d'infanterie, forts de douze cents hommes chacun, les uns de
grenadiers, les autres de chasseurs, et de deux régiments de
cavalerie, le premier de grenadiers à cheval, le second de chasseurs à
cheval. Les uns et les autres étaient composés des plus beaux, des
plus vaillants soldats de l'armée. Une artillerie nombreuse et bien
servie complétait cette garde, et en faisait une véritable division de
guerre, pourvue de toutes armes, s'élevant à environ six mille hommes.
Un brillant état-major commandait cette troupe superbe. Il y avait un
colonel par bataillon, et un général de brigade par deux bataillons
réunis. Quatre lieutenants-généraux, un d'infanterie, un de cavalerie,
un d'artillerie, un du génie, commandaient alternativement le corps
entier, pendant une décade, et faisaient le service auprès des
Consuls. C'était un corps d'élite, dans lequel les meilleurs soldats
trouvaient une récompense de leur bonne conduite, qui entourait le
gouvernement d'un éclat conforme à son caractère guerrier, et qui, le
jour des batailles, offrait une réserve invincible. On se souvient que
le bataillon des grenadiers de la garde consulaire avait presque sauvé
l'armée à Marengo. À cet état-major particulier de la garde consulaire
le Premier Consul avait ajouté un gouverneur militaire pour le palais
des Tuileries, accompagné de deux officiers d'état-major, sous le
titre d'adjudants. Ce gouverneur était l'aide-de-camp Duroc, toujours
employé dans les missions délicates. Aucun officier n'était plus
propre à faire régner dans le palais du gouvernement l'ordre et la
bienséance, qui convenaient aux goûts du Premier Consul, et à l'esprit
du temps. Il fallait tempérer cet appareil tout militaire, par un
certain appareil civil. Un conseiller d'État, M. Benezech, avait été
chargé pendant la première année de présider aux réceptions, et
d'accueillir avec les égards convenables, soit les ministres
étrangers, soit les grands personnages admis auprès des Consuls.
Quatre officiers civils, sous le titre de préfets du palais,
remplacèrent dans cet office le conseiller d'État Benezech. Quatre
dames du palais furent données à madame Bonaparte, pour l'aider à
faire les honneurs du salon du Premier Consul. Dès qu'il fut connu que
cette nouvelle organisation du palais se préparait, de nombreuses
prétentions s'élevèrent, même parmi les familles appartenant à ce
qu'on appelait l'ancien régime. Ce ne fut pas encore la haute
noblesse, celle qui remplissait autrefois les appartements de
Versailles, qui se présenta pour solliciter: le moment de se soumettre
n'était pas venu pour elle. Ce furent toutefois des familles
distinguées du temps passé, n'ayant point marqué dans l'émigration, et
se rapprochant les premières d'un gouvernement puissant, qui, par sa
gloire, rendait le service; auprès de lui honorable pour tout le
monde. Le général Bonaparte choisit pour préfets du palais M.
Benezech, qui en avait déjà rempli les fonctions, MM. Didelot et de
Luçay, sortis de l'ancienne finance, M. de Rémusat, de la
magistrature. Les quatre dames du palais, chargées d'en faire les
honneurs à côté de madame Bonaparte, furent mesdames de Luçay, de
Lauriston, de Talhouet et de Rémusat. Les personnages les plus
dénigrants des salons émigrés de Paris, n'avaient rien à dire quant à
la convenance de ces choix; et les hommes raisonnables, qui ne veulent
des cours que ce que la bienséance rend nécessaire, n'avaient point à
critiquer cette organisation militaire et civile. Il faut, en effet,
dans une république comme dans une monarchie, garder le palais des
chefs de l'État, et l'entourer de l'appareil imposant de la force
publique; il faut, dans l'intérieur de ce palais, des hommes, des
femmes, choisis, qui en fassent des honneurs soit aux étrangers
illustres, sort aux citoyens distingués qui sont admis auprès des
premiers magistrats de la république. Dans cette mesure, la cour du
Premier Consul était imposante et digne. Elle recevait une certaine
grâce de sa femme et de ses soeurs, toutes remarquables ou par les
manières, ou par l'esprit, ou par la beauté. Nous avons parlé ailleurs
des frères du Premier Consul; c'est le moment de faire connaître ses
soeurs. La soeur aînée du Premier Consul, madame Élisa Bacciochi, peu
remarquable par la figure, l'était beaucoup par l'esprit, et attirait
autour d'elle les hommes de lettres les plus distingués du temps, tels
que MM. Suard, Morellet, Fontanes. La seconde, Caroline Murat, qui
avait épousé le général de ce nom, ambitieuse et belle, enivrée de la
fortune de son frère, cherchant à en attirer sur elle et sur son
époux la meilleure part, était l'une des femmes de cette cour
nouvelle, qui lui donnaient le plus de mouvement et d'élégance. La
troisième, Pauline Bonaparte, celle qui avait épousé le général
Leclerc, et qui épousa depuis un prince Borghèse, était l'une des plus
belles personnes de son temps. Elle n'avait pas encore provoqué la
médisance, autant qu'elle le fit plus tard, et, si sa conduite
inconsidérée affligeait quelquefois son frère, la tendresse passionnée
qu'elle ressentait pour lui, le touchait, et désarmait sa sévérité.
Madame Bonaparte les dominait toutes par sa position d'épouse du
Premier Consul, et charmait par sa bonne grâce les Français et les
étrangers admis dans le palais du gouvernement. Les rivalités
inévitables, et déjà visibles, entre les membres de cette famille si
voisine du trône, étaient contenues par le général Bonaparte, qui,
tout en aimant ses proches, traitait avec une rudesse militaire ceux
qui troublaient la paix qu'il voulait voir régner autour de lui.
[En marge: Mariage d'Hortense de Beauharnais avec Louis Bonaparte.]
Un événement de quelque importance venait de se passer dans la famille
consulaire, c'était le mariage d'Hortense de Beauharnais, avec Louis
Bonaparte. Le Premier Consul, qui chérissait tendrement les deux
enfants de sa femme, avait voulu marier Hortense de Beauharnais avec
Duroc, croyant qu'un penchant réciproque rapprochait ces deux jeunes
coeurs; mais ce mariage, peu favorisé par madame Bonaparte, ne s'était
pas réalisé. Madame Bonaparte, toujours tourmentée par la crainte
d'un divorce, depuis qu'elle n'espérait plus avoir des enfants,
imagina de marier sa propre fille avec l'un des frères de son époux,
se flattant que les enfants qui naîtraient de cette union, tenant par
deux liens à la fois au nouveau chef de la France, pourraient lui
servir d'héritiers. Joseph Bonaparte était marié; Lucien vivait d'une
manière peu régulière, et se conduisait en ennemi de sa belle-soeur;
Jérôme expiait sur la flotte quelques écarts de jeunesse. Louis était
le seul propre aux vues de madame Bonaparte. Elle le choisit. Il était
sage, instruit, mais morose, et peu assorti par le caractère à la
femme qu'on lui destinait. Le Premier Consul, qui en jugeait ainsi,
résista d'abord, céda ensuite, et consentit à un mariage, qui ne
devait pas faire le bonheur des deux époux, mais qui faillit un
instant donner des héritiers à l'empire du monde.
La bénédiction nuptiale fut donnée par le cardinal Caprara, et dans
une maison particulière, ainsi qu'on faisait alors pour toutes les
cérémonies du culte, quand c'étaient des prêtres _insermentés_ qui
officiaient. Par la même occasion, on donna cette bénédiction au
général Murat et à sa femme Caroline, lesquels ne l'avaient pas encore
reçue, comme beaucoup d'autres maris et femmes de ce temps, dont le
mariage n'avait été contracté que devant le magistrat civil. Le
général Bonaparte et Joséphine étaient dans le même cas. Celle-ci
pressa vivement son mari d'ajouter le lien religieux au lien civil qui
les unissait déjà; mais, soit prévoyance, soit crainte d'avouer au
public le contrat incomplet qui le liait à madame Bonaparte, le
Premier Consul ne voulut pas y consentir.
Telle était alors la famille consulaire, depuis famille impériale. Ces
personnages, tous remarquables à divers titres, heureux de la gloire
et de la prospérité du chef qui faisait leur grandeur, contenus par
lui, et point encore gâtés par la fortune, présentaient un spectacle
intéressant, qui n'affligeait pas les yeux comme cette cour
directoriale, dont le directeur Barras avait fait les honneurs pendant
plusieurs années. Si quelques Français envieux ou dédaigneux, qui
souvent étaient ses obligés, la poursuivaient de leurs sarcasmes, les
étrangers, plus justes, lui payaient un tribut de curiosité et
d'éloges.
Une fois par décade, comme nous l'avons dit ailleurs, le Premier
Consul recevait les ambassadeurs et les étrangers, qui lui étaient
présentés par les ministres de leur nation. Il parcourait les rangs de
l'assemblée toujours nombreuse, suivi de ses aides-de-camp. Madame
Bonaparte venait après lui, accompagnée des dames du palais. C'était
le même cérémonial qu'on observait dans les autres cours, avec un
moindre cortége d'aides-de-camp et de dames d'honneur, mais avec
l'incomparable éclat qui entourait le général Bonaparte. Deux fois par
décade il invitait à dîner les personnages éminents de la France et de
l'Europe, et une fois par mois il donnait dans la galerie de Diane un
repas, auquel cent conviés étaient quelquefois appelés. Ces jours-là
il tenait cercle aux Tuileries dans la soirée, et admettait auprès de
lui les hauts fonctionnaires, les ambassadeurs, les personnes de la
haute société française qui se rapprochaient du gouvernement. Portant
toujours le calcul dans les moindres choses, il prescrivait à sa
famille certains costumes, pour en rendre l'usage général par
l'imitation. Il ordonnait, l'habit de soie, pour faire revivre autant
que possible les soieries de Lyon. Il recommandait à sa femme l'étoffe
connue sous le nom de _linon_, afin de favoriser les fabriques de
Saint-Quentin[18]. Quant à lui, simple entre tous, il portait un
modeste habit de chasseur de la garde consulaire. Il avait obligé ses
collègues à porter l'habit brodé de consul, et à tenir cercle chez
eux, pour y répéter, quoique avec moins d'éclat, ce qui se faisait aux
Tuileries.
[Note 18: Voici une lettre écrite de Saint-Quentin au consul
Cambacérès:
Saint-Quentin, 21 pluviôse an IX (10 février 1801).
Les manufactures si intéressantes de la ville de
Saint-Quentin et environs, qui employaient 70,000 ouvriers et
faisaient rentrer en France plus de quinze millions de
numéraire, ont dépéri des cinq sixièmes. L'on désirerait bien
ici que nos dames missent le linon à la mode, sans donner aux
mousselines cette préférence absolue. L'idée de ranimer une
de nos manufactures les plus intéressantes et que nous
possédons exclusivement, et de donner du pain à un si grand
nombre de familles françaises, est bien faite, en effet, pour
mettre à la mode les linons: d'ailleurs, n'y a-t-il pas assez
long-temps que les linons sont en disgrâce?]
[En marge: Paris pendant l'hiver de 1801 à 1802.]
Cet hiver de 1801 à 1802 (an X) fut extrêmement brillant, par la
satisfaction qui régnait dans toutes les classes, les unes heureuses
de rentrer en France, les autres de jouir enfin d'une entière
sécurité, les autres d'entrevoir dans la paix maritime des
perspectives illimitées de prospérité commerciale. Les étrangers
contribuèrent par leur affluence à l'éclat des fêtes de l'hiver. Parmi
les personnages qui parurent à Paris à cette époque, il y en eut deux
qui attirèrent l'attention générale: l'un était un Anglais illustre,
l'autre un émigré dont le nom avait autrefois occupé la renommée.
[En marge: Voyage de M. Fox à Paris.]
L'Anglais illustre était M. Fox, l'orateur le plus éloquent de
l'Angleterre; l'émigré fameux était M. de Calonne, l'ancien ministre
des finances, dont l'esprit facile et fertile en expédients, sut
cacher quelques instants, aux yeux de la cour de Versailles, l'abîme
vers lequel elle marchait à grands pas. M. Fox éprouvait une véritable
impatience de voir l'homme pour lequel, malgré son patriotisme
britannique, il se sentait un penchant irrésistible. Il vint à Paris
immédiatement après la signature des préliminaires de paix, et fut
présenté au Premier Consul par le ministre d'Angleterre. Il venait
pour voir la France et son chef, mais aussi pour compulser nos
archives diplomatiques, car le grand orateur whig occupait alors ses
loisirs en écrivant l'histoire des deux derniers Stuarts. Le Premier
Consul donna des ordres pour que toutes les archives fussent ouvertes
à M. Fox, et lui fit un accueil qui aurait suffi pour ramener un
ennemi, mais qui charma un ami qu'il s'était acquis par sa seule
gloire. Le Premier Consul mit avec ce généreux étranger toute
étiquette de côté, l'introduisit dans son intimité, eut avec lui de
longs et fréquents entretiens, et sembla vouloir faire, dans sa
personne, la conquête du peuple anglais lui-même. Souvent cependant
ils furent d'un avis différent. M. Fox était doué de cette imagination
vive, qui fait les orateurs entraînants, mais son esprit n'était ni
positif ni pratique. Il était plein de nobles illusions, que le
Premier Consul, quoiqu'il eût autant d'imagination que de profondeur
d'esprit, n'avait jamais partagées, ou du moins ne partageait plus. Le
jeune général Bonaparte était désenchanté, comme on l'est après une
révolution commencée au nom de l'humanité, et naufragée dans le sang.
Il n'avait conservé en lui qu'un seul des premiers enchantements de la
Révolution, celui de la grandeur, et le poussait à l'excès. Il était
trop peu libéral pour plaire au chef des whigs, et trop ambitieux pour
plaire à un Anglais. L'un et l'autre se froissèrent donc quelquefois
par des opinions contraires. M. Fox fit sourire le Premier Consul par
une naïveté, par une inexpérience, singulières chez un homme qui
comptait près de soixante ans. Le Premier Consul effraya quelquefois
le patriotisme britannique de M. Fox, par la grandeur de ses desseins
trop peu dissimulés. Cependant ils se convinrent tous deux par
l'esprit et par le coeur, et furent enchantés l'un de l'autre. Le
Premier Consul mit un soin infini à faire voir à M. Fox Paris tout
entier, et quelquefois voulut l'accompagner lui-même dans les
établissements publics. Il y avait alors une exposition des produits
de l'industrie française, qui était la seconde depuis la Révolution.
Tout le monde était surpris des progrès de nos manufactures,
lesquelles, au milieu du trouble général, participant cependant à la
commotion imprimée aux esprits, avaient inventé une quantité de
perfectionnements et de procédés nouveaux. Les étrangers en
paraissaient vivement frappés, surtout les Anglais, bons juges en
cette matière. Le Premier Consul conduisit M. Fox dans les salles de
cette exposition, qui avaient été disposées dans la cour du Louvre, et
jouit quelquefois de la surprise de son hôte illustre. M. Fox, au
milieu des caresses dont il était l'objet, laissa échapper une saillie
qui honore les sentiments et l'esprit de ce noble personnage, et qui
prouve que chez lui la justice envers la France se conciliait avec le
patriotisme le plus susceptible. Il y avait dans une des salles du
Louvre un globe terrestre, fort grand, fort beau, destiné au Premier
Consul, et artistement construit. Un des personnages qui suivaient le
Premier Consul, faisant tourner ce globe, et posant la main sur
l'Angleterre, dit assez maladroitement que l'Angleterre occupait bien
peu de place sur la carte du monde.--Oui, s'écria M. Fox avec
vivacité; oui, c'est dans cette île si petite que naissent les
Anglais, et c'est dans cette île qu'ils veulent tous mourir; mais,
ajouta-t-il en étendant les bras autour des deux Océans et des deux
Indes, mais pendant leur vie ils remplissent ce globe entier, et
l'embrassent de leur puissance.--Le Premier Consul applaudit à cette
réponse pleine de fierté et d'à-propos.
[En marge: M. de Calonne à Paris.]
Le personnage qui, après M. Fox, occupait le plus l'attention
publique, était M. de Calonne. C'est le prince de Galles qui avait
sollicité et obtenu pour lui la permission de reparaître à Paris. M.
de Calonne tenait depuis son arrivée un langage fort inattendu, et qui
faisait sensation parmi les royalistes. Il ne voulait pas servir,
disait-il, le gouvernement nouveau. Il ne le pouvait pas, attaché
comme il l'avait été à la maison de Bourbon; mais il devait dire la
vérité à ses amis. Personne en Europe n'était capable de tenir tête au
Premier Consul: généraux, ministres, rois, étaient ses inférieurs et
ses dépendants. Les Anglais avaient passé pour lui de la haine à
l'enthousiasme. Ce sentiment existait dans toutes les classes de la
population britannique, et il y était extrême comme le sont tous les
sentiments chez les Anglais. Il ne fallait donc pas compter sur
l'Europe pour renverser le général Bonaparte. Il ne fallait pas non
plus déshonorer la cause royaliste, par d'odieux complots, qui
remplissaient d'horreur les honnêtes gens du monde entier. Il fallait
se soumettre, tout espérer du temps, et de la double difficulté de
gouverner la France sans la royauté, de fonder une royauté sans la
famille de Bourbon. Les vicissitudes infinies des révolutions
pouvaient seules faire naître des chances qui n'existaient pas
aujourd'hui en faveur des princes exilés. Mais, quoi qu'il arrivât, il
fallait tout attendre de la France seule, de la France éclairée,
revenue à de meilleurs sentiments, mais rien de l'étranger ni des
conspirations. Ce langage singulier à force de sagesse, surtout dans
la bouche de M. de Calonne, causait un véritable étonnement, et
faisait croire que M. de Calonne ne serait pas long-temps sans entrer
en relations avec le gouvernement consulaire. Il avait vu le consul
Lebrun, qui recevait les royalistes du consentement du Premier Consul,
et s'était entretenu avec lui des affaires de la France. On disait
même qu'il allait devenir pour les finances, ce que M. de Talleyrand
était pour la diplomatie, le grand seigneur rallié, prêtant son
expérience, l'influence de son nom, au génie du Premier Consul. Il
n'en était rien cependant. Il fallait au Premier Consul moins d'éclat
d'esprit, mais plus d'application que n'en avait montré M. de Calonne,
et il avait trouvé ce qu'il lui fallait dans M. Gaudin, qui avait
introduit un ordre parfait dans nos finances. Néanmoins, sur ce simple
bruit, une foule de solliciteurs, récemment rentrés en France, et
voulant suppléer à leur fortune par des emplois, avaient entouré M. de
Calonne, pensant qu'ils ne pouvaient pas choisir auprès du nouveau
gouvernement un introducteur plus convenable, et qui justifiât mieux
par son exemple leur adhésion au Premier Consul[19].
[Note 19: Il existait à Paris des agents des princes déchus,
dont quelques-uns étaient gens d'esprit, et quelquefois assez
bien informés. Ces agents faisaient des rapports presque
quotidiens, dont j'ai parlé précédemment. Voici un extrait de
ces rapports, relativement à M. de Calonne.
«M. de Calonne est de retour à Paris depuis un mois environ.
Avant de quitter l'Angleterre il a eu une conférence avec les
ministres, et il en a été parfaitement accueilli. On lui a
demandé si, en retournant en France, son projet n'était pas
de rentrer aussi dans l'administration. Il a répondu que ses
principes, sa conduite pendant la révolution et son
dévouement à la famille royale, lui imposaient l'obligation
de n'accepter aucune place des mains du nouveau gouvernement;
mais qu'attaché à la France par goût et par instinct, il ne
refuserait point de donner des conseils, si on lui en
demandait, et s'il les croyait avantageux à sa patrie.
»Son arrivée à Paris a fait une grande sensation. Il se voit
tous les jours assiégé de visites et entouré de créatures,
comme au moment le plus brillant de sa fortune et de son
crédit. L'opinion qu'il va être élevé au ministère lui amène
des nuées de solliciteurs; et, pour s'y dérober, il a été
obligé de fuir à la campagne. Il ne paraît pas cependant que
cette opinion soit fondée; et si jamais elle se réalise, ce
ne sera pas encore à présent. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il
devait être présenté, il y a quelques jours, à Bonaparte, et
avoir une conférence secrète avec lui.
»Il voit tous ses anciens amis, et s'ouvre à eux avec une
entière liberté. Témoin de la faiblesse et de la nullité des
puissances étrangères, il ne croit pas qu'on puisse trouver
en elles la moindre garantie contre l'invasion
révolutionnaire, et bien moins encore une protection efficace
pour la cause du Roi. Il répète ce que nous savions déjà
depuis long-temps, que les hommes qui gouvernent en Europe,
sont des hommes sans moyens et sans caractère, qui ne
connaissent point le temps où ils vivent, qui ne savent ni
juger le présent ni pressentir l'avenir, et qui sont
également dépourvus du courage qui fait entreprendre et de la
fermeté qui sait persévérer. Il les regarde tous comme livrés
à Bonaparte, tremblants devant lui, et prêts à exécuter
humblement toutes ses volontés. Aussi est-il persuadé que ce
n'est qu'en France qu'on peut travailler à la restauration de
la monarchie, non en se mettant en avant, et en fomentant de
sots et de ridicules complots, plus propres à déshonorer sa
cause qu'à lui préparer de véritables succès; mais en
s'occupant, sans bruit et sans éclat, du soin de rétablir
l'opinion, de détruire la prévention, d'affaiblir les
craintes, de réunir tous les serviteurs du Roi, et de les
tenir prêts à profiter en sa faveur de tous les événements
que le cours naturel des choses doit amener.
»M. de Calonne assure qu'en Angleterre l'enthousiasme pour
Bonaparte est non-seulement général, mais porté à un excès
dont il est difficile de se faire une idée. La cour et la
ville, la capitale et les provinces, toutes les classes de
citoyens, depuis les ministres jusqu'aux artisans, tous
s'empressent de publier ses louanges, et chantent à l'envi
ses victoires et l'éclat de son pouvoir. Au reste, cet
enthousiasme n'est pas particulier à l'Angleterre; toute
l'Europe en est, pour ainsi dire, infectée. De toutes parts
on accourt à Paris pour voir le grand homme au moins une fois
en sa vie, et la police a été obligée de menacer
d'arrestation des Danois qui avaient publiquement fléchi le
genou devant lui toutes les fois qu'ils l'apercevaient.
»C'est là une des principales causes de sa force et de son
immense pouvoir. Comment les Français oseraient-ils lutter
contre lui tant qu'ils voient toutes les puissances
européennes prosternées à ses pieds?»]
[En marge: Redoublement d'opposition dans certains corps de l'État
contre la politique du Premier Consul.]
Qui croirait qu'en présence de tant de bien, ou déjà fait, ou prêt à
se faire, il pût s'élever une opposition, et surtout une opposition
vive? Il s'en préparait une cependant, et des plus violentes, contre
les oeuvres les meilleures du Premier Consul. Ce n'était pas dans les
partis violents, radicalement opposés au gouvernement du Premier
Consul, royalistes ou révolutionnaires, que cette opposition se
préparait, mais dans le parti même qui avait désiré, secondé le
renversement du Directoire comme insuffisant, et appelé un
gouvernement nouveau, qui fût à la fois habile et ferme. Les
révolutionnaires subalternes, hommes de désordre et de sang, étaient
contenus, soumis ou déportés, et s'enfonçaient chaque jour davantage
dans leur obscurité, pour n'en plus sortir. Les scélérats du
royalisme, depuis la machine infernale, avaient besoin de reprendre
haleine, et se tenaient en repos. On venait d'ailleurs de faire passer
par les armes une partie de ceux qui infestaient les grandes routes.
Les royalistes de haut parage, tenant toujours des discours
impertinents dans les salons de Paris, laissaient déjà voir néanmoins
le penchant qui les amena plus tard à jouer, les hommes le rôle de
chambellans, les femmes celui de dames d'honneur, dans le palais des
Tuileries, que les Bourbons n'habitaient plus.
[En marge: Division dans le parti révolutionnaire modéré qui avait
fait le 18 brumaire.]