.--Ces paroles faisaient allusion à

un projet, vrai ou faux, attribué à M. Sieyès, et que ses ennemis lui

prêtaient auprès du Premier Consul. M. Sieyès, en entendant ces

paroles offensantes, se retira en rougissant. Le Premier Consul

s'adressant alors aux sénateurs réunis, ajouta: Je vous déclare que si

vous nommez M. Daunou sénateur, je prendrai cela pour une injure

personnelle, et vous savez que je n'en ai jamais souffert aucune.--

Cette scène effraya la masse des sénateurs présents, et affligea les

plus sages. Ceux-ci voyaient avec peine qu'on poussât à une telle

irritation un homme si grand, si nécessaire, mais si peu maître de

lui, quand il était offensé. Les malveillants s'en allèrent, criant

que jamais on n'avait traité les membres des corps de l'État, d'une

manière plus indécente et plus insupportable. Cependant le coup était

porté. La peur avait pénétré dans ces âmes haineuses mais timides, et

cette bruyante opposition allait s'humilier tristement devant l'homme

qu'elle avait voulu braver.

[En marge: Le consul Cambacérès fait prévaloir l'idée d'une mesure

légale, l'exclusion par le scrutin, du cinquième sortant en l'an X.]

Les Consuls discutèrent entre eux le parti à prendre. Le général

Bonaparte était résolu à un éclat, et à un acte violent. S'il avait eu

la faculté légale de dissoudre le Tribunat et le Corps Législatif, la

solution eût été facile par des voies régulières, et elle eût amené,

par une élection générale, une majorité tout à fait favorable aux

idées du Premier Consul. Il est vrai qu'une élection générale aurait

exclu en masse les hommes de la Révolution, et fait surgir des hommes

entièrement nouveaux, animés plus ou moins de sentiments royalistes,

tels que ceux contre lesquels il avait fallu faire le 18 fructidor, ce

qui eût été un malheur d'un autre genre. Tant il est vrai qu'au

lendemain d'une révolution sanglante, qui avait profondément irrité

les esprits les uns contre les autres, le libre jeu des institutions

constitutionnelles était impossible! Pour sortir des mains des

révolutionnaires irréfléchis, on serait tombé dans les mains des

royalistes malintentionnés. Mais en tout cas, la dissolution n'était

pas dans les lois; il fallait trouver un autre moyen.

Le Premier Consul voulait retirer le Code civil, laisser chômer le

Corps Législatif et le Tribunat, ne plus rien présenter que les lois

de finances; et puis, quand il aurait bien fait sentir à la France,

que ces corps étaient l'unique cause de l'interruption apportée aux

travaux bienfaisants du gouvernement, saisir une occasion de briser

les instruments incommodes que la Constitution lui imposait. Mais le

consul Cambacérès, l'homme aux expédients habiles, trouva des moyens

plus doux, d'une légalité très-soutenable, et d'ailleurs les seuls

praticables dans le moment. Il dissuada le général, son collègue, de

toute mesure illégale et violente.--Vous pouvez tout, lui dit-il; on

souffrirait tout de votre part. On a bien permis au Directoire de

faire ce qu'il a voulu, au Directoire qui n'avait pour lui ni votre

gloire, ni votre ascendant moral, ni vos immenses succès militaires et

politiques. Mais le coup d'État du 18 fructidor, tout nécessaire qu'il

était, a perdu le Directoire. Il a rendu la Constitution directoriale

si méprisable, que personne ne l'a plus prise au sérieux. La nôtre est

bien meilleure. En ayant l'art de s'en servir, on peut faire le bien

avec elle. Ne la livrons donc pas au mépris public, en la violant au

premier obstacle qu'elle nous présente.--Le consul Cambacérès admit

qu'il fallait retirer le Code civil, interrompre la session, mettre

les corps délibérants en vacance, et faire peser sur eux, comme un

grave sujet de reproche, l'inaction forcée à laquelle le gouvernement

allait être réduit. Mais cette inaction était une impasse, et il

fallait en sortir. M. Cambacérès en trouva le moyen dans l'article 38

de la Constitution, ainsi conçu: _Le premier renouvellement du Corps

Législatif et du Tribunat n'aura lieu que dans le cours de l'an_ X.

On était en l'an X (1801-1802). On pouvait très-bien choisir telle

époque de l'année qu'on voudrait pour faire ce renouvellement. On

pouvait, par exemple, y procéder dans le courant de l'hiver, en

pluviôse ou ventôse; renvoyer alors un cinquième du Tribunat et du

Corps Législatif, ce qui faisait vingt membres pour le Tribunat,

soixante pour le Corps Législatif; exclure ainsi les plus hostiles,

les remplacer par des gens sages et paisibles, et ouvrir une session

extraordinaire au printemps, pour faire adopter les lois qui étaient

maintenant arrêtées au passage par la mauvaise volonté de

l'opposition. Ce moyen était évidemment le meilleur. En excluant vingt

membres du Tribunat et soixante du Corps Législatif, on écartait les

hommes remuants qui entraînaient la masse inerte, et on intimidait

ceux qui auraient pu être encore tentés de résister. Mais, si on

voulait réussir, il fallait disposer du Sénat pour obtenir deux

choses: premièrement, l'interprétation de l'article 38 dans le sens du

plan projeté; secondement, l'exclusion des opposants, et leur

remplacement par des hommes dévoués au gouvernement. M. Cambacérès,

connaissant bien ce corps, sachant que la masse était timide, et les

opposants peu courageux, répondait que le Sénat, quand il verrait à

quel point on l'entraînait au delà des bornes de la prudence et de la

raison, se prêterait à tout ce que le gouvernement désirerait de lui.

L'article 38, qu'il s'agissait d'interpréter, ne disait pas quel

serait le mode employé pour la désignation du cinquième sortant. Dans

le silence de cet article, le Sénat, chargé de choisir, pouvait

préférer, à son gré, le scrutin au sort. Il y avait à dire, contre une

telle interprétation, que l'usage constant, lorsqu'il faut renouveler

partiellement une assemblée, c'est de recourir au sort, pour désigner

la portion qui doit être exclue la première. Il y avait à répondre

qu'on a recours au sort lorsqu'on ne peut pas faire autrement. On ne

peut pas, en effet, demander à quelques centaines de colléges

électoraux la désignation du cinquième sortant, car, s'adresser à une

partie d'entre eux, c'est désigner soi-même ce cinquième; s'adresser

à tous, c'est recourir à une élection générale, et, dans une élection

générale, on ne peut pas fixer d'avance le nombre des exclus, car ce

serait encore désigner soi-même le cinquième qu'il s'agit d'éliminer.

Le sort est donc la seule ressource, dans le système ordinaire des

élections, par des colléges électoraux. Mais, ayant ici le Sénat,

chargé d'élire, et pouvant aisément lui faire désigner par un scrutin

le cinquième à exclure, il était plus naturel de recourir à l'autorité

clairvoyante de ses votes qu'à l'autorité aveugle du tirage au sort.

On rendait, il est vrai, le Sénat arbitre de la question; mais on se

conformait ainsi au véritable esprit de la Constitution; car, en

conférant au Sénat toutes les prérogatives du corps électoral, elle

l'avait rendu juge des conflits qui pouvaient s'élever entre les

majorités législatives et le gouvernement. En un mot, on rétablissait

par un subterfuge la faculté de dissolution, indispensable dans tout

gouvernement régulier.

[En marge: Le Premier Consul adopte le plan proposé par M.

Cambacérès.]

La raison la plus sérieuse, c'est qu'on se tirait d'embarras, sans

violer ostensiblement la Constitution. Le Premier Consul déclara qu'il

admettrait ce plan, ou tout autre, pourvu qu'on le délivrât des hommes

qui l'empêchaient de faire le bien de la France. M. Cambacérès accepta

le soin de rédiger un mémoire sur ce sujet. On libella le message qui

devait annoncer au Corps Législatif que le Code civil était retiré. Ce

fut le général Bonaparte qui se chargea de le libeller lui-même, dans

un style noble et sévère.

Déjà l'on commençait à craindre les éclats de sa colère; on disait

qu'on allait en voir une manifestation prochaine. Le lendemain de la

scène faite aux sénateurs, le 3 janvier (13 nivôse), un message fut

envoyé au président du Corps Législatif. Il fut lu au milieu d'un

silence profond, et qui décelait une sorte de terreur. Ce message

était ainsi conçu:

«LÉGISLATEURS,

[En marge: On commence par retirer le Code civil.]

»Le gouvernement a résolu de retirer les projets de loi du Code civil.

»C'est avec peine qu'il se trouve obligé de remettre à une autre

époque les lois attendues avec tant d'intérêt par la nation; mais il

s'est convaincu que le temps n'est pas venu où l'on portera dans ces

grandes discussions, le calme et l'unité d'intention qu'elles

demandent.»

Cette sévérité méritée produisit le plus grand effet. Tous les

gouvernements ne peuvent pas et ne doivent pas parler un tel langage;

cependant il faut le leur permettre quand ils ont raison, et qu'ils

ont dispensé à un pays une immense gloire, d'immenses bienfaits, payés

par une opposition inconsidérée.

[En marge: Le Corps Législatif et le Sénat, intimidés, imaginent un

subterfuge pour annuler leurs premiers scrutins, et faire prévaloir

les candidats du Premier Consul aux places vacantes dans le Sénat.]

Le Corps Législatif, frappé de ce coup, tomba aux pieds du

gouvernement d'une manière peu honorable. On demanda, séance tenante,

à passer au scrutin pour la présentation d'un candidat à la troisième

et dernière place vacante au Sénat. Le croirait-on? les mêmes hommes

qui s'étaient prêtés avec tant de malveillance à présenter MM.

Grégoire et Daunou, votèrent à l'instant même pour le général

Lamartillière. Il obtint 233 suffrages sur 252 votants. On ne pouvait

pas se rendre plus promptement aux désirs du Premier Consul. En

conséquence, le général Lamartillière fut déclaré le candidat du Corps

Législatif.

Cette présentation fournit un expédient au Sénat pour satisfaire le

Premier Consul, sans s'humilier trop profondément. On ne songeait plus

à prendre M. Daunou, depuis la scène faite aux sénateurs, dans

l'audience du 2 janvier. Cependant M. Daunou avait été présenté par

deux corps à la fois, le Corps Législatif et le Tribunat. Préférer le

candidat du gouvernement à un candidat qui avait pour lui la double

présentation des deux assemblées législatives, c'était se jeter trop

ouvertement aux genoux du Premier Consul. On imagina un assez pauvre

subterfuge, qui ne sauva pas la dignité du Sénat, et qui ne fit que

mettre son embarras dans un plus grand jour. Il s'assembla le

lendemain, 4 janvier (14 nivôse). La présentation de M. Daunou par le

Corps Législatif avait été résolue le 30 décembre, celle du général

Lamartillière, le 3 janvier. Le Sénat supposa que la résolution du 30

décembre n'était pas communiquée, que celle du 3 janvier l'était

seule, et que le général Lamartillière était, par conséquent, l'unique

candidat connu du Corps Législatif. Il joignit à ce subterfuge une

autre ruse plus mesquine encore. On remplissait la seconde des trois

places vacantes; or, le général Lamartillière était le premier, le

général Jourdan le second, sur la liste du Premier Consul. On crut

donc pouvoir considérer le général Jourdan comme le candidat du

gouvernement pour la place actuellement vacante. Alors le Sénat

libella ainsi sa décision:

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 39 段