gouvernement, était divisé, comme il arrive à tout parti victorieux
qui veut fonder un gouvernement, et qui se divise sur la manière de
le constituer. Dès les premiers jours du Consulat, ce parti, qui avait
concouru de diverses manières au 18 brumaire, avait paru partagé en
deux tendances contraires: l'une, consistant à faire aboutir la
Révolution à une république démocratique et modérée, comme celle que
Washington venait d'établir en Amérique; l'autre, à la faire aboutir à
une monarchie, ressemblant plus ou moins à la monarchie anglaise, et,
s'il le fallait même, à l'ancienne monarchie française, moins les
préjugés d'autrefois, moins le régime féodal, plus la grandeur. On
entrait dans la troisième année du gouvernement consulaire, et,
suivant l'usage, les deux tendances allaient s'exagérant par la
contradiction même. Les uns redevenaient presque des révolutionnaires
violents, envoyant ce qui se faisait, en voyant l'autorité du Premier
Consul s'accroître, les idées monarchiques se répandre, une cour se
former aux Tuileries, le culte catholique restauré ou prêt à l'être,
les émigrés rentrer en foule. Les autres devenaient presque des
royalistes d'autrefois, tant ils étaient pressés de réagir, et de
refaire une monarchie, tant ils étaient disposés à s'accommoder même
d'un despotisme éclairé, pour tout résultat de la Révolution. En fait
de despotisme éclairé, celui qui s'élevait en ce moment en France,
avait tant de génie, procurait un si doux repos, que la séduction
était grande. Cependant la contradiction était poussée à ce point de
part et d'autre, qu'une crise devait bientôt s'ensuivre.
Le Tribunat, agité les sessions précédentes, tantôt pour des lois de
finances, tantôt pour les tribunaux spéciaux, l'était cette année bien
davantage, à l'aspect de tout ce qui se passait, à la vue de ce
gouvernement marchant si vite à son but. Le Concordat surtout
l'indignait comme Pacte le plus contre-révolutionnaire qui se pût
imaginer. Le Code civil n'était pas, suivant lui, assez conforme à
l'égalité. Ces traités de paix eux-mêmes, qui contenaient la grandeur
de la France, lui déplaisaient dans leur rédaction, comme on le verra
bientôt.
[En marge: Résultats de la constitution de M. Sieyès.]
[En marge: Jalousie entre les divers corps de l'État.]
M. Sieyès, en voulant empêcher toute agitation au moyen de ses
précautions constitutionnelles, n'en avait, comme on le voit, empêché
aucune, car les constitutions ne créent pas les passions humaines et
ne sauraient les détruire; elles ne sont que la scène sur laquelle ces
passions se produisent. En plaçant tout le sérieux, toute l'activité
des affaires dans le Conseil d'État; le bruit, la parole, la critique
vaine dans le Tribunat; en réduisant celui-ci au rôle de plaider pour
ou contre les actes du gouvernement, devant un Corps Législatif réduit
à répondre par oui ou par non; en plaçant au-dessus un Sénat oisif,
qui, à de grands intervalles, élisait les hommes, chargés de jouer ces
deux rôles assez vains dans les deux assemblées législatives; en
choisissant le personnel du gouvernement dans le même sens; en plaçant
les hommes propres aux affaires dans le Conseil d'État, les hommes
propres à la parole, enclins au bruit, dans le Tribunat, les fatigués
obscurs dans le Corps Législatif, les fatigués d'un ordre élevé dans
le Sénat, M. Sieyès n'avait guère empêché les passions du temps
d'éclater; il y avait même ajouté, il faut le dire, une certaine
jalousie des corps entre eux. Le Tribunat sentait la vanité
déclamatoire de son rôle; le Corps Législatif sentait le ridicule de
son silence, et contenait d'ailleurs beaucoup d'anciens prêtres sortis
des ordres, organisés par l'abbé Grégoire en une opposition
silencieuse, mais gênante. Le Sénat lui-même, dont M. Sieyès avait
voulu faire un vieillard opulent et tranquille, n'était pas aussi
tranquille qu'il l'avait supposé. Ce corps était quelque peu ennuyé de
sa dignité oisive, car les sénateurs étaient privés de fonctions
publiques, et leur puissance électorale, si rarement exercée, était
loin d'occuper leur temps. Tous ensemble jalousaient le Conseil
d'État, qui partageait seul avec le Premier Consul la gloire des
grandes choses qui s'accomplissaient chaque jour.
Ainsi, cette société, que M. Sieyès avait cru assoupir dans une espèce
de régime aristocratique, à l'exemple de Venise ou de Gênes, s'agitait
encore comme un malade qui a un reste de fièvre, et pouvait être
soumise, contenue par un maître, mais point endormie d'un paisible
sommeil, ainsi que l'avait espéré son auteur.
[En marge: M. Sieyès et l'opposition du Sénat.]
Et, chose singulière, M. Sieyès, inventeur de tous ces arrangements
constitutionnels, en vertu desquels il régnait tant d'activité d'un
côté, si peu de l'autre, M. Sieyès arrivait à se fatiguer de sa propre
inaction. Modéré, et même monarchique dans ses opinions, il aurait dû
approuver les actes du Premier Consul; mais des causes, les unes
inévitables, les autres accidentelles, commençaient à les brouiller.
Ce grand esprit spéculatif, réduit à tout voir, à ne rien faire,
devait jalouser le génie actif et puissant, qui allait chaque jour
s'emparant de la France et du monde. M. Sieyès, dans les magnifiques
oeuvres du général Bonaparte, voyait déjà le germe de ses fautes
futures, et, s'il ne le disait pas encore très-hautement, il
l'indiquait quelquefois par son silence, ou par un trait de son
langage, profond comme sa pensée. Peut-être des ménagements de tous
les instants auraient pu le calmer, le rattacher au Premier Consul.
Mais celui-ci s'était un peu trop tôt regardé comme quitte envers M.
Sieyès par le don de la terre de Crosne, et d'ailleurs, absorbé par
ses travaux immenses, il avait trop négligé l'homme supérieur qui lui
avait si noblement cédé la première place au 18 brumaire. M. Sieyès,
oisif, jaloux, blessé, trouvait à redire même dans l'immensité du bien
présent, et se montrait morose, froidement improbateur. Le Premier
Consul n'était pas assez maître de son humeur pour laisser tous les
torts à ses adversaires. Il parlait cavalièrement de la métaphysique
de M. Sieyès, de son ambition impuissante, et tenait à ce sujet mille
propos, immédiatement répétés et envenimés par les malveillants. M.
Sieyès avait à ses côtés quelques amis, tels que M. de Tracy, esprit
distingué, mais point religieux, philosophe original dans une école
qui l'était peu, caractère respectable; M. Garat, philosophe disert,
plus prétentieux que profond; M. Cabanis, voué à l'étude de l'homme
matériel, et ne voyant rien au delà des bornes de la matière; M.
Lanjuinais, dévot sincère, honnête homme véhément, qui avait noblement
défendu les Girondins, et qui aujourd'hui s'échauffait volontiers à
l'idée de résister au nouveau César. Ils entouraient M. Sieyès, et
formaient dans le Sénat une opposition déjà sensible. Le Concordat
leur paraissait, à eux comme à beaucoup d'autres, la preuve la plus
frappante d'une contre-révolution prochaine.
[En marge: Manière dont le Premier Consul supporte l'opposition.]
Le Premier Consul, voyant la France et l'Europe enchantées de ses
oeuvres, ne comprenait guère que les seuls improbateurs de ces mêmes
oeuvres se trouvassent précisément autour de lui. Dépité de cette
opposition, il appelait les opposants du Sénat des idéologues, menés
par un boudeur, qui regrettait l'exercice du pouvoir dont il était
incapable; il appelait les gens du Tribunat des brouillons, auxquels
il saurait bien rompre en visière, et prouver qu'on ne l'effrayait pas
avec du bruit; il appelait les mécontents plus ou moins nombreux du
Corps Législatif, des prêtres défroqués, des jansénistes, que l'abbé
Grégoire, d'accord avec l'abbé Sieyès, cherchait à organiser en
opposition contre le gouvernement; mais il disait qu'il briserait
toutes ces résistances, et qu'on ne l'arrêterait pas facilement dans
le bien qu'il voulait accomplir. N'ayant pas vécu dans les assemblées,
il ignorait cet art de ménager les hommes, que César lui-même, si
puissant qu'il fût, ne négligeait pas, et qu'il avait appris dans le
Sénat de Rome. Le Premier Consul exprimait son déplaisir,
publiquement, audacieusement, avec le sentiment de sa force et de sa
gloire, et n'écoulait guère le sage Cambacérès, qui, fort expérimenté
dans le maniement des assemblées, lui conseillait vainement la mesure
et les égards.--Il faut, répondait le Premier Consul, prouver à ces
gens-là qu'on ne les craint pas; et ils auront peur à condition qu'on
n'ait pas peur soi-même.--C'était déjà, comme on le voit, les moeurs,
les idées de la royauté pure, à mesure qu'on approchait du moment où
la monarchie allait devenir inévitable.
[En marge: Opposition militaire.]
L'opposition n'éclatait pas seulement dans les corps de l'État, mais
dans l'armée. La masse de l'armée, comme la masse de la nation,
sensible aux grands résultats obtenus depuis deux ans, était
entièrement dévouée au Premier Consul. Toutefois, parmi les chefs, se
trouvaient des mécontents, les uns sincères, les autres seulement
jaloux. Les mécontents sincères étaient les Révolutionnaires de bonne
foi, qui voyaient avec peine le retour des émigrés, et l'obligation
prochaine d'aller montrer leurs uniformes dans les églises. Les
mécontents par jalousie étaient ceux qui voyaient avec chagrin un
égal, les ayant surpassés d'abord en gloire, prêt maintenant à devenir
leur maître. Les premiers appartenaient davantage à l'armée d'Italie,
qui avait toujours été franchement révolutionnaire; les seconds, à
l'armée du Rhin, calme, modérée, mais un peu envieuse.
[En marge: Lannes éloigné de Paris, et envoyé en ambassade.]
Les chefs de l'armée d'Italie, généralement dévoués au Premier Consul,
mais ardents dans leurs sentiments, n'aimant ni les prêtres ni les
émigrés, se plaignaient qu'on voulût faire d'eux des gens d'église, et
disaient tout cela dans la langue originale, et peu séante des
soldats. Augereau, Lannes, mauvais politiques, mais guerriers
héroïques, surtout le second, qui était un homme de guerre accompli,
se permettaient les plus étranges discours. Lannes, devenu commandant
en chef de la garde consulaire, en administrait la caisse avec une
prodigalité connue et autorisée par le Premier Consul. Un hôtel
richement défrayé servait à l'état-major de cette garde. Lannes y
tenait table ouverte pour tous ses camarades, et là, dans des festins
soldatesques, se répandait en invectives contre la marche du
gouvernement. Le Premier Consul n'avait pas à craindre que le
dévouement de ces soldats oisifs en fût altéré à son égard. Au premier
signal, il était sûr de les retrouver tous, et Lannes plus qu'aucun
autre. Cependant il était dangereux de laisser aller plus loin ces
têtes et ces langues, et il manda Lannes chez lui. Celui-ci, habitué à
une grande familiarité avec son général en chef, se permit quelques
emportements, bientôt réprimés par la tranquille supériorité du
Premier Consul. Il s'en alla malheureux de sa faute, malheureux du
mécontentement qu'il avait encouru. Dans un mouvement d'honorable
susceptibilité, il voulut payer les dépenses qui avaient pesé sur la
caisse de la garde, du consentement du Premier Consul. Mais ce
général, qui avait tant fait la guerre en Italie, ne possédait presque
rien. Augereau, tout aussi inconsidéré, mais excellent coeur, lui
prêta une somme qui composait tout son avoir, et lui dit: Tiens,
prends cet argent, va trouver cet ingrat pour lequel nous avons versé
notre sang, rends-lui ce qui est dû à la caisse, et ne soyons plus ses
obligés, ni les uns ni les autres.--Le Premier Consul ne permit pas à
ces anciens compagnons d'armes, héros et enfants tout à la fois, de
s'affranchir de leur affection envers lui. Il les dispersa. Lannes fut
destiné à une ambassade avantageuse, celle du Portugal. C'est le
consul Cambacérès qui fut chargé de cet arrangement. Augereau eut
ordre d'être plus circonspect à l'avenir, et de retourner à son armée.
Cependant ces scènes, fort exagérées par la malveillance qui les
propageait en les défigurant, produisaient sur l'opinion publique,
notamment dans les provinces, un effet fâcheux. Nulle part elles ne
valaient un improbateur au Premier Consul, auquel on était disposé à
donner raison contre toute opposition; mais elles inspiraient
l'inquiétude, et faisaient craindre des difficultés graves pour le
pouvoir dont on invoquait l'établissement[20].
[Note 20: Voici le passage d'une lettre de M. de Talleyrand,
qui quelque temps après s'était rendu à Lyon pour
l'organisation de la Consulte italienne:
Lyon, le 7 nivôse an X (28 décembre 1801).
«Général,
»J'ai l'honneur de vous informer de mon arrivée à Lyon
aujourd'hui à une heure et demie du matin. La route de
Bourgogne, à six ou huit lieues près, n'est pas
très-mauvaise, et les préfets placés sur cette ligne de
communication ont profité du mouvement d'enthousiasme que
répand l'espérance de votre passage, pour faire suivre avec
activité les travaux de la réparation des routes. Partout où
j'ai trouvé quelques communes, quelques habitations, j'ai
entendu des _vive Bonaparte_. Pendant les dix dernières
lieues que j'ai faites au milieu de la nuit, chacun venait
sur mon passage une lumière à la main pour répéter les mêmes
mots. C'est une expression que vous êtes constamment destiné
à entendre.
»L'histoire du général Lannes s'était répandue et paraissait
occuper beaucoup: le sous-préfet d'Autun, un citoyen
d'Avallon m'en avaient parlé, mais avec des circonstances
diverses, que des lettres de Paris leur avaient rapportées
comme anecdotes. J'ai eu de nouveau occasion de remarquer à
quel point tout ce qui a trait à votre personne s'empare de
l'attention publique et devient sur-le-champ l'occupation de
la France.»]
Ces scènes avec les officiers de l'armée d'Italie étaient des scènes
d'amis, brouillés un jour, s'embrassant le lendemain. Elles avaient
quelque chose de plus sérieux avec les généraux du Rhin, plus froids
et plus haineux. Malheureusement une division funeste commençait à
éclater entre le général en chef de l'armée d'Italie, et le général en
chef de l'armée du Rhin, entre le général Bonaparte et le général
Moreau.
Moreau, depuis la campagne d'Autriche, dont il devait le succès, du
moins en partie, au Premier Consul, qui lui avait donné à commander la
plus belle armée de la France, Moreau passait pour le second général
de la république. Au fond personne ne se trompait sur sa valeur: on
savait bien que c'était un esprit médiocre, incapable de grandes
combinaisons, et entièrement dépourvu de génie politique. Mais on
s'appuyait sur ses qualités réelles de général sage, prudent et
vigoureux, pour en faire un capitaine supérieur, et capable de tenir
tête au vainqueur de l'Italie et de l'Égypte. Les partis ont un
merveilleux instinct pour découvrir les faiblesses des hommes
éminents. Ils les flattent, ou les offensent tour à tour, jusqu'à ce
qu'ils aient trouvé l'issue par laquelle ils peuvent pénétrer dans
leur coeur, pour y introduire leurs poisons. Ils avaient bientôt
trouvé le côté faible de Moreau, c'était la vanité. Ils lui avaient,
en le flattant, inspiré contre le Premier Consul une jalousie fatale,
qui devait le perdre un jour. Pour surcroît de malheur, Moreau venait
de faire un mariage qui avait contribué à le jeter dans cette voie
funeste. Les femmes des deux familles Bonaparte et Moreau s'étaient
brouillées pour ces misères qui brouillent les femmes entre elles.
Dans la famille de Moreau, on cherchait à lui persuader qu'il devait
être le premier et non le second; que le général Bonaparte était mal
disposé à son égard, qu'il cherchait à le déprécier et à lui faire
jouer un rôle secondaire. Moreau, qui était dépourvu de caractère,
n'avait que trop écouté ces dangereuses suggestions. Le Premier Consul
cependant n'avait envers lui aucune espèce de tort; il l'avait, au
contraire, comblé de distinctions de tout genre; il avait affecté d'en
dire plus de bien qu'il n'en pensait, surtout à propos de la bataille
de Hohenlinden, qu'il proclamait publiquement comme un chef-d'oeuvre
d'art militaire, tandis qu'en secret il la regardait plutôt comme une
bonne fortune que comme une combinaison savante et réfléchie. Toujours
enfin il l'avait traité avec des égards étudiés, connaissant ses
faiblesses, et sachant le parti qu'on ne manquerait pas de tirer du
moindre défaut de soin. Mais dès que Moreau se fut donné les premiers
torts, il ne resta pas en arrière, et, avec la promptitude ordinaire
de son caractère, il les égala promptement. Un jour il offrit à Moreau
de le suivre à une revue; Moreau refusa sèchement, pour n'être pas
confondu dans l'état-major du Premier Consul, et donna pour excuse
qu'il n'avait pas de cheval à monter. Le Premier Consul, blessé de ce
refus, lui rendit bientôt la pareille. À l'une des grandes fêtes qu'on
avait fréquemment l'occasion de donner, tous les hauts fonctionnaires
étaient invités à un dîner aux Tuileries. Moreau était à la campagne;
mais, revenu la veille pour une affaire, il se rendit auprès du consul
Cambacérès pour s'entretenir avec lui de l'objet qui l'amenait.
Celui-ci, qui s'occupait sans cesse à concilier, accueillit Moreau de
son mieux. Surpris de le voir à Paris, il courut avertir le Premier
Consul, et le pressa vivement d'inviter le général en chef de l'armée
du Rhin au grand dîner du lendemain.--Il m'a fait un refus public,
répondit le Premier Consul, je ne m'exposerai pas à en recevoir un
second.--Rien ne put le vaincre, et, le lendemain, tandis que tous les
généraux et les hauts fonctionnaires de la République étaient aux
Tuileries, assis à la table du Premier Consul, Moreau se vengea
d'avoir été négligé en allant publiquement, et en habit civil, dîner
dans un des restaurants les plus fréquentés de la capitale, avec une
troupe d'officiers mécontents. Ce fait fut très-remarqué, et produisit
un effet des plus fâcheux.
À partir de ce jour, c'est-à-dire de l'automne de 1801, les généraux
Bonaparte et Moreau se témoignèrent une extrême froideur. Tout le
monde le sut bientôt, et les partis hostiles se hâtèrent d'en
profiter. Ils se mirent à exalter le général Moreau aux dépens du
général Bonaparte, et cherchèrent à remplir ces deux coeurs du poison
de la haine. Ces détails paraîtront peut-être bien au-dessous de la
dignité de l'histoire; mais tout ce qui fait connaître les hommes, les
petitesses déplorables même des plus grands, est digne de l'histoire;
car tout ce qui peut instruire lui appartient. On ne saurait trop
avertir les personnages considérables de la futilité des motifs qui
les brouillent souvent, surtout quand leurs divisions deviennent
celles de la patrie.
[En marge: Ouverture de la session de l'an X.]
L'ouverture de la session de l'an X eut lieu le 1er frimaire (22
novembre 1801), d'après le voeu même de la Constitution, qui la fixait
à ce jour-là. Certes, si jamais on a dû être fier de se présenter à
une assemblée législative, c'est avec ce qu'apportait alors le
gouvernement consulaire. La paix conclue avec la Russie, l'Angleterre,
les puissances allemandes et italiennes, le Portugal, la Porte, et
conclue avec toutes ces puissances à de superbes conditions; un projet
de conciliation avec l'Église, qui terminait les troubles religieux,
et qui, en réformant l'Église française d'après les principes de la
Révolution, obtenait cependant l'adhésion des orthodoxes aux
conséquences de cette révolution; un Code civil, monument admiré
depuis du monde entier; des lois d'une haute utilité sur l'instruction
publique, sur la Légion d'Honneur, et sur une infinité d'autres
matières importantes; des projets financiers qui plaçaient les
dépenses et les revenus de l'État en parfait équilibre: quoi de plus
complet, de plus extraordinaire, qu'un tel ensemble à offrir à une
nation! Cependant toutes ces choses furent, comme on va le voir, fort
mal accueillies.
[En marge: Dupuis, auteur du livre sur l'_Origine de tous les Cultes_,
nommé président du Corps Législatif.]
La session du Corps Législatif fut ouverte cette fois avec une
certaine solennité. Le ministre de l'intérieur était chargé de
présider à cette ouverture. On fit de part et d'autre quelques
discours d'apparat, et on sembla vouloir imiter les formes usitées en
Angleterre, quand le Parlement est ouvert par commissaires. Ce nouveau
cérémonial, emprunté à une royauté constitutionnelle, fut remarqué
avec malveillance par les opposants. Le Tribunat et le Corps
Législatif se constituèrent, et on commença ce genre de
manifestations, par lesquelles les assemblées révèlent volontiers
leurs sentiments secrets, les choix de personnes. Le Corps Législatif
nomma pour son président M. Dupuis, l'auteur du livre fameux _sur
l'origine de tous les cultes_. M. Dupuis n'était pas aussi opposant
que son livre aurait pu le faire croire, car il avait avoué au Premier
Consul, en s'entretenant avec lui, que la réconciliation avec Rome
était nécessaire; mais son nom avait une haute signification, dans un
moment où le Concordat était l'un des principaux griefs allégués
contre la politique consulaire. L'intention était facile à saisir, et
elle fut comprise par le public, surtout par le Premier Consul, qui
s'en exagéra même la portée.
[En marge: Présentation au Corps Législatif des traités de paix, et du
Code civil.]
Les deux assemblées exerçant la puissance législative, c'est-à-dire le
Tribunat et le Corps Législatif, étant constituées, trois conseillers
d'État présentèrent l'exposé de la situation de la République. Cet
exposé, dicté par le Premier Consul, était simple et noble sous le
rapport du langage, magnifique sous le rapport des choses. Il fit sur
l'opinion publique un effet profond. Puis, le lendemain, une nombreuse
suite de conseillers d'État vint apporter une série de projets de
lois, que bien rarement un gouvernement a l'occasion de présenter à
des chambres assemblées. C'étaient les projets destinés à convertir en
lois les traités avec la Russie, avec la Bavière, avec Naples, avec le
Portugal, avec l'Amérique, avec la Porte-Ottomane. Le traité avec
l'Angleterre, conclu préalablement à Londres sous forme de
préliminaires de paix, allait recevoir en ce moment, dans le congrès
d'Amiens, la forme de traité définitif, et ne pouvait pas encore être
soumis aux délibérations du Corps Législatif. Quant au Concordat, on
ne voulait pas l'exposer tout de suite à la mauvaise volonté des
opposants. Le conseiller d'État Portalis vint lire ensuite un discours
demeuré célèbre sur l'ensemble du Code civil. Les trois premiers
titres de ce code furent en même temps apportés par trois conseillers
d'État; le premier était relatif _à la publication des lois_; le
second, _à la jouissance et à la privation des droits civils_; le
troisième, _aux actes de l'état civil_.
[En marge: Scène violente à l'occasion du mot _sujets_, introduit dans
le traité avec la Russie.]