Les évêques non assermentés étaient répandus dans toute l'Europe. Il y

en avait cependant un certain nombre en France. L'immense majorité

offrit un noble exemple de piété et de soumission évangéliques. Sept

résidaient à Paris, huit dans les provinces, en tout quinze. Pas un

n'hésita dans la réponse à faire au Pontife, et au nouveau chef de

l'État. Ils la firent surtout dans un langage digne des plus beaux

temps de l'Église. Le vieux évêque de Belloy, prélat vénérable, qui

avait remplacé M. de Belsunce à Marseille, et qui était le modèle de

l'ancien clergé, se hâta de donner à ses confrères le signal de

l'abnégation. «Plein, disait-il, de vénération et d'obéissance pour

les décrets de Sa Sainteté, et voulant toujours lui être uni de coeur

et d'esprit, je n'hésite pas à remettre entre les mains du Saint-Père

ma démission de l'évêché de Marseille. Il suffit qu'elle l'estime

nécessaire à la conservation de la religion en France pour que je m'y

résigne.»

L'un des plus savants évêques du clergé français, l'historien de

Bossuet et de Fénélon, l'évêque d'Alais écrivait: «Heureux de pouvoir

concourir par ma démission, autant qu'il est en moi, aux vues de

sagesse, de paix et de conciliation, que Sa Sainteté s'est proposées,

je prie Dieu de bénir ses pieuses intentions, et de lui épargner les

contradictions qui pourraient affliger son coeur paternel.»

[En marge: Nov. 1801.]

L'évêque d'Acqs écrivait au Saint-Père: «Je n'ai pas balancé un moment

à m'immoler, dès que j'ai appris que ce douloureux sacrifice était

nécessaire à la paix de la patrie et au triomphe de la religion...

Qu'elle sorte glorieuse de ses ruines! qu'elle s'élève, je ne dirai

pas seulement sur les débris de tous mes intérêts les plus chers, de

tous mes avantages temporels, mais sur mes cendres mêmes, si je

pouvais lui servir de victime expiatoire!... Que mes concitoyens

reviennent à la concorde, à la foi, et aux saintes moeurs! Jamais je

ne formerai d'autres voeux pendant ma vie, et ma mort sera trop

heureuse si je les vois accomplis.»

Confessons-le, c'est une belle institution, que celle qui inspire ou

commande de tels sacrifices, et un tel langage. Les plus grands noms

de l'ancien clergé et de l'ancienne France, les Rohan, les

Latour-du-Pin, les Castellane, les Polignac, les Clermont-Tonnerre,

les Latour-d'Auvergne, se faisaient remarquer sur la liste des

démissionnaires. Il y avait un entraînement général, qui rappelait les

généreux sacrifices de l'ancienne noblesse française dans la nuit du 4

août. C'était le même empressement à faciliter, par un grand acte

d'abnégation, l'exécution de ce Concordat, que M. de Cacault avait

appelé l'oeuvre d'un héros et d'un saint.

[En marge: Résistance des évêques réfugiés en Angleterre.]

Les évêques réfugiés en Allemagne, en Italie, en Espagne, suivirent

cet exemple pour la plupart. Restaient les dix-huit évêques retirés en

Angleterre. On attendait ces derniers pour voir s'ils sauraient

échapper aux influences ennemies qui les entouraient. Le gouvernement

britannique, ramené dans le moment vers la France, voulut demeurer

étranger à leur détermination. Mais les princes de la maison de

Bourbon, les chefs de la chouannerie, les instigateurs de la guerre

civile, les complices de la machine infernale, Georges et consorts,

étaient à Londres, vivant des secours donnés aux émigrés. Ils

entouraient les dix-huit prélats, bien résolus à les empêcher de

compléter par leur adhésion la réunion de tout le clergé français

autour du Pape et du général Bonaparte. De longues délibérations

s'établirent. Parmi les récalcitrants se trouvaient l'archevêque de

Narbonne, auquel on attribuait des intérêts très-temporels, car il

devait perdre avec son siége d'immenses revenus, et l'évêque de

Saint-Pol-de-Léon, qui s'était créé une charge, disait-on,

avantageuse, celle d'administrer les subsides britanniques aux prêtres

déportés. Ils agirent sur les évêques et en entraînèrent treize. Mais

ils rencontrèrent une noble résistance dans cinq autres prélats, à la

tête desquels se trouvaient deux des membres les plus illustres, les

plus imposants du vieux clergé: M. de Cicé, archevêque de Bordeaux,

ancien garde des sceaux sous Louis XVI, personnage auquel on

reconnaissait un esprit politique supérieur; M. de Boisgelin, évêque

savant et grand seigneur, qui avait montré jadis l'attitude d'un

prêtre digne, fidèle à sa religion, mais nullement ennemi des lumières

de son siècle. Ils envoyèrent leur adhésion, avec leurs trois

collègues MM. d'Osmond, de Noé, et du Plessis d'Argentré.

Presque tout l'ancien clergé s'était donc soumis. L'oeuvre du Pape

était accomplie, avec moins d'amertume pour son coeur, qu'il ne

l'avait craint d'abord. Toutes ces démissions, insérées successivement

au _Moniteur_, à côté des traités signés avec les cours de l'Europe,

avec la Russie, l'Angleterre, la Bavière, le Portugal, produisaient un

effet immense, et dont les contemporains ont conservé un profond

souvenir. Si quelque chose fit sentir l'influence entraînante du

nouveau gouvernement, ce fut cette soumission respectueuse, empressée,

des deux Églises ennemies, l'une dévouée à la Révolution, mais

corrompue par le démon de la dispute; l'autre fière, orgueilleuse de

son orthodoxie, de la grandeur de ses noms, infectée de l'esprit de

l'émigration, animée d'un royalisme sincère, et croyant d'ailleurs

qu'il suffisait du temps pour la rendre victorieuse. Ce triomphe fut

l'un des plus beaux, des plus mérités, des plus universellement

sentis.

Le 18 brumaire, consacré à la grande fête de la paix générale,

approchait. Le Premier Consul fut saisi de l'un de ces sentiments

personnels, qui souvent, chez les hommes, se mêlent aux plus nobles

résolutions. Il voulait jouir de son ouvrage, et pouvoir célébrer le

rétablissement de la paix religieuse dans la journée du 18 brumaire.

Mais, pour cela, il fallait deux choses: premièrement, qu'on eût

envoyé de Rome la bulle relative aux nouvelles circonscriptions, et

secondement que le cardinal Caprara eût la faculté d'instituer les

nouveaux évêques. Alors on aurait nommé et sacré les soixante

titulaires, et chanté en leur présence, un _Te Deum_ solennel dans

l'église Notre-Dame. Par malheur, on avait attendu à Rome la réponse

de cinq évêques français retirés dans le nord de l'Allemagne; et,

quant à la faculté de donner l'institution canonique, on ne l'avait

pas attribuée au cardinal Caprara, parce que jamais un tel pouvoir

n'avait été déféré, même à un légat _a latere_. On était au 1er

novembre (10 brumaire), il ne restait plus que quelques jours. Le

Premier Consul manda le cardinal Caprara, lui parla de la manière la

plus amère, se plaignit, avec une vivacité qui n'était ni digne ni

méritée, du peu de concours qu'il obtenait de la part du gouvernement

pontifical pour l'accomplissement de ses projets, et causa au

respectable cardinal une vive émotion[16]. Mais il s'apercevait bien

vite de ses fautes, et cherchait aussitôt à les réparer. Il sentit

sur-le-champ qu'il avait tort, et, voulant adoucir l'effet produit par

sa véhémence, il retint le cardinal toute une journée à la Malmaison,

le charma par sa grâce et sa bonté, et le consola de ses emportements

du matin.

[Note 16: Lettre du cardinal Caprara au cardinal Consalvi:

Parigi, 2 novembre 1801.

Ritornato da Malmaison verso le ore 11 della notte mi pongo a

dettare il risultato dell'abboccamento avuto col Primo

Console. In niun modo ha fatto il medesimo parola meco dei

cinque articoli che in copia annetto alla mia del 1º

novembre, ma immediatamente con quella vivacità che è propria

del suo carattere, ed aggiungo anche, mostrando di essere

indispettito, ha incominciato dal fare lagnanze le più amare

contro tutti i Romani, dicendo che lo menano in barchetta, e

che studiano di prenderlo alla trappola; che lo menano in

barchetta colla eterna lungaggine nello spedire la bolla di

circoscrizione, al cui ritardo hanno contribuito col non

mandare i brevi ai vescovi nel tempo che dovevano, e col non

spedirli per mezzo di corrieri, corne avrebbe fatto ogni

governo cui premeva un affare: che studiano di prenderlo alla

trappola, perche vorrebbero fargli fare la figura di

bamboccio nell'indurre il papa a non ammettergli le nomine

ch'egli farà di vescovi costituzionali, e proseguendo a

parlare a guisa di torrente, ha ripetuto esattamente tutto

ciò, che in presenza di monsignor Spina mi disse jeri sera il

consigliere Portalis.

Dopo un discorso si veemente, e mescolato di espressioni

assai agre io ho preso a giustificare i Romani accusati; al

che egli interrompendomi, ha detto: Non accetto

giustificazioni, e solo dal numéro eccettuo il papa, per cui

hò rispetto e tenerezza....................

..............Parendomi in quel punto meno trasportato che in

principio, mi sono studiato di fargli sentire che avendo

tenerezza per nostro signore doveva dargliene un contrassegno

col togliergli il dispiacere di nominare vescovi

costituzionali. A questa proposizione, ha ripreso l'antico

tuono, ed ha detto: I costituzionali saranno da me nominati,

ed in numero di quindici. Hò fatto quel che potevo, e non

recederò neppure di una linea dalla determinazione che ho

presa......... ...............Quanto ai capi di setta, il

consigliere Portalis, che era presente, ha voluto assicurarmi

che potevo vivere quieto, e che su i soggetti sarei stato

contento; ma quanto alla sommissione il Primo Console ha

ripreso, è superbia il dimandarla, ed è viltà il prestarla; e

qui senza attendere risposta, si è aperto un campo vasto in

ordine alla canonica istituzione, e non piu come militare, ma

a guisa di canonista ha tenuto un lunghissimo discorso, non

dirò da persuadere, ma da tenere a bada, ed in fine ha detto:

Ma i vescovi non fanno la professione di fede, e prestano

giuramento? Rispostogli di si dallo stesso consigliere

Portalis, ha conchiuso, questo tratto di ubbidienza al papa

basta per mille sommissioni. E rivolgendosi a me, mi ha

laconicamente ripetuto: Procurate che sollecitamente venga la

bella della circoscrizione, e che ciò che ne viene di

seguito, e di cui vi ho parlato, non abbia per parte di Roma

la stessa sorte che hanno avuto i brevi spediti ai vescovi,

quali secondo le mie notizie non erano stati consegnati ad

alcuno in Germania a tutto il 21 del passato.

Cosi è finito l'abboccamento, devo però soggiungerle, che

finito il medesimo all' incirca un' ora dopo mezzogiorno'

egli parti con Madama, stando fuori all' incirca un' altra

ora: ma prima mi obbligo di rimanere presso di lui a pranzo

non ostante che fossi impegnato dal fratello Giuseppe,

alquale egli stesso spedi. Certamente senza esagerazione

fuori del tempo del pranzo sino a dieci ore della notte volle

tratternersi meco, passeggiando alla sua maniera la più parte

del tempo e parlando di tutti gli oggetti economici e

politici possibili in ordine a noi.]

On écrivit à Rome, on dépêcha en Allemagne un respectable prêtre, le

curé de Saint-Sulpice, M. de Pancemont, depuis évêque de Vannes, pour

aller chercher la réponse des cinq prélats qu'on attendait

impatiemment. Cependant le 18 brumaire se passa sans que les actes

désirés fussent arrivés. L'éclat de cette journée était du reste assez

grand pour faire oublier au Premier Consul ce qui pouvait y manquer

encore. Enfin les réponses de Rome arrivèrent. Le Pape, toujours

enclin à faire ce que désirait celui qu'il appelait son cher fils,

envoya la bulle de circonscription, et le pouvoir d'instituer les

nouveaux évêques, conféré au légat d'une manière tout à fait inusitée.

Pour prix de tant de déférence, il désirait une chose confiée à

l'habileté du cardinal Caprara, c'est qu'on lui épargnât le chagrin

d'instituer des constitutionnels.

[En marge: Tout est prêt pour la cérémonie du rétablissement du culte;

mais il reste à vaincre l'opposition du Tribunat.]

Plus rien ne s'opposait désormais à la proclamation du grand acte

religieux, si laborieusement accompli. Mais on avait laissé passer le

moment propice. La session de l'an X était ouverte, suivant l'usage, à

partir du 1er frimaire (22 novembre 1801). Le Tribunat, le Corps

Législatif, le Sénat, étaient assemblés: on annonçait une vive

résistance et des discours scandaleux contre le Concordat. Le Premier

Consul ne voulait point que de tels éclats vinssent troubler une

auguste cérémonie, et il résolut d'attendre, pour célébrer le

rétablissement des cultes, qu'il eût ramené ou brisé le Tribunat.

Maintenant les lenteurs devaient venir de lui, et c'est le Saint-Siége

qui allait se montrer pressant. Du reste, les difficultés soudaines

qu'il était exposé à rencontrer, prouvaient le mérite et le courage de

sa résolution. Ce n'était pas seulement au Concordat qu'on annonçait

une vive opposition, mais au Code civil lui-même, mais à quelques-uns

des traités qui venaient d'assurer la paix du monde. Fier de ses

oeuvres, fort de l'assentiment public, le Premier Consul était résolu

de se porter aux plus grandes extrémités. Il ne parlait que de briser

les corps qui lui résisteraient. Ainsi les passions humaines allaient

mêler leurs emportements aux plus belles oeuvres d'un grand homme et

d'une grande époque.

FIN DU LIVRE DOUZIÈME.

LIVRE TREIZIÈME.

LE TRIBUNAT.

Administration intérieure. -- Les grandes routes purgées du

brigandage, et réparées. -- Renaissance du commerce. --

Exportations et importations de l'année 1801. -- Résultats

matériels de la Révolution française, relativement à

l'agriculture, à l'industrie, à la population. -- Influence des

préfets et sous-préfets sur l'administration. -- Ordre et

célérité dans l'expédition des affaires. -- Conseillers d'État en

tournée. -- Discussion du Code civil au Conseil d'État. --

Brillant hiver de 1801 à 1802. -- Affluence extraordinaire des

étrangers à Paris. -- Cour du Premier Consul. -- Organisation de

sa maison militaire et civile. -- La garde consulaire. -- Préfets

du palais et dames d'honneur. -- Soeurs du Premier Consul. --

Hortense de Beauharnais épouse Louis Bonaparte. -- MM. Fox et de

Calonne à Paris. -- Bien-être et luxe de toutes les classes. --

Approches de la session de l'an X. -- Une vive opposition s'élève

contre les plus belles oeuvres du Premier Consul. -- Causes de

cette opposition, répandue non-seulement parmi les membres des

assemblées délibérantes, mais parmi quelques chefs de l'armée. --

Conduite des généraux Lannes, Augereau et Moreau. -- Ouverture de

la session. -- Dupuis, l'auteur de l'ouvrage sur l'origine de

tous les cultes, est nommé président du Corps Législatif. --

Scrutins pour les places vacantes au Sénat. -- Nomination de

l'abbé Grégoire, contrairement aux propositions du Premier

Consul. -- Explosion violente au Tribunat, pour le mot _sujet_,

inséré dans le traité avec la Russie. -- Opposition au Code

civil. -- Irritation du Premier Consul. -- Discussion au Conseil

d'État sur la conduite à tenir dans ces circonstances. -- On

prend le parti d'attendre la discussion des premiers titres du

Code civil. -- Le Tribunat rejette ces premiers titres. -- Suite

des scrutins pour les places vacantes au Sénat. -- Le Premier

Consul a proposé d'anciens généraux, qui ne sont pas pris parmi

ses créatures. -- Le Tribunat et le Corps Législatif les

repoussent, et se mettent d'accord pour proposer M. Daunou, connu

par son opposition au gouvernement. -- Vive allocution du Premier

Consul à une réunion de sénateurs. -- Menaces d'un coup d'État.

-- Les opposants intimidés se soumettent, et imaginent un

subterfuge pour annuler l'effet de leurs premiers scrutins. -- Le

consul Cambacérès dissuade le Premier Consul de toute mesure

illégale, et lui persuade de se débarrasser des opposants, au

moyen de l'article 38 de la Constitution, qui fixe en l'an X la

sortie du premier cinquième du Corps Législatif et du Tribunat.

-- Le Premier Consul adopte cette idée. -- Suspension de tous les

travaux législatifs. -- On en profite pour réunir à Lyon, sous le

titre de Consulte, une diète italienne. -- Avant de quitter Paris

le Premier Consul expédie une flotte chargée de troupes à

Saint-Domingue. -- Projet de reconquérir cette colonie. --

Négociations d'Amiens. -- Objet de la Consulte convoquée à Lyon.

-- Diverses manières de constituer l'Italie. -- Projets du

Premier Consul à ce sujet. -- Création de la République

Italienne. -- Le général Bonaparte proclamé Président de cette

république. -- Enthousiasme des Italiens et des Français réunis à

Lyon. -- Grande revue de l'armée d'Égypte. -- Retour du Premier

Consul à Paris.

[En marge: Nov. 1804.]

[En marge: Administration intérieure du Premier Consul.]

On vient de voir au moyen de quels efforts persévérants et habiles, le

Premier Consul, après avoir vaincu l'Europe par ses victoires, avait

réussi à la rapprocher de la France par sa politique: on vient de voir

au moyen de quels efforts, non moins méritoires, il avait réconcilié

l'Église romaine avec la République française, et mis fin aux malheurs

du schisme. Ses efforts pour rétablir la sécurité et la viabilité sur

les routes, pour rendre l'activité au commerce et à l'industrie, pour

ramener l'aisance dans les finances, l'ordre dans l'administration,

pour rédiger un code de lois civiles approprié à nos moeurs, pour

organiser enfin dans toutes ses parties la société française,

n'avaient été ni moins constants ni moins heureux.

[En marge: Succès complet dans la répression du brigandage.]

Cette race de brigands qui s'était formée des déserteurs des armées,

et des soldats licenciés de la guerre civile, qui poursuivait les

propriétaires riches dans les campagnes, les voyageurs sur les

grandes routes, pillait les caisses publiques, et répandait la

terreur dans le pays, venait d'être réprimée avec la dernière rigueur.

Ces brigands avaient choisi, pour se répandre, le moment où les armées

portées presque toutes à la fois au dehors, avaient privé l'intérieur

des forces nécessaires à sa sécurité. Mais depuis la paix de

Lunéville, et le retour d'une partie de nos troupes en France, la

situation n'était plus la même. De nombreuses colonnes mobiles,

accompagnées d'abord de commissions militaires, et plus tard de ces

tribunaux spéciaux dont nous avons raconté l'établissement, avaient

parcouru les routes en tout sens, et châtié avec la plus impitoyable

énergie ceux qui les infestaient. Plusieurs centaines d'entre eux

avaient été fusillés en six mois, sans qu'aucune réclamation s'élevât

en faveur de scélérats, restes impurs de la guerre civile. Les autres,

complètement découragés, avaient remis leurs armes, et fait leur

soumission. La sécurité était rétablie sur les grands chemins, et

tandis qu'aux mois de janvier et de février 1801, on pouvait à peine

voyager de Paris à Rouen, ou de Paris à Orléans, sans courir le danger

d'être égorgé, on pouvait à la fin de cette même année traverser la

France entière sans être exposé à aucun accident. C'est à peine si,

dans le fond de la Bretagne ou dans l'intérieur des Cévennes, il

subsistait encore quelques restes de ces bandes. Elles allaient être

bientôt complétement dispersées.

[En marge: Réparation des routes déjà fort avancée.]

On a vu précédemment comment dix années de troubles avaient presque

interrompu la viabilité en France; comment l'ancienne corvée avait

été remplacée par la taxe des barrières; comment, sous le régime de

cette taxe incommode et insuffisante a la fois, les routes étaient

tombées dans un état de complète dégradation; comment enfin le Premier

Consul, en nivôse dernier, avait consacré un subside extraordinaire à

réparer vingt des principales chaussées, qui traversaient le sol de la

République. Il avait lui-même veillé à l'emploi de ce subside, et par

une attention de tous les moments, excité au plus haut degré le zèle

des ingénieurs. Chacun de ses aides-de-camp, ou des grands

fonctionnaires qui voyageaient en France, était interrogé par lui pour

savoir si ses ordres étaient exécutés. Les fonds avaient été votés

cette année un peu tard; la fin de cette même année avait été

pluvieuse, et de plus la main-d'oeuvre manquait généralement. C'était

la conséquence de défrichements soudains et immenses, et surtout d'une

longue guerre civile. Ces causes diverses avaient retardé les travaux;

mais l'amélioration était cependant remarquable. Le Premier Consul

venait de consacrer un nouveau subside, pris sur l'an X (1801 et

1802), à la réparation de quarante-deux autres routes. Ce subside,

emprunté aux fonds généraux du trésor, devait s'ajouter au produit de

la taxe. En comptant 2 millions non employés en l'an IX, 10 millions

d'extraordinaire imputés sur l'an X, 16 provenant de la taxe, la somme

totale consacrée à l'entretien des routes pour l'année courante,

devait être de 28 millions. C'était deux ou trois fois plus qu'on ne

leur avait affecté aux époques antérieures. Aussi les réparations

marchaient-elles avec une grande rapidité, et tout annonçait que, dans

le courant de 1802, les chemins seraient ramenés en France à un état

de parfaite viabilité.

[En marge: Création de nouvelles routes entre la France et l'Italie,

la France et la Belgique.]

Des ordres étaient donnés pour la création de nouvelles

communications, entre les diverses parties de la France ancienne et

nouvelle. Quatre grandes routes se préparaient entre l'Italie et la

France. Celle du Simplon, mentionnée plusieurs fois, avançait

rapidement. On avait déjà mis la main à celle qui devait réunir le

Piémont et la Savoie par le Mont-Cenis. Une troisième par le

Mont-Genèvre, unissant le Piémont et le midi de la France, était

ordonnée. Les ingénieurs parcouraient les lieux, pour arrêter les

projets. La réparation de la grande route du col de Tende, traversant

les Alpes maritimes, était entreprise. Ainsi la barrière des Alpes

allait se trouver comme abaissée, entre la France et l'Italie, au

moyen de ces quatre voies, praticables pour les plus gros transports

civils et militaires. Le miracle du passage du Saint-Bernard devenait

inutile pour l'avenir, quand il faudrait courir au secours de

l'Italie.

[En marge: Canaux de Saint-Quentin, de l'Ourcq, et d'Aigues-Mortes.]

Le canal de Saint-Quentin s'exécutait. Le Premier Consul était allé

voir lui-même le canal de l'Ourcq, et avait ordonné la reprise des

travaux. Le canal d'Aigues-Mortes à Beaucaire, confié à une compagnie,

était en cours d'exécution. Le gouvernement avait encouragé la

compagnie en lui faisant de vastes concessions de terrain. Les ponts

nouveaux sur la Seine, concédés à une association de capitalistes,

étaient presque achevés. Ces nombreuses et belles entreprises

attiraient vivement l'attention publique. Les esprits, toujours vifs

en France, se détournaient avec une sorte d'entraînement des grandeurs

de la guerre vers les grandeurs de la paix.

[En marge: Augmentation dans les importations et les exportations

commerciales.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 03 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 39 段