Déjà pendant l'an IX (1800-1801) le commerce avait repris un grand

essor, bien que la guerre maritime eût encore régné pendant tout le

cours de cette année. Les importations qui avaient été en l'an VIII de

325 millions seulement, étaient montées en l'an IX, à 417. C'était

presque une augmentation d'un quart, dans l'espace d'une seule année.

Cette augmentation était due à deux causes: la consommation rapidement

accrue des denrées coloniales, et l'introduction en quantité

considérable des matières premières, propres aux fabriques, telles que

cotons bruts, laines, huiles: ce qui était le signe évident de la

renaissance de nos manufactures. Les exportations s'étaient ressenties

beaucoup moins de ce mouvement général d'accroissement, parce que

notre commerce extérieur n'était pas encore rétabli en l'an IX

(1800-1801), et parce qu'il fallait bien d'ailleurs que la fabrication

des produits en devançât l'exportation. Cependant la somme des

exportations, qui ne s'était élevée en l'an VIII qu'à 271 millions,

montait en l'an IX à 305. Cette augmentation de 34 millions était due

particulièrement à des sorties extraordinaires de nos vins et de nos

eaux-de-vie, ce qui avait excité à Bordeaux une grande activité

commerciale. On remarquera aussi quelle différence avaient produite,

entre nos exportations et nos importations, ces dix années de guerre

maritime, puisque nous venions de recevoir 417 millions de valeurs, et

que nous n'en avions exporté que 305. Mais la restauration de nos

manufactures devait bientôt combler cette différence.

[En marge: Rétablissement de l'industrie des soieries.]

Les soieries du Midi commençaient à refleurir. Lyon, la ville favorite

du Premier Consul, se livrait de nouveau à sa belle industrie. Sur

quinze mille ateliers consacrés autrefois au tissage des soies, il

n'en était resté que deux mille en activité, pendant le temps de nos

troubles. Sept mille étaient déjà rétablis. Lille, Saint-Quentin,

Rouen, participaient au même mouvement, et les ports de mer qui

allaient être débloqués préparaient de nombreux armements. Le Premier

Consul, de son côté, faisait, pour le rétablissement de nos colonies,

des préparatifs dont on verra bientôt l'objet et l'étendue.

[En marge: État numérique de la population après la Révolution

française.]

[En marge: État de l'agriculture.]

[En marge: Défrichements considérables.]

On avait voulu se rendre compte de l'état dans lequel la Révolution

laissait la France, sous le rapport de l'agriculture et de la

population. Les recherches statistiques, impossibles lorsque des

administrations collectives géraient les affaires provinciales,

étaient devenues praticables depuis l'institution des préfectures et

des sous-préfectures. On avait ordonné des recensements, qui avaient

donné des résultats singuliers, confirmés d'ailleurs par les conseils

généraux de départements, assemblés pour la première fois en l'an IX.

Le travail relatif à la population était alors achevé pour 67

départements, sur les 102, dont la France se composait en 1801. La

population qui, dans ces 67 départements, s'élevait à 21,176,243

habitants en 1789, s'élevait à 22,297,443 en 1800. C'était une

augmentation de onze cent mille âmes, c'est-à-dire d'environ un

dix-neuvième. Ce résultat peu croyable, s'il n'avait été confirmé par

les déclarations d'une foule de conseils généraux, prouvait qu'après

tout, le mal produit par les grandes révolutions sociales est plus

apparent que réel, sous le rapport matériel du moins, et que bientôt

d'ailleurs le bien efface le mal avec une rapidité prodigieuse.

L'agriculture était en progrès presque partout. La suppression des

capitaineries avait été extrêmement utile dans la plupart des

provinces. Si, en détruisant le gibier, elle avait détruit l'une des

jouissances les plus avouables des classes riches, elle avait d'autre

part délivré l'agriculture de vexations ruineuses. La vente d'une

quantité de grandes terres avait amené des défrichements

considérables, et mis en valeur une partie du sol auparavant

improductive. Beaucoup de biens d'église, passés des mains d'un

usufruitier négligent aux mains d'un propriétaire intelligent et

actif, augmentaient chaque jour la masse des produits agricoles. La

révolution qui s'est faite chez nous dans la propriété territoriale,

et qui, en la divisant en mille mains, a si prodigieusement augmenté

le nombre des propriétaires, ainsi que l'étendue des terrains

cultivés, cette révolution s'accomplissait dans ce moment, et donnait

déjà des résultats immenses. Sans doute les procédés de la culture

n'étaient pas encore sensiblement améliorés, mais l'exploitation du

sol s'était étendue d'une manière extraordinaire.

[En marge: Répression des désordres dans l'administration des forêts.]

Les forêts, soit de l'État, soit des communes, se ressentaient du

désordre administratif des derniers temps. C'était un des objets

auxquels il était urgent de pourvoir, car on défrichait les terres

plantées en bois et on ne respectait ni les propriétés de l'État ni

celles des particuliers. L'administration des finances, saisie d'une

grande quantité de forêts par la confiscation des biens des émigrés,

ne savait pas encore les surveiller et les exploiter avec avantage.

Beaucoup de propriétaires, ou absents, ou intimidés, abandonnaient la

défense des bois dont ils étaient possesseurs, les uns réellement, les

autres fictivement pour le compte des familles proscrites. C'était la

conséquence d'un état de choses qui allait heureusement cesser. Le

Premier Consul avait donné à la conservation de la richesse forestière

de la France une attention particulière, et avait déjà commencé à

rétablir l'ordre, et le respect des propriétés. Un code rural était

demandé partout, afin de prévenir les dommages causés par les

troupeaux.

[En marge: Résultats remarquables de l'institution des préfets et des

sous-préfets.]

La nouvelle institution des préfets et des sous-préfets, créée par la

loi de pluviôse an VIII, avait produit des résultats immédiats. Au

désordre, à la négligence des administrations collectives, avaient

succédé la régularité, la promptitude d'exécution, conséquences

prévues et nécessaires de l'unité du pouvoir. Les affaires de l'État

et des communes en avaient également profité, car elles avaient enfin

trouvé des agents qui s'en occupaient avec une application suivie. La

confection des rôles et la perception de l'impôt, autrefois si

négligées, n'étaient en retard nulle part. On commençait aussi à

mettre de l'ordre dans les revenus et les dépenses des communes.

Cependant plusieurs parties de leur administration étaient encore en

souffrance. Les hôpitaux, par exemple, étaient tombés dans un état

déplorable. L'anéantissement d'une portion de leurs revenus, par la

vente de leurs biens, par la privation de beaucoup de perceptions

abolies, les réduisaient à la plus extrême détresse. On avait, pour

quelques villes, imaginé l'octroi, et essayé en petit le

rétablissement des contributions indirectes. Mais ces octrois, encore

mal assis, n'étaient ni suffisants ni assez généralement employés. Le

service des enfants trouvés se ressentait aussi de la perturbation

générale. On voyait une quantité d'enfants abandonnés, que la charité

publique ne recueillait plus, ou qui étaient confiés à de malheureuses

nourrices, dont les gages n'étaient point payés. On redemandait

presque partout les anciennes soeurs hospitalières, pour le service

des hôpitaux.

[En marge: Soins donnés aux registres de l'État civil.]

Les registres de l'état civil, enlevés aux prêtres et confiés aux

officiers municipaux, étaient fort mal tenus. Il fallait, pour mettre

l'ordre dans cette partie de l'administration, si importante pour

l'état des familles, non-seulement le zèle et la vigilance des

administrateurs, mais l'amélioration de la loi, encore insuffisante ou

mal faite. C'était l'un des objets que devait régler le Code civil,

actuellement en discussion au Conseil d'État.

[En marge: Conseillers d'État envoyés en tournée.]

On se plaignait de la trop grande division des communes, de leur

nombre infini, et on demandait la réunion de beaucoup d'entre elles.

Cette belle administration française, qui maintenant est achevée, et

surpasse en régularité, en précision, en vigueur, toutes les

administrations de l'Europe, s'organisait ainsi rapidement, sous la

main créatrice et toute-puissante du Premier Consul. Il avait imaginé

un moyen des plus efficaces pour être instruit de tout, et pour

apporter à cette vaste machine les perfectionnements dont elle était

susceptible. Il avait chargé quelques-uns des conseillers d'État, les

plus capables, de parcourir la France, et d'observer sur les lieux

mêmes la marche de l'administration. Ces conseillers, arrivés dans les

départements principaux, y appelaient les préfets des départements

voisins, les chefs des divers services, et y tenaient des conseils,

dans lesquels on leur révélait les difficultés qui n'avaient pu être

prévues d'avance, les obstacles inattendus qui surgissaient de la

nature des choses, les lacunes des lois ou des règlements qu'on avait

faits depuis dix ans. Ils examinaient en même temps si cette

hiérarchie de préfets, sous-préfets, maires, fonctionnait avec ordre

et facilité; si les individus étaient bien choisis, s'ils se

montraient pénétrés des intentions du gouvernement, s'ils étaient,

comme lui, fermes, laborieux, impartiaux, dégagés de tout esprit de

parti. Ces tournées produisaient le meilleur effet. Les conseillers en

mission stimulaient le zèle des fonctionnaires, et rapportaient au

Conseil d'État des lumières utiles, soit pour la décision des affaires

courantes, soit pour la confection ou le perfectionnement des

règlements administratifs. Encouragés surtout par l'énergie du

Premier Consul, ils n'hésitaient pas à lui dénoncer les agents ou

faibles, ou incapables, ou animés d'un mauvais esprit.

La sollicitude du Premier Consul ne se bornait pas à cette revue du

pays par les conseillers d'État en tournée. Les nombreux aides-de-camp

dépêchés par lui, tantôt aux armées, tantôt dans les ports de mer,

pour y communiquer l'énergie de ses volontés, avaient ordre, chemin

faisant, de tout observer, et de tout rapporter à leur général. Les

colonels Lacuée, Lauriston, Savary, envoyés à Anvers, Boulogne, Brest,

Rochefort, Toulon, Gênes, Otrante, avaient mission à leur retour de

s'arrêter dans chaque lieu, de voir, d'écouter, et de prendre des

notes sur toutes choses: état des routes, mouvement des affaires

commerciales, conduite des fonctionnaires, voeux des populations,

opinion publique. Aucun n'y manquait, aucun ne craignait de dire la

vérité à un chef juste et tout-puissant. Ce chef, qui ne songeait

alors qu'à faire le bien, parce que ce bien, infini dans son étendue

et sa diversité, suffisait pour absorber l'ardeur de son âme,

accueillait avec empressement la vérité qu'il avait provoquée, et en

faisait courageusement son profit, soit qu'il fallût frapper un

fonctionnaire coupable, réparer une lacune dans les institutions

nouvelles, ou porter son attention sur un objet qui avait échappé

jusqu'alors à ses infatigables regards[17].

[Note 17: Voici quelques échantillons des instructions

données à ses aides-de-camp en mission.

_Au citoyen Lauriston, aide-de-camp._

Paris, 7 pluviôse an IX (27 janvier 1801).

Vous partirez, citoyen, pour vous rendre à Rochefort. Vous

visiterez dans le plus grand détail le port et l'arsenal, en

vous adressant à cet effet au préfet maritime.

Vous me rapporterez des mémoires sur les objets suivants:

1º Le nombre d'hommes, dans le plus exact détail, qui se

trouvent sur les deux frégates qui partent, et l'inventaire

de tous les objets d'artillerie ou autres que ces frégates

auraient à bord. Vous resterez à Rochefort jusqu'à ce

qu'elles soient parties.

2º Combien reste-t-il de frégates en rade?

3º Un rapport particulier sur chacun des vaisseaux le

_Foudroyant_, le _Duguay-Trouin_ et l'_Aigle_. Dans quel

temps chacun de ces vaisseaux sera-t-il prêt à mettre à la

voile?

4º Un rapport particulier sur chacune des frégates la

_Vertu_, la _Cybèle_, la _Volontaire_, la _Thétis_,

l'_Embuscade_ et la _Franchise_.

5º L'état de tous les fusils, pistolets, sabres, boulets qui

seraient arrivés dans ce port pour les expéditions maritimes.

6º Existe-t-il dans les magasins des vivres de la marine de

quoi en donner pour six mois à six vaisseaux de guerre,

indépendamment des trois ci-dessus nommés?

7º Enfin a-t-on pris toutes les mesures pour recruter les

matelots et faire arriver de Bordeaux et Nantes les vivres,

cordages et tout ce qui est nécessaire à l'armement d'une

escadre?

Si vous prévoyiez rester à Rochefort plus de six jours, vous

m'enverriez par la poste votre premier rapport. Vous ne

manquerez pas de faire connaître au préfet que je suis dans

l'opinion que le ministre de la marine a pris toutes les

mesures pour que neuf vaisseaux puissent partir de Rochefort

au commencement de ventôse. Vous sentez que ceci doit être

dit en grand secret au préfet.

_Vous profiterez de toutes les circonstances pour recueillir

dans tous les lieux où vous passerez des renseignements sur

la marche des administrations et sur l'esprit public._

Si le départ des frégates est retardé, je vous autorise à

aller à Bordeaux et à revenir par Nantes. Vous m'apporterez

un mémoire sur les trois frégates en armement.

Je vous salue. BONAPARTE.

_Au citoyen Lacuée, aide-de-camp._

Paris, 9 ventôse an IX (28 février 1801).

Vous vous rendrez, citoyen, en toute diligence à Toulon. Vous

remettrez la lettre ci-jointe au contre-amiral Ganteaume.

Vous verrez tous les vaisseaux de l'escadre, ainsi que

l'arsenal: vous aurez soin de vous assurer par vous-même de

la force et du nombre des vaisseaux anglais qui bloqueraient

le port de Toulon. S'il est moindre que celui du

contre-amiral Ganteaume, vous l'engagerez à ne se point

laisser bloquer par une force inférieure.

Si les circonstances décident le général Ganteaume à

continuer sa mission, vous l'engagerez à prendre à Toulon le

plus de troupes qu'il pourra porter. Vous verrez à cet effet

le commandant militaire pour lever tous les obstacles, et que

les troupes lui soient fournies.

Vous ferez sentir au contre-amiral Ganteaume que l'on a, en

général, un peu blâmé sa course sur Mahon, parce qu'elle a

réveillé l'attention de l'amiral Warren, dont le seul but

était de défendre Mahon.

Si le contre-amiral Ganteaume se décide à achever sa mission,

vous resterez à Toulon quatre jours après son départ.

Si, au contraire, les nouvelles de la mer faisaient penser

qu'il resterait trop long-temps, vous reviendrez à Paris,

_après avoir passé quinze jours à Toulon, six à Marseille,

quatre à Avignon et cinq ou six à Lyon_.

Vous aurez soin de me rapporter l'état de tout ce qui est

embarqué sur chaque vaisseau; l'état des bâtiments et

frégates expédiés de Toulon depuis le 1er vendémiaire de l'an

IX; l'état de l'arsenal, _et des notes sur les fonctionnaires

publics du pays où vous passerez, ainsi que de l'esprit qui y

règne_.

Vous profiterez de tous les courriers qu'expédiera le préfet

maritime pour me donner des nouvelles de l'escadre, de la mer

et des Anglais.

Vous encouragerez par vos discours tous les capitaines de

vaisseau, en leur faisant sentir de quel immense intérêt pour

la paix générale est leur expédition.

Je vous salue. BONAPARTE.

_Au citoyen Lauriston._

Paris, 30 pluviôse an X (19 février 1802).

J'ai reçu, citoyen, vos différentes lettres et votre dernière

du 25 pluviôse. Je vous prie de prendre en secret des

renseignements sur l'administration des vivres, dont le

service paraît exciter des plaintes.

À votre retour, sachez me rapporter un état détaillé sur les

marchandises du Nord qu'a fournies dans le courant de l'an X

la compagnie Lechie. Elle prétend en avoir, dans ce moment,

pour 1,700,000 francs en magasins.

Quelle est la quantité de bois qui est arrivée du Havre

depuis la paix, et travaille-t-on enfin à l'achèvement des

cinq vaisseaux qui sont en construction?

En repassant à Lorient, voyez combien il y a de vaisseaux en

construction, et le temps où chacun d'eux pourra prendre la

mer. Visitez tous les canonniers et grenadiers garde-côtes,

afin de pouvoir me rendre compte quelle espèce d'hommes ce

sont, et ce qu'il sera possible d'en faire au moment de la

paix définitive.

Enfin voyez à Nantes de vous assurer des marchandises du Nord

qui ont été reçues en l'an X, et ce qu'il reste encore de

chanvre; si le transport des bois à Brest est en activité!

_Arrêtez-vous deux jours à Vannes pour prendre sur l'esprit

public les observations convenables._

Dans toutes ces observations tâchez de voir par vous-même, et

sans le conseil des autorités.

Sachez me dire quelle réputation le nommé Charron a laissée à

Lorient, et restez-y trois ou quatre jours _afin d'observer

la marche de l'administration dans ce port_.

_Enfin ne laissez échapper aucune circonstance de voir par

vous-même et de fixer votre opinion sur l'administration

civile, maritime et militaire._

_Informez-vous dans chaque département quelle apparence a la

récolte prochaine._

J'imagine que vous m'apporterez des notes sur la manière dont

les troupes sont soldées, habillées, et sur la tenue des

principaux hôpitaux de terre.

Je vous salue. BONAPARTE.]

[En marge: Discussion du Code civil dans le sein du Conseil d'État.]

Un spectacle frappait en ce moment tous les yeux, c'était la

discussion du Code civil dans le sein du Conseil d'État. Le besoin de

ce code était certainement le plus urgent des besoins de la France.

L'ancienne législation civile, composée de droit féodal, de droit

coutumier, de droit romain, ne convenait plus à une société

révolutionnée de fond en comble. Les anciennes lois sur le mariage,

celles qu'on avait improvisées depuis sur le divorce et les

successions, ne convenaient ni au nouvel état de la société, ni à un

ordre de choses moral et régulier. Une commission, composée de MM.

Portalis, Tronchet, Bigot de Préameneu et Malleville, avait rédigé un

projet de Code civil. Ce projet avait été envoyé à tous les tribunaux,

pour qu'ils en fissent l'objet de leur examen et de leurs

observations. En conséquence de cet examen et de ces observations, le

projet avait été modifié, et soumis enfin au Conseil d'État, qui

venait de le discuter article par article, pendant plusieurs mois. Le

Premier Consul, assistant à chacune de ces séances, avait déployé, en

les présidant, une méthode, une clarté, souvent une profondeur de

vues, qui étaient pour tout le monde un sujet de surprise. Habitué à

diriger des armées, à gouverner des provinces conquises, on n'était

pas étonné de le trouver administrateur, car cette qualité est

indispensable à un grand général; mais la qualité de législateur avait

chez lui de quoi surprendre. Son éducation sous ce rapport avait été

promptement faite. S'intéressant à tout parce qu'il comprenait tout,

il avait demandé au consul Cambacérès quelques livres de droit, et

notamment les matériaux préparés sous la Convention pour la rédaction

du nouveau Code civil. Il les avait dévorés, comme ces livres de

controverse religieuse dont il s'était pourvu, lorsqu'il s'occupait du

Concordat. Bientôt, classant dans sa tête les principes généraux du

droit civil, joignant à ces quelques notions rapidement recueillies,

sa profonde connaissance de l'homme, sa parfaite netteté d'esprit, il

s'était rendu capable de diriger ce travail si important, et il avait

même fourni à la discussion une large part d'idées justes, neuves,

profondes. Quelquefois une connaissance insuffisante de ces matières,

l'exposait à soutenir des idées étranges; mais il se laissait bientôt

ramener au vrai par les savants hommes qui l'entouraient, et il était

leur maître à tous, quand il fallait tirer, du conflit des opinions

contraires, la conclusion la plus naturelle et la plus raisonnable. Le

principal service que rendait le Premier Consul, c'était d'apporter à

l'achèvement de ce beau monument, un esprit ferme, une volonté de

travail soutenue, et par là de vaincre les deux grandes difficultés

devant lesquelles on avait échoué jusqu'alors, la diversité infinie

des opinions, et l'impossibilité de travailler avec suite, au milieu

des agitations du temps. Quand la discussion, comme il arrivait

souvent, avait été longue, diffuse, obstinée, le Premier Consul savait

la résumer, la trancher d'un mot, et, de plus, il obligeait tout le

monde à travailler en travaillant lui-même des journées entières. On

imprimait et on publiait le procès-verbal de ces séances remarquables.

Cependant, avant de le livrer au _Moniteur_, le consul Cambacérès

avait soin de le revoir, et de supprimer ce qui pouvait n'être pas

convenable à publier, soit que le Premier Consul eût émis des opinions

quelquefois singulières, ou traité des questions de moeurs avec une

familiarité de langage qui ne devait pas aller au delà de l'enceinte

d'un conseil intime. Il ne restait donc dans les procès-verbaux que la

pensée quelquefois rectifiée, souvent décolorée, mais toujours

frappante, du Premier Consul. Le public en était saisi, et s'habituait

à le considérer comme l'unique auteur de ce qui se faisait de bon et

de grand en France. Il prenait même une sorte de plaisir à voir

législateur celui qu'il avait vu générai, diplomate, administrateur,

et constamment supérieur dans ces rôles si divers.

Le premier livre du Code civil était achevé, et c'était un des projets

nombreux qui allaient être soumis au Corps Législatif. La pacification

de la France et sa réorganisation intérieure marchaient donc du même

pas. Bien que tout le mal ne fût pas réparé, que tout le bien ne fût

pas accompli, cependant la comparaison du présent avec le passé

remplissait les âmes de satisfaction et d'espérance. Tout le bien

accompli, on l'attribuait au Premier Consul, et on avait raison, car,

d'après le témoignage de son collaborateur assidu, le consul

Cambacérès, il dirigeait l'ensemble, soignait lui-même les détails, et

_faisait encore plus dans chaque partie, que ceux à qui elle était

spécialement confiée_.

[En marge: Spectacle que présentait la France à la fin de 1801.]

L'homme qui a régi la France de 1799 à 1815, a eu dans sa carrière des

jours de gloire enivrants, sans doute; mais certainement ni lui ni la

France, qu'il avait séduite, n'ont traversé des jours pareils, des

jours où la grandeur fût accompagnée de plus de sagesse, et surtout de

cette sagesse qui fait espérer la durée. Il venait de donner, après la

victoire, la paix la plus belle, et celle qu'il n'a jamais obtenue

depuis la paix maritime; il avait donné après le chaos l'ordre le plus

complet; il avait laissé encore une certaine liberté, non pas toute la

liberté désirable, mais celle du moins qui était possible le

lendemain d'une révolution sanglante; il n'avait fait à tous les

partis que du bien; excepté la déportation des cent et quelques

prescripteurs révolutionnaires frappés sans jugement après la machine

infernale, il avait respecté les lois; et cet acte lui-même, coupable

parce qu'il était illégal, on n'y pensait pas dans cette immensité de

bien. L'Europe enfin, réconciliée avec la République, sentant sans le

dire qu'elle avait eu tort en voulant se mêler d'une révolution qui ne

la regardait pas, et que la grandeur inouïe de la France était la

juste conséquence d'une agression injuste, héroïquement repoussée,

l'Europe venait avec empressement déposer ses hommages aux pieds du

Premier Consul, heureuse de pouvoir dire, pour sa dignité, qu'elle ne

faisait la paix qu'avec un révolutionnaire plein de génie,

restaurateur glorieux des principes sociaux.

Certes il fallait s'en tenir aux merveilles de ces premiers temps, et

l'histoire, en parlant de ce règne, eût dit que rien de plus grand, de

plus complet ne s'était vu sur la terre. Tout cela était écrit sur le

visage empressé, admirateur, de ces hommes de tous les rangs, de

toutes les nations, qui se pressaient autour du Premier Consul. Une

affluence extraordinaire d'étrangers étaient accourus à Paris, pour

voir la France, pour voir le général Bonaparte; et la plupart d'entre

eux se faisaient présenter à lui par les ministres de leur

gouvernement. Sa cour, car il s'en était fait une, sa cour était à la

fois militaire et civile, sévère et élégante. Il y avait ajouté

quelque chose depuis l'année précédente; il avait composé une maison

militaire pour lui et les Consuls, et donné un entourage princier à

madame Bonaparte.

[En marge: Organisation de la garde consulaire, depuis garde

impériale.]

[En marge: Nouvelle organisation de la maison civile du Premier

Consul.]

[En marge: Soeurs du Premier Consul.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 39 段