présente le général Jourdan; vu le message du Tribunat du 11 nivôse,
par lequel il présente le citoyen Daunou; vu enfin le message du Corps
Législatif du 13 nivôse, par lequel il présente le général
Lamartillière, le Sénat adopte le général Lamartillière et le proclame
membre du Sénat conservateur._» Par ce moyen, le Sénat semblait avoir
adopté, non pas le candidat du Premier Consul, mais celui du Corps
Législatif. C'était ajouter à la honte de la soumission, la honte d'un
mensonge qui ne trompait personne. Certes on faisait bien de reculer
devant un homme indispensable, sans lequel la France eût été plongée
dans le chaos, sans lequel pas un des opposants n'eût été assuré de
conserver sa tête; mais il ne fallait pas alors l'offenser, quand on
savait qu'on ne pourrait pas pousser l'offense jusqu'au bout.
Les opposants du Tribunat jetèrent les hauts cris contre la faiblesse
du Sénat, faiblesse qu'ils devaient bientôt imiter, et surpasser
eux-mêmes.
[En marge: Le Premier Consul quitte Paris pour aller présider à Lyon
la Consulte de la République italienne.]
Le plan adopté par le gouvernement fut immédiatement mis à exécution.
Les travaux législatifs furent suspendus, et on annonça publiquement
que le Premier Consul allait quitter Paris, pour faire à Lyon un
voyage de près d'un mois. L'objet de ce voyage avait la grandeur
accoutumée des actes du général Bonaparte. Il s'agissait de constituer
la République Cisalpine, et cinq cents députés, de tout âge, de toute
condition, passaient en ce moment les Alpes, par un hiver rigoureux,
pour former à Lyon une grande diète, sous le nom de _Consulte_, et
recevoir de la main du général Bonaparte, des lois, des magistrats, un
gouvernement tout entier. Il avait été convenu que chacun ferait la
moitié du chemin, et Lyon avait été jugé, après Paris, le point le
plus convenable pour un pareil rendez-vous. De vastes préparatifs
étaient déjà faits dans cette ville, pour cet imposant spectacle
politique. On devait même l'entourer d'un grand appareil militaire,
car les vingt-deux mille hommes restant de l'armée d'Égypte, débarqués
à Marseille et à Toulon par la marine anglaise, étaient en marche sur
Lyon, pour y être passés en revue par leur ancien général.
[En marge: Le Corps Législatif et le Tribunat, laissés à Paris dans
une embarrassante oisiveté.]
On ne s'occupa plus du Corps Législatif ni du Tribunat. On les laissa
dans une parfaite oisiveté, sans leur expliquer d'aucune façon les
projets que le gouvernement pouvait avoir conçus. La Constitution ne
contenait pas plus la faculté de prorogation que celle de dissolution.
On ne renvoya donc pas les deux assemblées, mais on ne leur fournit
aucun travail. On avait retiré, outre les lois du Code civil, une loi
relative au rétablissement de la marque pour le crime de faux. Ce
crime, par suite des circonstances de la Révolution, s'était multiplié
d'une manière effrayante. Tant de pièces exigées par les règles
nouvelles de la comptabilité, tant de certificats de civisme, naguère
indispensables pour n'être pas considéré comme suspect, tant de
certificats de présence demandés aux émigrés rentrés pour les purger
du délit d'émigration, tant de constatations de tout genre, exigées et
fournies par écrit, avaient donné naissance à une détestable classe de
criminels: c'étaient les faussaires. Ils infestaient la région des
affaires, comme naguère les brigands infestaient les grands chemins.
Le Premier Consul avait voulu une peine spéciale contre eux, comme il
avait voulu une juridiction spéciale contre les dévastateurs des
grandes routes, et il venait de proposer la marque. Le crime de faux
enrichit, disait-il; un faussaire qui a fini sa peine rentre dans la
société, et avec du luxe il fait oublier son crime. Il faut une
flétrissure indélébile de la main du bourreau, qui ne permette plus
aux complaisants que la richesse entraîne toujours après elle, de
s'asseoir à la table du faussaire enrichi. Cette proposition avait
rencontré les mêmes difficultés que le Code civil. On la retira, et il
ne resta plus rien en délibération; car les lois relatives à
l'instruction publique, au rétablissement des cultes, n'avaient pas
même été présentées. Quant aux lois de finances, on les réservait pour
servir de prétexte à une session extraordinaire au printemps. On
laissa donc cette espèce de parlement, non dissous, non prorogé,
oisif, inutile, embarrassé de son inaction, et portant aux yeux de la
France la responsabilité d'une interruption complète dans les bons et
utiles travaux du gouvernement.
Il fut convenu que pendant l'absence du Premier Consul, M.
Cambacérès, qui avait un art particulier pour manier le Sénat, se
chargerait de faire interpréter comme on le voulait, l'article 38 de
la Constitution, et qu'il veillerait lui-même à l'exclusion des vingt
et des soixante membres, qu'il s'agissait de faire sortir du Tribunat
et du Corps Législatif.
Avant de partir, le Premier Consul avait eu à s'occuper de deux
affaires importantes, l'expédition de Saint-Domingue, et le congrès
d'Amiens. La seconde le retenait au delà du terme fixé pour son
départ.
[En marge: Projet d'une expédition à Saint-Domingue.]
L'ambition des possessions lointaines était une vieille ambition
française, que le règne de Louis XVI, très-favorable à la marine,
avait réveillée, et que de grands revers maritimes n'avaient pas
encore découragée. Les colonies étaient alors un sujet d'ardente
convoitise de la part de toutes les nations commerçantes. L'expédition
d'Égypte, imaginée pour disputer aux Anglais l'empire de l'Inde, était
une conséquence de ce penchant général, et sa mauvaise issue avait
rendu très-vif le désir d'un dédommagement. Le Premier Consul en
préparait deux, la Louisiane et Saint-Domingue. Il avait donné la
Toscane, cette belle et précieuse partie de l'Italie, à la cour
d'Espagne, pour obtenir la Louisiane en échange; et il exigeait en ce
moment l'exécution de l'engagement pris par cette cour. Il était en
même temps résolu de recouvrer l'île de Saint-Domingue. Cette île
était, avant la révolution, la première, la plus importante des
Antilles, et la plus enviée des colonies à sucre et à café. Elle
fournissait à nos ports et à notre marine la matière du plus grand
commerce. Les imprudences de l'Assemblée Constituante avaient induit
les esclaves à se révolter, et amené les horreurs si tristement
mémorables, par lesquelles la liberté des noirs avait signalé son
apparition dans le monde. Un nègre, doué d'un véritable génie,
Toussaint Louverture, avait fait à Saint-Domingue quelque chose de
semblable à ce que faisait le Premier Consul en France. Il avait
dompté, gouverné cette population révoltée, et rétabli une espèce
d'ordre. Grâce à lui on n'égorgeait plus à Saint-Domingue, et on
commençait à y travailler. Il avait imaginé une Constitution qu'il
avait soumise au Premier Consul, et il montrait pour la métropole une
sorte d'attachement national. Ce nègre avait pour l'Angleterre un
profond éloignement; il demandait à être libre, et Français. Le
Premier Consul avait d'abord admis cet état de choses; mais bientôt il
avait conçu des doutes sur la fidélité de Toussaint Louverture, et,
sans vouloir ramener les nègres à l'esclavage, il songeait à profiter
de l'armistice maritime, résultant des préliminaires de Londres, pour
expédier à Saint-Domingue une escadre et une armée. Le Premier Consul
avait, à l'égard des noirs, le projet de maintenir la situation que
les événements avaient amenée. Il voulait, dans toutes les colonies où
la révolte n'avait pas pénétré, maintenir l'esclavage, sauf à
l'adoucir, et à Saint-Domingue souffrir une liberté devenue
indomptable. Mais il prétendait assurer la domination de la métropole
dans cette dernière île, et pour cela y avoir une armée. Soit que les
noirs restes libres devinssent des sujets infidèles, soit que les
Anglais recommençassent la guerre, il avait l'intention, en respectant
la liberté des noirs, de rendre leurs propriétés aux anciens colons,
qui remplissaient Paris de leur misère, de leurs plaintes, de leurs
imprécations contre le gouvernement de Toussaint-Louverture. Une
considérable partie des nobles français, déjà privés de leurs biens en
France par la Révolution, étaient en même temps colons de
Saint-Domingue, et dépouillés des riches habitations qu'ils avaient
jadis possédées dans cette île. On ne voulait pas leur rendre leurs
biens en France, devenus biens nationaux; mais on pouvait leur rendre
leurs sucreries, leurs caféteries à Saint-Domingue, et c'était un
dédommagement qui semblait pouvoir les satisfaire. Ce furent là les
motifs très-divers, qui agirent sur la détermination du Premier
Consul. Recouvrer la plus grande de nos colonies, la tenir non pas de
la douteuse fidélité d'un noir devenu dictateur, mais de la force des
armes; la posséder solidement contre les noirs et les Anglais; rendre
aux anciens colons leurs propriétés, cultivées par des mains libres;
joindre enfin à cette reine des Antilles les bouches du Mississipi, en
acquérant la Louisiane, telles furent les combinaisons du Premier
Consul, combinaisons regrettables, comme on le verra bientôt, mais
commandées, pour ainsi dire, par une disposition des esprits, qui
était générale en France à cette époque.
Il importait de se hâter, car, bien que la paix définitive négociée en
ce moment dans le congrès d'Amiens, fût à peu près certaine, il
fallait, à tout événement, si les Anglais faisaient surgir des
prétentions nouvelles et inadmissibles, il fallait profiter des
quelques mois pendant lesquels la mer allait être ouverte, pour
envoyer une flotte. Le Premier Consul fit préparer à Flessingue,
Brest, Nantes, Rochefort et Cadix, un immense armement, composé de 26
vaisseaux de ligne, et de 20 frégates, capables de porter vingt mille
hommes. Il donna le commandement de l'escadre à l'amiral
Villaret-Joyeuse, et le commandement des troupes au général Leclerc,
l'un des bons officiers de l'armée du Rhin, devenu le mari de sa soeur
Pauline. Il exigea que cette soeur accompagnât son mari. Il avait pour
elle une tendresse extrême: il envoyait donc là ce qu'il avait de plus
cher, et ne voulait pas, comme le dirent depuis les partis, déporter
dans un pays fiévreux et mortel, les soldats et les généraux de
l'armée du Rhin qui lui faisaient ombrage. Une autre circonstance
prouve l'intention qui le dirigea dans la composition du corps envoyé
à Saint-Domingue. Comme la paix semblait devoir être générale, et dès
lors solide, les militaires craignaient de n'avoir plus de carrière.
Un très-grand nombre demandaient à faire partie de l'expédition, et ce
fut une faveur qu'on fut obligé de distribuer entre eux, avec une
sorte de justice et d'égalité. Le brave Richepanse, ce héros de
l'armée d'Allemagne, fut donné comme lieutenant au général Leclerc.
[En marge: Départ de l'expédition de Saint-Domingue.]
Le Premier Consul apporta dans ces préparatifs sa célérité accoutumée;
et il pressa, tant qu'il put, le départ de ces divisions navales,
répandues depuis la Hollande jusqu'à l'extrémité méridionale de la
Péninsule. Cependant, avant qu'elles missent à la voile, on fut obligé
de s'en expliquer avec les ministres anglais, que ce vaste armement
offusquait beaucoup. On eut quelque peine à les rassurer, bien qu'en
réalité ils désirassent l'expédition. Ils n'étaient pas alors aussi
ardents pour l'affranchissement des nègres, que les ministres
britanniques ont paru l'être depuis. Le spectacle de la liberté des
noirs à Saint-Domingue, les effrayait pour leurs colonies, surtout
pour la Jamaïque. Ils souhaitaient donc le succès de notre entreprise;
mais la grandeur des moyens les inquiétait, et ils auraient voulu que
les troupes fussent embarquées sur des bâtiments de commerce. On
réussit pourtant à leur faire entendre raison; ils se résignèrent à
laisser passer cet immense armement, en envoyant toutefois une escadre
d'observation. Ils promirent même de mettre toutes les ressources de
la Jamaïque en vivres et munitions à la disposition de l'armée
française, moyennant, bien entendu, le payement de ce qui serait
fourni. La principale division navale, formée à Brest, mit à la voile
le 14 décembre. Les autres suivirent à peu de distance. À la fin de
décembre toute l'expédition était en mer, et devait par conséquent
être arrivée à Saint-Domingue, quel que fut le résultat des
négociations d'Amiens.
[En marge: Congrès d'Amiens.]
[En marge: Lenteurs causées par L'Espagne qui refuse d'envoyer un
négociateur au congrès.]
Ces négociations, conduites par lord Cornwallis et Joseph Bonaparte,
marchaient lentement, sans néanmoins faire craindre une rupture. La
première cause du retard avait été dans la composition même du
congrès, qui devait comprendre non-seulement les plénipotentiaires
français et anglais, mais aussi les plénipotentiaires hollandais et
espagnol; car, d'après les préliminaires, la paix devait être conclue
entre les deux grandes nations belligérantes et tous leurs alliés.
L'Espagne, qui d'une extrême intimité avait passé presque à
l'inimitié, contrariait le Premier Consul en n'envoyant pas son
plénipotentiaire au congrès. Comme, au fond, elle savait que la paix
était certaine, et qu'elle n'avait à figurer dans le protocole que
pour l'abandon de la Trinité, elle ne se hâtait guère de faire arriver
son négociateur. Les Anglais, de leur côté, voulaient voir au congrès
d'Amiens un plénipotentiaire espagnol, pour obtenir une cession en
forme de l'île de la Trinité. Ils annonçaient même ne vouloir pas
négocier, si le plénipotentiaire espagnol n'était pas présent. Le
Premier Consul fut obligé de prendre avec la cour d'Espagne un ton qui
réveillât son apathie, et il ordonna au général Saint-Cyr, devenu
ambassadeur à la place de Lucien, de mettre sous les yeux du roi et de
la reine la conduite extravagante du prince de la Paix, et de leur
déclarer que, si _on continuait à se conduire dans ce système, cela
finirait par un coup de tonnerre_[21].
[Note 21: Voici cette lettre, fort importante pour apprécier
les relations de la France avec l'Espagne à cette époque.
_Au citoyen Saint-Cyr, ambassadeur à Madrid._
10 frimaire, an X (1er décembre 1801).
Je ne comprends plus rien, citoyen ambassadeur, à la conduite
du cabinet de Madrid. Je vous charge spécialement de faire
toutes les démarches pour faire ouvrir les yeux à ce cabinet,
pour qu'il prenne une marche régulière et convenable. Le
sujet me paraît tellement important, que je crois devoir vous
en écrire moi-même.
La plus intime union régnait entre la France et l'Espagne
lorsque S. M. jugea à propos de ratifier le traité de
Badajoz.
M. le prince de la Paix passa alors à notre ambassadeur une
note dont j'ordonne qu'on vous envoie la copie. Cette note
était trop pleine d'injures grossières pour que je dusse y
faire attention. Peu de jours après, il remit à l'ambassadeur
français à Madrid une note dans laquelle il déclarait que S.
M. C. allait faire sa paix particulière avec l'Angleterre.
J'ordonne également qu'on vous en envoie copie. Je sentis
alors combien je pouvais peu compter sur les efforts d'une
puissance dont le ministre s'exprimait avec si peu d'égards,
et montrait un tel dérèglement dans sa conduite. Connaissant
pleinement la volonté du roi, je lui aurais fait connaître
directement la mauvaise conduite de son ministre, si la
maladie de S. M. ne fût survenue sur ces entrefaites.
J'ai fait prévenir plusieurs fois la cour d'Espagne que son
refus d'exécuter la convention de Madrid, c'est-à-dire
d'occuper le quart du territoire portugais, entraînerait la
perte de la Trinité: elle n'a tenu aucun compte de ces
observations.
Dans les négociations qui ont eu lieu à Londres, la France a
discuté les intérêts de l'Espagne comme elle l'aurait fait
pour elle-même; mais enfin S. M. B. n'a jamais voulu se
désister de la Trinité, et je n'ai pas pu m'y opposer,
d'autant plus que l'Espagne menaçait la France, par une note
officielle, d'une négociation particulière: nous ne pouvions
plus compter sur son secours pour la continuation de la
guerre.
Le congrès d'Amiens est réuni, et la paix définitive sera
promptement signée; cependant S. M. C. n'a pas encore fait
publier les préliminaires, ni fait connaître de quelle
manière elle voulait traiter avec l'Angleterre. Il devient
cependant bien essentiel pour sa considération en Europe,
pour les intérêts de sa couronne, qu'elle prenne promptement
un parti, sans quoi la paix définitive sera promptement
signée sans sa participation.
L'on m'a dit qu'à Madrid on voulait revenir sur la cession de
la Louisiane; la France n'a manqué à aucun traité fait avec
elle, et elle ne souffrira pas qu'aucune puissance lui manque
à ce point. Le roi de Toscane est sur son trône et en
possession de ses États, et S. M. C. connaît trop la foi
qu'elle doit à ses engagements, pour refuser plus long-temps
la mise en possession de la Louisiane.
Je désire que vous fassiez connaître à Leurs Majestés mon
extrême mécontentement de la conduite injuste et
inconséquente du prince de la Paix.
Dans le dernier mois, ce ministre n'a épargné ni notes
insultantes, ni démarches hasardées: tout ce qu'il a pu faire
contre la France, il l'a fait. Si l'on continue dans ce
système, dites hardiment à la reine et au prince de la Paix
que cela finira par un coup de tonnerre.]
[En marge: Autres difficultés avec les Hollandais.]
Le ministre espagnol destiné à figurer au congrès d'Amiens, M.
Campo-Alange, était malade en Italie. L'Espagne se décida enfin à
donner à M. d'Azara, ambassadeur à Paris, l'ordre de se rendre au
congrès. Cette difficulté levée avec les Espagnols, il y en avait une
autre à lever avec les Hollandais. Le plénipotentiaire hollandais, M.
Schimmelpenninck, ne voulait pas admettre la base des préliminaires,
c'est-à-dire la cession de Ceylan, avant de savoir comment la Hollande
serait traitée relativement à la restitution de ses flottes passées en
Angleterre, relativement aux indemnités qu'on prétendait exiger pour
le stathouder dépossédé, relativement enfin à certaines questions de
limites avec la France. Joseph Bonaparte eut ordre de notifier à M.
Schimmelpenninck, qu'il ne serait reçu au congrès qu'à la condition de
reconnaître préalablement les préliminaires de Londres, comme base de
la négociation. Lord Cornwallis s'étant contenté de cette forme, le
congrès se trouva constitué.
Cependant les Anglais auraient voulu y introduire le Portugal, sous le
prétexte que c'était un allié de l'Angleterre. Le motif secret était
d'obtenir l'exemption, pour la cour de Lisbonne, de la contribution
de 20 millions, qui lui avait été imposée par une condition du traité
de Madrid. Le Premier Consul s'y refusa, en déclarant que la paix de
la France avec le Portugal était faite, et n'était plus à faire. Cette
prétention écartée, le congrès se mit à l'oeuvre, et on fut bientôt
d'accord sur les bases.
[En marge: Les préliminaires de Londres pris pour base invariable du
traité définitif.]
Pour éviter des difficultés incalculables, on convint de repousser
toute demande en dehors des préliminaires: _Rien de plus, rien de
moins que les articles de Londres_, fut la maxime réciproquement
admise. Les Anglais avaient, en effet, remis en discussion l'abandon
par la France de l'île de Tabago. Le Premier Consul, de son côté,
avait demandé une extension de territoire dans la région de
Terre-Neuve, pour améliorer les pêcheries françaises. De part et
d'autre on avait repoussé une telle prétention, et, pour en finir, on
était convenu de ne rien réclamer au delà des concessions contenues
dans le traité des préliminaires. Autrement c'était mettre la paix en
question, en faisant renaître des difficultés heureusement résolues.
Ce principe adopté, il restait à préciser par la rédaction les
stipulations de Londres.
Deux points importants étaient à résoudre: le payement des frais pour
les prisonniers, et le régime à imposer à l'île de Malte.
[En marge: Difficultés relativement aux prisonniers.]
L'Angleterre avait eu à nourrir beaucoup plus de prisonniers français,
que la France de prisonniers anglais, et elle réclamait le
remboursement de la différence. La France répondait que le principe
généralement reconnu était, que chaque nation nourrît les prisonniers
qu'elle avait faits; que, si on voulait le principe contraire, la
France avait à demander un remboursement pour les Russes, les
Bavarois, et autres soldats aux gages de l'Angleterre, qu'elle avait
pris et entretenus; que les combattants soldés par l'Angleterre
devaient figurer au nombre des prisonniers, qu'elle avait le devoir
d'entretenir. Du reste, ajoutait le plénipotentiaire français, c'était
là une pure question d'argent, à vider par le moyen de commissaires
liquidateurs.
[En marge: Difficultés relativement à Malte.]
Quant à Malte, la question était plus sérieuse. Les Anglais et les
Français étaient à cet égard pleins de défiance, ils semblaient
entrevoir l'avenir, et craignaient que l'île ne repassât, un jour, au
pouvoir de l'une ou de l'autre puissance. Le Premier Consul, par un
singulier instinct, proposait de détruire les établissements
militaires de Malte de fond en comble, de ne laisser subsister que la
ville démantelée, d'y créer un grand lazaret neutre, commun à toutes
les nations, et de convertir l'ordre en un ordre hospitalier, qui
n'aurait plus aucune force militaire.
Les Anglais n'étaient pas rassurés par cette proposition. Ils disaient
que le rocher était tellement fort, que, même dépourvu des
fortifications accumulées par les chevaliers, il serait un point
encore très-redoutable. Ils alléguaient la résistance de la population
maltaise à toute destruction de ses belles forteresses, et proposaient
la reconstitution de l'ordre sur des bases nouvelles et plus solides.
Ils voulaient y laisser une langue française, moyennant qu'on y
instituât une langue anglaise, et une langue maltaise, celle-ci
accordée à la population de l'île, pour lui donner part à son
gouvernement; ils voulaient que ce nouvel établissement fût placé sous
la garantie d'une grande puissance, la Russie, par exemple. Les
Anglais espéraient qu'avec les langues anglaise et maltaise, qui leur
seraient dévouées, ils auraient un pied dans l'île, et empêcheraient
les Français d'y rentrer.
Le Premier Consul insista pour la destruction des fortifications,
disant que l'ordre était aujourd'hui fort difficile à reconstituer;
que déjà la Bavière s'était emparée de ses propriétés en Allemagne;
que l'Espagne, depuis l'établissement de la protection russe sur
Malte, songeait à en faire autant, et à prendre les biens qui étaient
situés chez elle; que l'institution de chevaliers protestants serait
une raison déterminante à ses yeux; que le Pape, déjà fort contraire à
tout ce qu'on faisait à l'égard de l'ordre, ne consentirait à aucun
prix aux nouveaux arrangements, et que la France enfin ne pouvait
fournir une langue française, vu que ses lois actuelles n'admettaient
plus en aucune façon le rétablissement d'une institution nobiliaire.
Il accordait bien, si on y tenait, le rétablissement de l'ordre de
Malte sur ses anciennes bases, avec la conservation des fortifications
existantes, mais sans langue anglaise ni française, et sous la
garantie de la cour la plus voisine, celle de Naples. Il repoussait la
garantie de la Russie.
On n'avait parlé d'aucun des arrangements du continent. Le Premier
Consul l'avait expressément défendu à la légation française.
Cependant, comme le roi d'Angleterre prenait un intérêt très-vif à la
maison d'Orange, privée du stathoudérat, le Premier Consul voulait
bien se charger de lui procurer un dédommagement territorial en
Allemagne, lorsque serait traitée la grande question des indemnités
germaniques. Il demandait en retour la restitution, en nature ou en
argent, de la flotte batave enlevée par les Anglais.